Une existence au fil de son passage en ce monde

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Un roman d'apprentissage de la découverte de soi ? cheminement, à corps perdu, de deux personnages, Jean-Claude et Stéphanie. Deux existences différentes mais liées. Univers étrange et fascinant où le rêve et le réel s'intriquent.
Publié le : samedi 8 août 2015
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EAN13 : 9791030903515
Nombre de pages : 254
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Fanny LévyFanny Lévy
Une existence
au fl de son passage en ce monde
Une existenceUn roman d’apprentissage de la découverte de soi ―
cheminement, à corps perdu, de deux personnages, Jean-Claude et
Stéphanie. Deux existences différentes mais liées. Univers au fl de son passage étrange et fascinant où le rêve et le réel s’intriquent.
Cette Existence au fil de son passage en ce monde est
une quête du Graal : plongée dans l’inconscient, errance soli- en ce mondetaire d’un être en quête d’identité et au destin cabossé.
JeanClaude réussira-t-il à passer de la démence, de la prison
intérieure à la renaissance et à la délivrance ?
Texte incantatoire, tragi-clownerie intérieure, prose à voir
et à entendre, l’autre volet, Le je du miroir, est à la fois
monologue à la première personne, récit à la troisième et appel à la
deuxième vers le lecteur. Jeu du moi et du sur-moi.
Affrontement avec la réalité prosaïque, avec le double. Du rêve duquel
l’autre est-il l’ombre ? Lequel veut tuer l’autre pour retrouver
son image dans un miroir aussi noir que l’encre ?
Le je du miroir avait été considéré par Louis Nucera (prix
Interalliés 1981) comme un chef d’œuvre.
Fanny Lévy a publié, aux éditions Lattès, Le Royaume des chimères (1980) ;
aux éditions de L’Harmattan, Dans le silence de Mila ( 1998), La blessure
invisible du commencement ( 2003), Le Jeu du miroir (2008) ; aux éditions
Orizons : Faire de l’art avec un souvenir ― (correspondance avec Louis
Nucera, 2014).
Littératures
Orizons
13, rue de l’École Polytechnique
75005 Paris
ISBN : 979-10-309-0046-0
25 €
Une existence
Fanny Lévy
au fl de son passage en ce mondeDaniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.fr
Littératures, collection dirigée par Daniel Cohen
Littératures est une collection ouverte à l’écrire, quelle qu’en
soit la forme : roman, récit, nouvelles, autofiction, journal ;
démarche éditoriale aussi vieille que l’édition elle-même.
S’il est difficile de blâmer les ténors de celle-ci d’avoir eu le
goût des genres qui lui ont rallié un large public, il reste que,
prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque là,
comptables de ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs,
ont, jusqu’à un degré critique, asséché le vivier des talents.
L’approche de Littératures, chez Orizons, est simple — il eût
été vain de l’indiquer en d’autres temps : publier des auteurs
qui, par leur force personnelle, leur attachement aux formes
multiples du littéraire, ont eu le désir de faire partager leur
expérience intérieure. Du texte dépouillé à l’écrit porté par
le souffle de l’aventure mentale et physique, nous vénérons,
entre tous les critères supposant déterminer l’oeuvre littéraire,
le style. Flaubert écrivant : « J’estime par-dessus tout d’abord
le style, et ensuite le vrai » ; plus tard, le philosophe Alain
professant : « c’est toujours le goût qui éclaire le jugement »,
ils savaient avoir raison contre nos dépérissements. Nous en
faisons notre credo.
D.C.
