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Une vie à l'oeuvre

De
237 pages
Notre histoire commence un jour, pour ne cesser de s'écrire, de s'inventer, quels que soient les routes semble-t-il tracées, ou les chemins de traverse pris par surprise, au cours desquels se dessinent parfois d'improbables possibles. Ce récit est celui de différentes traversées dans la vie d'une femme, allant de l'enfance aux voyages, d'un silence à la parole, de la solitude à l'amour.
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Cécile Lebaron

Une vie à l’œuvre
Roman




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00912Ȭ4
EAN : 9782343009124

Une vie à l’oeuvre



Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Zen (Claude),Secteur postal 14 200, 2013.
Danbakli (Yves),Les tribulations orientales du baron de
Castelfigeac, 2013.
Lecocq (JeanMichel),Portraitrobot, 2013.
Pons (FrançoisMarie),Filspère, 2013.
Carrère (Pascal),De mémoire et de gouache, 2013.
Prével (JeanMarie),La bête du Gévaudan, 2013.
Rode (JeanFrançois),L’enfant projeté, 2013.
Hermans (Anaële),Bananes sauce gombos, 2013.
Jamet (Michel),Joute assassine, 2013.
Tirvaudey (Robert),Paroles en chemin, 2013.
Mahdi (Falih),Dieu ne m’a pas vu, 2013.
Labbé (François),L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis),La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph),L’Amante religieuse,
2012.
Mandon (Bernard),L’Exil à Saigon, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages,peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Cécile Lebaron

Une vie à l’œuvre



















L’Harmattan

A Frédérique Loubignac

Partie 1


















Tout a commencé à l’heure où les souvenirs se dessinaient
juste en clairȬobscur sur la toile des pensées, où les choses
traçaient plus sûrement des ombres dans la traîne du
temps, et teintaient seulement les jours de pigments,
certes discrets mais indélébiles.
C’était au creux d’un soir ordinaire ; il n’y en avait pas
eu beaucoup auparavant, j’étais encore à l’aube de ma vie
et mon histoire à ses prémices. Les impressions sur leur
envers, gardaient encore en pointillés les restes du silence
amniotique, et les pensées s’écrivaient tout juste en
minuscules à la surface du corps. Les rêves ne se
projetaient qu’en esquisses balbutiantes, comme la voix,
pas encore fondue dans le moule de la langue. De mon
oreille inexpérimentée je touchais les mots de loin, comme
des étrangetés du pays maternel, je les entendais
quelquefois comme des choses, arrimées à nulle part, à
nul corps.
J’avais peutȬêtre déjà risqué mes premiers pas dans le
couloir un peu sombre de l’appartement. Les mains de ma
mère les avaient sûrement accompagnés, et nous avions
pu alors glisser dans les mains l’une de l’autre nos peurs
respectives ; les miennes encore teintées d’aurore, les
siennes déjà bien usées par le tourment de ses années.

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J’allais avec précaution sur l’ombre portée devant moi,
la confiance dans mes jours pas encore émoussée, me
tenant au rebord des choses qui m’entouraient. CellesȬci
empruntaient le brouillon de leur âme à mon imagination
encore informe, et leur bienveillance à mon appréhension
devant le monde qui s’ouvrait devant moi. Elles me
semblaient plus sûres que certains êtres à mes côtés, dont
l’ossature me semblait trop frêle pour résister aux
commotions, même discrètes, que promet l’existence. Il
paraissait manquer quelques mots pour soutenir la
charpente des corps, et les silences rendaient friable la
bordure des jours.
Entre les chutes de rigueur j’avançais de mes pas
chancelants, dictés par mon désir et peutȬêtre l’impatience
maternelle qui crispait son visage sur le bas côté de ces
premières tentatives. AvançaisȬje vers un mot, ou
seulement un écho posé devant moi comme un mirage ?

