Une vie de sens

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Viviane espère être grand-mère. Elle ignore que Sasha, sa fille, doit avoir recours à des techniques médicales pour être enceinte. Le regard que mère et fille portent sur leurs espérances et les épreuves qu'elles traversent, colorent leur relation et soulèvent des questions existentielles. "Une Vie de Sens" est une illustration romancée de la présence de nos sens dans notre relation au monde, de la direction que prend notre vie en fonction de notre sensibilité, de la signification que nous accordons à notre existence, du sens à donner à notre vie.
Publié le : mardi 8 septembre 2015
Lecture(s) : 14
EAN13 : 9782806107954
Nombre de pages : 240
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Une vie de sens Marie-Paule Dethy
et Josiane Van Melle
Viviane espère être grand-mère. Elle ignore que Sasha, sa fille,
doit avoir recours à des techniques médicales pour être enceinte.
Le regard que mère et fille portent sur leurs espérances et les
épreuves qu’elles traversent, colorent leur relation et soulèvent des
questions existentielles. Une vie de sens
Une Vie de Sens est une illustration romancée de la présence
de nos sens dans notre relation au monde, de la direction que
prend notre vie en fonction de notre sensibilité, de la signification Roman
que nous accordons à notre existence, du sens à donner à notre
vie.
Josiane Van Melle est traductrice et romancière, amoureuse des langues et en
particulier de la langue française. Elle a deux flles et vit dans le Kent avec son mari. Cinq
de ses romans ont été publiés.
Marie-Paule Dethy est kinésithérapeute, médiatrice des apprentissages et
artthérapeute. Elle organise des formations fondées sur les notions sensorielles dans les
apprentissages. Elle a trois enfants et vit dans le Brabant wallon.
Illustration de couverture : © Lionel Kamba
www.editions-academia.be
ISBN : 978-2-8061-0244-7
21 € 9 782806 102447
Marie-Paule Dethy
Une vie de sens
et Josiane Van Melle





Une vie de sens
Du même auteur – Josiane Van Melle

La Chair du Raisin, éditions de Bourgogne
La Résine de Coumarone, La Renaissance du Livre
Sphaignes, Marcel Dricot
Oser le Rouge, Société des Ecrivains
Entre les Silences, Marcel Dricot







Une vie de sens


Marie-Paule Dethy
et Josiane Van Melle


Roman




Marie-Paule Dethy est créatrice de formations.
Pour plus d’informations : centre.triskel@gmail.com








Photo : Lionel Kamba
Mise en page : Anaïs Baudson


D/2015/4910/41 ISBN : 978-2-8061-0244-7
© Academia – L’Harmattan
Grand’Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par
quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans
l’autorisation de l’auteur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be À Lionel, Celina, Alicia, Anaïs, Simon, David, Eliot
et à tous les enfants présents et à venir.
781
J’ai rêvé de loups. Regards gris, perçants, fourru-res pro
fondes, pâles ou noires. Ils détournaient le cours des rivières,
assainissaient les berges. J’ai trouvé étrange cette transposition
dans un rêve, alors que la Petite Gauloise qui passe dans notre
village a érodé les berges et débordé de son lit du fait de l’énorme
quantité d’eau tombée cet hiver. Nous sommes loin de l’a-ctivi
té écologique des loups, mais le ruisseau élargi passe à présent
plus près du jardin, à l’arrière de la maison, ce qui me ravit. J’ai
rêvé de loups et peut-être suis-je comme eux. Je tente d’améliorer
l’écologie de mon corps par de longues promenades journalières
autour du village, par une cuisine saine et variée.
Mylord, mon chat roux, vient se frotter contre mes jambes nues.
Il semble avoir trouvé une deuxième jeunesse depuis que nous
avons déménagé à la campagne. Je m’imaginais l’avoir adoptée,
moi, la citadine, installée ici depuis quinze mois, deux hivers.
