Une femme du peuple au XXème siècle

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Josépha a commencé à travailler à 5 ans et demi. Son enfance, elle l'a passée comme gardeuse d'oies, glaneuse, bergère. Mariée à 17 ans, elle a été agricultrice avec son mari, Claude, dans la plaine du Forez. Puis celui-ci s'est lancé dans le "Caïffa" (commerce ambulant). Josépha l'a remplacé entre 1914 et 1918 pendant qu'il était parti se battre. Elle a parcouru des kilomètres avec son mulet pour vendre ses produits. Ensuite, veilleuse de nuit dans un hôpital puis employée de maison, elle a travaillé sans relâche pour élever ses filles.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782336275437
Nombre de pages : 201
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Une femme du peuple au XXèmesiècle

Les quatre vies de Josepha

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Valère DECEUNINCK, Du poisson en Centrafrique, 2006. Claude CHAMINAS, Place de I 'hôtel de ville. Nîmes 1965 1984, Tome 1 et 2, 2006. Bernard JA V AULT (Sous la direction de), L 'œil et la plume. Carnets du docteur Léon Lecerf, 2006. Françoise MESQUIDA, Chroniques d'une jeune fille dérangée, 2006. Sophie Thérèse MICHAELI, Enfant cachée. Souvenirs de la France occupée. (1940 -1945), 2006. Jean-Martin TCHAPTCHET, Quand les jeunes Africains créaient I 'histoire, 2006. Véra BOCCADORO, Pointes à la ligne... Une chorégraphe française au Bolchoi, 2006. Gilles IKRELEF, 1939-1944 «Pourtant» ou l'épopée du lieutenant AbdelKader lkrelef, 2006. Jacques CHARPENTIER, Vagabondages à travers le Congo, la Centrafrique, et ailleurs ..., 2006. Henry LELONG, Carnets de route (1940 -1944),2006. Pierre FAUCHON, Le Vert et le Rouge, 2006. Marcel JAILLON, Lettres du béret noir (Algérie 1956-1958), 2006. William GROS SIN, J'ai connu l'école primaire supérieure. Récit de vie: Adolescence, 2006. Pierre FONTAINE, En quête... La piste interrompue, 2005. Alain DENIS, La ribote. Le repos du marin, 2005. Jeannette RUMIN-THOMÉ, J'avais huit ans en 1940, 2005. Maurice MONNOYER, Les grands-parents sont éternels, 2005. Jean SECCHI, Les yeux de l'innocence, 2005. Allaoua OULEBSIR, La Maison du haut, 2005. Jacques MARKIEWICZ, « Tu vivras mon fils », 2005. Georges KHAÏAT, Un médecin à Sfax, 2005. Dany CHOUKROUN, 46669. Auschwitz - allers/retours, 2005. René VALENTIN, C'était notre grand-père, 2005. Serge KAPNIST, Passager sans bagage, 2005. Maurice VALENTIN, Trois enjambées, 2005.

Carole MONTIER

Une femme du peuple au XXème siècle

Les quatre vies de Josepha

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Première partie Moitié de poulet

« Gran 'mé, gran 'mé ! » La vieille femme, allongée sur un lit d 'hôpital, perdit son air égaré, avec ses yeux qui tournaient dans les orbites vers un au-delà encore inaccessible, brouillé,. elle reprit son visage habituel. Il ne fallait pas faire peur à la "petite" qui l'observait depuis un moment. Celle-ci lui fut reconnaissante de cet effort, lui trouva un air bon, chaleureux. Cette femme, qui avait eu une vie si dure, qui était devenue si sévère, avait été relativement indulgente avec ses petits-enfants, surtout les plus jeunes. Sa descendance était nombreuse. De sa fille aînée, Marie: quatre petites-filles et deux petits-fils, de sa fille cadette Luce: une petite-fille et un petit-fils. Après le départ de la visiteuse, Maria se laissa flotter dans une demi-inconscience, se remémorant les événements forts de sa vie. Elle allait mourir, elle le savait, elle le désirait maintenant. Elle avait vécu tant de jours, tant de joies, mais plus encore de souffrances...

