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VALERY A L'EXTRÊME

De
496 pages
Valéry - cet inconnu. Lui-même a travaillé à la méprise: besoin intime de " cacher son Dieu ", retour tardif et quasiment forcé à " la chose littéraire " qu'il déprécie auront figé une figure d'" humaniste " classicisant et " cartésien ". Tout le premier il s'en étonne : " Je pense en rationaliste archi-pur - Je sens en mystique ". Voici donc un Valéry " Autre " et d'une déconcertante singularité.
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Valéry à l'extrême
Les au-delà de la rai..\f{)n

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Collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet et Paule Plouvier

Ned Bastet

Valéry à l'extrême
Les au-delà de la raison

L'Hannattal1

<e>'Harmattan, 1999 L 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Canada H2Y IK9 Montréal (Qc)

L'Harnlattan, Italia s.r.I. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8065-9

Pour Annick, Bruno et Emmanuelle
et pour mon ami Michel Fuchs, sans l'aide technique de qui ce livre n'aurait pas paru.

Abréviations Dans les notes: o renvoie aux Œuvres de Paul Valéry en deux volumes procurées par Jean Hytier, Gallimard, Pléiade, 1959 et 1960.
C renvoie aux Cahiers de Paul Valéry, reproduction fac-similé en 29 volumes, CNRS, Paris, 1957-1961.

B.N. renvoie aux manuscrits valéryens conservés à la Bibliothèque Nationale de France

Préface

« To go to the last point». (C. IL 61) Sous des rubriques diverses 'mais qui, de fait, convergent et visent un terme, si elles recouvrent pour une part le champ multiforme de la réflexion valéryenne, on trouvera, ordonnées ici, une série d'études qui s'échelonnent dans le temps mais prétendent à former un tout et qui s'appuient en bien des cas sur des ébauches d'œuvres, privilégiées et inabouties, restées au secret de l'atelier. Au risque de certains recoupements (on a préféré laisser à chacune la logique de son cheminement), il a paru que ces récurrences joueraient comme une fonction musicale de leitmotiv (Wagner ne fut-il pas, secrètement, pour Valéry le plus jalousé des modèles ?) qui sous-tendent en la modulant cette musique secrète du Moi qui fascine Valéry, « son grave et
continu qui ne cesse d

y

résider,

mais qui cesse

à chaque

instant

d'être saisi », dont parle « Note et digression» ou, en d'autres termes, «ce fond de sensibilité incomparable sur lequel on a vécu» et qui signent en dernier ressort l'authenticité et l'unicité d'une Conscience. Mais celles de Valéry ont-elles encore été véritablement reconnues? La biographie, tout juste, commence à émerger, révélant la brutalité de ses crises, l'aspect décisionnaire de ses ruptures (<< alors, dira-t-il, j'ai voulu renverser mon âme comme un sablier »), son acharnement à se faire et à se refaire bien plus qu'à s'obéir, ses « coups d'état» intellectuels comme la crise de la vingtième année qui entend faire table rase et se refermer durement sur l'ascétisme de l'Intellect ou le formidable séisme sentimental de 1921 qui bouleverse à jamais, mais dans le secret, tout l'équilibre instable des valeurs, - comme enfin la passion finale et tourmentée qui, jusqu'à sa catastrophe, nourrira de ses flux et reflux, la part immergée, la plus 7,