C’est elle, au contraire, qui me dépose l’ofrande d’une brise
parfumée, la toufe blanche d’un postérieur de lapin détalant au
bruit de la crémone, les canards crème et moka qui se dandinent
lentement entre le ruisseau et l’étang au fond du jardin. L’hiver,
le scintillement de l’herbe grasse, l’arrête grossière d’un chêne
dégarni, celle, plus fne, d’un saule tortueux. Le soleil couchant,
si bas qu’il se glisse à l’horizontale, peint les murs de la cuisine
de chauds orangés et de terre de Sienne. L’été, un jardin rempli
de pommes, de prunes, dont les parfums attirent des colonies
9d’abeilles. Des gerbes de cris d’enfants provenant d’une plaine
de jeux sont là pour me rappeler ma propre enfance, mes j- eux in
trépides, les journées étirées jusqu’à la tombée de la nuit et tout
cela revécu, mais diféremment, à travers mes trois enfants. Il y
a si loin de l’enfance, moi qui ai atteint l’âge d’être grand-mère.
J’ai décidé de laisser mes cheveux retrouver leur teinte naturelle
sitôt cette promesse rencontrée. Sasha ne me parle jamais de son
désir d’enfants. C’est une pudeur de grande personne-. Adoles
cente, elle proclamait qu’elle aurait deux flles. Mes deux fls, eux,
laissent la décision à leur compagne. Je pressens que la première
urgence est de se réaliser dans leur carrière. Ma flle, qu- i est pho
tographe indépendante, se moque de ce mot, de ce qu’il sou-s-en
tend de travail acharné, de harassement, d’horaires mordant les
soirées à deux, de plats préparés jetés au four micro-onde. Sasha
et Grégoire, son mari, aiment les rythmes lents, l’alimentation
bio, les petites conquêtes thermiques au gré d’une nouve -lle fe
nêtre, de ouate de cellulose poussée sous les combles. Ce sont
autant de victoires remportées sur l’entêtement de leur maison à
courants d’air. J’habite à trois villages et demi, si l’on compte un
hameau, de mon gendre et de ma flle. Sept kilomètres de c- am
pagne riante à traverser. Je suis ravie de m’être rapprochée d’eux.
Si j’ai quitté la ville c’est qu’après la mort de Pierre, je n’y ai plus
voulu faire de concessions aux bruits, à la mouvance chaotique
des gens afairés, «cou rant vers un mirage, l’air préoccupé, les
yeux fxés à terre, comme des chie» n, ds isait Ionesco. Les sorties
culturelles ne me disaient plus rien si je devais les faire seule. La
ville m’est apparue en contradiction avec le repos bien mérité de
la retraite. Pierre, lui n’a pas pu en profter.
Ce matin de la mi-mars est givré, luminescent. La porte-fenêtre
du salon s’ouvre sur un ciel rosé, sans nuages, traversé e -n contre
bas du jardin par une ligne électrique, sur laquelle des ramiers
lancent leurs gammes roucoulantes. Je fais trois pas dans l’herbe
humide, pieds nus. Les premiers rayons du soleil révèlent la danse
somptueuse du pollen libéré. Une permission octroyée par les
10arbres et les arbustes à foraison précoce. Je ferme les yeux pour
mieux les respirer. J’ai les narines qui chatouillent. J’aime cette
discrète sensation. La vie renouvelée est là. Je la vois, je l’entends,
je la respire. Le printemps déborde sa généreuse promesse. Il
clame sa victoire, déploie la vie, en révèle un à un ses insondables
secret: ls a forme inégalable de l’œuf, le poing fermé du bo- ur
geon, la spirale enroulée de la fougère. Jamais je n’ai vu autant
de signes de vie, de symboles de naissance. D’où vient l? Oa v ù ie
va-t-elle? J e me sens enfant à travers ces questionnements. Peu
m’importe, je veux garder mon âme et mes questions d’enfants.
Dans un recueil de poésie, Rainer Maria Rilke m’a soufé cette
réponse: « Ne cherchez pas pour l’instant des réponses qui ne
sauraient vous être donn; cée asr v ous ne seriez pas en mesure de
les vivre. Or, il s’agit précisément de tout vivre. Vivez m-ainte
nant les questions. Peut-être en viendrez-vous à vivre peu à peu,
sans vous en rendre compte, l’entrée dans la r»épo. J’nasi de
écidé de tout vivre, sans retenue. Le printemps m’y aidera. J- e m’at
telle surtout à vivre les choses simples, elles me nourrissent. Les
choses compliquées m’encombrent.
Je frissonne dans le peignoir léger, les pieds engourdis de froid.