Elle se revoyait à trois ans, penchée sur le berceau où la septième fille de la famille hurlait énergiquement pour réclamer le lait de sa mère; puis jouant derrière le fourneau pour ne pas gêner et avoir chaud, avec son frère François, plus jeune qu'elle. La mère n'avait pas beaucoup de temps à leur consacrer, mais quand elle était là, tout était doux. Maria humait les bonnes senteurs de vent, de soleil, qu'elle rapportait des champs en été, tâtait les poches de son tablier pour y chercher différents trésors, mis là pour les petits: quelques pommes, des épis de mais, de blé... En hiver, la chaude odeur des bêtes imprégnait ses vêtements, et pour Maria, cela évoquait la Noiraude, la Rousse ou la Cornue qu'elle connaissait bien et la saveur du bon lait cru fumant dans les seaux après la traite.

Un jour - elle avait quatre ans - elle assista à un
événement extraordinaire qui allait la marquer sa vie entière. Sa mère était partie tôt pour mener les bêtes aux champs. Elle avait laissé une casserole sur le fourneau, pleine d'eau, dont la queue dépassait malencontreusement; elle ne l'avait pas remarqué, étant toujours à la course. Elle disait souvent: « Je dois rattraper le temps pour arriver à tout faire» . Tout à coup, François (trois ans) qui courait autour du fourneau accrocha le récipient et reçut l'eau bouillante sur la cuisse. Il se mit à hurler. Maria, affolée, se précipita dehors et appela: « Maman! Maman! »d'une voix tellement angoissée que celle-ci, qui avait fermé les animaux au pacage, et se trouvait sur le chemin du retour, l'entendit et se mit à courir. Elle fonça dans la pièce et; comprenant aussitôt,

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elle plongea la jambe de l'enfant dans de l'eau froide pour refroidir l'endroit blessé. Quand elle la sortit, la peau boursouflée, cloquée, était horrible à voir et François hurlait sans discontinuer. La mère, alors se mit à marmonner des prières et à placer ses mains au-dessus de la plaie, paumes dirigées vers le bas. Le petit se calma d'un coup. La brûlure était toujours apparente, mais il ne sentait plus rien. « Tu vois, Maria, c'est un don que j'ai. Je peux conjurer les brûlures. Ma propre mère avait ce don et me l'a transmis. Je peux aussi insensibiliser les brûlures faites par l'huile bouillante, celles dues à un fort coup de soleil etc. Mais, attention, c'est un don de dieu, pas du diable. D'ailleurs, tu m'as entendue dire des prières tout en calmant François. Je suis un peu guérisseuse, mais pas sorcière. Les sorcières ont leurs pouvoirs du diable, elles. Elles les utilisent pour faire le mal tandis que les guérisseuses s'efforcent d'aider les autres. - Tu peux soigner autre chose que les brûlures? - Il faut que le malade ait totalement confiance. Je lui impose les mains sur l'endroit qui fait mal, ça peut même sécher un mal naissant, en tout cas, ça soulage la douleur. » Avec une telle mère, Maria n'eut plus peur de rien, mais la regarda désormais avec une certaine circonspection, comme si elle allait découvrir de nouveaux pouvoirs magiques chez elle. Elle l'aimait, mais la considéra un peu comme une magicienne, avec une vénération teintée de crainte. Elle l'observait souvent, se demandant comment un être qu'elle croyait si proche, si connu d'elle, pouvait se révéler dépositaire d'un tel pouvoir: soulager la douleur. Et ceci, malgré son pauvre visage déjà marqué par le soleil, les intempéries et son corps maigre, déjà usé par les
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trop nombreuses grossesses et la fatigue du travail à la ferme. Le petit François guérit très vite. C'est à peine si on distinguait une légère boursouflure sur sa cuisse. C'était un jeune garçon turbulent et très drôle. La petite sœur était plutôt sage et calme comme Maria. La quiète torpeur, l'insouciance de la «grande» allaient définitivement disparaître peu après, lorsqu'elle fut placée dans une ferme. Son père l'avait prise par la main et emmenée sans rien lui dire. A l'entrée d'une grosse ferme, il avait demandé la patronne: « Pourriez-vous prendre cette gamine comme gardeuse d'oies? Elle est toujours dans les jambes de sa mère qui en a deux autres plus petits et va accoucher bientôt de son onzième enfant. La mère n'en peut plus avec tous les travaux de la ferme en plus. - Mais quel âge a-t-elle? Cette gosse paraît minuscule. - Cinq ans et demi. - Mais ce n'est même pas l'âge de raison! - Son frère Etienne est placé chez vous, ilIa commandera, et lui expliquera; elle apprendra avec lui. Et puis, ça n'a pas d'appétit, ça mange comme un "pïotl". Elle vous rendra service et vous coûtera presque rien. - Bon, d'accord, mais si elle n'fait pas l'affaire, j'vous la renVOIe» C'est ainsi que Maria fut placée dans un hameau situé près de la Curaize, une petite rivière de la plaine, dans le Forez. Très mince, maigre même, elle n'était pas assez forte pour des travaux fatigants. Elle pleura longuement d'être séparée si vite de sa mère. Pourtant celle-ci n'avait jamais
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eu le loisir de bien s'occuper d'elle, même si elle avait de la tendresse pour ses petits. Surtout, la fillette regrettait de ne pas rentrer les dimanches, car ses grandes sœurs venaient parfois. Fines, jolies, elles étaient toutes placées aussi et faisaient leur chemin, apprenant vite au contact de patronnes cultivées, vivant dans les gentilhommières qui jalonnaient les bords de la Loire. Les propriétaires, riches bourgeois ou petits nobles possédant de vastes terres dans la plaine du Forez leur avaient appris des manières moins rustaudes. Elles n'étaient plus des sauvageonnes ignares comme Maria et s'efforçaient de lui faire abandonner le patois, trop vulgaire au dire de leurs patronnes. Maria les admirait. Par contre, elle avait vite compris qu'aucune d'elles, ni leur mère non plus ne pouvaient compter sur le père. Si la vie était si dure qu'aucun ne puisse vivre sans se placer, c'est que le père avait été longtemps absent. Il avait tiré un mauvais numéro et effectué sept ans de service militaire au cours desquels il avait participé à la guerre de 1870. Celleci n'avait duré qu'un mois mais sa pauvre femme avait bien tremblé. Ne se réhabituant pas à la vie civile, le père s'était alors réengagé pour sept nouvelles années, il avait été envoyé en Algérie. Pendant son temps là-bas, il avait si peu donné de nouvelles que la mère disait: « Pas possible, il a une autre famille dans ce pays! » C'était très probable. La vie de soldat lui semblait moins dure que la vie de travailleur agricole. Quand il venait en permission, il mettait sa femme enceinte, et repartait. La mère avait dû tout assumer: les grossesses, la gestion de la ferme dont ils étaient métayers.

