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Une lettre à ma mère

De
401 pages
Dans Une lettre à ma mère¸ l'écriture de Carmelle St. Gérard-Lopez se fait tatouage : impossible d'en dissoudre les signes et les images dont elle nous imprègne, inutile même d'essayer, ce serait vouloir faire mentir l'encre ou espérer vainement que celle-ci se dissolve au fil des pages sous la pluie de l'oubli. En dépit de l'horizon de lectures auquel semble nous mettre en garde le sous-titre de cette oeuvre multiple, l'entrelacement intime de ces « genres liés » implique et impacte le lecteur profondément et ce, malgré la haute teneur autobiographique de l'ouvrage.
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Carmelle St. Gérard-Lopez

Une lettre à ma mère
Genres liés

Roman

Préface de Charles Binam Bikoi
Postface de Jean-Xavier Brager

Lettres
des
Caraïbes





































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01990Ȭ1
EAN : 9782343019901

Une lettre à ma mère

Lettres des Caraïbes

Fondée par Maguy Albet, cette collection regroupe des œuvres
littéraires issues des îles des Caraïbes (Grandes Antilles et Petites
Antilles essentiellement). La collection accueille des œuvres
directement rédigées en langue française ou des traductions.

Derniers titres parus :

Juan DEL PUNTO Y COMA, Un écho du tamtam. De l’interculturalité de
la banane plantain et du camembert, 2014.
Gabriella MANGAL, Je ne suis pas morte. Je l’ai cru. Ce n’était pas vrai,
2014.
Martin MAURIOL, L’Enfant imaginé, 2014.
Fabian CHARLES, Les racines du présent, 2014.
Clarisse BAGOE DUBOSQ, Lucie Solitaire, 2014.
Roland TELL, Un homme d’esclavage, 2013.
Steve GADET, Un jour à la fois, 2013
Yollen LOSSEN, Le Fruit de la passion, 2013.
José ROBELOT, L’autre bord, 2013.
Joël ROY, PetitȬNoyau dans le courant du fleuve, 2013.
Roger EDMOND, Amer café, 2013.







Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr























Carmelle St. GérardȬLopez

Une lettre à ma mère
Genres liés

L’Harmattan

Préface

Comme dans ses oeuvres précédentes, Carmelle St.GérardȬLopez déȬ
voile son coeur en déployant son talent. Tout à la fois conteuse, poéȬ
tesse et visionnaire, l’auteur ouvre au lecteur une tranche de vie, de sa
vie, qui devient vie d’homme au sens de l’humanité éternelle et pluȬ
rielle, toujours en quête de sens sur les chemins de destins singuliers
ou collectifs. Ainsi s’impose à la lecture cette Lettre d’une fille à une
autre femme, le tout nouveau livre de Carmelle : Une Lettre à ma mère.
Le programme épistolaire du titre est celui d’une communication
d’intimité, celle de deux âmes tendrement et profondément unies par
une affection pure, ressentie et exprimée ici du point de vue de l’enȬ
fant, avec tout ce que cela peut charrier d’effusion, de chaleur candide,
d’innocente sincérité. L’ensemble se mue en un véritable culte à la déȬ
votion de cette « mère » idéalisée, tout aussi réelle que symbolique, une
mère aux visages multiples donc. Et du coup, le lecteur se surprend de
sympathie pour cette parole si spontanée, si peu socialisée, parole de
l’enfant qui ne sait pas biaiser comme les adultes, parole qui ramène le
lecteur à ses origines premières, au temps où les hommes étaient des
êtres sans pli.
Par le détour d’une fantaisie dont l’originalité sera saluée, ce diaȬ
logue avec la mère d’outreȬtombe qui enveloppe le récit, la narratrice
dévoile progressivement une image des temps modernes. Qui de
mieux prendre à témoin, en effet, que celle qui a « passé »… et que le
silence éternel enveloppe définitivement de son mystère et situe dans
la perfection ? Qu’une enfant, meurtrie, se replie sur la mère, même
absente, quoi de plus légitime ? Car l’on n’oubliera point qu’en

7

civilisation africaine – du continent ou de la Dispersion – « les morts
ne sont pas morts ».
Au milieu d’un siècle où triomphe une civilisation capable de proȬ
duire en les matérialisant les audaces et les fantasmes les plus fous de
l’intelligence artificielle et de du savoir immatériel, à l’instar des techȬ
nologies de l’information et de la communication, de l’Internet, par
exemple, le surgissement de l’irréel dans le réel a quelque chose de rasȬ
surant. Que l’on n’aille pas y déceler une résiduelle résistance qui serait
propre à la mentalité dite «prélogique», survivance des origines afriȬ
caines de l’auteure ! Au contraire, ce choix volontaire d’un style éclaté
et fusionnel pour rendre la pensée et dire le monde dans ce qu’il a de
vraisemblable et d’invraisemblable, de pur et d’immonde aussi, me
semble de nature à instaurer de la continuité, à rendre le monde plus
rond, l’itinéraire des hommes et des femmes moins catastrophique, en
sorte que, au bout du conte, la vie ne débouche pas sur le néant. Pour
Carmelle St. Gérard, il y a donc espoir.
C’est que l’auteure a conscience que d’espoir, l’homme en a granȬ
dement besoin lorsque sonne l’heure d’affronter sa réalité existentielle,
à l’exemple de l’héroïne de ce récit autobiographique, qui relate le parȬ
cours initiatique d’une âme sensible doublée d’un esprit en éveil, parȬ
cours fait de rebondissements, jalonné d’écueils qui menacent sa paix
intérieure et finalement sa vie.
Cette héroïne devra découvrir les disjonctions socioȬraciales, la mesȬ
quinerie et le cynisme de l’homme au service du dieuȬcapital, du dieuȬ
idéologie ou du dieuȬpouvoir, avec leur corollaire de paupérisation, de
déshumanisation des entités faibles. Comme s’il ne suffisait pas que
l’homme soit un loup pour l’homme, la nature même s’invite avec
acharnement à ce rendezȬvous de la décomposition de l’être. Ainsi la
maladie conduit le destin individuel, et les catastrophes naturelles le
destin collectif.
L’héroïne de Carmelle St. Gérard en vient à comprendre, finaleȬ
ment, que l’homme fut de tout temps un être en proie à l’angoisse et
réduit à la solitude, auȬdelà de son illusoire ancrage social.
Nous sommes ici en présence d’un univers d’une brûlante actualité
et, décidément, la littérature haïtienne reste « au bouche à bouche avec
l’histoire », comme le soulignait en son temps René Depestre.
Mais que peut l’homme ?
8

La forme du récit le situe au carrefour du vouloirȬconter, du vouȬ
loirȬdire et du vouloirȬfaire sentir. Ou encore il charrie originalement
aussi bien les signes de la narrativité, ceux de la discursivité que ceux
de la poéticité. Ne voilàȬtȬil pas qui justifie le sousȬtitre « Genres
liées » ? Et sur la balance, le discours, le vouloirȬdire, pèse plus que le
vouloirȬconter. Le dernier est relégué en réalité au rang de faireȬvaloir
du premier. Autrement dit, la narration autobiographique ne sert que
de prétexte à une virile scrutation du fait social, qui conduit la narraȬ
trice à adopter une posture vigoureusement didactique, où la philosoȬ
phie, subrepticement, subtilement, irrigue le discours. Car elle sait,
Carmelle St. Gérard, que l’acte d’écriture manque rarement de se muer
en « un chant d’espoir pour les hommes aux horizons bouchés ».
En effet, après une vision naïve des choses, ravivée par les épreuves
et la cohabitation permanente avec les forces de destruction, vision qui
l’amène à revendiquer pour l’homme l’absolu bonheur, à récuser toute
idée de souffrance, elle en arrive à un profond questionnement exisȬ
tentiel, issu du Doute. A la fin, elle laisse surgir la responsabilité de
l’homme qui relativise l’Absolu, lui remet entre les mains son destin.
C’est le moment alors de préconiser que l’homme n’est pas sans repère
et que l’amour est la flamme la plus précieuse qui, au fond du coeur,
doit entretenir l’espoir, régénérer les énergies capables de communiȬ
quer la foi en la vie.
De sa plume prolixe et généreuse, Carmelle St. Gérard n’a cessé, au
cours des trente dernières années, de se « produire » sur la scène littéȬ
raire et même auȬdelà, dans une oeuvre diversifiée allant de la didacȬ
tique (en guise de tribut à sa tribu intellectuelle d’origine) au propreȬ
ment littéraire, en passant par l’essai politique, ou socioculturel, et la
critique artistique. Le champ littéraire qu’elle s’est proposé d’explorer
est en soi vaste, lui aussi, puisqu’elle est à l’aise dans tous les genres :
conte, roman, poésie, théâtre… Une telle profusion de la parole pour
tous, en ces temps d’égoïsmes, ne peut être perçue autrement que
comme un engagement fort : la mise en oeuvre d’un pacte scellé avec
l’Homme, dont Carmelle St. Gérard se sent responsable.
Une Lettre à ma mère… Voici donc un morceau au style limpide, à
la dégustation facile puisqu’inscrit dans la réalité de tous les quotiȬ
diens, un morceau de vivante oralité, décrivant aussi, selon la belle forȬ
mule de Michel Butor, « la vie de tous les jours dans le langage de tous
9