Mylord me rejoint au jardin, se hisse sur la table en fer forgé. Il
tend à la verticale une patte rousse qu’il lèche avec langueur. Je
ne me suis pas aperçue que le soleil était monté plus haut, qu’il a
lavé le ciel de blanc. Une toile blanche pour commencer la j- our
née, y mettre d’autres couleurs. Comme le fait Grégoire, mon
cher beau-fls peintre. Quelle sera la couleur de ma jo? À urnée
moi d’en décider.
Je monte m’habiller, redescends dans la cuisine. Mylord fait ses
arabesques autour de mes mollets.
– Tout à l’heure, Mylord, nous déjeunerons ensemble.
Je croque dans une pomme, sors par l’arrière, chaussée de mes
bottes et d’un manteau en mouton retourné. Je refais le trajet
que j’ai fait hier, le long de la Petite Gauloise. Un chemin longe
l’une des berges où des saules sentinelles plongent leurs branches
11dans l’eau argentée. Plus loin, il contourne un cimetière e- ntou
ré d’une charmille, un vieux verger plus au nord, vers le village
de Gagne, et revient en arc vers le bois, à l’entrée du village. Ce
chemin ofre une variété de paysages sur seulement une poignée
de kilomètres. Il est propice aux nouvelles rencontres aussi, moi
qui ne connais que les quelques commerçants du village. L -a ren
contre d’hier après-midi m’avait interpellée. Une fllett-e d’en
viron cinq ou six ans était grimpée dans l’un des saules, ayant
choisi une grosse branche latérale surplombant la Peti-te Gau
loise. Probablement impressionnée par la course furieuse de la
rivière sous elle, la fllette avait appelé au secours. Il m’avait fallu
de la patience et de la douceur pour la convaincre de retracer ses
pas, retrouver les branches qui l’avaient menée jusqu’à la branche
maîtresse en surplomb de la rivièrJe’a. «i p eur» n ’arrêtait-elle
pas de dire. « Je t e comprend» ns e pouvais-je m’empêcher de
lui répondre, refusant lme «ai s non» q ui se croit rassurant. Je
lui avais parlé d’une branche, sous son pied gauche, en forme de
gueule de chien. Plus bas, je voyais un canard que sa main droite
pouvait agripper, et ainsi de suite, à force d’encouragements,
jusqu’à ce que la fllette se soit rapprochée du tronc sécurisant
et ait retrouvé l’aisance de son escalade. Une fois posé le pied
sur la berge, je lui avais agrippé la main et j’avais reçu contre ma
poitrine la tête de la fllette dont les sanglots me disaient son
soulagement. Alors seulement m’étais-je rendu compte des forts
battements de mon cœur. Je lui avais caressé le dos et reçu en
échange son étreinte reconnaissante. Puis elle était partie au pas
de course, sans me dire son nom. À la suite de cette rencontre
au corps à corps, qui nous avait rassurées toutes les deux, outre
de me demander qui était cet enfant solitaire dans ses jeux, une
question avait sur: pogi urrais-je vivre sans toucher, sans être
touchée ?
En ce matin scintillant, alors que je passe devant l’ar-bre im
perturbable, je me pose la même question. Les recherch-es afr
ment que le sens du toucher est le premier à se développe r chez
12l’embryon humain. « La p eau est ce qu’il y a de plus profond
en nous» , disait Paul Valéry. Vivre sans être touchée. Il y a bien
longtemps que je ne l’ai plus été, en tendresse. Sept ans depuis
la mort brutale de Pierre, l’arrachement d’une partie de moi. La
lente remontée je la dois pour une grande part à la présence de
mes enfants, mais aussi à la poésie qui m’a permis de déverser mon
trop-plein de vide. Une façon de chasser les fantômes intérieurs.