Mon babil faisait un pont fragile entre mon être et le
monde, quelquefois désespérément mutique, ces fois où il
fallait inventer des sons à poser sur le silence ambiant.
Mais il ne semblait pas suffire à attirer leur regard, à
éveiller leur curiosité devant les ébauches de mes
premières saisons, à provoquer les quelques mots qui
m’auraient arrangée. Je ne touchais nul écho de ma voix,
nul reflet de mon image qui aurait pu creuser ma forme
dans celle du temps. Il fallait sûrement autre chose pour
ébranler la chape silencieuse qui nous servait de ciel.
Alors je criais.
J’étais trop petite pour supporter le volume de ce
souffle qui augmentait en moi ; alors je jetais ma voix à
l’extérieur en espérant peutȬêtre que quelqu’un vienne
arrêter cela. En vain. Le petit périmètre de l’existence

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semblait désolé ; un no man’s land aux frontières
familières.
Un jour de ces premiers mois, on m’avait baptisée dans
l’église du village natal de mon père ; ceci, comme pour
m’accueillir au gré d’habitudes ancestrales, sans se
demander s’il en serait possible autrement. Mais on
l’avait fait sur des fonds trop friables pour ne pas éveiller
mes soupçons. J’avais le vêtement blanc qui fardait
d’innocence mon petit corps et mon désir d’autre chose.
Mes parents m’avaient maintes fois répété en parlant de
ce jour : « Tu n’étais qu’un cri. ». Mais sur quel autel
m’avaitȬon emmenée ? Au pied de quel ciel avaitȬon
demandé l’onction ? On m’accueillait sur des terres aux
symboles en friche, dans le chœur d’une stridente
cérémonie.

Les murs de l’appartement étaient capitonnés de
silence et pouvaient ainsi cajoler leur peur des quelques
voix qui auraient pu s’égarer plus hautes que les autres,
des paroles trop vives qui n’auraient pas cheminé sur les
sentiers déjà tracés. Il y avait peu de passage dans cette
habitation, les seules allées et venues étaient les nôtres, et
nous ne nous éloignions guère des sillons de l’ordinaire.
Leur tolérance était trop étroite pour supporter d’autres
pas sur nos ombres.
Je ne savais rien des affres de l’existence, ni des abîmes
qui parsèment les jours, mais je devais soupçonner un
danger dont un pâle silence se faisait le héraut. Alors je
m’accrochais à mon cri. Comme s’il ne fallait pas céder
sur mon droit de résister à leurs peurs, sur celui d’exiger
de certifier ma présence sur ces piètres arpents. Comme
un grappin lancé à l’extérieur, je lançais ma voix auȬ
dessus de mon corps. J’espérais qu’elle s’accroche au

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rebord d’une présence à mes côtés. Mais personne ne vint
se faire toucher par la stridence de mon appel.
Mon père m’appelait « la Callas » ; comme si ma gorge
était profonde et mon timbre assuré. Ma voix avait elle,
l’urgence pour ressort, mais il fallait bien le masque de
l’humour, pour supporter l’énervante tessiture de mes
décibels.

L’appartement avait deux chambres, une pour mon
grand frère, l’autre pour mes parents et moi, comme si
l’existence ne prenait ses droits qu’à partir d’une certaine
taille. Mon lit était au bout du leur contre le mur. Le petit
matelas qui supportait mon sommeil était entouré de
barreaux, plutôt rassurants car ils semblaient veiller, en
les cernant, sur mes rêves encore aléatoires ; et puis je
pouvais m’y accrocher et balancer mon corps sur des
rythmes minuscules et improvisés.
Mais un jour, me révoltant sagement contre ma
relégation sur cet espace apparemment transparent, je
pris l’impérieuse décision de quitter cette promiscuité. En
effet mes songes devaient s’exiler sous leur propre ciel et
le champ de mon désir s’inventer loin du leur ; mon
souffle débutant ne pouvait se mêler sans gêne à
l’entrecroisement de leurs respirations.
Alors je criai.
Je continuais, sur le fil de ces nuits dont il fallait
s’échapper.