considérable, de 1'œuvre dernière: ce Ille Faust en perpétuelle mutation, où viennent in fine comparaître et se heurter au paroxysme les deux Anges de feu de la « Révélation analogique». Nou' 'z et Erw' 'z , Intellect et Désir, contre eux déjà il avait dû batailler dès sa jeunesse dans la nuit mate du dedans et « l'insonore de la Solitude », lui qui toujours se sera senti si loin de 1'humain et comme précipité à son effroi dans l'arbitraire d'une incarnation. Ainsi se seront composées tour à tour les constellations de son ciel (l'image est de Valéry luimême), dessinant au long de phases successives ou bousculant par brusques à-coups les figures diverses d'un Moi aimanté dans ses profondeurs par des lignes de force aussi intenses que conflictuelles. Mais se donnent-elles à voir du premier coup au travers d'un art si concerté et si lisse et dans la brillante figure d'un écrivain presque trop intelligent et en apparence mondain? Tout a contribué du reste à fausser son image - et, en premier lieu, sa propre stratégie: son besoin presque pathologique de « cacher son Dieu », de ne cheminer qu'à partir de lui-même et selon l' « obstinée rigueur» de sa voie, sa défiance innée envers les pièges invisibles du langage et l'épais consensus des idées reçues, où lui paraissaient s'engluer les esprits et jusqu'à ceux des philosophes, sa déprise précoce de la « chose littéraire» et de ses inconscientes facilités, qui l'en détournera pendant plus de vingt ans. Véritable conversion àl 'ascétisme le plus aride qui va l'enfermer tout ce temps dans l'intimité solitaire des Cahiers, le réduire à l'incessant dialogue, serré, critique, impitoyable, avec lui-même, au travers de ces cahiers chaque matin retrouvés et où, jusqu'à la fin, il voudra voir son œuvre véritable, la seule qui soit authentiquement de soi à soi. Son retour tardif et, pour une part, forcé à l'activité littéraire le condamnera souvent aux contraintes, jusqu'à l'absurde, de commandes, de textes de circonstance qui l'assomment, même s'il s'efforce d y faire passer un peu de l'éclat de l'esprit. Et, en dehors de la brève effloraison poétique où se libéreront un temps le sensuel de son imaginaire et la musique modulante de sa Voix, et de très beaux textes subtilement énigmatiques, telles l'étonnante « Note et digression» de 1919, ou le lyrisme frémissant des dialogues faussement socratiques, sa pensée ne se donnera à voir 8

bien souvent que sous des formes « aménagées », hors l'audace de leur premier jaillissement. Mais, sous la figure de celui qui se définissait ironiquement « le Bossuet de la Ille République », n'aura cessé d'étinceler et de quêter anxieusement le plus radical des iconoclastes - et l'aventurier solitaire de l'esprit. Il faudra attendre, plus de dix ans après sa mort, l'édition par le CNRS des quelques 27 000 pages de ces Cahiers dont le flot va grossissant de 1894 à 1945, pour que s'ouvre enfin le champ vrai de la réflexion valéryenne. Encore commence-t-on à peine à explorer bon nombre d'inédits, fragmentaires souvent mais au plus près de sa véritable ambition littéraire: ébauches de poèmes, proses poétiques où s'allient paradoxalement la transparence du glacis et la fulguration verbale de l'instant, notes confidentielles, théâtre inabouti comme cette tragédie de Stratonice longtemps méditée - pour ne rien dire de l'immense chantier du Faust final. Non certes le texte publié, trop rapidement écrit, comme exutoire aux tensions excessives de 1940 et immédiatement renié par Valéry lui-même, dont l'alacrité d'écriture et les jeux brillamment factices d'esprit peuvent faire illusion. Mais ce seront ses quatre dernières années, dramatiquement bouleversées, et le dur dessein de libérer enfin ses « ultima verba» qui vont nourrir, parmi l'amas de notes émiettées, quelques textes brillants des feux les plus étranges. Dans l'incessante métamorphose de quelque « work in progress», on y perçoit le cheminement d'une exaltation croissante vers un final qui rêve de rivaliser avec l'embrasement ultime du « Crépuscule des Dieux», comme avec l'extase tristanesque, figure ardente et finalement foudroyée d'une conscience fascinée par quelque impossible Absolu. Car c'est bien là que se situent, au plus caché d'une sensibilité trop aiguë (et tout autant d'une intelligence implacable), écartelée toujours, dira-t-il, entre la « volonté glacée d'extermination» et la « tendresse à un point infiniment tendre», le Centre vrai et l'Orient secret du Désir. Intellect qui transperce tout de sa lumière, aspire à l'autosufjisance d'une conscience « réfringente» qui ne se nourrirait que de ses feux, après avoir consumé toutes les déterminations arbitraires d'un Réel qui, dira-t-il, le « courbe» et le contraint lui qui s'avouera si souvent l'être-ange, toujours étonné de ce foisonnement contre 9