Un soupir m’évente la poitrine à l’évocation de Pierre, d-u pos
tulat impossible: v ivre sans toucher. La vie. Sans le toucher. Le
toucher, la vie. Les mots se croisent, se nouent, s’entrelacent. Je
reconstruis la phrase et me surprends à l: « jie sre uis touchée
par la vie» . Je sens que l’essentiel est là. Je caresse furtivement
les épis en boucle d’oreilles d’un noisetier. Un geste empreint de
douceur, que l’inforescence me rend bien. Si, depuis le jour de
ma naissance, j’ai été touchée avec délicatesse, si j’ai été entourée
de gestes tendres et respectueux, je suis d’autant mieux outillée
pour établir un rapport de confance avec le monde. À mon tour,
je peux lui répondre avec délicatesse et respect. C’est donc ma
peau qui m’apprend à agir avec tact, c’est le sens tactile qui fait
de moi un être capable de sollicitude. Je n’en reviens pas de ce qui
m’apparaît comme une évidence. La peau serait-elle l’organe le
plus important de l’existen? Uce n écho lointain me répond dont
je ne saisis pas la provenance. Une bribe de livre en touJt ce as. «
suis touchée par la v»ie . L a phrase s’inscrit en moi. Tatoua- ge sa
cré. Ses mots sont aussi vivants que l’empreinte des bottes rouges
dans l’argile du sentier, que le ruissellement du soleil à travers les
chênes du bois. Ma caresse fur? tiMveo i aussi je touche la vie.
Mes actes ne sont pas gratuits. J’ai nourri l: d a ve m iee s joies, de
mes élans créateurs, de la valeur de mon écoute, de la qualité de
mes soins. Je m’étonne de tant de profusion. Les aptitudes que
j’ai développées depuis ma naissance touchent le monde.
Le chemin quitte le bois pour entamer sa montée à travers des
terres mises en jachères, prêtes à l’ensemencement.
13Je m’arrête pour reprendre mon soufe. J’embrasse du regard ce
paysage monochrome aux contours gommés par la brum-e mati
nale. Mes réfexions me révèlent que les pensées, les mots aussi,
sont formateurs du monde. Tout ce que je touche agit en moi,
tout ce que je fais et dis agit sur le monde. Aucune innocence.
Est-ce possible que ce soit la fllette qui ait réveillé cette part de
moi qui sommeillait, et me pousse à plus de questionnem ?ent
Le chemin perd sa précision et devient traces de convois agricoles.
Il longe un champ de fèves récemment semé. Le vent me fouette
le visage et je ressens son soufe glacé à travers mon manteau.
Je me souviens des questions de mes enfants, à l’infni. Elles me
faisaient réféchir et bien souvent je n’avais pas de réponse toute
faite. Pierre avait une manière d’y couper court, sans po- ur au
tant fermer la répo: insl ele ur donnait une défnition conforme,
rationnelle. Les enfants semblaient satisfaits, repartaient vers
d’autres questions puisque l’enfance à tout à découvrir. Avec le
recul, je me dis qu’ils ne pouvaient pas être comblés, ayant été
privés des explications en images qui parlent à leur âme. Je me
promets d’être une grand-mère à l’écoute, d’avoir des réponses
nourrissantes, si un jour, j’ai cette chance.
Je pose la main sur l’écorce parcheminée d’un chêne centenaire.
Chaque ride écrit son histoire, chaque nœud parle d’un-e bles
sure que l’écorce a cicatrisée. Mon écorce s’est-elle cica? trisée
J’ai encore à vif le choc au creux de la poitrine, les jambes qui
ne pouvaient plus me porter au moment où la police m’an- non
çait l’accident de Pierre. Je m’étais agrippée au bras de l- a psy
chologue pour écouter le récit de l’accident. Tout autour de moi,
un brouillard opaque, comme si mes yeux préféraient s’enfoncer
dans le déni où mes pensées s’étaient réfug: cie nées ’ est pas vrai,
ce n’est pas possible, pas possible, pas Pierre… J’étais à la fois seule
dans une cavité aux contours indéfnissables, et envahie d- e sol
licitations indésirables, jusqu’aux mots du policier, de la ps- ycho
logue, pourtant bienveillants. J’avais l’impression à la fois d’un
envahissement et d’un vide. Un efondrement me paralysait les
14membres, la pensée, le cœur. Je me suis refermée, rétrécie, plissée
comme pomme desséchée. Je rejetais jusqu’au contact physique
de mon entourage proche. Ma peau s’était fait rempart contre
l’envahisseur.
Mes enfants, lorsqu’ils étaient encore petits, pouvaient provoquer
en moi ce sentiment d’envahissement lorsqu’ils se montraient
trop exigeants, gourmands, capricieux, imposants. Du moins
l’étaient-ils parfois quand ils mettaient trop d’eux-mêmes au-delà
des limites que je pouvais accepter. Ils devenaient ballons gonfés
de leur tyrannie. Ils prenaient trop de place, ils prenaient toute
la place.