ISBN : 979-10-309-0046-0
© Orizons, Paris, 2015Une existence au fil
de son passage en ce monde
et
Le JE du miroirDans la même collection
Patrick Denys, Épidaure, 2012
Pierre Fréha, Nous irons voir la Tour Eiffel, 2012
Jean Gillibert, De la chair et des cendres, 2012À coups de théâtre, 2012
Nicole Hatem, Surabondance, 2012
Didier Mansuy , Facettes, 2012y , Les Porteurs de feu, 2012
Lucette Mouline, L’Horreur parturiente, 2012Museum verbum, 2012
Bahjat Rizk, Monologues intérieurs, 2012
Dominique Rouche, Œdipe le chien, 2012
Antoine de Vial, Obéir à Gavrinis, 2012
Éric Colombo, Par où passe la lumière..., 2013
Raymond Espinose, Lisières, Carnets 2009-2012, 2013
Henri Heinemann, Chants d’Opale, 2013
Lucette Mouline, Zapping à New York, 2013
Antoine de Vial, Americadire, 2013
Guy R. Vincent, Séceph l’Hispéen, 2013
Jean-Louis Delvolvé, Le gerfaut, 2014
Toufic El-Khoury , Léthéapolis, 2014
Gérard Laplace, La façon des Insulaires, 2014
Andrée Montero, Le frère, 2014
Laurent Peireire, Ostentation, 2014
Michèle Ramond, Les saisons du jardin, 2014Les rêveries de Madame Halley, 2014
Michel Arouimi, Quatre adieux, 2015
Patrick Corneau, Vies épinlgées, 2015
Chantal Danjou, Les cueilleurs de Lévy pommes, 2015
Raymond Espinose, Villa Dampierre, 2015
Henri Heinemann, L’Éternité pliée, Journal, Le Voyageur éparpillé,
tome V, 2015
Fanny Lévy, Une existence au fil de son passage en ce monde, 2015
A. Lichtenbaum, Éphraïm égaré ou la justice des nations, 2015
Béatrix Ulysse, Sur la route du réel, 2015Fanny Lévy
Une existence au fil
de son passage en ce monde
et
Le JE du miroir
2015À la mémoire de Jean-Michel et de Bernard Lempert
À Claude-Louis Combet« On pourrait dire que l’écriture se justifie par la seule volonté d’un
homme de définir la vérité de son existence au fil de son passage en
ce monde… » Claude-Louis Combet, Le texte au-dedans
« Deux ou trois mots — et puis voilà. Deux ou trois tours en cette
émouvante vie. Rien de plus. » Bernard Lempert, Creuser second et le
gisement de certitude
« Les roses sont noires / Les bagnes sont bleus / Il pleut sur la
gare / Je veux être heureux… » Il pleut sur la gare, Areski et Brigitte
FontainePrologue
Une femme vêtue de mauve tricote, un sourire nerveux aux lèvres.
Elle a le teint brouillé. Elle est découragée. Fatiguée. Elle se fait
beaucoup de souci : son fils, Jean-Claude, ne lui donne pas de nouvelles.
Il souffre, elle en est sûre. Elle est très angoissée pour son avenir.
Les enfants ne devraient pas grandir. Elle n’a pas assez profité de lui
quand il était petit. Elle qui s’est toujours saignée pour lui ! Elle a sa
photo sous les yeux. Elle lui parle. Elle voudrait qu’il revienne à la
maison. Cet après-midi, elle aimerait pouvoir lui rendre visite. Première partie :
Légitime démence.
Il était
« Où vais-je ? / A ma rencontre. / C’est une route périlleuse… Je suis
toujours dans ma ligne de tir. Feu ! Je sais bien que vous existez
aussi / devant votre indécrottable bêtise / Je suis en état de légitime
démence. » Calaferte
« J’écris en me berçant comme une mère folle berçant son enfant
mort » Pessoa
« Je me regarde… et je me vois comme un fou dans mon corps. »
Pasolini (Lettre, 1945)
« Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue... Et
j’ai joué de bons tours à la folie. Et le printemps m’a apporté l’affreux
rire de l’idiot. » RimbaudChapitre premier
es roses sont noires / Les bagnes sont bleus / Il pleut sur la gare / Je Lveux être heureux…
Tout en écoutant la chanson d’Areski et de Brigitte Fontaine,
Jean-Claude accepte de fumer de vieux restes de hash. Il se sent
bien. Il ne s’inquiète pas quand de faibles courants passent entre ses
jambes. Mais voilà qu’ils se localisent dans tout le corps, le traversent
complètement et de plus en plus violemment. C’est si étrange qu’il se
laisse aller. Il a la sensation que tout son corps va se mettre à onduler
ou se contracter avec force. Ne va-t-il pas avoir un orgasme ? Et
celuici ne va-t-il pas se superposer à la mort ? À travers un brouillard
qui lui semble bleu et dans lequel s’éloigne son corps, il distingue le
visage de Stéphanie. La jeune fille le met debout, l’accompagne à la
fenêtre. Il se sent avec netteté en train de mourir. Quelqu’un lui passe
la tête sous le robinet. Dans la cuisine toute noire, la peur enfonce
ses pinces dans ses entrailles. Son corps est encore parcouru de
courants, mais de moins en moins forts. Jean-Claude pense l’expérience
terminée. Il revient excité, euphorique. Il rit. Un peu, beaucoup, à la
folie. C’est formidable, ne cesse-t-il de répéter.