les jours ». Mais pas toujours, ici. Philosophie et abstraction allant de
pair, le lecteur ne sera pas surpris de la tournure élevée qui s’empare
du langage, le temps d’un éclair. Pour la joie, pour la peine, pour le
rêve, pour la vie si densément célébrée, je voudrais dire, formule baȬ
nale : « Bon ven » à la Lettre ! Puisse le facteur des regards conjugués
de ceux qui la liront conduire cette Lettre d’une fille à sa mère vers
l’éternité toujours renouvelée de l’Absente qui féconde l’être !

Charles Binam Bikoi
chercheur et universitaire, est depuis 2006 Secrétaire Exécutif du CERDOTOLA–
Centre International de Recherche et de Documentation sur les Traditions et les
Langues Africaines, dont le siège est à Yaoundé au Cameroun.

10

On ne voit bien quȇavec le coeur, lȇessentiel est invisible pour les yeux

Antoine de St. Exupéry
(Le Petit Prince)

Ce qui tue l’être disparu,
et l’enfonce à jamais
Dans l’oubli, dans sa mort,
C’est ce silence qui ne dit rien,
Notre silence,
Qui ne dit plus jamais rien de lui
On ne perd pas ceux que l’on aime.
On ne perd pas ceux, qui nous ont aimés
Ceux que l’on a comblés d’affection de leur vivant,
N’habitent le néant, que de corps.
On ne perd pas ceux que l’on aime
Quand on sait bien chérir leur mémoire
Du jour où s’éteint le souffle de vie de leur corps,
Ce qui nous reste d’eux,
En représente l’essentiel.
Encore fautȬil vouloir, et savoir le conserver.

Pour dire merci à tous ceux qui m’ont aidée, d’une quelconque façon, à aller
jusqu’au bout de cette double aventure, qui parle d’un temps, de ce temps…

C’est là: un témoignage de reconnaissance, un bilan fragmentaire, un emȬ
bryon d’autobiographie, une esquisse de journal, un jeu psychologique audaȬ
cieux, le reflet d’un flirt avec le temps, une représentation fantaisiste de plages
de réflexion philosophique et métaphysique, une fresque auto analytique, une
ultime réappropriation de soi, un exorcisme, une catharsis…

Que saisȬje ?

Le contenu de ce livre est d’une telle authenticité, que je le dédie à ma mère,
Anne, la seule personne, dont l’amour pour moi ne se soit jamais démenti, et
dont le dévouement ne saurait inciter au doute.
Cette création remonte à une période spéciale de ma vie. L’une de celles qui
– dans toute existence humaine – ne porterait de craquelures qui ne lui auȬ
raient été imprimées du dehors.

Une lettre à ma mère


Il est de ces jours où, communiquer avec les humains, mes semblables,
relève d’un véritable défi.
Il est de ces jours où, oser être soiȬmême, frôle l’imprudence, l’imȬ
pudence, la déraison, la provocation.
Il est de ces jours où, quoi que l’on fasse, rien ne va plus… absoluȬ
ment rien…
Il est de ces jours, où il est préférable de faire le mort, pour essayer
de rester en vie, et respirer en paix dans le monde des vivants.
Sacrés êtres vivants, que nous sommes !
Nous ne sommes pas toujours commodes ; et bon nombre de tous
ceuxȬlà que je côtoie depuis plus d’un demiȬsiècle, vont si loin dans
leurs escalades qu’ils portent parfois à rêver d’un monde ailleurs.
Gel !
Il paraît qu’il en a toujours été pareil. FautȬil bien s’y faire, au bout
du compte… Oui, choisir simplement de faire le mort, et jouir au moins
de sa paix, pour apprécier de la vie ce qui ne se compte ni ne s’achète.
Alors, Man, je me dis, qu’il vaut peutȬêtre mieux m’adresser à toi.
Toi, qui as déjà pris congé de nous autres êtres humains.
Je vais alors m’entretenir avec toi, qui devrais pouvoir retrouver
cette complicité, qui nous liait ; celleȬlà, qui nous lie.
Entreprenons aujourd’hui, pendant que nous y sommes, l’un de ces
entretiens particuliers, entre l’iciȬbas et l’auȬdelà.
Mais, par où commencer ?
J’ai une idée !

17

Je m’en vais t’adresser un « coucou » spécial dans une lettre, et en
profiter pour te raconter – entre autres – ton départ de l’iciȬbas, en ce
vendredi 9 décembre 1999… Quant au reste, je le laisserai couler
comme l’eau d’une source. J’ai dit une lettre ? Je rêve ! Et, comment
m’y prendre ?
SeraisȬje en train d’halluciner ?
« Une lettre !? »
— Toi aussi, tu t’interroges sur la rationalité d’un tel projet ? Tu as
l’air bien sceptique. Je peux comprendre tes doutes relatifs à mon proȬ
jet.
« … »
— Ah ! Tu dis vrai, ce n’est pas du scepticisme, mais de la surprise.
« … »
— Surprise agréable, de surcroît ! Dans ce cas, c’est du plusȬqueȬ
parfait. Cependant, je ne vois toujours pas comment je vais pouvoir
m’arranger pour te la faire parvenir.
« … »
— AiȬje bien entendu et surtout bien compris ? À ton tour de me
surprendre.
AsȬtu dit l’Internet ?
Que n’y avaisȬje pensé plus tôt ! C’est une très bonne idée, en effet.
Ainsi, tu proposes que nous recourions à l’Internet pour communiȬ
quer, toi et moi. Cependant, je n’ai même pas tes coordonnées électroȬ
niques. Comment y parviendraisȬje ?
« amstgerard@ailleurs.eternite »
— Impressionnant. C’est génial ! Vraiment génial, Mita.
Il n’y a plus de problèmes maintenant. Comme tu me le suggères, je
vais tout de suite, emprunter le plus court et le plus direct des chemins,
en te contactant par courriel.
Je présume toutefois, que cette lettre sera sans doute longue, même
très longue, puisque – moi – j’ai tant à te dire. Et pour toi – de ton côté
– c’est pareil à mon endroit… ?
« … »
— Dans ces conditions, je te communiquerai cette lettre en fichier
joint, à ta nouvelle adresse que je retiens déjà : amstgeȬ
rard@ailleurs.eternite