Je me souviens que notre professeur d’éducation physique, qui
prenait en charge le cours d’éducation sexuelle, avait expliqué que
notre limite, c’est notre peau. Il y a moi, qui suis en dedans, et le
monde, qui est en dehors. Elle disait cela dans le sens d’duén-e «
fense d’entr »e. Jr e le ressens aussi dans le sens invasif de l’autre.
Trouver la juste limite, c’est une harmonie fragile à conquérir. Je
veux dorénavant être attentive à la place que je prends. Ce sera
mon printemps, mon renouveau, ma promesse d’avenir. Un juste
équilibre, ni trop pomme, ni trop ballon. Être bien dans ma peau,
m’y sentir en sécurité et y trouver la force de préserver la solide
frontière entre le monde et moi. Reconnaître ma peur quand cette
force m’abandonne et que je ne me sens plus en sécurité. L- e veu
vage me pèse par moments. L’amour de mon mari m’était une
nourriture indispensable.
Mon estomac réclame son petit-déjeuner. Je me réjouis d-e pou
voir le prendre sur la terrasse, protégée de la brise encore fraîche.
Je hâte le pas, accueillant la simplicité d’une nature en éveil, les
primevères en tons pastel. Primula vere, au début du printemps,
en latin. Je préfère traduire e prn «em ière vi»e . Je veux croire au
renouveau de mon être. Mes bottes rouges, bottes de sept lieues.
Mylord m’attend.
15162
L’air de l’espérance folle de Guy Béart me parvient à travers le
poste radio de la voiture. «C’e st l’espérance folle qui carambole
et tombe du temps» . J’y substitue « f olle, fous, folie, follicule,
qu’est-ce qui nous a pris»…, un doigt impatient tapotant le -vo
lant. Il faut un brin de folie, m’a dit Grégoire, pour entamer ce
cycle fastidieux. Après la visite à l’hôpital, ce matin, j’ai besoin
de retrouver l’unité de mon corps. Ces traitements artifciels
m’éclatent, me découpent en morceaux, certains intéressant les
médecins, les autres laissés orphelins. L’échographie en -dovagi
nale est nécessaire pour voir quel ovaire travaille et combien de
follicules sont en train de mûrir. Follicule, folie. Certains noms
scientifques me semblent tellement peu appropriés. Grégoire
n’a pas apprécié non plus devoir passer par le spermogramme. Je
lui ai dit de penser au télégramme qu’il m’avait envoyé tout au
début de notre rencontre. Il y disait l’amour qu’il sentait avoir
pour moi. Je lui avais répond: «u ne serait-ce pas plutôt du d- é
sir? » D’où spermogramm : ee nvoi de spermes par télégramme.
Un peu tordu sans doute. Je me détends comme je peux. Un
bain chaud me fera le plus grand bien.
J’arrête la Peugeot le long du mur de la grange. J’adore notre
vieille ferme en pierres, malgré ses trous vérolés, sa rusticité non
encore domptée. La vigne vierge enlace les pierres jusqu’-à la suf
focation. Le toit est poilu de mousse et certaines fenêtres sont
tellement branlantes que l’on pourrait les faire basculer du bout
17d’un doigt. Moi aussi. Écho suivie d’une prise de sang. Tous les
deux jours. J’abhorre les couloirs douteusement blancs d-e la cli
nique, les sièges de plastique transparent au travers desquels le
carrelage moucheté fait fgure de bacilles vus à travers un m- icros
cope. Je m’eforce de quitter cette vision médicale accablante.
La maison me sourit, le forsythia m’éblouit de son jaune d’or.
Grégoire revient aujourd’hui de son exposition à Paris. Il aura
vendu sufsamment de toiles pour que l’on puisse avancer dans
les travaux. Nous avons prévu l’isolation du toit et le rem -place
ment de châssis. Il n’empêche que la médecine s’infltre en moi
jusqu’à faire partie de qui je suis, aujourd’hui. Envahie par les
dosages hormonaux, le traitement inducteur d’ovulation pour
aider les ovaires à fabriquer des ovocytes. Des OVNIS, avait
plaisanté mon mari. Sa boutade a dévié et nous nous sommes
amusés à décrire l’enfant que nous pourrions a: trvooiis yr eux,
une peau translucide ou bleuie par les échographies successives,
un sexe au lieu d’une oreille pour fa«c iliter l’entente sexue» l. le
Et ainsi de suite jusqu’à bout de soufe. L’humour de Grégoire
m’est nécessaire. Il faut de la folie. Sinon je craque. N’empêche,
j’étais au fond du trou après l’échec de la deuxième insé-mina
tion artifcielle.