Le répit est bref. Le cœur battant à la fois fort et lentement,
l’estomac serré, Jean-Claude se met à suffoquer. Et, du plus profond
de lui-même, monte la pensée que la mort est là, sous son aspect
universel, que cela se produit ainsi pour tout le monde. Mais non,
proteste une voix en lui, les gens meurent dans leur lit, sans tout 14 fanny lévy
ce cinéma, et cela arrive tout d’un coup. Au contraire, la mort de
Jean-Claude dure. Elle abolit présent, passé et futur. Impossible de
se rappeler quoi que ce soit. Est-ce vraiment lui qui, le surlendemain,
doit bosser à Clermont Ferrand ? Non, ce n’est pas réel. Seule l’est
cette sensation d’infini dans une mort qui se prolonge. Le jeune
homme se demande s’il pourra encore se nourrir, dormir. Ne va-t-il
pas rester possédé par cette force incontrôlable ? N’est-ce pas elle
qui a pour nom : folie ? Il va se retrouver enfermé dans le pavillon
d’un asile.
Quand Jean-Claude ouvre les yeux, le visage soucieux de
Stéphanie plane au-dessus de lui. La jeune fille lui apporte un verre de
vin rouge et l’exhorte à crier. Cela lui fera du bien. Jean-Claude refuse
de boire le liquide pourpre. N’est-il pas le sang de la défloration, de
la menstruation ou de l’accouchement ? Il dévisage Stéphanie. Sa
frange couvre presque ses yeux. Crier ? Jean-Claude s’y applique sans
que cela le soulage. Il a envie que Stéphanie reste avec lui, qu’elle le
prenne dans ses bras. Qu’il n’y ait plus d’espace entre leurs corps.
Quand elle est là, l’air devient léger.
— Maintenant, si tu veux, parle-moi. Tu as des problèmes ?
— Oui… Des problèmes… sexuels. J’aime pas faire l’amour.
J’aime pas, j’aime pas, j’aime pas !
A-t-il hurlé ? Couiné ? Jean-Claude ne s’entend plus. Il lui faut se
calmer. S’accrocher à quelque chose ; par exemple aux sabots devant
la cheminée, aux dessins des tissus des fauteuils ou à la musique. Ou
encore aux conversations. Même si cela lui paraît compliqué,
JeanClaude doit s’efforcer de communiquer, de se rattacher même à des
histoires d’élections, de n’en pas perdre le fil. Comme dans un rêve,
il s’entend parler de couleurs, de relations entre des gens. Il écoute
Dominique et Corinne évoquer leur récent voyage au Brésil. De la
fenêtre de leur appartement, ils ne voyaient qu’un mur de béton avec
des étages et des étages de fenêtres. En se penchant un peu, ils
arrivaient à voir un bout de ciel. Le gaspillage les gênait. L’insouciance
écologique, l’habitude de jeter les détritus n’importe où, par la fenêtre
de la maison, du bus ou de la voiture, en pleine campagne.
L’environnement était dégueulasse. Un gaspillage énorme d’emballages
métalliques ou plastiques. Gaspillage de nourriture, aussi. Souvent,
les restes étaient balancés au lieu d’être utilisés. Une absurdité dans
un pays où sévit autant de misère. En même temps, le bain quotidien Une existence aU fil de son passage en ce monde 15
était obligatoire. Dominique et Corinne ont surtout été gênés par
les choix sociaux. Un idéal de soi petit bourgeois. Bel appartement,
bien meublé, avec reproductions de tableaux impressionnistes, ordre
impeccable, propreté minutieuse. Le jeu des apparences. Cultivées,
entretenues. Grâce à la disproportion des salaires, beaucoup avaient
une femme de ménage. Un toubib pouvait se permettre de posséder
une impressionnante maison design. Jean-Claude écoute toujours.
Il partage l’agacement de Dominique au sujet de l’omniprésence de
la religion. Un sujet fréquent de conversation. Et l’absence de foi de
Dominique ne rencontrait qu’incrédulité, étonnement, recul. Il ne
pouvait être qu’un homme immoral. Sa participation aux activités
domestiques bousculait aussi leurs mentalités. Cuisine, vaisselle,
lavage, soin aux enfants avaient pour la totalité des Brésiliens un
caractère honteux. L’homme n’entrait jamais dans la cuisine ; ne
savait même pas faire un café. La femme n’en était pas pour autant un
objet de baise. Plutôt une muse. Mais elle participait peu aux
conversations et aux soirées, n’y apportait que sa participation culinaire, sa
présence décorative et muette. Une présence admirative, aussi, face
aux artistes. Bien sûr, tout ça marche seulement parce que les filles,
complices, acceptent et perfectionnent les rôles.
Jean-Claude observe les cheveux noirs attachés en queue de cheval
de Dominique. Avec son teint mat, il ressemble à un bohémien.
