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Une terrasse à Samarkand

De
262 pages
Le jour de ses 14 ans, le jeune Sarjat court à perdre haleine dans les ruelles de Mansar, son village natal. les pieds brûlés par la terre chaude, il cherche son souffle sans se douter que des années plus tard son nom sera craint à travers tout l'empire et que ses actes influenceront la vie de son Sultan et le destin de la Perse tout entière. Et si Sarjat n'avait pas croisé le regard de Naëla sur cette terrasse?
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Une terrasse à Samarkand
Walther ADRIAENSEN
Une terrasse à Samarkand
LªHarmattan
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© Walther Adriaensen, 2011
© L®Harmattan, 2011 5-7, rue de l®École polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56679-8 EAN : 9782296566798
Chapitre 1
Les derniers mètres précédant la ligne d’arrivée étaient les plus pénibles, la fatigue commençait à se faire sentir et les brûlures du sable sur la plante des pieds devenaient difficilement supportables. Les jeunes garçons étaient à bout de souffle, mais aucun d’eux ne songeait un instant à ralentir, et encore moins à abandonner. Sarjat, en tête de deux longueurs devant son plus proche poursuivant, fixait les deux maisons formant la ligne d’arrivée imaginaire. L’air brûlait ses poumons et ses pieds le faisaient souffrir, mais le jeune garçon trouva encore la force d’accélérer une dernière fois. Une fois la ligne passée, il s’écroula de tout son long à l’ombre des murs, tentant de retrouver son souffle. Les autres concurrents arrivèrent les uns après les autres, acceptant leur défaite. Les enfants spectateurs de l’événement, suivis des vieux du village, rejoignirent le vainqueur et l’acclamèrent. Le sablier ne s’était pas encore écoulé de moitié que Sarjat avait déjà parcouru la distance de la course ! De mémoire de vieillard, on n’avait jamais couru aussi vite à Mansar. Le jeune garçon, retrouvant sa respiration, savourait son bonheur. Ses yeux étaient mouillés des nombreuses gouttes de sueur dégoulinant de son front, mais également de quelques larmes d’émotion. Il était l’homme le plus rapide de Mansar!ou du moins le pensait-il, car seuls les enfants participaient à la course dans les ruelles de la vieille ville, tradition qui remontait à bien des générations. Malheureusement, le lendemain, Sarjat ne ferait plus partie de ce monde-là. Le lendemain, les festivités que Farah, sa mère, ainsi que ses tantes et sa jeune sœur préparaient depuis une semaine, allaient débuter. Son père était attendu dans la ville avant la nuit tombée. Et le lendemain, l’enfant ne serait plus. Sarjat aurait 14 ans et il deviendrait un homme, un vrai ! Pas celui qui court le plus vite dans les ruelles, un homme perse, un être responsable, un individu qui ne craindrait rien, sur lequel on pourrait se reposer, pour lequel le droit et l’honneur seraient les deux bases fondamentales de la vie. Il deviendrait un homme aux yeux de sa sœur, de sa mère, de son père et de l’Empire tout entier. Lentement, Sarjat se redressa sur ses jambes et, toujours entouré des autres jeunes enfants du village, se retourna et marcha vers les maisons. Les anciens de Mansar, que ces courses mettaient en joie, attendaient le champion, appuyés sur leurs cannes et le dos courbés.
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Arak, le sage, prit la parole : — Mon jeune Sarjat, ton grand-père aurait été fier de toi, lui-même, malgré sa vitesse, n’est jamais sorti de ces ruelles aussi vite. Les autres anciens sourirent de leurs bouches édentées. Aisha, sa jeune sœur, le regardait avec admiration, les yeux mouillés. Elle était dans le bonheur de ce moment, mais elle savait que son frère, ce héros, allait partir dans quelques jours!et tout ce qu’il trouvait à faire, c’était de courir, courir, courir et encore courir ! Elle avait 10 ans, c’était une petite fille pleine de vie, aimant son frère et savourant ces derniers moments en sa compagnie. Tous deux laissèrent les anciens et les enfants à leur discussion et prirent le chemin de la maison familiale. Le ciel était rouge, le jour tirait à sa fin et la nuit allait doucement tomber sur Mansar. Sarjat poussa la porte de bois de la maison en pisé et une fois les murs extérieurs passés, les bruits des derniers préparatifs provenant de la cuisine et du four familial se firent entendre. Les deux enfants arrivèrent dans la cour centrale de la demeure, véritable plaque tournante de la vie familiale. Farah, triant des dattes, se retourna et regarda son fils en souriant. Elle était fière de ce presque homme, elle ne l’avait pas vu grandir, mais à présent qu’il se tenait là devant elle, elle entrevit pour la première fois un jeune homme. — Bonjour mon fils, tu es en nage ? — Je suis le plus rapide du village, même grand-père n’a pas couru aussi vite ! Sarjat jeta un regard fier à sa jeune sœur qui acquiesça, appuyant ainsi les dires de son frère. — C’est bien, mon fils, je suis fière de toi. Maintenant, s’il te reste encore quelques forces, va me remplir ces deux jarres d’eau au puits, et ensuite viens près de moi, je vais découper les légumes pour le repas du soir. L’homme que tu seras demain doit apprendre à se nourrir. Sarjat prit les récipients de terre cuite et, comme par défi, se retourna et courut jusqu’au puits, voulant ainsi prouver que sa course ne l’avait en rien fatigué. À son retour, il déposa les deux cruches près du four et s’assit aux côtés de sa mère et de sa sœur, sur une natte tissée couvrant le sol de terre ocre. Depuis la naissance de son fils, Farah allait à l’encontre de la tradition perse, selon laquelle un homme ne devait pas se préoccuper de la cuisine. Elle tenait à ce que Sarjat connaisse les rudiments de l’art culinaire. De plus, la femme aimait ces moments d’intimité avec son enfant, instants rares qui, eux aussi, allaient disparaître dans quelques jours.