Un rideau de giboulées s’abat. Le printemps fait ses farces, comme
le dit la comptine. Je suis passée à la ferme Saint Servais après
l’hosto pour faire provision de légumes et de fromages. Je s - ors pré
cipitamment le panier des courses de la voiture, claque la portière
et pousse la porte de la cuisine. Elle est ouverte en permanence
parce que nous ne craignons pas tant l’envahisseur voleur que
l’envahissement de substances inconnues dans mon corps. Pour
permettre une rencontre-miracle, une reconna :i «ss eanc
heantée, je suis Ovule, moi Spermatozoïd»e. T rès extraterrestre, ce
mot. J’espère un jour pouvoir dire à l’enfant sorti de mon ventre
qu’il est «u n », l’unique, l’union de deux demi: Gs eofrey ou
Clémence ou Adrien ou Justine. Grégoire et moi hésitons sur les
prénoms. Avant même d’avoir la certitude que…
18Je range les courses pendant que le bain coule à l’étage. Notre
salle de bain est carrelée en jeu de d; jam’aei ps eint les murs en
jaune soleil et y ai ajouté des poissons au poc: jhoe mir ’y sens
en enfance. Je me plonge dans l’eau devenue laiteuse. J’y ai mis
de l’huile de bain aux essences de sapin. Je ne me lasse pas de
l’odeur entre épicéa et menthe, une fraîcheur et un
je-ne-saisquoi de piquant. Si Grégoire était là il se glisserait avec moi
dans le bain qui déborderait. Nous n’hésiterions pas à mêler nos
corps. Le plaisir dans l’eau est incomparable. Je m’y sens poisson
dans un bain de laitance et de frai. Chez aucun autre animal, les
sécrétions sexuelles ne prennent une telle envergure. Je me dis
que cela vaut le lait d’ânesse dans lequel baignait Cléopâtre, le
lait le plus proche du lait de femme. En aur?ai-je
Je me contente de quelques gouttes de l’huile de bain. Pourquoi
cette autocensur? Pe ourquoi devrais-je me contenter de peu si
je veux plus? E spérer beaucoup pour obtenir une part j ? uste
Espérer trois enfants et n’en avoir ne fût-ce qu’un. Est-ce trop
demandé? J ’ai l’impression d’être née avec une grande exigence
de la vie, comme une faim jamais assouvie. Que les choses me
sont dues. Ai-je un ego surdimension? Enés t-ce une demande
légitime ? J’en parlerai à Grégoire. Il mettra les choses dans une
juste perspective. Mon Dieu, quatre jours sans lui me sont une
éternité !
19203
Je viens à peine de ranger la vaisselle du déjeuner sur l- ’égout
toir que la cloche de l’entrée retentit. J’aime le son de la cloche, si
éloigné du bruit strident des sonnettes. Je m’essuie distraitement
les mains sur mon jeans, ouvre la lourde porte d’entrée. C’est la
fllette de l’autre jour. Elle tient à la main une farde en plastique
transparent dans laquelle est glissée une feuille A4. Un dessin, il
me semble.
– Tiens, c’est pour toi.
Ni bonjour, ni platitudes, seulement le bras tendu en ofrande.
J’aime la façon directe des enfants d’aborder la vie, all-ant à l’es
sentiel. Est-ce me respecter que de réclamer son bonjour ou est-ce
lui donner des repères relation? Jne mels e souviens combien ma
mère insistait pour que je dise bonjour, devant tendre la main ou
me laisser embrasser la joue. Je rechignais. J’étais plongée dans
mes premières sensati: lon’as spect des vêtements, le clinquant
des bijoux, les parfums capiteux ou doux, la drôle de moustache,
et même la peau. Il me semblait, petite flle, que la peau m’en
dirait plus sur la personne que le sourire qu’elle afchait. J’avais
oublié ce fait d’importance et je constate encore une fois que la
présence de cet enfant, ses attitudes me touchent. Je reçois son
cadeau avec curiosité.