Soudain, le visage du copain se brouille. Jean-Claude décroche. Il se sent
séparé de la vie. Il n’y a rien d’autre que lui. Lui qui se sent étouffer
comme si sa bouche était emplie de crapauds, vers, limaces et larves
à la saveur horrible de chair pourrie. Ne vont-ils pas tisser une trame
immonde dans ses boyaux puis s’insinuer, s’incruster, former une
nappe fluide qui grouillera et se multipliera dans ses entrailles ?
Jean-Claude regarde ses mains. Sont-elles à lui ? Sont-ce même
des mains ? Plutôt deux morceaux de viande séchée. Il se sent partir.
Jean-Claude ! Jean-Claude ! Qui l’appelle ? Il se retrouve debout sans
s’en rendre compte. Debout ? Merde, son corps est resté allongé !
Ohé les copains ! Ils sont autour de son corps. Il a beau gueuler,
dégueuler, déléguer, ils n’entendent rien. Il n’est plus rien. Il est
partout et nulle part. Il va petit à petit se dissoudre dans l’atmosphère.
Plus d’endroit auquel raccrocher sa pensée. Elle se disperse, se
dissout, s’étend et s’affaiblit. Impossible de la regrouper. Est-ce que 16 fanny lévy
son corps et son âme l’ont quitté ? Quel temps est-il ? Au quatrième
top, il sera… une vingtaine d’années.
Jean-Claude tremble. Il a beaucoup de mal à respirer. Il se déplace
tantôt vers la fenêtre, tantôt sous le robinet. C’est avec terreur qu’il
voit les autres s’endormir peu à peu. Pourra-t-il supporter le silence,
le noir ? Il allume une cigarette et en aspire lentement la fumée. Toute
la nuit, il écoute le disque de Brigitte Fontaine.
Quand Jean-Claude réussit à se hisser vers le jour, il espère
pouvoir dormir. Mais le sommeil n’est-il pas aussi la mort ? Son repos est
agité ; il se réveille plusieurs fois en sursaut.
Le lendemain, Jean-Claude éprouve des sensations moins
violentes. Il tente de sortir mais ne peut aller bien loin. Son champ de
vision est très rétréci. Il sent des présences derrière son dos. Il abrège
sa promenade.
À la tombée de la nuit, il prend place dans sa voiture. Il aurait
préféré ne pas avoir à conduire : la force qui le possède peut le
pousser à n’importe quel acte : à la ferme, se jeter dans le feu, dans
la 2CV, lâcher le volant, finir dans le fossé. Tellement simple !
Heureusement, la présence de Stéphanie à ses côtés le rassure. Il l’écoute
parler de son manuscrit, Le jeu des apparences. Elle se félicite d’avoir
arrêté provisoirement l’enseignement pour être surveillante ; elle
dispose ainsi de davantage de temps pour écrire. Elle va quitter la cité
universitaire et revenir chez ses parents. Elle confie à Jean-Claude
son amour pour Simon Lieber, l’étudiant en psychiatrie. Chaque fois
qu’il vient lui rendre visite, Simon lui confie ses problèmes avec Lily,
son épouse, qui lui a annoncé qu’elle ne rentrerait pas tous les soirs.
Il s’en veut d’être jaloux. Il ne peut pas se passer de Lily. Avant de
partir, il enveloppe le visage de Stéphanie de ses mains, l’embrasse et
s’enfuit. La dernière fois, il l’a serrée très fort dans ses bras et gardée
un long moment contre lui. Elle a été troublée. Mais elle sait bien
qu’elle n’a pas la beauté agressive de Lily.