Mes parents, à l’imagination sans relief, ne sachant que
faire pour gagner le calme, eurent l’idée de m’installer un
lit dans la baignoire. Ainsi des couvertures y prirent place
pour faire croire à la douceur d’un matelas. Je ne devais
plus trop bouger pour ne pas me cogner. La matière

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froide me terrorisait et m’ordonnait l ‘immobilité. Je
n’avais plus de barreaux, mais des parois lisses sur
lesquelles je ne pouvais que glisser. Aucun relief pour
accrocher quelque pensée, encore moins quelque rêve. Le
blanc trop aseptisé du carrelage me cernait et m’amenait à
craindre derrière d’invisibles gardiens me guettant
sévèrement. J’étais stupéfaite de me retrouver là. Mon
regard fixait la courbe blafarde de la baignoire, de cette
geôle improvisée qui offrit désormais à mes nuits une
perspective étroite mais cauchemardesque.
Les cris se turent.
Quelles raisons auraisȬje eu de crier, de résister encore
à leur vœu de silence ?

L’horizon, à peine esquissé, s’effilocha en bordure de
mon ciel ; je ne tarderais pas à en imaginer d’autres,
minuscules, tenant surtout dans les interstices à portée de
mon regard. En effet il fallait rentrer en discrétion, me
contenter de moi, cajoler une vie clandestine pour ne pas
déranger l’équilibre précaire auquel ils tenaient tant, pour
maintenir le mien.
Alors je devins sage.

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C’était les grandes vacances durant mon quatrième été.
J’avais seulement eu le temps de comprendre que c’était
des jours suspendus auȬdessus de l’ordinaire, où nous
étions ensemble mes parents, mon frère et moi sous un
ciel qui, bien qu’étrange, semblait être le même pour nous
quatre.
Nous étions cette fois à la montagne. Toutes les
couleurs étaient vives, du ciel comme de la terre ; elles
devaient sûrement se prêter aux humeurs qui frôlaient
peutȬêtre celles des jours heureux. Une rivière coulait au
bas de notre colline, au bord de laquelle mon père allait
parfois pêcher. Cela devait lui rappeler l’Orne de sa
jeunesse, sur les rives de laquelle il aimait abriter sa
solitude, ayant là toutes les excuses pour protéger son
silence. Mon frère l’accompagnait parfois et peutȬêtre
jouaitȬil alors à faire l’homme auprès de son père, à
partager peutȬêtre être ces gestes précieux qui se
transmettent seulement au bord de la tranquillité.

Cet aprèsȬmidi là, nous étions tous les quatre dans un
parc, un de ces endroits pour que les enfants jouent. Mon
frère y avait trouvé des balançoires et je le voyais,
impressionnant, s’élancer vers des hauteurs qui me

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semblaient presque chatouiller le ciel. Je restai près de ma
mère, un peu ahurie par la frénésie qui régnait. Il y avait
du monde un peu partout, ça criait et ça courait. Je
regardais de loin ces petits êtres plus ou moins à ma
mesure, et resserrais ma gorge sur mon appréhension,
mon discret affolement. Il était certain que ce monde
n’était pas à ma portée. Pour jouer il aurait fallu
s’approcher des autres, entremêler nos enfances et peutȬ
être même jouer à l’innocence sous le regard des grands.
Je ne pouvais pas m’y risquer.
Mon effroi circulait le long de mon corps, j’essayais de
l’arrêter en repliant mes doigts dans le creux de mes
paumes. Je m’isolais habilement de la bruyance extérieure
pour me recroqueviller à l’intérieur de moi. Le seul
monde qui pouvait tenir ma frayeur en respect tenait
dans les limites de mon ombre.
Pourtant mon regard put s’extirper de cette étroitesse
pour se poser sur le bord du bassin non loin de nous,
emportant avec lui quelques bribes de mon âme. Il était
rond, pas très grand et sa bordure était assez basse pour
rester à hauteur de la curiosité des enfants. Il semblait
comme à l’écart au milieu du parc car personne n’était
autour à ce momentȬlà ; c’est peutȬêtre pour cela que mon
regard put s’y arrêter sans mêler dans sa traîne cette peur
mystérieuse qui collait à mon être. A sa vue donc, il me
devint possible de bouger.
Je m’approchai.
Dans le bassin au fond saumâtre nageaient quelques
poissons. De vieilles carpes échouées là d’un étrange
naufrage et qui semblaient savoir y faire avec l’ennui. Je
mis les genoux à terre, me penchai et mis la main dans
l’eau pour voir la réaction des poissons et la légère
ondulation que je faisais à la surface de l’eau. Ils

