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Une saison russe

De
102 pages
Leningrad, 1977. Une jeune étudiante française se trouve propulsée dans cette ville où se côtoient dictature et indépendance, KGB et liberté. Elle découvre peu à peu la vie soviétique, au milieu d'une ville qu'elle apprend progressivement à dompter. Cet amour, elle le vit tout en apprivoisant la culture et la langue russes : passionnément. Entre histoire d'amour et témoignage, l'auteur propose un roman allant au-delà des livres d'histoire.
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UNE SAISON RUSSE

Reproductions de la couverture: La pomme d'Adam, dessin au crayon de couleur, V. Tchernychev

la déesse KUBABA (V. Tchernychev)

Directeur de publication: Michel Mazoyer Directeur scientifique: Jorge Pérez Rey

Comité de rédaction Trésorière: Christine Gaulme Colloques: Jesus Martinez Dorronsorro Relations publiques: Annie Tchernychev Directrice du Comité de lecture: Annick Touchard

Comité de lecture Brigitte d'Arx, M.F. BéaI, François-Marie Haillant, Germaine, Demaux, Frédérique Fleck, Hugues Lebailly, Eduardo Martinez, Paul Mirault, Anne-Marie OehlschHiger, Alexis Porcher, Nicolas Richer, Francisco de la Rosa Ingénieur informatique Patrick Habersack (macpaddv(qJ,chello.fi')

Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud, et de Vladimir Tchernychev

Ce vo Iume a été imprimé par

cg Association

KUBABA,

Paris

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo,fr harmattan 1@wanadoo,fr

ISBN: 978-2-296-05559-9 EAN : 9782296055599

Annie TEYSSIER

UNE SAISON RUSSE

KUBABA, Université de Paris I, Panthéon - Sorbonne, 12 Place du Panthéon 75231 Paris CEDEX 05

Association

L'Harmattan

Changement de décor

Ne pas penser, ne plus penser, oublier et dormir... Dormir et arriver à demain matin, se perdre dans les songes... Ce modeste lit, ou plutôt lit de camp aménagé, recouvert d'un méchant plaid d'un grossier écossais rouge va bercer ses rêves des six prochains mois... L'angoisse lui noue la gorge. TIfaut trouver le sommeil, s'y évanouir, s'y dissoudre. Le contenu de ses deux valises n'a pu prendre place sur les malheureuses petites étagères, les vêtements resteront sous le lit, dans une des valises; plus tard, il faudra s'installer et s'accommoder de l'environnement des plus austères; la pièce étroite, les murs nus, le mobilier rudimentaire, l'ambiance impersonnelle et froide. Faire la connaissance des deux compagnes de chambre ne sera probablement pas chose facile, vu l'aspect ostensiblement distant des deux jeunes étudiantes. Pourtant les journées menacent d'être interminables sans quelques relations amicales. Fermer les yeux et tenter d'appeler des images un peu plus joyeuses que cette grise réalité. Mais Sylvie a beau appeler le repos, le désespoir afflue, submerge son esprit, envahit tout son être. Les événements des derniers jours, ce tournant qu'a pris sa vie, rapide, irrévocable, l'incertitude du lendemain, la perte de tout repère. Sylvie vient de fêter ses vingt-deux ans, dans l'insouciance et la gaieté d'un pub irlandais où l'avait guidé un incorrigible amour des voyages. L'été irlandais, doux, chaleureux, intense, avec sa profusion de paysages éblouissants, couchers de soleil sur les lacs, plages et montagnes; pérégrinations effrénées avec la camarade de toutes ses escapades estudiantines, liberté éprouvée lors de tant de mouvement et de nouveauté. Cela, c'était avant. TI y a une éternité... Deux semaines se sont écoulées. Tout a si brutalement basculé. TI a suffi d'une lettre, une missive désespérée, la dernière, puisque les précédentes, envoyées elles aussi en poste restante n'avaient pu lui parvenir, tant Sylvie était pressée dans sa course aux sensations. Sa mère, cachant mal son inquiétude et son désarroi, y annonçait, une 7

dernière fois, dans un ultime appel, qu'il était urgent de regagner Paris: la bourse demandée pour aller découvrir d'autres horizons était accordée, et, à condition de se manifester rapidement, la destination serait. .. Leningrad! Pourrait-elle jamais oublier cette sensation de joie poignante, d'excitation absolue, ces instants où le rêve semblait prendre corps! Le temps s'était accéléré; la vie faisait-elle semblables cadeaux? La tête lui tournait! Quelle chance! Pas une seconde Sylvie n'y avait cru pourtant. C'était comme ces châteaux en Espagne que l'on se construit, ces fantasmes dont on sait pertinemment à quel point ils sont irréalisables, aussi chimériques que la venue du prince charmant, tel un jardin à jamais secret. Un billet gagnant à la loterie. Et voilà qu'elle allait voyager, invitée par l'Union soviétique, tous frais payés, partir pour la destination la plus exaltante, la plus inaccessible: la ville des nuits blanches, de