Jean-Claude observe Stéphanie. Une petite souris. Il devine sa
vulnérabilité. Elle a tort de s’habiller comme une nonne, de rester dans
les coulisses, de raser les murs. Au lieu d’écrire pour se faire aimer,
elle devrait se faire davantage remarquer. Il ressent beaucoup de
tendresse à son égard. Il a l’impression de pouvoir l’écouter au-delà de
toute parole. Elle vaut mieux que tous ces cons qui les entourent, les
écrasent, les empêchent de vivre avec leurs hôpitaux psychiatriques, Une existence aU fil de son passage en ce monde 17
leurs flics et leurs casernes. Trop de choses oppriment la liberté du
corps. Merde, faut pas se laisser faire ! La jeune fille doit s’attaquer à
ses problèmes ; elle ne devrait pas revenir chez ses parents. Le climat
familial où elle baigne est un obstacle à son évolution. Comment
pourrait-elle s’épanouir avec un père hypocondriaque et une mère
étouffante, méfiante et fermée ? Jean-Claude se souvient du regard
dur de madame Löwy dardé sur lui le jour où il était venu chercher
sa fille. Lui aussi a éprouvé les mensonges et silences familiaux et subi
les loisirs téléguidés, lui aussi a été gavé par l’éternelle présence d’une
mère qui ne lâche pas son enfant, qui intervient dès qu’il essaie de
manifester un désir d’autonomie. Chaque fois, il a dû s’aliéner sous
peine de perdre l’amour maternel. Jean-Claude serre les poings. Mais
qu’est-ce que c’est que toutes ces notions dont on nous a abreuvés :
le travail, le progrès, la science, la famille, le sport, l’armée ? Sans
parler de la virilité, cette invention pour mieux piéger les gens, en
faire de petits robots, de petits soldats, des gardiens de l’ordre et
de la moralité. On nous apprend l’obéissance, la hiérarchie, le
refus du plaisir, la sexualité dite normale (Pourquoi présente-t-on
l’homosexualité comme contre-nature alors que, dans Le Corydon
de Gide, elle est présentée comme naturelle ?), les questions à ne
pas poser et, coincés par les institutions et l’éducation, nous avons
du mal à nous en sortir. Jean-Claude est persuadé que Stéphanie
arriverait à résoudre sa situation de dépendance grâce à un travail
corporel. Qu’elle perde l’écriture n’est pas grave si, en contrepartie
elle retrouve son corps. Il a lu quelque part que l’écriture n’équivaut
pas au corps maternel. Il lui semble qu’il existe une théorie de Freud
au sujet de l’écriture qui serait à l’origine la maison d’habitation, la
première demeure. Stéphanie en aurait-elle la nostalgie ? Chez elle,
des tendances opposées sont aux prises. Un mélange d’audace et de
soumission, d’ambition et de peur, d’orgueil et de dévalorisation, de
narcissisme et de générosité. Elle rêve sa vie. Elle dit ne pas se sentir
femme et pourtant elle est plutôt féminine dans ses mouvements,
sa façon de se maquiller et de s’habiller. Les élèves, en raison de
son manteau rouge, l’appellent petit chaperon rouge. Jean-Claude
redoute qu’elle ne finisse par rencontrer le loup.
En arrivant à Clermont Ferrand, Jean-Claude est soulagé de
retrouver des lieux connus. Il pense tout redevenu normal. Mais,
après avoir déposé Stéphanie à la cité universitaire, il est repris par 18 fanny lévy
la force mystérieuse. Il essaie de retrouver une chanson, d’y croire.
Mais, alors que, d’habitude, il en a en tête, cette fois, aucune ne lui
revient. Dans son esprit, c’est le vide, insupportable. Une neutralité
semblable à ce que doit être la mort. Il songe soudain à Simon Lieber.
Comment n’a-t-il pas pensé plus tôt à lui rendre visite ? Il lui donnera
des calmants, il le sauvera. Dans la voiture puis dans l’ascenseur
son estomac se tord. Simon est absent. La panique de Jean-Claude
s’accroît. Il arrive à conduire jusqu’à la cité universitaire. Stéphanie
n’est pas encore couchée et installe pour lui un sac de couchage sur
le sol.
Pendant que Stéphanie dort, Jean-Claude examine les livres de sa
bibliothèque. Tout un rayon est consacré aux camps de
concentration. Il semble que la jeune fille s’identifie à la souffrance indicible
des déportés ; elle fait de la shoah l’élément majeur de son identité
juive. Le journal de Kafka. Il l’ouvre au hasard. « Je me sens souvent
saisi d’un étonnement triste mais calme devant mon insensibilité. Je
suis séparé de toutes choses par un espace aux limites duquel je ne
puis parvenir. » Jean-Claude se répète cette phrase écrite en 1911.
C’est exactement ça. Il n’arrive pas à s’assoupir. Peur du noir, de
présences effrayantes. Un homme s’approche. Il tient un révolver
avec lequel il va le tuer. Adossé à l’avant d’une auto, Jean-Claude
ne peut s’échapper. Comme l’inconnu s’approche de plus en plus, il
se penche le plus en arrière possible sur le capot. L’autre lui pose le
canon de son fusil sur la gorge et tire. Jean-Claude a la nette sensation
du sang qui coule. Dans un demi-sommeil, il a la vision de foules et
de chiens. Il tombe au-dessous de lui.Chapitre deuxième
ean-Claude regarde le jour se lever et décide de partir en ballade. JAlors qu’il descend vers la forêt, il s’immobilise. La vie, cachée
en toutes choses, se réveille. Il est sensible au relief, aux odeurs, à la
profondeur de certains feuillages. Les prés, les marais avec la brume
légère, le soleil qui perce, les toiles d’araignée dans les roseaux et
surtout la lumière folle, les couleurs vivantes, tout cela le saisit. C’est si
beau ! Il est dans un ventre végétal. Il retrouve des sensations perdues
depuis longtemps : la chaleur sur la peau, la fatigue dans les jambes. Il
ne se souvient pas avoir jamais connu une telle solidité physique dans
le dos et une telle respiration unitaire. Ses gestes sont souples, ses
mouvements harmonieux. Accordé à l’univers, Jean-Claude se sent
capable de créer un chant. Ce sentiment de plénitude est cependant
noyé dans une atroce terreur. Dans le mouvement de l’herbe,
n’y-at-il pas des esprits ? Les arbres lui semblent vivants, comme dans la
scène avec la sorcière de la forêt dans Blanche neige et les sept nains.