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Toutefois, il n'y avait pas eu d'enfants pendant quelques années, le temps de l'Algérie, ce qui expliquait la grande différence d'âge entre la fille aînée et la dernière. Maria acquit très tôt la conviction que les femmes étaient plus responsables et plus résistantes que les hommes, que certains étaient des égoïstes paresseux ne s'occupant pas des conséquences lointaines de leurs actes. Toutefois, elle exceptait ses trois frères de ce sévère jugement. François et Pierre étaient loin et elle ne les voyait guère, mais son frère Etienne l'aidait et la protégeait tous les jours. L'enfant vivait comme un petit animal, avec une soupente pour dormir, dans la grange; vêtue des quelques nippes héritées de ses sœurs et rapiécées par la mère. On lui donnait un quignon de pain dur à manger. Comme elle perdait ses dents de lait, elle devait le garder longuement dans la bouche pour pouvoir le mâcher et l'avaler. Etienne prit pitié d'elle et fit du travail supplémentaire pour pouvoir lui acheter un peu de pain frais. Aussi curieux que cela paraisse, il avait appris à tricoter des chaussettes et en vendait pour se faire quelques sous. Il faut croire que c'était plus rentable que les travaux agricoles ou bien qu'ayant peu de temps libre, c'était la seule chose qu'il pouvait faire en prenant sur son temps de sommeil, sans qu'on le lui reproche. Sérieux et énergique, il ne tolérait pas qu'on lui fasse des misères. Lui-même se souvenait de la difficulté qu'il avait eue à s'habituer à sa première place. On lui avait promispour qu'il accepte de partir, à la fin du mois de mars qu'il pourrait revenir à la première neige. Cette année-là, il neigea en avril. Il fit à pied dans la neige fraîche les six kilomètres qui le séparaient de la métairie exploitée par

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ses parents et constata que les adultes lui avaient menti et qu'il devait bien vite repartir au travail.

