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Une larme dans le coeur

De
121 pages
Après la mort de ses parents, la narratrice se plonge dans le parcours exemplaire de sa mère qui toute sa vie s'est dévouée aux autres. Cette investigation dans le passé met en relief, dans le cadre de la maison familiale basque, le rôle primordial de force et de devoir qu'ont joué les femmes de cette lignée, souvent au détriment de celui des hommes. L'histoire évoque la nostalgie d'un bonheur simple, l'engagement personnel d'une vie, les écueils d'un idéal familial.
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Valérie Jourdan

Une larme dans le cœur
Roman

collection
Amarante

















































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01778Ȭ5
EAN : 9782343017785

Une larme dans le cœur





Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Valérie Jourdan

Une larme dans le cœur

roman


















L’Harmattan




À mes parents

AvantȬpropos

Elle est morte un matin, seule et abandonnée de tous.
Elle a agonisé pendant la nuit et s’est éteinte à l’aube
sans que personne vienne frapper à sa porte, prenne sa
main, accompagne d’une parole de réconfort son dernier
soupir.
« De quoi estȬelle morte ? » me demandaitȬon. Je restais
vague mais ils insistaient alors, le terme médical me reveȬ
nait en mémoire et je finissais par lâcher « embolie pulmoȬ
naire ». Une explication à laquelle je n’avais attaché aucune
importance car toutes les raisons de sa mort étaient ailȬ
leurs, enfouies dans une existence composée de promesses
et de sacrifices. Sa vie m’apparaît aujourd’hui comme
l’immensité d’une mer à l’horizon inatteignable, à l’aspect
calme et paisible car elle n’a jamais montré sa souffrance,
changé de cap, abandonné la partie. C’était une femme
d’engagement, sans titre ni décoration avec pour fait
d’armes, son attachement aux autres.

Je n’avais jamais été confrontée à la mort, celle du vide
et de la culpabilité, des souvenirs qui surgissent au détour
d’une phrase dont les images vous submergent et vous forȬ
cent à fermer les yeux pour atténuer la douleur.
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Je me contentais de la regarder à distance, à travers les
annonces du carnet du jour au même titre que les naisȬ
sances et les anniversaires pour m’assurer que les enfants
naissent désirés, que les personnes âgées meurent entouȬ
rées, que le monde tourne bien. Je m’arrête à la vue d’une
date, d’un prénom. Je calcule les âges des décès. Aux alenȬ
tours de 90 ans, j’avoue n’avoir aucune compassion. La
personne a fait son temps, est partie sans laisser de regret
à ceux qui restent. Mais à quel âge aȬtȬon le droit de quitter
cette terre sans plonger son entourage dans le désarroi ? Le
père de mon mari, diminué et inactif les dernières années
de sa vie, ne cessait de me répéter en agitant verticalement
ses mains de haut en bas : « À 80 ans, on devrait dire
rideau ! » Bien sûr, il y a des exceptions, 90, 100 ans.
Chanceux ou malchanceux, j’envie maintenant leur longéȬ
vité. Ce sont autant d’années dont elle a été privée et que
je ne passerai pas avec elle. L’injustice d’une disparition
précoce me trouble. Il y en a une qui chaque année, me
laisse désemparée. C’est l’histoire d’une petite fille de
quatre ans « … tragiquement arrachée à la vie… Ni oubli, ni
pardon. »
Ma mère est partie avec l’âme d’une enfant. Malgré les
épreuves, elle ne portait aucune trace de vieillesse sur son
visage. Jusqu’au bout, elle est restée souriante, vulnérable,
elleȬmême. Elle ressemblait à un ange qui n’aspirait qu’à
croire à la vie et au bonheur des autres. Elle a été tragiqueȬ
ment arrachée au monde des vivants.
Ni oubli, ni pardon.

J’ai toujours remis à plus tard ma rencontre avec ma
mère dans l’espoir enseveli d’avoir droit à une autre vie,
une seconde chance pour, un beau jour par miracle, déciȬ
der de partir toutes les deux en voyage, prendre soin l’une

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de l’autre, nous découvrir des goûts communs. Si je n’avais
pas mes enfants, je pourrais dire que je n’ai aimé qu’elle.
Egoïstement, maladroitement. Et des larmes surgissent.
Mais aussi douloureuses sontȬelles, elles restent mon lien
avec celle que je ne voulais pas enterrer.
Aussitôt après sa mort, j’ai tenté de la retenir comme on
lutte contre le courant de la vague indifférente à la vie huȬ
maine. J’ai conservé une mèche de cheveux retirée de sa
brosse, gardé dans mon portefeuille le dernier mot écrit de
sa main, plongé mon visage dans ses vêtements pour resȬ
pirer son odeur, interdit l’entrée de sa chambre pour garȬ
der son parfum. Puis plus tard, j’ai ouvert son ordinateur,
regardé ses papiers espérant trouver les traces d’un journal
intime, une lettre de désespoir, ou même pourquoi pas
l’existence d’un amant ! Un mystère qu’elle nous aurait caȬ
ché, une partie d’elleȬmême qu’elle aurait gardée pour elle
et que j’aurais découverte expliquant sa vie, sa souffrance,
son isolement. Je ne tombais que sur des textes préparés
pour les enfants de chœur de sa paroisse. Ni amant, ni seȬ
cret, je le savais déjà, elle n’avait rien à cacher, elle était là
devant nous, pour nous, à portée de main sans que chacun
d’entre nous ne soupçonne sa profondeur.
Avant que son souvenir s’efface, que sa mémoire s’enȬ
vole, je décidai de lui dresser une épitaphe, une tombe litȬ
téraire. Je souhaitais enfermer dans un coffret intime les
marques de son passage en espérant réparer l’injustice de
sa solitude, réhabiliter sa personnalité altruiste. Si j’étais
passée à côté d’elle pendant des années, peutȬêtre pourraisȬ
je l’approcher après sa mort, découvrir des parcelles de la
femme puisque seules la mère et l’épouse étaient mises au
grand jour. Dans ce combat perdu d’avance où je m’acȬ
croche au moindre souvenir, où il est difficile de me frayer
un chemin parmi les témoignages défaillants ou inquiets,

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