18

En y repensant, nous pourrions encore mieux faire en nous offrant
également le plaisir de bavarder sur le Web et échanger, à l’occasion,
des commentaires sur des points de cette correspondance. Entre le
courriel et notre conversation, cela nous occupera une bonne partie de
la journée, sinon la journée entière ; et en fait, pourquoi pas ? Qu’estȬ
ce qui nous presse, ou nous en empêche ? Cela ne me dérange guère.
Le temps n’estȬil pas à nous ?
« … »
— Pourquoi nous en priverionsȬnous alors ?
Le temps est bien à nous !
Vite, ne perdons pas inutilement de temps, Man.
Je vais lancer une session Internet immédiatement, et établir le
contact avec toi.
À tout de suite sur le web, ma chère Mita ou Man, ou Man Saint. À
tout de suite pour te retrouver sous les facettes de tous ces sobriquets
par lesquels, moi, je prends plaisir à te désigner.
Une lettre à ma mère
Yahoo mail
En date de: Jeudi. 26.8.10 cstgerardl@yahoo.com a écrit
Objet : Une lettre à ma mère
À : amstgerard@ailleurs.eternite »amstgerard »
Date : 26 août 2010 7h00 A.M
IciȬbas, Planète Terre
Le 26 août 2010
Bien chère Man Saint,
Dix ans déjà !
Dix ans, depuis ce matin du 9 décembre, où je t’ai refermé les yeux
sur un panorama d’éternité.
Je me suis réveillée, aujourd’hui, avec le désir de t’adresser cette
lettre. Pure folie ! Diront les sages êtres humains qui pourraient même
qualifier ce désir spontané et légitime de ma part d’élan excentrique, si
ce n’est de crise dépressive. Mais, qu’y puisȬje ?
Ce serait d’ailleurs assez généreux de leur part, puisqu’ils auraient
bien pu y voir l’expression d’une démence latente. Douce folie. Que
veuxȬtu, c’est toujours pareil iciȬbas ; t’en souviensȬtu encore ?
Des jugements sentencieux, des interprétations hâtives, des opiȬ
nions « en veuxȬtu, et en voilà » ; des points de vue subjectifs, des
19

conclusions à l’emporteȬpièce, pour enfin aboutir à des condamnations
sans appel. Et puis après : rien du tout. Bref… Et on passe son temps à
rater le train de l’autre, sans saisir l’opportunité de le découvrir, de
l’aimer vraiment pour luiȬmême.
Man Saint, toi, qui as atteint la sphère du silence éternel, toi, qui as
franchi les limites ultimes séparant l’être et le visible, du nonȬêtre et de
l’inconnu ; toi, qui n’existes plus, qu’en celle que tu fus, et en ce que tu
as été pour moi, disȬmoi, de quoi est fait cet ailleurs dont on parle en
ce monde, en d’extravagantes théories auxquelles je ne crois pas, tu le
sais bien. Je te vois faire une moue. Il vaut mieux, que je m’arrête ici ;
nous reviendrons sur ce sujet un peu plus tard, si cela ne te dérange
pas bien entendu. J’ai pensé très fort à toi ce matin, comme je te le disais
tantôt. De la salle d’attente du Doshi Diagnostic, où je patientais tout
en espérant un appel m’annonçant mon tour pour des tests de routine,
j’ai cru alors t’avoir près de moi. Présente, tout près de moi. En effet,
j’étais en train de lire un bouquin haïtien, que j’avais reçu lors de mon
dernier voyage au pays, quand j’eus la nette impression d’une préȬ
sence autre que celle de tous les patients qui emplissaient la salle d’atȬ
tente. Je sus, que c’était toi, ou quelque chose venant de toi.
C’est curieux, car pour la première fois depuis que j’essayais de lire
ce petit livre, et que je menais ce projet à son terme, j’ai senti ton souffle
dans ces caractères, dans tous ces mots, à travers ces idées, enfin dans
ce thème traité par cette autre maman, à travers l’expression prêtée à
son tout jeune fils de 9 ans.
En fait, ce matin en partant, je suis passée en coup de vent dans le
couloir bibliothèque, pour me choisir un bouquin à emporter avec moi
à la clinique. C’est, ce petit livre qui m’est tombé sous la main, et qui
de surcroît, m’a paru le moins encombrant, le plus pratique à glisser
dans mon sac à main et à être trimbalé de l’autocar au métro.
Par précaution, cependant, je me suis quand même munie de
quelques feuilles de papier en recyclage afin d’éviter de me retrouver
bredouille, au cas où – une fois de plus – j’aurais refermé ce livre sans
en poursuivre la lecture ; des feuilles, pour écrire, griffonner des mots ;
ces mots qui me visitent souvent et à l’improviste.


20






































Éclatante de joie pour accueillir ton quatreȬvingtième anniversaire de
naissance. Chapeau Bas !
21

Aujourd’hui, ce matin, la curiosité a pourtant cédé le pas à tout a
priori injuste de ma part. J’ai donc été jusqu’au bout de cette lecture
qui m’attirait si peu. Je pense que c’est en fait son titre, qui ne m’interȬ
pelle pas ; mais, pas du tout. Oui, ce doit être cela. Quand je te le comȬ
muniquerai, ce titre singulier, tu comprendras tout de suite ma rétiȬ
cence à son sujet : « Monsieur Bon Dieu Paradis, Première Porte à
gauche » Point n’est besoin de t’en dire d’avantage, n’estȬce pas Man
Saint ?
Ça y est ; tu réagis. Je surprends un éclair d’ironie dans ton regard,
et je crois t’entendre me répondre d’un ton taquin et un tant soit peu
réprobateur :
« N’estȬce pas Pitit Saint… »
Ah ! Si tu savais seulement, ce que j’ai éprouvé à la lecture de ce
« Monsieur Bon Dieu Paradis, Première porte à gauche » ?
Eh bien, je vais t’en parler.
Ces lettres réunies en un livret, et attribuées à ce petit garçon de neuf
ans qui les aurait adressées à ton Dieu bon, m’ont curieusement rameȬ
née en mémoire cette lueur d’inquiétude, que je captais dans tes pruȬ
nelles, quand tu me regardais, toutes les fois où j’étais souffrante. J’ai
pensé que cette mère qui a ainsi prêté le contenu de cette corresponȬ
dance à son petit garçon a trouvé des mots qui me semblent faire écho
aux tiens, pour s’adresser à ton Dieu bon. Des mots, comme ceuxȬlà
avec lesquels tu essayais désespérément de me communiquer ta foi arȬ
dente et sans faille.
Comment ne pas penser à toi dans telle situation !
Elle a écrit, te disaisȬje, cette mère au bon Dieu ; à ton « Dieu bon ».
Elle lui a parlé en ces termes, avec ces mots que, toi, tu aurais laissé
échapper de ton coeur pétri de cette foi, dont je n’arrivais jamais à
m’expliquer l’ardeur. Cette impression d’amour et d’abandon – de
cette mère en pleine détresse – que donnent à deviner ces mots organiȬ
sés en phrases réunies en paragraphes sur une vingtaine de pages, m’a
complètement ramenée, aux tiens propres. Curieuse de voir jusqu’où
cette aventure épistolaire pourrait mener le fils et la mère, j’ai lu tout
le livre. Quand je l’ai refermé – ce petit bouquin – j’ai pensé à toi qui
avais même renoncé à porter des bijoux en offrande à ton Dieu bon et
en échange d’une bonne santé à m’assurer. Tu vois bien, que je n’ai rien
oublié de cette époque.