Pierre le Grand, de Dostoïevski

-

Leningrad, Saint-

Pétersbourg... Elle ne pouvait y croire. Trop beau pour être vraI. .. Très furtivement l'avaient effleurée quelques idées encombrantes - la tristesse d'une séparation, les amis, les copains, la famille. Hésitations vite écartées, qu'elle avait balayées en éloignant tout atermoiement. Aucune pensée triste ne devait gâcher son enthousiasme, troubler son euphorie. Elle était certainement assez forte pour maîtriser son destin et diriger ses sentiments, ne pas se laisser aller à des mièvreries de jeune fille gâtée. La vraie vie consistait à appréhender le monde, voyager, rencontrer des gens de toutes conditions, origines, nationalités, prendre des risques aussi, et chercher partout des sensations fortes. Les voyages, les vacances, l'aventure, c'était la liberté de vivre sans passé et sans avenir, le temps d'une évasion. Quelques semaines d'insouciance et de découvertes, avec la certitude que la vie reprendrait son cours dès la prochaine rentrée universitaire. Et si sa vie ne reprenait pas son cours? Pour l'heure, Sylvie n'a pas la tête à analyser très précisément tout cela; une effrayante certitude plane, confuse, 8

imprécise, insidieuse; la prémonition diffuse qu'elle s'engage dans une histoire sans commune mesure avec ses précédentes expériences. Un flot de visions lancinantes l'agresse sans relâche, empêchant son corps fatigué, éreinté, de trouver l'oubli dans un repos réparateur. C'est une sensation nouvelle et si déconcertante! D'ordinaire Sylvie sait parfaitement s'imposer le sommeil: son esprit dirige son corps et non l'inverse, il n'est pas question de se laisser envahir et submerger par les soucis. Force lui est cependant de constater que cela, c'était avant. Sylvie est maintenant en butte à des émotions inhabituelles, agréables ou désagréables? Le film des trois derniers jours passe et repasse, flash-back et coupures...

9

Un grand voyage

Le quai de la gare du Nord, le wagon marqué de l'étoile rouge, de la faucille et du marteau, wagon russe comme par mégarde accroché au beau milieu d'un train français, transportant avec lui un morceau de Russie. Avant de pouvoir enjamber le marchepied, il avait fallu présenter billet, passeport, visas à un chef de train russe-soviétique, qui allait accompagner ses passagers jusqu'à leur destination; et les surveiller aussi. TI aurait pu s'agir d'une excursion touristique; le dépaysement commençait ici, sur ce quai gris de la grande gare parisienne. De petites brochures en français disposées dans le wagon vantaient la coexistence pacifique, le désarmement, les innombrables mérites et avantages de la société soviétique, la suprématie absolue et indiscutable de l'URSS. Elles avaient l'air sérieux ces petites brochures, pleines d'érudition et d'enthousiasme, elles étaient gracieusement mises à la disposition des passagers et de leur famille, peut-être pour adoucir un peu la séparation. L'atmosphère de ce train était bien particulière... et l'ambiance du départ assez singulière. - «Niet! Niet! », répétait inlassablement l'employé des chemins de fer russes préposé à ce wagon très spécial. Non, personne ne pouvait monter dans le wagon sans avoir auparavant remis son passeport et les visas en règle. Non, une fois installé, on ne pouvait pas redescendre sur le quai. Le pauvre homme transpirait, s'agitait, s'inquiétait. Que faisaient ces jeunes Françaises et ces Français qui les accompagnaient? Ne comprenaient-ils pas que l'on ne monte pas dans un train tout simplement pour dire au revoir? Ils ne semblaient pas réagir à des admonestations et injonctions que le gros homme s'efforçait toutefois de lancer dans un russe point trop menaçant. Heureusement, cette situation ne resterait pas

incontrôlable, le train partirait à I'heure - c'est bien connu, les trains français sont toujours à l'heure - et, pour l'instant,
l'unique wagon russe était accroché à un grand convoi de voyageurs à destination de la Belgique, de l'Allemagne, de la Pologne, mené par une locomotive française. Personne ici ne 10