Une île bien plus loin que le vent

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"Ce roman est l'histoire d'un idiot de village, d'un de ces êtres exquis que l'on rencontre parfois au détour d'une église de village : mi-ange, mi-démon, véritable portrait de gargouille, capable de nous faire rire aux éclats et de nous émouvoir par sa sensiblité. Il est devenu mon ami. J'ai partagé ses secrets."
Publié le : mercredi 1 juin 2005
Lecture(s) : 279
EAN13 : 9782336275987
Nombre de pages : 203
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Une lIe bien plus loin que le vent

@ L'Harmattan, 2005 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-8547-6 EAN : 9782747585477

Daniel

BERNARD

Une lIe
bien plus loin que le vent

L' Harmattan

Du même auteur

Aux Editions l'Harmattan Le saunier de Saint-Clément.. .2002.

Prologue

Un idiot de village me dit qu'il ressentait chaque fois une vive émotion à contempler un coucher de soleil ou à toucher du doigt quelques gouttes de rosée sur le tronc d'un arbre. Je n'ai su dire dans l'instant si sa condition de grande solitude lui donnait accès à un sixième sens ou si la force de l'habitude ne me faisait plus percevoir la juste beauté des choses. il me raconta alors l'histoire suivante, qui ne lui était sûrement pas étrangère: «Un enfant dans un pré aide un vieux peintre à choisir ses crayons de pastel. Chaque marin il regarde le peintre jouer avec la lumière. Un jour, le tableau est terminé. Une douce mélodie envahit le cœur de l'enfant. Le petit garçon se tourne aussitôt vers le vieux peintre et lui demande émerveillé: - Comment savais-tu qu'il y avait de la musique dans tes couleurs? » V oill une bien belle histoire, lui ai-je répondu.

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » René Char

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JE

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En tombant, c'était comme si j'avais déchiré le silence. Je m'enfonçais sous les vagues, le regard immobile, fixant la main tendue qui me cherchait. Un vide immense se refermait sur moi. J'aurais dû bouger, faire un geste. J'aurais dû. A bien y réfléchir, finalement, cela m'était égal. Je me sentais bien comme ça. Quand les marins m'ont hissé sur le pont, j'ai tout de suite vu qu'ils étaient en colère. TIsn'arrêtaient pas de poser des questions. J'avais envie de leur dire que je n'y étais pour rien, que c'était la première fois que je tombais à la mer et que je n'étais pas encore habitué. Mais je n'ai pas pu parler, car à ce moment-là je me suis mis à cracher toute l'eau que j'avais bue.

C'est stupide, je sais - il ne faut jamais jouer avec le feu, encore maIDs avec l'eau - ; tous les psychiatres

vous le diront. Mon apnée, dans la vie, a commencé, il y a quelques décennies, dans l'indifférence générale. Je suis né par hasard du côté paternel; c'était un vrai bazar du côté maternel, je vivais à Saint-Martin dans l'île de Ré et je voulais partir. Et si on m'avait laissé faire la planche entre deux eaux, j'aurais enfin pu savoir ce qui me torturait.

En al-Je assez dit? Non? Mais pourquoi diable voulez-vous que je continue à vous raconter mon histoire? Oui, je sais, vous êtes à la recherche de personnages atypiques et l'on vous a signalé mon cas. Vous m'en voyez très honoré. Ah ! mais vous êtes aussi journaliste? Au phare de Ré ? Oui, je connais. Pour tout vous avouer, c'est la première fois que je rencontre un homme d'écriture. Habituellement, pour mon travail, je fréquente des marins mais ma solitude m'a toujours poussé vers les livres. Je ne me souviens pas avoir appris à lire; je lisais, paraît-il, bien avant d'apprendre à marcher. Je vois que cela vous surprend. Il y a beaucoup à dire, savez-vous, sur ce que j'aurais dû faire ou sur la manière de me présenter. Mais ce n'est pas très gratifiant de toujours parler de soi. Je crains vraiment de vous lasser. Non, vous croyez? Eh bien, je suis, vous l'aurez deviné, toujours à la recherche de ma vraie nature. Allant de l'un à l'autre, le plus souvent écartelé, j'erre entre sérénité et doute,
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entre apaisement et lucidité. Je sais que j'ai tout à apprendre, à commencer par moi. Mais y a-t-il quelque chose d'autre à apprendre dans la vie ? Mon corps, je m'en satisfais. Encore que satisfaire soit un bien grand mot. Je n'ignore plutôt rien de ce qu'il représente. J'ai toujours été grand, élastique, comme monté sur ressorts! Je contrôle globalement tous mes gestes au départ d'une action, un peu moins à l'arrivée. Mes bras, au repos, je les replie dans mon dos ou bien les balance distraitement, devant moi, tout en parlant. Ils atterrissent souvent comme ils le peuvent, semblables aux ailes de ces grands albatros que l'on voit partout dans les livres. Moi aussi mes bras de géant m'empêchent de marcher. Et si la nature, il faut le reconnaître, m'a quelque peu délaissé - on me sauva de justesse -, elle m'a, en revanche, pourvu d'un appendice nasal du plus bel effet, si bien que les odeurs du destin m'assaillirent parfois avec exagération.