22

Cependant, je me suis toujours répété, que cela ne valait vraiment
pas la peine, puisqu’il me semble, que n’arrive à quiconque que ce qui
– en quelque sorte – le devrait. Pourquoi ?
Je ne le sais. Cependant, c’est exactement ainsi que je perçois les
choses de la vie. Un certain sentiment du : Ce qui doit être, sera, et qui
échappe au contrôle réel de l’humain.
Paradoxalement, l’on ne peut pour autant nier la part de responsaȬ
bilité individuelle. Cette dernière s’inscrit, d’après moi, dans le cadre
du choix des moyens à adopter, en vue d’aboutir au résultat final qui
n’est pourtant pas toujours en adéquation avec eux.
Apparemment les plus efficaces, peuvent ne pas mener aux résulȬ
tats escomptés, dépendant des circonstances et des aléas.
Pour ma part, tu sais Mita, je n’ai jamais été sur la même longueur
d’ondes que toi, en ce qui se rapporte à ce « Dieu bon » omniscient qui
pourtant – dès mon plus jeune âge – me laissait sans réponses à chaque
fois que je lui demandais pourquoi, moi, je n’avais pas de père comme
les autres petites filles de mon âge ?
Pourquoi le mien estȬil mort, alors que je vois vivre le papa des enȬ
fants que je connais ?
Mais, pourquoi ?
Tu comprendras, que ma perception de ton Dieu bon, soit à ce point
différente de la tienne.
Je t’entends aujourd’hui encore parler de ce Père Éternel qui, dès le
départ, m’a privée de ce que mes autres condisciples de classe possèȬ
dent avec un tel sentiment d’acquis. Alors que celui dont tu aimais tant
me vanter l’infinie bonté, ne m’avait pas conquise, puisqu’il me semȬ
blait, qu’il était à l’origine de cette première grande frustration secrète
de ma toute jeune vie de petite gamine, que certains proches qualiȬ
fiaient de petit numéro. Rien d’étonnant en fait, il est courant d’étiqueȬ
ter à tout hasard, ce que l’on n’arrive pas à comprendre. Mais au fait,
quelle importance !
À un autre niveau, j’avais encore bien d’autres points litigieux à
soulever à son attention, ton Dieu bon.
Il paraît en effet, que si j’aimais ma situation de petite fille unique
du fait, que je bénéficiais de superbes robes, que tu me confectionnais
et prenais plaisir à me faire porter, et aussi parce que l’on vantait si

23

souvent en ma présence la beauté de ma chevelure, par contre je fulȬ
minais de colère au constat de mes limitations. Le problème pour moi
consistait au fait de ne pas pouvoir « faire pipi » debout, et de lancer
l’urine, en jets dirigés à mon gré, comme mes trois frères aînées qui
sans le savoir, me snobaient au point que je laissai échapper ce cri de
désespoir dont tu t’amusas longtemps : « Je voudrais être un garçon,
pour faire pipi comme mes frères. »
Si cela t’a amusée, tu as dû te dire que j’étais une : trois fois petite
sotte, pour ne pas apprécier l’étendue de ton bonheur d’avoir enfin ce
petit bout de fille, après avoir compté trois garçons dans ta progéniȬ
ture.
Mais, il n’y avait pas que ce petit handicap technique qui me faisait
regarder la différence d’avec mes frères comme un fâcheux désavanȬ
tage.
En effet, eux – devenus grands – me passaient des ordres que je juȬ
geais des fois aberrants ; ils sortaient seuls, fréquentaient des amis en
dehors du cercle familial, rentraient après six heures du soir, et surtout
dormaient seuls dans leur chambre, tandis que moi, tu me gardais non
seulement dans ta chambre, mais sur ton grand lit dont j’occupais la
deuxième place.
De ta part, c’était sans nul doute, une main mise affectueuse sur
moi. Mais, pour moi, c’était différent. Je brûlais tellement d’envie
d’être sur mon île à moi, d’y faire ce que je veux, sans déranger, ni non
plus être contrôlée jusque dans mes moindres gestes, que ce partage
avec toi qui m’était imposé dans ton « espace si parfaitement orgaȬ
nisé », me pesait d’autant plus que s’écoulaient les jours et que se
comptaient mes années.
Tu as sans doute compris et admis depuis, que je me fusse permise
de découcher discrètement de ta chambre, m’installant dans la salle liȬ
bérée par tes pensionnaires, et qui me servit au début de coin privé,
d’espace de retraite : mon bureau, le dénommaisȬje sans ambages et
avec fierté.
Je l’occupais toute seule, cette salle équipée très sobrement : d’un
petit bureau, d’une chaise, d’une étagère murale. Un prétexte, à vrai
dire, pour être de temps en temps seule avec moiȬmême.

24

À l’époque, je n’avais toujours pas droit à une chambre personnelle.
Dans ce bureau, en y réfléchissant, je convins qu’il ne manquait finaleȬ
ment que le lit pour en faire une chambre à moi. Celle, dont je rêvais,
dans le secret de mon coeur.
J’étais déjà ivre d’indépendance ; tu as du t’en inquiéter, en quelque
sorte.
Je venais tout juste d’avoir dix ans, quand en une seconde étape, je
m’emparai résolument d’un petit lit d’une place qui se trouvait dans la
chambre des garçons, et qui accueillait amis ou visiteurs de passage.
J’avais osé braver ton autorité, en le faisant transférer en ton absence
dans mon fameux bureau.
J’affirmais par ce geste hardi, mon besoin de disposer d’un coin bien
à moi. Il faut dire aussi, que du fait que tu justifiais par exemple cerȬ
taines interdictions de sorties, en me rappelant que je représentais ton
havresac, cela eut pour effet d’attiser en moi le désir d’être autre que
cela, c’estȬàȬdire une véritable petite fille, pareille à toutes les autres de
mon âge, qui me semblaient jouir de certaines libertés d’action, qui ne
m’étaient pas reconnues chez moi. En peu de mots, être à moi avant
que d’appartenir à quiconque. AsȬtu souffert de cette réaction à laȬ
quelle tu ne t’attendais sans doute pas de ma part ?
PeutȬêtre bien.
Cependant, l’agréable surprise fut, que tu ne m’aies pas forcée à reȬ
tourner m’installer dans ta chambre, et mieux, que tu aies par la suite
complété mon mobilier, et participé à la décoration de ce bureau, deȬ
venu ma vraie chambre. Un véritable bonheur pour moi, que tu ne
m’as pas semblé estimer à sa juste dimension.
Avec cette chambre, j’avais enfin quelque part à moi, où je me senȬ
tais détenir le droit d’exister en individu, et d’y être à part entière ; en
un mot, de bénéficier d’un autre niveau d’intimité, à l’instar des
« grands ». De ce fait, je me sentais aussi élargie de ta tutelle constante,
et par ailleurs de l’obédience pesante à laquelle j’étais soumise, visȬàȬ
vis de mes frères. Cela n’empêche cependant, que je me rebiffais de
temps en temps, et ne me pliais pas toujours à leurs quatre volontés.
ÉtaisȬje pour autant une rebelle ?
Je ne le dirais pas puisque je n’avais pas de mal à reconnaître l’autoȬ
rité, à me soumettre à une discipline et à respecter la hiérarchie.

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J’ai – de toute évidence – protégé mon droit à vivre ma différence
d’avec tes trois fils, mes frères aînés, après avoir aspiré à jouir de ce
que je considérais en eux auparavant, comme un privilège du sexe et
du droit d’aînesse.
Je dois avoir aussi défendu mon droit à la parole et à l’indépenȬ
dance, parce qu’étant la benjamine et fille unique suivant trois garçons,
dans une société aussi machiste que la nôtre ; mine de rien, je représenȬ
tais l’infime minorité dans mon propre cercle familial. Il faut te préciser
en rappel, qu’entre Henriot et moi régnait une belle harmonie et une
complicité qui nous valaient parfois les taquineries des deux ainés. Il
t’arrivait même de nous comparer à des jumeaux, en prenant en
compte cette relation jugée fusionnelle.
Avec la conquête de l’espace chambre, j’ai pour ainsi dire racheté
cette part de moiȬmême, qui semblait être partie en balade et qu’inȬ
consciemment, je recherchais.
Je me sentais désormais autre. J’étais devenue « moi », dans mon
horizon à moi. C’était comme si, en effet, en m’appropriant l’espace
physique, je me suis réappropriée moiȬmême, et me suis reconnue à
ma place, en même temps dans la maison, et de ce fait, dans ma famille.
Sans le savoir, j’avais conquis mon identité et ma féminité en ballotȬ
tage dans l’univers où primaient mes trois frères. J’étais, désormais,
bien installée dans ma peau, sûre de moi. Je n’avais que dix ans.
C’est de cette époque, que remontent déjà mes premiers écrits seȬ
crets, qui prenaient place dans de petits cahiers dits « cahiers quinze »,
référence faite à leur coût, à l’époque. J’en ai accumulé plusieurs
dizaines. C’est aussi à partir de cette période, que je prends vraiment
plaisir à explorer cette collection de revues « Tout L’univers », dont tu
m’offrais l’abonnement, depuis déjà près de deux ans, si j’ai bonne méȬ
moire.
Tu ne peux pas t’imaginer l’importance que revêt cette période,
dans mon développement personnel, et d’ailleurs jusque dans ma vie
d’adulte.
Une fois en dehors de ta chambre, je goûtais paradoxalement au
plaisir de t’y rejoindre, de temps en temps, comme pour te visiter, baȬ
varder, pendant que tu vaquais à tes activités, auxquelles je m’invitais
avec fierté. C’est aussi à cette époque, que cette grande confiance s’est
installée entre nous, et qui annonçait déjà la nature de la relation à
26