Une des petites-filles au chevet de sa grand-mère réfléchissait: Quelle vie difficile! Placée à cinq ans et demi! Bien sûr, ce n'est pas souhaitable, mais maintenant, on tombe dans l'excès contraire. Quand on pense à la façon dont on élève actuellement les enfants! On les gâte trop. L'enfant-roi! Un enfant a besoin de sentir des oppositions à ses désirs, c'est comme ça qu'il se forge un caractère. Et s'il grandit en croyant que tout lui est dû, il ne pourra pas supporter les frustrations, les difficultés de la vie et les résoudra en se laissant aller à la violence ou en déprimant. Je ne peux comprendre la manière de penser actuelle! J'adore mes enfants, mais je pose des limites à ne pas franchir, etje leur donne des repères à suivre.

Un jour, le Toine, un ouvrier agricole qui avait prIS Etienne en amitié l'appela: « Va donc voir vers la Curaize, j'ai entendu les oies cacarder, criailler et les ai vues se précipiter à la rivière. Où est ta petite sœur? » Les bêtes avaient été effrayées par le bruit d'un grand chariot brinquebalant sur le chemin caillouteux et s'étaient jetées sur l'eau. Maria n'avait pas hésité. Elle les avait suivies, poussant le cri d'appel des gardeuses d'oies: «tia, tia, tia. » Elle avait perdu pied dans un trou d'eau, et hoquetait en avalant de l'eau, en suffoquant.

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Etienne lui tendit un bâton et la tira jusqu'à la rive en se fâchant: « Mais Mi-ia (c'était le petit nom d'amitié qu'il lui donnait), réfléchis donc, les oies savent nager, pas toi! Décidément, tu n'as pas l'âge de raison! » L'eau avait gonflé à cause de la fonte des neiges et la rivière n'avait pas son habituel aspect paisible. La petite était sortie de la rivière les jambes glacées, grelottante, le bas du tablier trempé. C'était vrai, elle n'avait pas l'âge de raison! Elle ne savait rien. Etienne la conduisit à la cuisine où la cuisinière, la Félicie mit de la soupe sur le fourneau pour la réchauffer. « Mais regardez-moi ça, cette petiote ressemble à un petit chat mouillé! Tu veux donc te noyer et prendre une pneumonie?» dit-elle d'un ton bougon. Et tout en marmonnant, elle ôtait le tablier, pour le mettre à sécher près de la cheminée, obligeait Maria à se placer vers l'âtre et lui frictionnait vigoureusement le dos. Elle fit boire la soupe brûlante à l'enfant. C'était une grande et grosse femme dont le mari était mort, les enfants, loin, placés dans des fermes. Grâce à elle, Maria avait une soupe de pâtes le matin. Etienne lui avait demandé en douce de penser à sa petite sœur, car souvent il ne restait rien à boire ni à manger quand elle arrivait, se levant un peu plus tard que les autres. Seuls, les travailleurs de force étaient bien nourris et personne ne se préoccupait de sa nourriture, même pas elle qui n'avait jamais faim et était maigre comme un chat écorché. Félicie lui gardait même un peu de son café, après le repas de midi, de temps en temps.

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Toujours en mouvements, infatigable, cette femme amusait beaucoup Maria car elle parlait constamment en proverbes. Le matin, s'il pleuvait: « Pluie du matin n'arrête pas le pèlerin! » Si on était en avril: « En avril, ne te découvre pas d'un fil ! » Dès le premier mai: « En mai, fais ce qu'il te plaît! » « S'il pleut à la Saint Médard, il pleuvra quarante jours plus tard, à moins que Saint Barnabé ne vienne lui fermer le bée » Quand Maria ne comprenait pas, elle lui expliquait: « Vois-tu, petite nigaude, le bé, c'est le bec, la bouche, en réalité ça veut dire que la pluie s'arrêtera. - Et il faut craindre le froid jusqu'aux saints de glace. » Maria riait: « Ces saint-là sont-ils gelés? - Mais non, ça signifie qu'il fait un froid de canard, les jours où on fête ces saints. - Qu'est-ce que c'est un froid de canard? - Un froid où on a la chair de poule parce qu'on frissonne de froid. - C'est drôle! Et les saints de glace, comment se nomment-ils?

