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Une jeunesse picarde

De
92 pages
Des mots, pour servir d'exécutoire, d'ultime remède à la fuite du temps. Pour dire les infimes parcelles de bonheur attachées à notre enfance. Pour ressusciter des visages oubliés, lever le sortilège, tenter l'arrêt sur image. Des mots pour dire ce que l'on doit aux souvenirs. À travers ces nouvelles qui sont autant de pièces d'un tout, l'auteur dévoile les éléments fondateurs de sa vie qu'il revisite en un bouquet de senteurs et de vibrations de l'âme.
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JeanMarie Wallet
Une jeunesse picarde Nouvelles
Une jeunesse picarde
Jean-Marie WalletUne jeunesse picarde
Nouvelles
Du même auteur Aux Éditions du Petit Véhicule (2012) SOUS LE VENT Aux éditions Complice Éditions (2013) LES CHIMÈRES DU PASSÉ Aux éditions L’Harmattan (2016) CARNET DE VOYAGE © L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-11716-4 EAN : 9782343117164
« La pensée d’un homme est avant tout sa nostalgie. »
Albert Camus Le mythe de Sisyphe
Le cirque
On l’entend depuis trois jours qui sillonne la ville. Elle annonce la venue du cirque. C’est une deux centtrois repeinte en « sanguéor » comme dit le père Ruiz, un catalan exilé au début de l’ère franquiste. Et des affiches ont été placardées partout sur les panneaux et les murs de brique rouge. Il y a comme un air de fête dans la cité, comme avant la grande braderie de Noël avec tous ses stands où l’on trouve des ours en pain d’épice, des barbes à papa, des berlingots multicolores et toutes sortes de cadeaux auxquels on n’aurait même pas pensé. Mais là il fait moins froid. On est à peine à la mioctobre, la primeur des frimas qui festonnent de blanc la cime des arbres et fait crisser l’herbe des prés. Moi j’aime bien l’hiver car on dévale sur une luge les accès en pente du vieux gymnase où le père Dupré dirige l’entraînement. Tremplin, cheval d’arçon, barres parallèles. C’est là qu’il est costaud Dupré. On le regarde se dresser droit comme un I et lâcher les chevaux pour enchaîner les figures tel un métronome. C’est mon prof de gym à l’école SaintPaul. Il se raconte qu’il serait à voile et à vapeur. Moi je le vois toujours sur son vélo de course. Quand il te serre la main il a des restants de magnésie et ça rend sa poigne rêche. Des bandages protègent ses poignets. Aux anneaux ça craint pas mal, surtout la croix de fer. Il faut tenir trois secondes et ça paraît que dalle mais je vous défie d’y arriver.Même l’oncle Roger qui à chaque fin de fête de famille exécute le poirier sur le dossier d’une chaise, il dit que c’est
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fortiche. Même que pendant la guerre il l’a vu faire à un soldat allemand et qu’on trouve que finalement il s’entendait pas si mal avec les fridolins l’oncle Roger. Ça jette toujours un trouble dans l’assistance et Jacques, mon beaufrère y va de sa chansonnette histoire de passer à autre chose. Question rengaine il a une sacrée voix. Son frère ennemi, l’autre beaufrère, un pied noir celuilà a chanté dans une chorale prestigieuse à l’armée. Entre eux c’est un peu chien et chat mais ici ils mouftent pas en présence du vieux.
Le cirque c’est Bouglione, notre préféré. Il y a aussi Amar et Zavatta. Mais Bouglione c’est une véritable armadaqui s’installe au bout de la rue. Une flopée de camions immenses avec des allures de vieux GMC reconvertis, des caravanes à n’en plus finir, parfois deux ou trois à la remorque l’une de l’autre. A tel point qu’on se demande comment ça peut circuler. Un vrai cassetête dans certain centreville étroit, si bien que la plupart du temps ils se retrouvent cantonnés à la périphérie ou le long des grands boulevards, sur des esplanades qui bordent un fleuve ou servent de parking ou de site d’exposition. Ici on les accueille à deux pas de la cathédrale et des commerces. Un quartier rénové partiellement. La mairie a fait table rase des préfabriqués des harkis et de la ruine de brique où l’on avait improvisé notre QG. La place est vide. Seul persiste le vieil arbre pleureur qui semble tout déplumé et bien esseulé au beau milieu de ce déferlement de véhicules. On y vient jeter un œil dès la fin des cours avec mon pote. On n’a plus revu Dany depuis qu’ils ont tout détruit. Sa famille est relogée làhaut à la cité SaintJean.
Le cirque il vous habite des jours avant le spectacle. On se balade en zone interdite parmi les remorques des cages animalières. Ça pue la pisse de chameaux et le crottin à plein nez. Mon pote se marre. Il a amené une pince à linge
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