l’autre, que les années n’ont fait que confirmer, me transformant de ton
simple havresac, en ta fidèle petite compagne ; celle pour laquelle tu
devais représenter par la suite, la mère et la grande amie.
À partir de mes dix, onze ans, tout alla très vite, car je sollicitai et
obtins du coup de toi, le droit de me coiffer, question de me sentir
l’égale de mes compagnes de classe, en me changeant de la queue de
cheval du dimanche et des sempiternelles nattes qui m’encadraient le
visage, et que je m’amusais à nouer en dessous du menton en signe
d’évasion de toute ambiance barbante, contraignante ou intimidante.
C’était d’ailleurs souvent le cas au cours de mathématiques, au risque
d’importuner particulièrement ma maîtresse de CM2, une religieuse,
qui savait fort bien que dans ces casȬlà – je partais loin, jusqu’à
l’extrême coin de la lune, comme elle le répétait avec agacement. Elle
ne supportait pas l’idée, que le contrôle de qui que ce soit de ses élèves,
lui échappât. Elle s’énervait des fois, au point de me crier :
« Ah, la, la ! Carmelle, revenez donc sur terre ! »
Alors, contrariée, je quittais mon petit monde à moi, pour me souȬ
mettre au supplice : des problèmes de distances parcourues ou de disȬ
tances à parcourir, du calcul du périmètre ou bien, de l’aire d’un carré
ou encore d’un rectangle, de l’estimation de : bénéfice, prix d’achat,
prix de vente et de revient ; des conversions en heures, en grammes,
en litres, du calcul de densité, enfin et pour tout te dire, à la torture de
cette kyrielle d’exercices de calcul auxquels je détestais m’astreindre
entre tout.
Aujourd’hui, je me dis, que cette maîtresse aurait dû lier mes fugues
en pleine lune, au peu de goût que j’éprouvais pour le cours de maths.
Elle n’a pas su le comprendre. Quel dommage !
PeutȬêtre bien que j’aurais appris à découvrir la beauté des chiffres
qui m’indiffèrent encore à ce jour. Les adultes passent malheureuseȬ
ment à côté de tant de choses, que pour vivre pleinement, il leur fauȬ
drait garder intact en eux, une part de cette perception spontanée et
neuve de l’enfance, que les aléas et les intérêts matériels de la vie n’auȬ
raient pas réussi à affecter.
L’institutrice avisée que tu fus, même parȬdelà les quatre murs de
tes salles de classe, celleȬlà, qui m’a inculqué l’amour de la lecture et
m’a enseigné comment passer par elle pour comprendre le monde et
apprendre de lui, pourrait sans doute acquiescer à mon point de vue,
27

et m’en dire plus long. Mais non, tu ne me sembles pas particulièreȬ
ment bavarde aujourd’hui ; tu te tais. Je sais pourtant, que tu m’enȬ
tends, et mieux, je suis persuadée, que tu m’écoutes.
« »
Ah ! Voilà enfin, ce sourire « bouche en cœur », que j’aime, et qui se
dessine sur ton visage. Merci de me le dédier, Man.
Je ne dévoile rien, ici, que tu n’aies toiȬmême expérimenté près de
nous. Quand, dans tes moments de détente, tu te laissais aller à éclater
de joie et de plaisir, quand ta spontanéité prenait le pas sur les soucis
du quotidien, et quand cette fraîcheur d’âme qui m’émouvait et me
désarmait tant, émanait de toute ta personne, je n’avais pas d’yeux
pour t’admirer à ces momentsȬlà ; Man Saint ; si belle je te trouvais.
Et que dire de ces relations spéciales tissées avec tes petitsȬenfants,
pour lesquels tu n’étais et n’es restée que « Ta », tout court. Un sobriȬ
quet : Ta, tiré du nôtre, Mita, que nous t’avions consacré.
Cette Ta, face à ces petits enfants, perdait de son ton de grande perȬ
sonne imposante, pour devenir simplement une grandȬmère, déconȬ
certante de douceur, de tendresse, et surtout d’àȬpropos. Je dirais, une
grande gamine taquine, toute proche en fait de nous, tous, qui, enfants,
craignions ta sévérité. Une sévérité, qui n’était pourtant pas sans
nuances ; ta générosité primant avant tout. Cependant, nous, tes enȬ
fants, nous nous y pliions parfois de mauvais gré, jugeant certains de
tes principes inflexibles. Je pense personnellement, cependant, que
c’est en ce point de rencontre de : l’autorité, de la compréhension et de
la tendresse, que s’effectue la balance ouvrant la voie aux concessions
dans ta relation à nous.
Et moi, c’est aussi en cela, que j’apprécie encore davantage ce que
tu nous as offert en héritage. Car, le caractère transcendant de ta nature
première – du moment où j’ai pu l’apprécier – m’a servi plutôt de
phare, que d’épouvantail.
Ces considérations à bâtons rompus auxquelles nous nous livrons
aujourd’hui, m’amènent à te faire un rappel de deux anecdotes, qui
pour marantes qu’elles puissent te paraître en ce moment, ne m’ont pas
amusée sur l’heure.
Il s’agit d’abord de ma fratrie de trois poupées en porcelaine. Elles
gardaient de l’aînée à la benjamine leurs deux bras tendus avec les
poings fermés. Je n’étais autorisée à jouer qu’avec une seule des
28

poupées à la fois, et il m’était aussi interdit de les baigner pour éviter
de les briser.
Or, étant la seule enfant fille de la maison, je n’étais pas particulièȬ
rement portée aux jeux de poupées, quand je me trouvais avec les garȬ
çons et toi. Je ne les utilisais, que pour jouer avec les autres petites filles
qui me visitaient.
Et voilà qu’un beau jour, m’amusant à la maman avec une amie qui
exprima le désir de baigner le bébé, j’abondai dans son sens. Je choisis
l’ainé des frères, la plus grande des trois poupées, et la lui tendis. Je
m’empressai de lui fournir le nécessaire pour le bain, y compris, ton
pain de savon d’amande. Sans attirer l’attention, nous atterrîmes – tous
trois : elle, la poupée et moi – dans la cour intérieure. Là se trouvait
déjà pleine d’eau, la grande baignoire en aluminium. Mon coeur palȬ
pitait, mieux sautait par petits bonds. La poupée passa des mains de
ma copine au fond de la baignoire. Elle fit mousser le savon dans ses
deux mains. Attentive à la besogne, je pris la poupée de la baignoire et
la lui tendit. Elle lui appliqua alors généreusement de la mousse sur
tout le corps. Accroupie près d’elle, j’étais béate d’admiration. J’exulȬ
tais de joie au fond de moiȬmême, d’autant plus que la dérogation ne
portait pas ma signature, et ma poupée promettait d’être reluisante de
propreté, telle que je l’aimais.
Je n’eus pas le temps de prévoir le malheur, que la poupée lui glissa
des mains, se heurta au rebord de la baignoire et : Kep ! fit un bruit sec
d’éclats cristallins, qui me ramena à la réalité.
L’un des bras atterrit sur le carrelage en briques de la cour, dans le
voisinage proche du bassin qui se trouvait en dessous du robinet, et se
réduisit en tessons, alors que la poupée, elle, échouait dans la baignoire
encore remplie d’eau savonneuse.
Je bondis pour la retenir, mais trop tard. Je venais, par ma désobéisȬ
sance déguisée en convivialité visȬàȬvis de ma copine, de transformer
l’ainé des trois poupées, en manchot.
EtaitȬce l’émotion ?
ÉtaitȬce plutôt la peur d’être grondée, je n’ai pas pleuré sur l’heure.
Au départ de mon amie, je fus à peine réprimandée, et à ma grande
surprise tu me permis de jouer à mon gré avec les deux autres frères, à
condition de ne pas les baigner. Inutile de te dire, que je n’osai plus te
désobéir à ce sujet.