- Eux:
- "Les trois saints au sang de navet, Pancrace, Mamert et Gervais Sont bien nommés les saints de glace, Marnert, Gervais et Pancrace. On les fête les Il, 12, 13 mai". » La fillette assimila tellement ces dictons météorologiques que plus tard, c'est elle qui les énoncerait à tout bout de

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champ, au grand plaisir de ses deux filles qui les répéteraient à leur tour à leurs enfants. Elle apprit à manier le bâton, à se faire obéir par le troupeau d'oies. Elle comprit qu'il fallait se méfier du grand jars qui lui pinçait traîtreusement les mollets à la moindre inattention et lui sifflait rageusement après, le cou tendu en avant. Ce n'est pas si simple que ça de garder des oies! Vers 7-8 ans, elle devint bergère. C'était plus facile car un bon chien l'aidait dans sa tâche. De plus, de la bergerie aux enclos, le chemin était facile. Les moutons se suivaient sans problèmes, bien groupés. Par contre, il ne fallait pas le moindre incident, sinon ils reprenaient tous le sentier qui les ramenait vers leur abri. En hiver, elle alla à l'école, un peu, si peu qu'elle eut juste le temps de connaître les lettres. Elle ne savait pas lire. Plus tard, c'est son mari qui lui apprendra à lire et à écrire. Toute sa vie, elle écrirait phonétiquement, n'ayant guère eu le temps d'assimiler l'orthographe. Qui pourrait le lui reprocher? Maria, née sept ans après les lois de Jules Ferry dut supporter le fait que ces lois étaient encore loin d'être bien appliquées. Pour compter, c'est la Félicie et l'expérience qui lui ont permis de se débrouiller. On la gardait le plus souvent possible à la ferme, prétextant qu'on avait besoin d'elle. Pourtant, elle aurait bien aimé fréquenter l'école plus assidûment. Cela lui plaisait. Souvent, elle récita un texte lu par des plus grands sur leur livre de lecture: « Où vas-tu, moitié de poulet? - Chez le roi, cent écus me doit. »

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Cela lui paraissait tout à fait incroyable que le roi doive une somme d'argent à quelqu'un d'aussi peu important qu'une "moitié de poulet" Elle avait ri de l'expression mais elle savait bien qu'ellemême n'était guère plus qu'une demi-portion minuscule et sans importance. En même temps, elle découvrit aussi le catéchisme. La morale enseignée par le curé était simple: il fallait être honnête et travailleur. Comme cela allait bien avec ce que lui avait inculqué sa mère, elle accepta aisément ces consignes et les appliqua sa vie entière. D'autre part, elle fut frappée durablement par les mystères de l'église et des services religieux. Elle acquit une foi naïve et inconditionnelle, tempérée plus tard par des critiques sur les représentants de Dieu, pauvres hommes forcément imparfaits. La religion et les prières étaient très importants dans les campagnes en cette fin du XIX ème siècle, et cela l'aida dans les circonstances difficiles. Elle avait maintenant des dimanches de liberté et retournait à la métairie de ses parents avec Etienne, heureuse de retrouver ses sœurs, de rire et de bavarder avec elles. Sa sœur préférée, Marguerite, lui dit un jour : « Maria, ta vie sera ce que tu la feras. Même dans les pires difficultés, pense qu'il y a quelque part un petit rayon de soleil, l'espoir de plus de bonheur. Au lieu de te lamenter sur ta situation présente, vois-en les intérêts, les joies. Profite de ton enfance à ta façon au lieu de la subir. » Intelligente et vive, elle avait compris. Au fond, en gardant ses oies, ou ses moutons, elle était libre et heureuse. Elle pouvait parcourir les grands prés verts, cueillir quelques rosés des prés, s'asseoir çà et là pour contempler en hiver 17