Ils lui reprochent de ne pas transmettre de sève. Leurs branches ne
vont-elles pas se métamorphoser en tentacules ? Le cœur battant,
Jean-Claude se met à courir. Arrivé à la rivière, il s’arrête, ébloui.
Jusqu’à présent, il n’avait jamais regardé. C’est lui, aujourd’hui, qui,
voyant cette beauté et se voyant la voir, la crée et transfigure l’univers.
Jean-Claude revient à travers les roseaux et les herbes, le long d’un
champ de blé. Chez lui, il s’aperçoit qu’il est trempé. Il aimerait que
Stéphanie soit là, qu’elle lui réchauffe les pieds de ses mains, qu’elle 20 fanny lévy
lui donne du lait ou une autre nourriture très douce. Il a besoin de
blanc. Ce blanc qui est dans son patronyme. Il se déshabille,
s’assoupit un peu puis se réveille en sursaut. Il doit trouver un chauffeur
pour l’emmener à Clermont Ferrand. Il ne pourra pas conduire seul.
Trop tard. Pendant un trajet qui lui paraît interminable, il voyage
avec des langoustes énormes au niveau du plexus solaire. Il a comme
une bombe dans le corps. Égaré, il cherche en vain, sur le bord de
la route, un auto-stoppeur. Existe-t-il encore un passé, un avenir ?
Jean-Claude est-il de ce monde ? Il n’existe plus d’heures. Temps
suspendu. Confisqué comme dans ce rêve d’Hoffmann à la fin de
sa vie dans lequel la police enlevait toutes les horloges des tours et
saisissait toutes les montres. Une cloche sonne. La dernière heure de
Jean-Claude ? Dingue dongue, tu es dingue, dingue, dingue. Il est à
la fois la cloche et le battant de celle-ci, qui s’ébranle et se balance
de droite à gauche dans le vide. Pour se raccrocher à quelque chose,
pour que sa vie devienne chanson et se chante, que son corps
transmette une vibration, Jean-Claude essaie de faire sortir et monter sa
voix. Il veut retrouver une chanson de Jacques Bertin qui parle de
Dieu et des chevaux. Cela ne marche pas. La chanson saigne. Ses
oreilles ne fonctionnent plus. Enfant, il craignait de ne plus jamais
se réveiller. Il dormait tourné contre le mur et complètement enfoui
sous les draps ; les oreilles cachées pour ne pas subir le supplice de
ce cuisinier dont il avait lu l’histoire dans son livre de lecture, qui,
pour avoir fait en Chine de la cuisine américaine, avait failli avoir les
oreilles transpercées par son aiguille.
En se retrouvant seul dans ce lieu d’inhumanité qu’est le
dortoir du lycée, Jean-Claude réalise que la peur, animal vorace, s’est
toujours nourrie de sa chair. Son angoisse actuelle ressemble à celle
qu’il a souvent éprouvée la nuit. Mais cette fois, elle est liée à des
sensations corporelles. Il entend au fond de lui un long cri en réaction
aux formes menaçantes que son esprit a placées dans chaque coin
sombre. Il se pose des questions sur cette énergie qui le cerne.
Estelle semblable à cette force obscure qui, dans les sociétés africaines,
agite l’individu et l’empêche d’être stable et d’assumer son sexe ?
S’il se laisse faire, ne va-t-elle pas finir par ronger sa conscience,
accaparer son corps et prendre sa place ? Voilà, il sera prisonnier de
la folie comme une mouche d’une toile d’araignée, il abritera contre Une existence aU fil de son passage en ce monde 21
sa volonté ce monstre atroce et dévorant, ce parasite de son cerveau,
et assistera, impuissant, à sa victoire.
Jean-Claude sursaute. Pourquoi se voit-il dormir ? Et pourquoi
son corps endormi est-il surveillé par ce scorpion parasite fixé sur
l’arrière de son crâne ? Celui-ci se met à rouler de façon inquiétante.