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La seconde anecdote a aussi rapport avec une poupée spéciale, la
première du genre, que je possédai.
Elle était grande, mince, avait des seins, portait une brassière, des
escarpins à talons aiguilles, elle était habillée d’une robe longue de
dentelles bleue ; une vraie jeune fille avec les cheveux blonds au vent,
que j’avais reçue à Noël, accompagnée d’une lettre très sévère de la
part du père Noël qui m’avertissait de sa décision de ne plus rien m’ofȬ
frir dorénavant, si je ne m’assagissais pas. C’était le comble !
J’étais blessée dans mon amour propre. Indignée de la manipulaȬ
tion; je ressentais l’humiliation de ce cadeau empoisonné, au plus proȬ
fond de moiȬmême.
De quoi se mêlaitȬil, ce père Noël ? Et, de quoi se permettaitȬil de
me menacer ?
Je ne suis pas son enfant, m’empressaiȬje de lui rappeler. Il n’avait,
qu’à garder sa poupée ; d’ailleurs, je ne lui avais rien demandé, pensaiȬ
je, furieuse.
J’étais certes, flattée d’avoir une poupée avec des seins, alors que,
moi, je n’en n’avais pas encore. Cependant, je considérais cette lettre
comme une insulte de la part du père Noël qui du coup se trouva déȬ
chu de sa paternité à mon endroit. En outre, je ne digérais pas d’avoir
à avaler cette manipulation en échange de ses gâteries. Du coup, la
poupée perdit de l’intérêt à mes yeux, si exorbitant était considéré par
moi, le prix à payer pour la posséder.
Alors, je te fis part de ma déception et de mon indignation, en m’inȬ
formant du moyen direct pour contacter le père Noël, lui dire ce que je
pensais à ce sujet, et pourquoi pas, lui rendre sa poupée.
Tu m’as longuement regardée, en ce matin du 25 décembre de mes
8Ȭ9 ans, puis tu m’as dit :
« Tu ne penses pas, que papa Noël a raison de te gronder ?
Tu as obtenu un 8/10 en discipline à l’école, ce trimestre. À ta place,
ajoutasȬtu, je ne l’aurais pas mécontenté davantage. »
Le ton sur lequel tu me fis ce rappel était chargé de nonȬdits, et me
laissa interdite. Cependant, du coup, je perdis de ma considération
pour celui qui avait gâché – par cette lettre jugée par moi inacceptable
– ma journée de Noël. Tout mon enthousiasme et la fierté qu’avait fait
naître en moi la vue de cette poupée, s’étaient dissipés. Et dire que,
dans mon esprit, en période de l’Avant, le père Noël avait usurpé la
30

place de mon père absent.
C’est suite à cette mésaventure, que j’appris la nonȬexistence du
père Noël, qu’il m’arrivait de traiter d’injuste puisque, si je ne dédaiȬ
gnais pas le traitement de faveur qui m’était fait par lui, je n’étais pas
moins embarrassée, et même peinée de constater que bien d’autres enȬ
fants, tel que Michel, par exemple, le fils de notre bonne, Matulia, qui
nous visitait assez souvent, n’était pas aussi bien loti que moi. J’y penȬ
sais déjà, tu sais, et l’évidence de cette différence « de facto », n’était
pas sans effet sur moi.
Si je fus surprise d’apprendre que le Père Noël n’existe pas, j’en fus
du moins soulagée, car je préférais savoir que la lettre me vînt de toi
plutôt que de cette entité qui descend du ciel à chaque fête de Noël. Ce
n’était pour moi, qu’une simple question de rejet d’un transfert d’autoȬ
rité. Des réprimandes de toi, oui. Mais, venant du père Noël, ce serait
une ingérence, que je n’étais pas prête d’admettre.
Pour revenir à la lecture de ce petit livre, « Monsieur Bon Dieu
Paradis, Première Porte à gauche », dont je te parlais, il y s’agissait de
même, figureȬtoi, d’une lettre, ou mieux d’une suite de lettres ; une
correspondance d’un tout autre type.
Ces lettres sont d’abord adressées au bon Dieu, par le petit garçon
de 9 ans, tout au long de la phase terminale du cancer qui lui rongeait
progressivement la vie. Puis par sa mère qui à la suite de son décès, a
aussi écrit à ton Dieu bon, en terminant sa lettre en ces termes :
« Aujourd’hui, je viens à Vous, Seigneur dans l’espoir qu’à travers
Vous, je trouverai un peu de lui. Ne repoussez pas, je vous en supplie,
la main désespérée, que je tends vers Vous. Soyez aussi pour moi, ce
que Vous avez été pour lui : plus que Dieu, un Père, un Ami. »
Et, pour finir, elle a signé sa lettre comme suit : « La maman
d’Emmanuel »
Et voilà, que cette lettre de la mère du petit Emmanuel, dont je viens
d’achever la lecture, me porte à penser à toi, ma maman à moi.
C’est, en effet, à travers les sentiers tortueux de la souffrance et de
la dégradation physique de son jeune enfant, qu’elle accompagne dans
sa traversée de la vie vers la mort, que se manifestent : la profondeur
de l’amour de cette mère pour son fils et le poids de sa foi en ton Père
Eternel, ton Dieu bon, à toi.
Comment n’auraisȬje pas pensé à toi en pareille occasion ?
31

Toi, qui t’es tant sacrifiée par amour pour nous quatre, en justifiant
l’acceptation de tes épreuves par la confirmation de la reconnaissance
du caractère impénétrable des desseins de Dieu ?
Cela n’a jamais fait de doutes en toi, jusqu’au deuil de mon père,
auquel tu as dû tant t’ajuster.
C’est d’un amour incommensurable de la part de la mère
d’Emmanuel, que viennent ces paroles adressées à ton Dieu bon.
De même, je ne connaîtrai jamais la mesure de ton amour, que j’apȬ
prends pourtant à reconnaître à travers celui que je voue à ceux, que je
surnomme depuis leur naissance : mes notes de musique : « FaȬLa et
Do », dont les première et deuxième notes, représentent les syllabes de
départ et de la fin du prénom de l’ainée. Et dont la troisième, figure en
dernière syllabe dans le prénom du cadet. Soient : Fabiola et Ricardo.
Ce dévouement et ce sentiment de dépassement de soi, qui m’habiȬ
tent à leur endroit, n’estȬce pas toi qui me les as infusés, à force
d’exemples, visȬàȬvis de nous quatre ?
Pour tout te dire à ce sujet, je garde vivante dans ma pensée l’image
de la mère qui choisit de rester seule pour éviter des interférences qui
pourraient se révéler néfastes à notre éducation. Aussi vivant dans ma
mémoire, est le portrait de cette Mita de nous quatre, qui préféra nous
offrir le meilleur d’elleȬmême ; le meilleur de son temps ; le meilleur
de « son tout », sans avoir à rendre de comptes à personne. Je t’entends
encore me le confier en ces termes : « Entre mes enfants et moi, je ne
veux pas d’intrus. »
En maintes fois, je t’ai pourtant répété qu’il ne te fallait pas autant
river ta vie à la nôtre, car aucun enfant ne demande, ni ne mérite tel
sacrifice de la part d’une mère. Je le croyais, et le crois encore, très sinȬ
cèrement.
Cependant, je dois t’avouer, que ta dignité et ton courage représenȬ
tent un phare dans ma vie jusqu’à présent, et certains de mes choix –
de mon divorce à ce jour – pour différents, qu’ils soient assez souvent
des tiens, ne les rejoints pas moins en finalité, au bout du compte