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Et bien que son fils soit encore là à ses côtés, la mère commençait déjà à ressentir les premiers effets du manque! Sarjat prit une courgette et la coupa sans précipitation, comme sa mère le lui avait appris, dans le sens de la longueur, en respectant le légume. Ils restèrent tous les trois ainsi côte à côte sans dire un mot, préparant les aubergines, les pois chiches et les olives pour le repas du soir. Ensuite, Sarjat se retira dans sa chambre pour prier et penser aux jours qui allaient suivre, laissant sa mère et sa jeune sœur se charger de la cuisson des aliments. Plus tard, le ciel était déjà noir, quand des bruits lointains de chevaux sortirent Sarjat de ses pensées. Le jeune garçon se redressa sur sa natte, tendit l’oreille et sortit de sa chambre en courant. Son père arrivait. Devant la maison, Farah et Aisha attendaient déjà. Sarjat arriva à leur hauteur, quand cinq chevaux tournèrent le coin de la rue. Les montures ralentirent, pour finalement s’arrêter devant la maison. Suleyman Ziryab de Mansar descendit de son cheval. L’homme était marqué par le voyage et semblait fatigué. Lentement, il tendit les rênes de sa monture à l’un des quatre soldats et se dirigea vers sa famille. Sarjat s’inclina respectueusement devant ce père peu connu par ses enfants mais craint par nombre d’hommes, en Perse et ailleurs. Suleyman lui fit signe de se relever. — Viens mon fils, redresse-toi, rentrons chez nous. Je dois te parler. Sarjat se releva, intrigué par l’attitude de son père. Tous deux se dirigèrent vers la maison ; Avant de passer le porche, le général fit signe à ses gardes de rejoindre leurs quartiers. Une fois la porte extérieure fermée, Suleyman serra sa femme tendrement contre lui. Sarjat recula d’un pas et prit la main de sa sœur, s’éloignant légèrement pour laisser les époux se retrouver un court instant. Les deux enfants se dirigèrent vers la salle commune et prirent place sur les nattes. Aisha s’approcha du feu et arrangea le bois dans la cheminée. Sarjat était troublé, l’excitation de son anniversaire et celle de revoir son père avaient disparu dans la rue. Suleyman était souvent absent depuis qu’il avait été nommé chef des armées du Nord par le sultan, c’était un père juste, mais qui savait mieux parler à des armées qu’à des enfants. La voix et les mots employés pour faire relever Sarjat dans la rue avaient intrigué l’enfant, ils semblaient teintés d’une douceur qu’il ne connaissait pas chez son père. Visiblement, Aisha avait perçu la même chose, car elle semblait également troublée. Les parents, se tenant toujours la main, entrèrent dans la pièce. Suleyman prit place sur la natte près du feu et prit la parole :
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— Mon fils, demain sera le jour de ton quatorzième anniversaire, devant le clan tout entier tu deviendras un homme. À ce moment-là, nous parlerons. Mais avant cela, ce soir, mangeons ensemble en famille, comme si ni le temps ni la Perse n’avaient d’emprise sur nous! Farah et Aisha prirent la direction de la cuisine où Afaf, l’aide de maison, terminait les houmous et la cuisson des aubergines, laissant de ce fait les deux hommes à leur silence. Un moment plus tard, les trois femmes réapparurent dans la pièce, portant les plats encore fumants, le pain, les olives et les dattes. Le repas fut très calme, seule Aisha osa questionner son père sur les villes ou déserts qu’il avait traversés, ou encore sur les adversaires qu’il avait combattus. La petite fille lui parla également des exploits de son frère, et puis d’elle-même, de ses progrès en couture mais surtout en danse, art qu’elle affectionnait tout particulièrement. L’ambiance n’était visiblement pas à la légèreté, mais comme souvent, l’innocence d’un enfant soulage les âmes, et avant la fin du repas, le vin de Khom faisant son effet, un léger sourire apparut furtivement sur le visage d’un Suleyman fatigué.
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