quoi, à chaque instant, l'on bute: ce Monde à moi imposé, ces Autrui dont l'altérité déconcerte, ce Moi concret lui-même qui s'irrite de ses limitations, de ses hétérogénéités, d'une vulnérabilité imparable devant les assauts du Corps, des Nerfs, de l'irrationnelle Douleur - sphère compacte et mal aimée qui ne rêve que de son Centre, de quelque noyau cristallin où rien ne serait que pur Espace, ouvert de toutes parts à la sécurité de la fuite et à la libre griserie de l'Envol, point « hors du Temps ou en plein temps libre », terme enfin frôlé de cette traversée de l'épaisseur, tout ce qui conférera, chez Valéry, à partir d'une simple définition mathématique, un statut mythique à ce « Moi Pur» - vide sans doute mais à soi, en soi et « terme inattaquable » hors l'insupportable « mécanique» de la vie (et du morne couple de la « vie-et-mort ») - contrepoids à lui seul de tout le vide ontologique qui ne cesse de se creuser sous l'acuité de ce Regard. Et, sans doute, lui aura-t-il fallu, à ce Regard, défaire d'abord, et nœud à nœud, toute la compacité de ce monde et les ramifications obscures du Moi - c'est-à-dire « comprendre », soit cerner avec rigueur, démonter le mécanisme, ramener à son propre processus créateur ce qui lui est dès l'abord étranger. Mais «comprendre» pour Valéry, c'est du même coup « annuler», effacer la craie du tableau, démonstration faite, subsumer toutes ces diversités dans des «formules» de plus en plus prégnantes, rêver de quelque équation ultime où se consommerait et s'abîmerait du même coup la finitude humaine de notre questionnement. Comprendre et construire tout aussi bien: car l'instinct « pofétique » valéryen aspire à cette même rigueur que couronnerait enfin 1'œuvre du parfait accomplissement. Mais toujours, au sein même de cette inlassable activité prédatrice, dévoratrice et qui se tourne de toutes parts, vient s'ouvrir cette «fenêtre» dont il parle dans le Cahier Rachel « vers la droite de [sa] pensée» par où s'enfuit une Conscience inaliénée vers quelque Ciel glorieusement vide - ce « Possible » enfin plus réel que le Réel. Suffirait-il pourtant à combler cette soif mystérieuse de la sensibilité d'accéder enfin à son point le plus aigu de résonance, de succomber à sa propre intensité? C'est la question que pose l '« Idée Fixe»: « Après tout,' il s'agit de savoir ce 10

qui donne la sensation de vivre davantage - ou la présence extrême de... l'instant ou la présence extrême... du possible? » Et il arrivera, à cet Ange valéryen, «in mezzo deI camin della vita », de sentir tout à coup le vertige de son unicité et le poids de son esseulement, d'aspirer avec une transperçante nostalgie à « l'état béatifique d'échange », où deux consciences séparées tireraient de leur plus haut quelque Unité toute nouvelle et donneraient à l'amour trop commun sa véritable essence, galvaudée. Mener à son terme 1'« asymptote» de la « sensibilité dirigée », l'irrésistible crescendo qui monte vers l'Instant, l'instant foudroyant-foudroyé de « la note la plus aiguë », de l'acumen de sa vibration. Il arrive à la Musique parfois de conduire à ces moments comme hors du temps et d'un prix presque insupportable. Mais c'est dans la rencontre totale avec l'Autre que l'on sent accordé, que le Valéry de près de quarante ans en fera la bouleversante découverte et reconnaîtra avec stupeur « les vraies demeures de son âme ». Il s'agit moins ici du « sacrement» de l'union des corps que de la fusion inespérée de deux Moi d'où jaillirait quelque Être nouveau, suprêmement créateur. Le Paradis et bientôt l'Enfer de cette expérience de 1921 marqueront jusqu'à la fin une sensibilité à tout jamais « éduquée» par le frôlement d'un Absolu - cet Absolu fût-il mortel. Mais après tout, dira-t-il, « tout ce qui est recherche de la Perfection est une forme de .suicide», tell 'étrange tropisme, et qui fascinera Valéry, qui précipite l'insecte vers la flamme. Tout le projet du dernier acte de « Lust» tentera de donner voix - jusqu'au cri - à l'exacerbation de ce Désir sans issue. Cime suprême de l'Esprit, pointe ultime de l'Éros - cette double tentation, c'est bien là ce que' Valéry, le premier, avouera comme sa forme singulière de « mysticisme », « ce mysticisme sans objet qui est en moi », cette « mystique sans Dieu» qui se conjoint paradoxalement en lui à un « rationalisme archipur ». N'avait-il pas noté dès ses premiers cahiers, au plus intransigeant de son intellectualisme: « To go to the last Point - celui au-delà duquel tout sera changé... Personne ne va au bout - à l'extrême-nord humain... ni au dernier point intelligible - imaginable - ni jusqu'à un ~ertain mur - et la certitude que là commence vraiment l'infranIl

chissable » ? Peut-être dès lors comprendra-t-on

mieux ce « Valéry à
~

l'extrême» qui sert de titre à cette série d'essais

et pourra-t-

on espérer que cet « Autre» Valéry éveillera chez son lecteur une saisie plus pleine et l'intention, pour sa part, de « pousser plus avant» ?