On m'appelle Toto, Toto l'albatros. Maman m'appelait Ferdinand. Maman s'habillait de noir: une grande robe ample et sombre qu'elle boutonnait pardevant et qu'elle portait sous un petit gilet de laine brune, de telle sorte que le tout était assorti à ses yeux obscurs et profonds et à ses longs cheveux gris. C'était sa façon à elle de se montrer au monde. Elle ne croyait pas en Dieu. C'est une affaire d'homme que cela, et tout ce qui vient des hommes est mauvais, disait-elle. A la Vierge, oui, elle y croyait. Elle croyait en Marie parce 15

qu'elle croyait aux femmes. D'ailleurs, n'était-elle pas habillée de blanc comme elle, de noir. Ce n'était pourtant pas compliqué. Elles parlaient toutes deux le même

langage, comme des sœurs qui avaient chacune un fils et
qui, c'était sûr, ne ressemblaient à personne. Je célébrais ce miracle. Elle priait la Vierge et elle attendait. J'avais appris pour son galant. Je me souviens comment je l'avais appris. J'avais vu l'ombre s'enfuir un soir d'orage. Je n'ai jamais rien dit. Mais elle savait que je savais. Elle prenait le désir des hommes en regrettant que Dieu n'existe pas. Maman faisait peine à voir. Comme je n'avais pas de travail, j'étais devenu un poids pour elle. Elle se laissait aller. Témoin de sa déchéance, je comprenais que nous étions différents des autres personnes et nous finissions par avoir honte l'un de l'autre. Un jour, j'ai tourné le dos à maman puis j'ai quitté le pays. Personne au juste ne savait pourquoi j'étais parti. Je ne le savais pas non plus, sauf que c'était un jour de grand vent. J'avais senti le malheur rôder dans les champs, derrière la maison, si près qu'il me donnait mal à la tête et m'empêchait de dormir. Cela s'est passé ainsi. Ce doit être dans l'ordre des choses, n'est-ce pas? Tout n'est-il pas écrit?

Je suis resté plusieurs semaines dans une chambre de paille sous un hangar près de l'abbaye avec des boitsans-soif. Un matin, un va-nu-pieds m'a demandé si je voulais naviguer. Moi, cela m'était indifférent. TI m'a aussi demandé si je savais nager; c'est important sur
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un bateau. J'ai dit non. TI a poursuivi en disant que le bateau pouvait couler et moi avec et que je pouvais mourir. Mais je voyais que ça ne voulait pas dire grandchose. Comme il connaissait maman, j'ai dit oui. Ensuite on a changé de sujet. On n'avait plus rien à manger, alors on a bu du vin.

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II

C'est l'odeur qui m'a réveillé. Une odeur épouvantable et nauséabonde de toile humide et détrempée à laquelle se rajoutaient des relents de sel moisi et de hareng fumé. Avec mes pieds, j'ai repoussé la voile et les cordages qui me couvraient pour chasser l'odeur. Alors je m'aperçus que j'étais sur un bateau en pleine mer. Au-dessus de moi, un soleil immense buvait le ciel. Une bouffée d'air &ais portée par les vagues venait me lécher le &ont. La rumeur incessante des marins occupés à la manœuvre des treuils finit par me tranquilliser. Je reconnus le va-nu-pieds. Il avait dû me poser là, durant la nuit, à cause du vin. Je n'osais bouger.

Malgré ma soif, je trouvais que cette situation me convenait. On ne prêtait guère attention à moi. marchait au ralenti. Les vagues soulevaient comme par un lent mouvement d'ascenseur. mer me saisit. Face à ces marins prêts à rire, soudain senti ridicule. Le bateau la coque Le mal de je me suis

Je me penchai par-dessus bord. La mer étincelait et semblait m'inviter à me perdre en elle. C'est arrivé avec la septième vague, celle qui est toujours plus forte que les autres. Tout bascula et c'est là que je suis tombé à l'eau. J'aurais dû me débattre, mais je n'en avais pas envie: j'étais bien comme ça.

Cela m'avait fait mal quand les marins avaient crié. J'aurais préféré qu'ils me tombent dessus et me frappent. J'aurais préféré. Ainsi j'aurais pu évaluer leur colère, sentir leur haine s'assouvir, s'atténuer avec les coups. J'aurais pu mentalement frapper avec eux. J'en aurais ressenti du plaisir je crois, même de la jouissance comme un chien que son maître a fini de frapper. J'ai toujours été persuadé que les gens ressentaient la même chose que moi, c'est-à-dire une certaine forme de détachement et que ma présence leur paraissait sans intérêt et insignifiante. Je le vois bien, malgré tous mes efforts, c'est fou le mal que je me donne pour comprendre ce qui sepasse dans ma tête.

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