– Bonjour, jeune flle. Tu veux ent?rer
Elle obtempère, sans un mot, s’engage dans le vestibule tout en
se débarrassant de sa veste à capuche. La première pièce à droite
21est un salon aux simples proportions, deux longues fenêtres
ouvertes sur un jardinet à l’avant de la maison. J’ai allumé des
bûches dans la cassette que mon fls Simon m’a récemme-nt ins
tallée dans l’ancienne cheminée. Je comptais m’asseoir au salon
pour écrire.
– C’est beau chez toi.
– Tant mieux. Je ne connais pas ton pré?nom
– Jade. J’ai sept ans.
Je lui en donnais moins. Elle est petite de taille. Ses cheveux
blonds, retenus par deux rubans, encadrent un visage rond, joues
roses et fossette au menton. De grands yeux lagons bleus invitent
au mystère.
– C’est joli Jade. Moi, c’est Viviane.
– Comme la fée.
– La fée, oui.
La fllette accroche sa veste sur le dossier de l’unique fauteuil
crapaud et s’y glisse, l’air satisfait. Je m’assieds sur le sofa à trois
places, face à la cheminée. Mylord nous rejoint. Il vient renifer
les chaussures de Jade, accepte les caresses sur son dos arqué,
saute sur le sofa à côté de moi.
– Comment s’appelle-t-il ?
– Mylord. Cela s’écrit avec un Y, dis-je inutilement.
J’ôte la feuille de son enveloppe protectrice et examine le dessin.
Mylord ronronne sous ma caresse.
– C’est toi qui l’as dessin?é
Jade bascule la tête d’avant en arrière en un mouveme-nt éner
gique. Elle annonce fèreme:nt
– Je l’ai fait à la garderie de l’école. C’est moi qui suis le modèle.
– Je t’ai reconnue.
– C’est un cadeau précieux.
Je suis interpellée par le sérieux de sa réplique. Ses grands yeux
intenses. Je lui sour:is
– Tous les cadeaux sont précieux. J’en prendrai soin. Je te remercie.
– Il m’a demandé beaucoup de travail, tu sais.
22Je retourne au dess : pinlu s un schéma qu’une œuvre d’art. N’-em
pêche que je suis impressionnée par les proportions respectées,
la présence de détails, le tracé des orteils en ordre de grandeur.
J’interroge la fllette du regard.
– C’est à cause du modèle, insiste-t-elle, agrippant l’une de ses
nattes.
Je ne pense pas que ce soit de l’orgueil, mais je suis curieuse de
connaître le fond de sa pen: sée
– Je ne comprends pas, dis-je.
Jade s’installe plus profondément dans le fauteuil de velours
vieux rose. Ses jambes trop courtes, fnes et musclées, sont étirées
devant elle. Elle porte des bottillons de cuir bleu, des b-as-cu
lottes bleus avec une déchirure à hauteur de l’un des genoux. Elle
croise les mains sur son ventre, prend une large inspiration. Je ne
peux m’empêcher de sourire devant sa métamorphose soudaine.
J’ai l’impression d’être une élève bornée face à l’institutrice.
– Quand je suis sortie du ventre de ma maman, attaque-t-elle,
j’ai ressenti sur tout mon corps un immense poids. Puis on m’a
installée dans mon berceau. J’étais collée sur le matelas. Je ne
pouvais plus bouger.
Ses jambes exécutent un mouvement de balancier, ses br-as des
sinent une arabesque depuis le haut de sa tête jusqu’aux pieds
tout en expliquan:t
– Maman dit que tout nous semble lourd quand on n : laa tît ête,
les bras, les jambes, le ventre. C’est parce qu’avant on fottait dans
l’eau.
Comme je ne dis rien, Jade me fxe de son regard bleu, i:nsiste
– Dans le ventre de maman, c’est comme de l’eau.
Je hoche la tête. Son insistance m’amuse. Sa maman a dû lui parler
de cela récemment pour qu’elle ait besoin de le partager.
– Le liquide amniotique, dis-je, pour lui prouver que je la suis
dans son propos.
– Maman m’a dit qu’on se sent plus léger quand on commence à
bouger. J’ai décollé ma tête et j’ai su que j’avais une tête.
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