32







































Regard perdu, sourire discret, à quoi rêvaisȬtu ainsi, en plein piqueȬnique, au
Bassin Zim (Haiti)

33

« Dieu y pourvoira », concluaisȬtu souvent par exemple, quand
pour avoir tout tenté, tu ne parvenais pas à trouver de solutions à un
problème. Eh bien, Man Saint, moi, j’ai pour devise de : « faire, ce que
j’ai à faire en toute circonstances, comme je le dois et d’en attendre les
résultats, quels qu’ils soient. » Car, je reconnais que je ne détiens pas la
clé qui déverrouille toutes les serrures. Alors, faisȬtȬen une petite idée.
Mais, je ne sais, si je ne devrais pas arrêter de t’entretenir ainsi de
mes petites histoires, puisque j’ignore ce qu’il est advenu de toi, dans
cette éternité où tu t’es réfugiée depuis dix ans. Pourtant, je ne peux,
ne pas admettre, qu’il m’arrive souvent de te sentir près de moi, toute
proche de moi. Alors, où est le problème ?
Alors, Je continue…
Autant poursuivre en effet notre conversation par courriel, comme
promis. Reprenons le récit de ce qui s’est passé chez nous, en ce 9 déȬ
cembre 1999, après 7 heures du matin.
Il est vrai cependant, que j’ignore encore ce qu’il en sera de telle iniȬ
tiative, par rapport à toi ; Il est surtout évident, que je ne saurais préciȬ
ser, jusqu’où me mènera une telle démarche de ma part.
Mais, qui sait, peutȬêtre, que les choses sont bien plus simples dans
ta sphère inconnue, que ne les présentent toutes ces équipes de scienȬ
tistes qui se targuent de tant savoir, alors qu’ils ne sont pas capables de
m’expliquer ce qui se passe dans l’après vie, ce que deviennent ceux
qui comme toi – plongent dans l’univers impénétrable de la mort.
Par exemple, je me demande pourquoi personne, ni même toi d’ailȬ
leurs, ne peut m’informer de ce qu’il en est de ta substance vie, depuis
ce fameux 9 décembre 1999, 10 heures du matin, où j’ai accompagné la
civière sur laquelle gisait une forme enfermée dans une espèce d’enveȬ
loppe – une sorte de sac en plastic d’un bleu d’une teinte criarde –
jusqu’au corbillard que j’avais fait garer sur la cour, dans la remise ?
AsȬtu seulement compris, toi, ce qui t’arrivait, ou ce qui venait ainsi
de t’arriver ?
AsȬtu accepté, de plein gré, que l’on t’y ait ainsi enfermée, avec la
tête bien engoncée dans une sorte de compartiment spécial de ce sac
bleu, tapeȬàȬl’œil ? Pas moi.
Choquant, non !?

34

Oh ! J’oubliais, asȬtu au moins saisi l’intensité de mon regard plongé
dans le vide de tes yeux et perdu, ou dans la fixité de ton dernier coup
d’œil à la vie ou encore dans celle de ton premier clin d’oeil au néant ?
Te souviensȬtu de ma pensée à toi, au moment où je te rabattais les
paupières restées ouvertes, je suppose, par la soudaineté de la visite
intempestive de cet indésirable visiteur impromptu qui t’a ravie à
nous, tous ; qui t’a ravie à moi ?
Non ! Tu ne sais pas ; tu n’as rien vu, ni su. Tu n’as pas perçu l’efȬ
fleurement de ta peau par la débarbouillette avec laquelle je te lavais
du souvenir de cette dernière nuit passée dans ton petit havre de paix,
juste auȬdessus de ma chambre. On y reviendra.
Non ! Au contraire, permetsȬmoi d’aller jusqu’au bout de ma penȬ
sée. Pas plus que toi, personne n’en sait rien. Par exemple : les scienȬ
tistes autant que tous ces gens d’Église qui se disent choisis par ton
Père éternel, et qui se croient auȬdessus de la mêlée humaine, ne savent
– en réalité – rien de ton actuelle vérité ; rien, de celle de tous ceux qui
t’ont devancée; rien, non plus de celle de ceuxȬlà, qui t’ont suivie deȬ
puis…
Ils ne savent rien de la leur, à venir en un certain jour, pareil à ton 9
décembre 1999. Tout ce qui se dit, s’affirme, ne représente que des supȬ
putations, des histoires, rien que des histoires pour affronter la mort
avec un semblant de contrôle. La foi, ditȬon. L’inconnu, n’estȬce pas
vrai, effraie le plus brave d’entre tous.
Mais, disȬmoi, comment asȬtu supporté cette sacrée morgue, même
quand nous ne t’y avons laissée, que pour une durée de quatre jours ;
le temps pour nous de nous retrouver, tous, réunis, autour de ta déȬ
pouille, comme la coutume désigne de façon irrévérencieuse, le corps
de ceux qui comme toi effectuent cette enjambée dans l’éternité.
Ces quatre jours qui se sont écoulés entre la morgue et le crématoȬ
rium, m’ont paru interminables, tu sais !
« … »
Ah ! Tu l’ignorais ?
Eh bien, je vais t’en dire davantage.
Cette période, Man, je vais te la décrire en te remémorant ce matin
du 9 décembre qui fut le segment le plus long et le plus pesant de toute
ma vie. Ah oui, cela aussi, tu l’ignorais !?
« … »

35

— Maintenant, je dois te renseigner sur ce que fut ce nouvel épisode
de ma vie devenue depuis lors, une véritable « drôle de vie ».
Ce vendredi 9 décembre au matin, 7 heures 10’ précises, Lucienne
me retient alors que j’actionne le moteur de la voiture pour me rendre
à un rendezȬvous avec un client auquel j’ai promis son aménagement
d’espaces verts pour le 20 décembre. Tu te souviens entre autres, de
nos rires qui fusaient, quand je te faisais le récit d’incroyables excentriȬ
cités et d’exigences irréalisables de la part de certains clients ? Je suis
sûre, que tu as gardé cette image en mémoire. Je te vois aujourd’hui
encore, en rire de tout coeur en inclinant légèrement la tête d’un côté.
A ces momentsȬlà, tu avais mon âge, et tu étais tantôt : Man, tantôt Man
Saint et parfois Mita. L’étonnant, est que tu trouvais toujours une hisȬ
toire qui allait dans le sens des drôleries que je te relatais, pour confirȬ
mer ou infirmer le caractère familier de certains comportements, non
sans en profiter, pour me glisser une conclusion souvent hilarante mais
cachant toujours un enseignement philosophique.
Et si nous reprenions le récit du déroulement des heures de ce venȬ
dredi matin 7 heures 10’ au point où je l’ai interrompu pour faire cerȬ
taines digressions.
Donnant suite à l’appel alarmant et aux gestes inquiets de Lucienne,
je reviens donc sur mes pas pour l’écouter :
« Madame, me ditȬelle dans notre créole, il faut aller voir votre mère.
Je suis montée lui apporter du café, et voilà qu’elle dort encore. »
— Et alors, lui répondsȬje, instinctivement sur la défensive.
« C’est que, je ne l’ai jamais vue dormir avec la bouche ouverte »
ajouteȬtȬelle en un effort évident.
— Allons donc, Lucienne, ce n’est rien, lui disȬje, en déposant lourȬ
dement mon sac sur la table de la « kitchenette », contre laquelle je dois
pourtant prendre appui, car brusquement mes pieds vacillent sur mes
hauts talons.
Je sens à la crispation de son ton… je sais, que quelque chose est
arrivé, et que j’appréhende sans pour autant l’exprimer.
SeraitȬce vraiment cela ? Crie une voix au fond de moi.
Mais non, quelle idée saugrenue ! C’est Lucienne qui panique sans
raison. Reprend pourtant sans conviction, cette même voix.
Marronnage !?