12

CHAPITRE PREMIER
Commencements
mon commencement ma fin.» T. S. Eliot, Quatre Quatuors. «En est

1« L'enfant qui nous demeure»

Il est des êtres dont tout l'effort semble de rappeler à eux le souvenir et, de la résurgence des moi, des lieux, des temps, ~ constituer l'épaisseur hors de quoi ils ont le sentiment d'étouffer et de perdre jusqu'à la perception de leur être: c'est le vertige proustien. D'autres, au contraire, c'est dans cette épaisseur qu'ils paraissent suffoquer: ceux-là travaillent incessamment à oublier ce passé, à le garder à distance pour maintenir l'illusion au moins de ce que Georges Poulet a appelé le « point de départ », l'intemporalité vierge de l'instant. Parmi eux, Valéry. «Je crois que peu ont plus que moi le sens de .l'annulation radicale du «passé ». Le souvenir m'ennuie...l » « Je le regarde, dit-il, comme tout nul ou imaginaire »2... De ce passé pourtant, il est un temps dont les esprits les plus prévenus n'arrivent pas si facilement à se défaire - ce temps de l'enfance où se joue la partie décisive, où se dessine, avec la ténuité et la fermeté à la fois de cet âge, la figure durable du moi. Valéry ne l'a pas ignoré: « Dans tout homme, il y a, dit-il, un enfant de cinq à huit ans qui est l'âge des impressions cessant d'être toutes naïves. C'est cet enfant qu'il faut découvrir. Un homme intimidant, fort, gros de poil,... un Bismarck, celui-là aussi contient le jeunet, le nigaud. Cherchezle. » Cherchons-le, en effet, lui qui se dissimule: on sait qu'a côté de la «pensée toute mâle» qu'il se reconnaissait, Valéry a évoqué la présence en lui de la femme et de l'enfant secrets. «Nous réprimons l'enfant qui nous demeure... l'ingénu que nous portons en nous ». Sans doute, Nerval l'avait déjà marqué, est-ce surtout dans la seconde moitié de la vie que cette enfance tend à remonter a la surface. C'est sur un mode quasi proustien que le Valéry de 1940, retrouvant la reliure rouge de l'édition Hachette de Jeanne Eyre, une de ses premières lectures, verra se lever brusquement «la maison du quai de l'Esplanade avec le petit salon où était le petit canapé entre les bois et la garnit\Jfe duquel maman avait perdu une bague que je vois avec un petit

brillant... » et le dernier Cahier évoquera nostalgiquement la
douceur des fêtes de Noël, autrefois... Mais ce n'est pas dans cette complaisance du déclin pour la tendresse des commencements qu'il faut avant tout chercher 15

«l'enfant qui nous demeure». C'est une permanence plus constitutive qu'il importe de mettre en évidence, sous les apports variés qu'ajoutent les âges et, singulièrement, l'armature intellectuelle de la maturité. Au terme de sa vie, dans l'épisode central du Solitaire, le Faust-Valéry qui sort de l'évanouissement, au degré nul de son être et comme à bas de cette colonne de vie ou se juche chacun, dialogue avec l'une des fées: « Mon enfanceest lointaine» - « Elle n'a point cessé », lui
est-il réponduMaisj'ai plus que vécu, surmontémainte crise, Consumé tous les liens, tous les espoirs perdus, Mêlé le vice et la vertu.» La Prime Fée: «Ce qui fut n'est plus rien. Tu n'as jamais

vécu. »
Disons plutÔt que rien n'a été vécu que selon ce qui était en germe, d'un caractère, d'une destinée, d'un rapport quasi métaphysique avec «cette affaire de l'être» où, confiera Valéry, il aura « été pris - et même entortillé - sans l'avoir voulu », «furieux au fond d'être un homme »3.

