Une octave de réalité

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Les réalités se superposent à une octave l'une de l'autre. Les chats sont absents, mais présents, responsables des personnalités. Dans les nuages, Hanumân observe le combat. Et quelque part, une cartouche de gaz attend son atome.

Publié le : lundi 15 septembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782364752603
Nombre de pages : 22
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Extrait


Henry émergea lentement, la bouche pâteuse. Monsieur C, son chat de Cheshire, ronronnait doucement sur ses genoux, lové dans sa propre réalité consensuelle. Il gratta doucement le menton du félin, chassant peu à peu les images d’un banc de rêves tentant d’échapper à une meute de pulsions affamées. Monsieur C n’avait pas son pareil pour faire fuir les souvenirs qui n’étaient pas les siens, même les plus étranges et déstabilisants, et, de tout l’équipage, Henry était le seul à ne pas avoir décroché depuis leur départ, 92 jours plus tôt. Une fois son identité pleinement réaffirmée, l’officier de pont souleva le chat pour se relever. Il fit quelques pas vers la petite kitchenette, tout en massant sa nuque endolorie. Il sortit de l’unique placard la boîte de pâtée de Monsieur C. Le Cheshire miaulait bruyamment en s’enroulant autour de ses jambes. Henry déversa le contenu de la boîte dans la gamelle en inox et sortit de sa cabine pendant que l’animal dévorait goulûment son repas. Jefferson et Baldwin se mirent au garde-à-vous en l’apercevant dans la coursive. Il les salua en retour.

— Tous les membres d’équipage sont opérationnels, Second-maître ?
— Tous, sauf le canonnier Williams, Monsieur.
— Je m’en occupe, rompez.
Jefferson et Baldwin prirent le chemin du pont supérieur. Henry remonta la coursive jusqu’à la cabine de Fred.
La porte était close. Il l’ouvrit d’un geste vif et se glissa à l’intérieur aussi rapidement qu’il le put pour la refermer derrière lui.

Trois semaines plus tôt, Fred Williams avait déjà décroché après un saut. La sale bête qui lui servait de Cheshire avait joué la fille de l’air quand un membre d’équipage avait ouvert la porte de la cabine. Henry et des matelots des quartiers bâbord n’avaient donc eu d’autre choix que de trimbaler le pauvre Williams, à demi décroché, dans tout le HMS Purcell. Fred n’avait enfin retrouvé la bestiole que deux jours plus tard, en train de se lécher les bijoux de famille en plein milieu de la nef.
Le canonnier gisait maintenant sur le sol, le regard vide. Il avait dû tomber de son lit, agité de rêves qui n’étaient pas les siens. Henry se pencha sur lui pour vérifier qu’il ne s’était pas fait mal. Après un rapide examen, il le jugea en suffisamment bon état pour être ramené parmi l’équipage. Toujours à condition que son Cheshire soit encore dans les parages.

L’Officier de pont enjamba Fred Williams pour ouvrir le tiroir de sa table de chevet. Il en sortit le matériel nécessaire à un raccrochage partiel : une boîte à musique et un bloc-note. Henry se posa sur le lit inoccupé et commença à griffonner sur le papier. Composer une litanie hypnotique pour Fred était facile. Tous deux se connaissaient depuis l’Académie, et Henry avait un certain talent pour cet exercice. Il retraça rapidement une trame de la vie de Fred, entremêlant souvenirs personnels et événements publics marquants, lointains passés et anecdotes récentes. Il se relut et jugea la litanie acceptable.

Henry remonta le mécanisme de la boîte à musique et la déposa sur la table de chevet. Une valse tintinnabula dans la cabine. Il s’éclaircit la voix.

— 1, tu es un, unique, singulier. Tu es Fred Williams, canonnier à bord du HMS Purcell. Tu as deux filles, Margot et Charlotte, tu en as deux.
Henry fit une courte pause puis reprit.
— 2, deux parsecs, c’est la distance qui sépare notre port d’attache, Covre, du secteur Andromeda Trois, notre point de ralliement avec le reste de la flotte. Andromeda Trois.
— 3, trois mois, c’est la durée de notre ascension de réalité en réalité. Tu as décroché quatre fois depuis notre départ, quatre.
— 4, quatre décennies, c’est le nombre d’années depuis lequel nous sommes en guerre contre les Figés, les autres glisseurs de réalités. Tu habites avec toute ta famille dans l’appartement cinq B de la façade ouest de ton bloc. Appartement cinq.
— 5, cinq jours de solde, c’est ce que tu as perdu aux cartes hier soir. Il nous reste, à toi et moi, encore six mois de service avant la retraite. Six.
— 6, six pupitres, la chorale de psys qui nous permet de nous déplacer entre les réalités compte six pupitres, basses, barytons, ténors, faussets, altos et sopranos. Quand nous sautons d’une réalité à l’autre, nous le faisons en respectant les sept paliers qui séparent naturellement les différents niveaux d’existence, sous peine de nous confondre avec des doubles de nous-mêmes. Sept.

— 7, sept notes, Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si.
— 8. Une octave de réalités.
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