les franges de glace sur les bords de la rivière, et au début du printemps les bourgeons prêts à éclater, les chatons bourrus des saules, la rivière éclaboussant d'écume les gros cailloux parsemés sur son lit. Elle aimait observer les bêtes, propres, nettes: le jabot bien gonflé pour les oies; la laine bien beige ou d'un marron bien net pour les moutons. Etienne venait la voir parfois. Un jour, il lui dit: « Regarde dans le ciel, ces oiseaux volant en triangle, ce sont des oies sauvages. Elles viennent du sud et repartent vers la Suède. » Depuis, elle rêvait en regardant les nuages aux fabuleux voyages des oiseaux migrateurs. Un jour qu'elle était au village, elle vit une roulotte de Bohémiens tirée par un cheval. Cela la fit rêver: ah! si elle pouvait partir loin, voyager, voir d'autres pays comme son père! Elle imagina longtemps sa "roulotte sans but". Elle se racontait des histoires, le soir dans son lit, des histoires de liberté et de bonheur dans des pays où il fait toujours chaud. Elle craignait terriblement le froid. Heureusement, le climat de la plaine est plutôt clément. Elle avait facilement le "bé" rouge et les doigts gercés. La nuit, elle avait du mal à dormir, mal couverte par une pauvre couverture. La Félicie qui faisait office de cuisinière, mais aussi d'intendante, de gouvernante, l'emmena pour la première fois à la foire de la Saint Luc, à Montbrison. C'était une foire très importante alors. Les éleveurs de volailles y vendaient le duvet de leurs bêtes pour la confection d'édredons douillets. Maria se dit qu'elle aimerait bien en posséder un. Elle fut ravie de voir les paysans installés le long du boulevard avec leurs gros sacs pleins de plumes. Ils plaisantaient avec les clients: « Mais voyez-vous ce bourgeois qui veut dormir comme un prince avec sa bourgeoise dans un lit de plumes! 18

- Eh! mais répliqua une cliente, ça ce n'est pas de la plume fraîche, elle a déjà servi, voyez-moi ça comme elle est tassée, c'est trop cher pour ce que ça vaut! - Venez donc par ici la héla la fermière. Celle-ci est légère, fine, ça c'est de la qualité. Mes oies sont de belles bêtes bien saines et bien grasses. Hein, petite? - Pour sûr, ce sont de belles volailles, approuvait Maria, bien soignées, je vous le garantis. La cliente, conquise, se faisait emballer un sac et là, Maria riait car les plumes volaient, elle en rattrapait quelques-unes, le trottoir était tout blanc, on aurait dit qu'il avait neigé. Plus tard, elle aimerait toujours aller voir le boulevard Gambetta le jour de la saint Luc, le 18 octobre. Avec l'aide de la Félicie, de ses sœurs et de son frère Etienne, elle eut bientôt un édredon bien douillet, un des éléments de confort auquel elle tiendrait toujours.
Hélas, cette foire aux plumes est en train de disparaître, à notre époque, pensait sa petite- fille aînée, contemplant une carte postale montrant le boulevard blanc de plumes. Les gens, maintenant, sont allergiques aux plumes, au duvet. Pourquoi? Est-ce la faute à la pollution? De plus, on fait des couettes synthétiques aussi chaudes, et plus faciles à nettoyer. D'autres fois, Maria allait au "marché à la volaille", place Pasteur, à Montbrison ou sur la grand' place de Sury. Là, dès la pointe du jour, en toutes saisons, les agriculteurs venaient vendre quelques bêtes. Au moment de Noël, la fillette voyait avec regret partir les plus belles de ses oies, les pattes attachées par un lien de paille. Elle caressait les jeunes lapins, l'air effaré dans leur petite cage grillagée, les poulettes vendues aux particuliers pour les œufs qu'elles allaient pondre généreusement toute leur courte 19

existence. C'étaient des volailles élevées en plein air, dans la verdure de beaux prés bien paisibles. Leurs plumes bien lustrées avaient des reflets vert bleuté, noirs. Et elles caquetaient à qui mieux-mieux, affolées par le bruit, l'agitation. Plus loin, des canards cancanaient, des poussins piaulaient misérablement. Pour Maria, c'était une merveilleuse distraction que ce marché plein de vie, où un monde fou circulait, criait, marchandait. Sa vie durant, elle aimerait aller dans les foires et les