Il lui pousse des ailes et des griffes. Il devient un monstre avide de
chair humaine qui dévore tout sur son passage. Des bras, des mains
et des jambes sortent des murs. Une main agrippe la cuisse de
JeanClaude. Il essaie en vain de la retirer. La main griffe de plus en plus.
Jean-Claude ferme les paupières. Il descend les escaliers, passe dans
une salle. Sur la table de nuit sont posés un casque et un bouquin
écrit par lui, intitulé : voyage en grande supersidérie.
En se réveillant, Jean-Claude analyse que ce titre correspond à son
voyage dans la folie. Sa cuisse est écorchée, en sang. Il lui semble avoir
les membres bardés de plomb. Y a-t-il quelqu’un dans sa chambre ?
Il jette un coup d’œil autour de lui. Sur la droite, en hauteur, il
aperçoit une vigne. Les raisins sont mûrs. Il en mange. Entre deux rangs
de vigne, Stéphanie, assise par terre, l’observe. Il a envie de dessiner
les lignes sous ses pieds nus. Des courants parcourent son corps ; sa
respiration se bloque. Devant lui, apparaissent des sexes de femmes,
images aux couleurs changeantes. Il se sent tout bébé. Sa mère lui
interdisait d’avoir des contacts, de se servir d’objets pointus,
couteaux, ciseaux, sauf à bouts ronds, de toucher aux allumettes, de voir.
Faut-il donc se crever les yeux ? Les siens lui faisaient mal devant les
épines du cactus de l’entrée de l’école. Soudain, tout se brouille. Sa
mère se confond avec sa grand-mère qui détenait le cahier écrit sur
lui quand il était petit, notant tous les mots qu’il apprenait. Un flicage
permanent pour tout lui prendre.
Jean-Claude réfléchit qu’au moment d’expirer on voit défiler
le film de sa vie. Puisqu’il retrouve des épisodes de son enfance,
n’est-ce pas qu’il est en train de mourir sans le savoir ? Pourtant, il
n’a pas prévu de finir ainsi. Il a tout organisé : Il prendra un congé
de maladie. Après avoir mis sa voiture dans un parking, il rentrera
sans bruit. Il fermera la porte, retirera la clef de la serrure, tirera les
rideaux. Puis il mettra un mot à la fenêtre : absent pour quelques
jours. Et il avalera quelques comprimés. Personne ne s’inquiètera du
courrier entassé sous la porte. Il faudra bien dix jours avant qu’on ne
s’aperçoive de quelque chose. 22 fanny lévy
Jean-Claude se sent fondamentalement et lourdement triste. Un
noyau sombre, auto-dépréciatif, suicidaire, qu’il sent le plus vrai
de lui et qui, selon les événements, gonfle jusqu’à le remplir ou
s’enfouit plus ou moins profondément en lui. Il a beau le masquer
sous des apparences neutres, il est toujours présent, fort, contagieux.
Lorsqu’il survient, Jean-Claude se sent faible, comme sur le point de
s’évanouir. Qu’il s’en aille ! Plutôt mourir.
Non !
Qui a poussé ce cri de révolte épouvantée ? Non, Jean-Claude ne
veut pas mourir. Seulement retrouver ce saisissement éprouvé devant
la beauté de la nature. Pourquoi de tels moments sont-ils précaires ?
Que signifie cet équilibre instable ?
Jean-Claude prend un comprimé pour chasser l’araignée géante
qui, derrière sa tête, le surveille. Il retrouve une période d’accalmie.
Avec une pilule, plus besoin de chanson-rempart. Il éprouve la
sensation interne de plonger, de couler. C’est une fluidité essentielle
comme lorsque, devant un fleuve, on se demande si l’on est celui
qui regarde l’eau couler ou soi-même l’eau qui coule. Le corps se
dissout dans un ancien bonheur aquatique. Un voyage vraiment très
agréable. Comme une mer calme et solaire, Jean-Claude se suffit à
lui-même. Il éprouve dans son corps une profondeur et une densité
merveilleuses. Il se retrouve dans un temps primordial. Sous le rôle
qu’il a été condamné à jouer jusqu’à présent pour ne pas être détruit,
il commence à entrevoir la vie qui bat, qui attend. C’est beau. Trop
beau. Trobeau. Robeau. Robot ! Une joie fulgurante et douloureuse
envahit le jeune homme. Comment n’a-t-il pas réalisé plus tôt que
dans trop beau, il y a robot ? Jean-Claude s’émerveille de la puissance
des mots.Chapitre troisième
ean-Claude surveille l’étude du soir. Il redoute le réveil de la force Jmystérieuse qui l’a possédé. Une surveillante du bahut à qui il
en a parlé l’a qualifiée de mort infinie. Michelle lui a confié avoir
elle-même été en proie à de terribles hallucinations. Elle se sentait
regardée par des phares de voiture. Jean-Claude s’étonne que la jeune
fille ait traversé des états similaires aux siens. N’est-elle pas un piège
plutôt qu’un être humain ? Elle est peut-être une matérialisation de
l’énergie cosmique destinée à le coincer. Les gens qui l’entourent ne
sont-ils pas différentes formes condensées, matérialisées, d’une même
énergie dirigée contre lui ? À moins que ce ne soit lui qui dispose
partout des monstres aux sourires narquois chargés de le détruire.