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s’approchèrent, puis reprirent leur ronde assurée ayant
bien vu que je n’avais rien à leur offrir. Au fil des instants
mon regard devenait docile et suivait avec précision cette
danse aux allures sobres et bien réglées. J’enviais
l’assurance de ces poissons qui glissaient sans mal dans ce
qui leur tenait lieu de monde. Je commençais à en
imaginer d’autres fonds, sertis de quelques couleurs
bienveillantes, des bords chaleureux où ils auraient pu
abriter leur langueur insoumise. Des caractères aussi pour
chacune de ces carpes, devenant sous mes yeux des
personnages qui faisaient vivre une histoire minuscule
dans laquelle je pouvais oublier ce qui me servait de ciel.
Elles étaient toutes unies par d’indéfectibles liens que je
leur prêtais ; en effet je cherchais une trame solide sur
laquelle tisser une existence qui couvrirait la vie et la
déroute de mes émotions. Il y avait les enfants fougueux,
la mère, le chef qui portait leur sagesse à tous deux, et les
amis fidèles qui garantissaient les teintes tranquilles de
cette eau pourtant érodée par le peu de cas des hommes.
Je restai là, penchée sur ce bassin, des minutes
suffisantes pour parler en sourdine à mes nouvelles
amies, pour tisser un segment d’éternité, une infime
illusion pour tenir mon âme à ces secondes.
Combien de temps cela duraȬtȬil ?
Combien de temps pour desserrer l’étau mortifère du
monde à l’extérieur du bassin ?

Ma mère m’appela.
L’entendisȬje ou non ? Je restai dans l’antre de mes
chimères. RegardaisȬje mon reflet à la surface de l’eau ?
Je ne lâchais pas les poissons de mon regard, comme
une paix ténue, mais sur laquelle il ne fallait pas céder ;
leur silence impressionnait le mien.

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Comme un gardien ramenant un prisonnier
récalcitrant, ma mère vint me prendre par le bras car il
était temps de partir. Je résistai un peu puis abandonnai
ce combat perdu d’avance, depuis toujours. Je me mis à
pleurer, je ne voulais pas quitter mes amies. Partir
maintenant était injuste, moi qui avait trouvé d’autres que
moi pour supporter le monde ces quelques instants où il
fut trop bruyant.
J’avais lancé quelques fils à l’extérieur de moi que
seuls ces poissons avaient attrapés. Ils étaient certes
cousus d’une matière cristalline et aléatoire, mais le ciel
avait pu tenir là une discrète promesse qui resterait bien
après que le sel eut séché sur mes joues. Il continuerait de
me faire croire en de possibles recours pour esquiver le
danger veillant sous la banalité.

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L’école était un bâtiment neuf tout près de la maison.
De ma petite hauteur il semblait imposant, sobre,
mais plutôt sympathique avec toutes ses fenêtres qui
faisaient comme de joyeux clins d’œil quand leurs
stores oranges étaient baissés. Malgré cette proximité
c’était un autre monde, le monde en miniature qui
réglerait l’horloge de ces années d’enfance, et par où
il fallait nécessairement passer pour devenir. CeluiȬci
était, dans la cour ou les couloirs, comme une forêt
épaisse et bruissante à travers laquelle il était délicat
de se faufiler sans se blesser. J’y étais souvent comme
dans une sorte d’apnée imaginaire, et reprenait une
autre respiration en entendant la sonnerie. Mais
l’école pouvait aussi offrir, entre les ombres et les
lumières du préau, cette immense salle de nos petits
pas perdus, de discrets recoins où le calme pouvait
se cacher et les rêveries se reposer.
La cour était un grand rectangle bordé de deux bandes
de terre sur lesquelles j’apprendrai moi aussi à jouer aux
billes, à gagner et à perdre mes « porces », mes « agates »
ou mes « terres » et autres calots de verre. J’y explorais le