marchés: la foire du "grand samedi" - le grand sand, en patois - très importante, le samedi avant Noël; la foire des
Rameaux, etc, etc. même si elle n'avait pas grand chose à y acheter. A Montbrison, le marché aux légumes, sur la place-mairie, très bien approvisionné, témoignait de la vitalité des échanges entre la plaine du Forez, les montagnes du couchant, et la ville. Le long de la rue Tupinerie, devant les magasins permanents, s'alignaient de nombreux étalages. On y trouvait de tout: des sabots, des vêtements: tabliers de bonne toile bleue inusables, bleus de travail. De la grosse et de la petite quincaillerie cliquetaient au moindre mouvement, par terre ou dans des boîtes de bois; bien classée. On y voyait aussi de la mercerie: bobines de fils de toutes les couleurs, et tous objets nécessaires à la couture. Les gourmandises n'étaient pas oubliées et devant les boulangeries, l'odeur du pain blanc chaud, du pain de seigle, des beignets faisait saliver. Une huitième petite sœur était née peu après que Maria ait été placée. Une autre naquit en 1895. Mais une de ses sœurs était morte à cinq ans et elles étaient donc huit filles. Huitième enfant d'une famille de douze, Maria savait qu'elle devrait trimer au service d'autres gens, très 20

longtemps, ses parents ne possédant même pas la terre qu'ils exploitaient. Jamais elle ne ressentait la moindre envie envers ceux qui possédaient. Elle était née pauvre, un point, c'est tout. Elle se disait quand même, qu'elle aurait un jour une meilleure place, qu'elle serait mieux traitée, qu'elle pourrait s'offrir de jolis chemisiers comme ses sœurs, tout ça grâce à son travail. Elle avait bien compris comme elles que "1'habit fait trop souvent le moine" contrairement au proverbe cher à la Félicie et que si elle voulait devenir quelqu'un, il lui fallait être propre et correcte. Il y avait peu de chances qu'on la remarque à son avantage si elle était vêtue de mauvaise toile, si elle sentait l'odeur des bestiaux, mais comment faire quand on vit dans la proximité des bêtes et que l'on est imprégné de ces odeurs? Sa sœur aînée, la plus rude, même si elle n'était pas méchante, lui dit: « Pour ne pas sentir la bique, le mouton ou la volaille, tu dois te laver tous les jours et laver tes habits tous les jours! » Depuis, elle nettoyait tablier et chemise tous les soirs, et se lavait le mieux possible dans l'eau glacée du "bacha" A l'église, le curé s'étonnait de voir son tablier toujours impeccable, et la félicitait, ce dont elle était très fière. Toutefois, ses tenues étaient loin d'être élégantes et elle regardait avec intérêt certaines des écolières qui portaient de superbes robes de chaud lainage, bien coupées, l'hiver; et de gaies robes de cotonnade, l'été. Elle en aurait d'aussi agréables, plus tard, elle en était sûre. Etienne lui avait parlé du livre d'un écrivain de la région: il avait vécu près de Saint-Etienne-le-Molard, au château de La Bâtie d'Urfé. Il évoquait des bergères et elle ne comprenait guère qu'il ait pu en parler comme d'êtres 21

merveilleux - à moins qu'elles ne fassent semblant d'être bergères - et qu'elles ne soient en fait des filles de la
bonne société. Ou bien que leur beauté naturelle ait suscité le caprice de nobles et de bourgeois inoccupés. C'était un grand écrivain, un précurseur, mais il avait plus fantasmé sur les choses que décrit la réalité. Tout de même, il avait magnifié notre région, il avait décrit des sites foréziens en en faisant ressortir toutes les beautés, l'attrait, les particularités; il aimait notre Forez et rien que pour cela, il devait être apprécié. Elle pensait quant à elle que seul le mérite personnel, les qualités de travail, de sérieux devraient entrer en ligne de compte, pour l'évaluation d'une personne mais elle savait bien que l'apparence physique et l'habillement étaient importants. Elle commença à travailler sur les terres comme glaneuse. Elle ramassait les épis de blé tombés un peu partout. De grosses quantités auraient été perdues sans les rangs de fillettes courbées à faire ce travail. Le peintre Millet a fort bien évoqué ces scènes champêtres. La plupart des paysans auront la reproduction des "Glaneuses" sur leur buffet. Puis elle dut participer aux moissons. Elle ramassait les tiges coupées, les attachait en gerbes. Les hommes les attrapaient, en faisaient des meules. Au début, Etienne vint l'aider car elle ne pouvait suivre le rythme des autres. Puis elle devint de plus en plus efficace et rapide, sa vivacité suppléant à son manque de forces. Certaines des ouvrières agricoles étaient gentilles avec elle, d'autres se moquaient d'elle car elle était trop fluette. Toutefois, elle acquit une énergie, une résistance que nul ne lui contesta plus bientôt. Le "Toine" disait à Etienne: 22

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