36

Je gravis au pas de course les marches du grand escalier qui mène à
ton appartement, sans même tenir compte du bruit que font mes talons
sur le bois brut des marches. Lucienne effacée, effarée, comme terroriȬ
sée, se transforme en ombre et me suit de loin. Je ne la regarde pas,
mais je sais que ses yeux crient ce que ne disent pas ses mots, et que je
préfèrerais ne pas avoir à entendre.
Quand il me faut franchir l’entrée de ton appartement dont la porte
est restée entrouverte, je sens bizarrement la présence de l’intrus qui
s’est approprié ton corps, et a fauché ta vie, alors que j’étais plongée
depuis 4 heures, ce matinȬlà, en plein travail dans la rédaction de ce
fichu rapport que je devais achever avant de me rendre à mon rendezȬ
vous.
— M’asȬtu entendu arriver, Man ?
Si je ne me trompe, j’ai marché spontanément du salon à ta chambre,
sur la pointe des pieds – de peur, il me semble, de te déranger ou peutȬ
être afin de retarder la minute de mon arrivée – jusqu’à ton lit que j’enȬ
trevoyais de loin, menaçant d’évidence.
AiȬje eu peur à ce momentȬlà ?
Je ne sais pas.
Entre temps, Lucienne – accablée, soudain voûtée – me rejoint. Elle
sait, elle, ce qui m’attend.
À petits pas, je franchis la distance, qui me sépare de ton lit. De la
tête du lit, j’embrasse la superficie de l’espace occupé par ton corps
étendu sur le dos, sur le matelas.
AsȬtu su, Man, que je me tenais, à ce momentȬlà, debout, à ton cheȬ
vet, et que je te regardais hébétée, clouée sur place d’une stupeur suȬ
bite ? Statue de chair. « Statufiée ».
En un éclair en séquences de flashes successifs, les épisodes de notre
dernière rencontre d’hier soir se déroulent sous mes yeux.
Je te revois en cette veille du 9 décembre, confortablement installée
dans la berceuse de ton vivoir, la télécommande dans ta main droite,
la tête tournée vers moi qui venais d’arriver pour te raconter entre
autres, une dernière histoire tirée des épisodes de ma journée.
Je nous remémore, un peu plus tard, toi, m’enveloppant d’un reȬ
gard affectueux, un sourire amusé et coquin au coin des lèvres ; moi,
te donnant la démonstration d’un défilé de mode, que j’effectuais pour
toi. Les jambes nues, le buste couvert du chemisier long me retombant
37

à miȬcuisses que j’avais porté sur des pantalons droits, et en dessous
d’une veste, pour aller travailler ce jourȬlà. Je défilais, enjouée, hilaȬ
rante en face de tes yeux ébahis, étincelants de plaisir, et simplement
interdits, comme à chacune de ces occasions que je créais pour nous.
Au bout de quelques minutes de ce spectacle improvisé Nous nous
sommes regardées dans l’étendue de la complicité qui nous liait de faȬ
çon si particulière à ce momentȬlà, et, toutes deux, nous avons éclaté
d’un rire qui a du résonner jusque dans la cage de l’escalier.
Nous sommes si différentes l’une de l’autre, et pourtant si proches
en substance. Je n’en reviens jamais.
Te souviensȬtu, au bout d’un moment, j’ai interrompu ce défilé, j’ai
jeté un coup d’oeil au réveil accroché au mur, et toute surprise du
constat du temps qui avait filé si vite pendant cette intermède que je
nous offrais en cours de rédaction d’un rapport d’évaluation, je me suis
exclamée : « Dix heures, déjà ! Je dois achever mon rapport ! En outre,
j’ai un rendezȬvous pour 7h30, demain matin. »
— Madame SaintȬGerard, je vous dis bonsoir, bonne nuit, et au reȬ
voir !
À ces mots, t’en souviensȬtu, j’ai marché rapidement jusqu’à la porte
de sortie, et j’étais sur le point de la franchir quand soudain, je ne sais
trop pourquoi, je réalisai, que je ne t’avais pas embrassée ?
Alors, Man je suis revenue gaiement sur mes pas, légère comme un
papillon, je t’ai déposé une bise sur le front, en te redisant : « Bonne
nuit, Man ! »
Je suis vite repartie cette fois, et pour de bon. GardesȬtu encore le
souvenir de cette soirée de la veille de ce vendredi de ton départ pour
le monde de ton Père Eternel, comme tu l’affirmais souvent avec certiȬ
tude en faisant allusion à ta mort ?
Cette bise, au crépuscule de ta vie, est le plus beau cadeau, dont
m’ait gratifiée la Nature, de toute ma vie. Et, quel cadeau, à nous deux,
que fut cet ultime adieu !
— Ce soir de mon dernier défilé organisé pour toi ; rien que pour
toi ; toi, toute seule. Tu ne l’as pas oublié, n’estȬce pas ?
SavaisȬtu déjà, qu’il n’y en aurait pas d’autres ?
Coquine ! Que ne me l’avaisȬtu dit ?
Car Lucienne, qui a dormi dans ton appartement avec toi, affirme
que tu le savais, toi.

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Tu savais que tu allais mourir puisque, rapporteȬtȬelle, tu t’es réveilȬ
lée presque au petit matin pour porter ton pont dentier. En effet, tu
l’avais bien dans la bouche, quand je t’ai rapproché les deux lèvres.
Vieille cachottière, tu aurais pu m’en parler, tout de mène !
Notre dernière soirée n’aurait été sans doute, qu’encore plus belle.
Ou peutȬêtre pas. Qu’en saisȬje, moi !
Pour revenir au 9 décembre, et à ma présence en avant de ton lit, au
bout d’un moment, je mets ma main sur ton front… Il est froid, plus
froid que la normale. Je tressaille. Je touche ton bras droit, il est froid…
Plus froid, que la normale. Je me fige. Je touche ton bras gauche, oh,
surprise ! Il est encore tiède. Oui, tiède ! Alors, je me mets bien en face
de tes yeux sans regard, ou mieux, de tes yeux fixes au regard vide, je
distingue tes lèvres entrouvertes qui laissent apparaître des pointes de
tes dents régulièrement alignées que j’avais appris a bien connaître et
reconnaître. Et je te dis : « D’accord, Man, je comprends. Tu es fatiguée
de toute cette comédie humaine. Tu ne veux plus aller célébrer le milȬ
lénium avec les enfants et moi, en France. Bien, je comprends. »
Et je plonge mon regard désarmé, dans le vide du profond gris vert
du tien, en te disant : « Je suis seule, toute seule à ton chevet. Au nom
de nous quatre, je te dis merci pour tout, et te souhaite un bon repos.
Au nom de tous tes petitsȬenfants, je te dis, va en paix. ParȬdelà la mort,
je reste et demeure ta Milotta des plus beaux jours. »
EstȬce que tu te souviens au moins de tout cela ?
Mais oui, Man Saint, c’est même à ce moment précis que je te rabats
les paupières et te rapproche les lèvres.
Mais Lucienne – à ce geste – pousse un cri strident, qui me fait surȬ
sauter. Je me retourne vers elle, la regarde sans vraiment la voir, et je
mets désespérément mon doigt sur mes lèvres comme en un dernier
recours. Son cri m’avait heurté le tympan, ravivé la blessure des fibres
profondes de mon coeur, qui luttait pour faire face à l’évidence, et
j’avais simplement mal. Très mal. J’en étais consciente. J’avais besoin
de silence pour comprendre et pénétrer l’immensité de l’étendue de
ton mystérieux silence ; tu comprends cela, toi, Mita ?
Tu vas maintenant bien te moquer de moi, en apprenant que je
quitte ta chambre en trombe ainsi que ton téléphone, pour aller téléȬ
phoner dans la mienne, jusqu’au rezȬdeȬchaussée. Une fois sur place,

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