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territoire chaotique des premiers camarades de jeux. Il y
eut ces rares fois, si délicieuses, où la neige tombait et où
nous nous tenions tous, pour traverser la cour en criant à
l’unisson, sous les flocons, notre ardeur à vivre. Et puis à
la récré, nous nous prenions régulièrement à quelquesȬ
uns par les épaules pour chanter en chœur : « Qui c’est
qui veut jouer à la déliȬdélo ?! », en attendant que de
nouvelles recrues s’attachent à notre joyeuse chaîne. Il me
semblait dans ces moments prendre moi aussi ma part de
cette enfance et rattraper la ligne que le temps nous
tendait. Je m’éloignais un instant d’une terre ravagée de
silence pour toucher une rive chatoyante de l’existence.
L’école élargissait les bordures étriquées du monde qui
me supportait, c’était bon et vertigineux à la fois. Pour me
rassurer sur cette ligne extérieure de la vie, j’essayais de
garder dans l’antichambre de mes pensées, comme un
talisman imaginaire que je pouvais toucher pour me
consoler de ma peur. C’était souvent une musique
familière entendue à la radio de la cuisine, ou un
générique de le télévision. Ainsi une ritournelle aseptisée
suffisait à faire l’invisible rampe pour me tenir dans cet
ailleurs ; à certains moments je me la passais secrètement
en boucle, comme pour me rapprocher de la maison, ces
instants où le monde s’approchait de trop près et où je ne
touchais plus les limites assez nettes de mon être.
Quelquefois aussi je prenais à la maison un bout de
papier que je gardais dans ma poche, petit caillou
dérisoire à poser sur un secret chemin reliant l’école à
chez moi.
Mes jours préférés étaient ceux où je pouvais mettre
mes baskets. J’avais alors l’impression de pouvoir courir
plus vite, partir plus rapidement si nécessaire. Fuir. Aller
sur les chemins dévastés qui se cachaient sûrement

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derrière la colline trop calme de mes jours. La coquetterie
n’était pas de mise, il me fallait être vigilante pour parer
aux dangers. Me tenir prête.
Ma première maîtresse dans cette école des grands fut
Madame C. Elle avait les cheveux bruns, tirés en chignon.
Elle était gentille et douce et voilait d’une légère austérité
les débuts de nos apprentissages. Notre classe était au
premier étage face à l’escalier ; le second était réservé aux
plus grands. Sur les murs de celleȬci la maîtresse collait
régulièrement les parties de ce qui devait être un abéȬ
cédaire amusant ; et chaque fois une nouvelle lettre
trônait, comme une figure bienveillante qui veillerait avec
les autres sur nos premiers pas vers les secrets de la
langue. Ma préférée était le « B » qui faisait un personȬ
nage au gros ventre rassurant invitant à une lecture
paisible.
Devant le tableau il y avait l’estrade en bois et dessus,
sur le côté le bureau de Madame C. Et puis face à elle il y
avait nous, assis à deux sur les bureaux d’écoliers dont les
sièges et la table étaient solidaires et où nous nous
retrouvions assis ensemble.
Il fallait voisiner avec l’autre, cela semblait être le prix
de notre jeune âge. J’étais assise, mon petit destin lié à
celui de ma voisine au moins jusqu’à la récré. J’étais
serrée dans l’étau de cette présence, prise sous la chape de
la bruyance émanant de la classe. Les quelques mots qui
s’échappaient de cette étrange nasse s’arrêtaient au seuil
de mon être, comme des particules étrangères à ma
langue. Il me fallait me ressaisir, trouver des raisons de
s’échapper.

Je me faisais régulièrement punir, je me retrouvais
ainsi immanquablement seule à une table. Cet espace était

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