La nuit dernière, pourtant, la peur s’est faite moins violente, moins
interne. Une peur ordinaire. Peut-être parce que son collègue
JeanYves lui a parlé avec simplicité de la dispersion due à leur double et
faux statut de surveillant-étudiant.
Jean-Claude entend les adolescents discuter de la gymnastique du
bac. Il se demande comment retrouver des relations égalitaires avec
eux, comment libérer leur créativité sans passer à leurs yeux pour Le
pion. Il supporte de plus en plus mal d’être enfermé dans ce rôle. Il
voudrait briser les barrières. Au début de l’année, il a donné son adresse
aux lycéens mais ils n’ont pas cherché à le rencontrer à l’extérieur du
cadre du lycée. Ils ne réagissent pas selon leurs envies mais selon ce qui
est permis ou interdit. Ils se plaignent de la sévérité des surveillants 24 fanny lévy
mais, par leur attitude, ils les obligent à en faire preuve. Ils approuvent
inconsciemment la répression dont ils sont l’objet. Et ils se croient libres.
Le directeur-adjoint a convoqué Jean-Claude dans son bureau. Il a
considéré d’un œil désapprobateur sa chemise indienne rouge et lui a
parlé comme à un écolier dissipé. Il lui a reproché de mal gérer le bruit
dans son étude. Certains élèves se plaignent de la mauvaise ambiance.
Si cela continue comme ça, il va devoir rédiger un rapport. Ces enfants
assis sur les tables, voyons, on n’a pas idée ! Les élèves sont ici pour
obtenir de bons résultats scolaires et passer des examens. Le rôle du
surveillant consiste à les forcer à travailler. C’est un devoir vis-à-vis des
parents. Penser que si les boursiers redoublent, ils perdent leur bourse !
Monsieur Blanchet ne comprend-il pas que sa façon d’agir renforce
la sélection sociale puisque ne réussiront que ceux qui ont le plus de
facilité ? Ne comprend-il pas que, par son attitude, il fait le jeu de
l’administration qui est de sélectionner les pions les plus autoritaires ? Ne
croit-il pas qu’il peut s’organiser autrement pour instaurer le calme ? Si
le directeur a des ennuis, cela risque de se répercuter sur lui.
Jean-Claude constate que le critère de jugement est le bruit. À la
cantine, il fait part à Jean-Yves des différents aspects de la répression.
Celle, visible, des colles, leçons de morale et autres diverses sanctions
et celle, plus difficile à cerner, du corps. Au lycée, on nous apprend
à séparer la sexualité du quotidien alors qu’elle imprègne toutes les
relations. Ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas de s’exprimer sous une
forme déviée. Ne trouve-t-on pas d’un côté des professeurs comédiens
désirant soumettre et dominer par une attitude qualifiée de virile
et, de l’autre, des élèves spectateurs désirant plaire par une attitude
qualifiée de féminine ? Sans compter qu’entre les adolescents, les
relations d’homosexualité, non vécues, s’expriment symboliquement
par l’agressivité, par l’interprétation donnée chaque fois que l’un d’eux
en touche un autre et par les batailles de polochon. Celui-ci, avec sa
forme obscène, n’est-il pas un symbole phallique ? Obscène ? Mais c’est
peut-être Jean-Claude qui l’est, lui qui ne s’adresse aux lycéens que
pour les séduire grâce à une attitude différente. Mais s’il entrait dans
leur jeu en étant trop autoritaire, ne serait-ce pas une autre façon de
leur plaire ? Il ne sait pas. Ne sait plus rien. Dans la Grèce ancienne, on
trouvait normal que le Maître ait des relations sexuelles avec l’enfant
qu’il éduquait. Une homosexualité pédagogique. Jean-Yves parle des
élèves. Ses mots sont des sons dont Jean-Claude ne saisit pas le sens.

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