Au risque de quelque schématisation et sans même esquisser la légitime approche psychanalytique, ce sont quelque lignes de force essentielles qu'il s'agira ici de dégager dans une façon singulière de se percevoir, de se situer comme «être dans le monde », tout à la fois vis-à-vis de ce qui vous entoure et vis-àvis de ce qui vous constitue, face à ce mystère: être là. On peut le ressentir comme les poètes métaphysiques anglais du XVIIe sous le signe de l'émerveillement et de l'action de grâce: bonheur de se découvrir existant dans l'accueil bienveillant, inespérément présent du monde, comme le dit un Traheme par
exemple: «De la poussière, je surgis

-

et du néant maintenant

je m'éveille...» Qu'un tel moment heureux existe chez Valéry, en théorie du moins, bien des textes nous le disent, qui évoquent cette autogenèse sans cesse renouvelée, cette naissance, chaque jour la première, qu'est le petit matin, l'élan gourmand qui jette la conscience vers le tout. Mais ce seul moment de grâce est celui de l'indétermination, de l'anonymat, de l'indistinction de ce Tout, existence potentielle qui se saisit bien comme surgissement mais de rien de définissable et qui n'implique donc aucun rapport, aucune dualité, par suite aucun affrontement. Mais sitÔt
16

que les termes se précisent, rentrent dans leur identité, dans le face à face et la séparation, ce sentiment s'altère pour faire place à un étrange malaise, à l'angoisse vite insoutenable de se trouver là, soi-même, dans ce monde défini sous cette figure définissable, condamné à devoir exister: entrer dans le mouvement du temps, la localisation de l'espace, l'irréversibilité de l'acte, le poids et le cerne des choses, les frontières toujours trop étroites du moi. «Tout à coup, tout se fait étrange - questions, arrêts - un soupir. Le soupir d'être là... Je suis là. Là ? Suis? je... 14» Et l'être s'émiette tout entier. Ce n'est pas l'étonnement seulement: c'est l'ennui au sens plein, le dégoftt, l'effroi: « Quand l'homme a pris conscience..., quel coup, quel accablement et quels efforts pour rompre un cercle si net ou le voiler au moins de vapeurs! Quelle haine pour sa condition... Être tombé dans cette trappe, dans ce piège d'étoiles, être fait d'y être... n'être que proie... »5 Réaction trop élaborée certes, pour être celle-là même de l'enfance, sinon par le sentiment qui peut apparaître, assez vite, en elle d"lne déréliction, d'un «être jeté» dans l'existence, abandonné dans la séparation, centre fragile et essentiellement vulnérable. Or la conscience d'une vulnérabilité excessive semble bien chez Valéry la racine secrète de son sentiment de l'exister. Les psychanalystes, conscients de l'importance chez lui des images orales et du thème polyvalent de la morsure séparatrice, décèleraient peut-être quelque complexe de sevrage. Sa réalité importe moins que le sentiment oppressant d'exposition, de présence menacée qui se devine très tÔt, sinon tout à fait à l'origine: Valéry a noté lui-même comment, à une sorte de vivacité intrépide, téméraire, a fait place de très bonne heure - vers les cinq ou six ans - « ce négativisme, cet être à réaction de défense, tendant à se fermer sur soi et à demander le moins possible au monde et aux autres... », accusant de ce reflux brusque «quelque circonstance disparue6». Il parw."traitbien hasardeux ici de recourir avec d'autres exégètes à l'épisode connu de 1'« enfant aux cygnes» et à la chute - au reste plus tardive - d'un bébé dans le bassin d'un jardin public. Mais d'autres textes, discrètement, donneront plus de lumières, celui-ci par exemple: «Homme je suis. Né par le hasard, dans le secret de père et mère qui ne savent ce qu'ils 17

font. Tendrement,soigneusementélevé a tâtons.7» Et cet autre
surtout, de 1921, à propos de ce pseudonyme de l'absence: « Desum » (je ne suis pas ici, je ne suis pas d'ici) dont le qualifiait Catherine Pozzi: «Élevé dans la peur nerveuse de tout - le froid, le soleil. Desum timidement créé, nourri. Il a fini par croire que cette réserve étrange devait avoir un sens, un motif. Il fallait donc qu'elle signifiât quelque chose infiniment plus précieuse que toute cette vie dont elle écartait Desum. Il y avait un trésor à préserver. Où pouvait-il gésir? ln me. Il s'est donc mis à le sécréter, ce trésor »8. Beau texte et fondamental où s'esquissent, dès l'aube, le recul craintif devant la menace du dehors et le repliement vers un univers intérieur, à la fois précieux et vulnérable. Deux thèmes méritent qu'on s'y attarde, par l'avenir auquel ils sont destinés: un trésor intérieur certes mais qu'il importe de dérober aux regards - et la réserve, plus, le secret vont devenir chez lui des préoccupations essentielles. Tel autre mince souvenir d'enfance, lié à une découverte un peu troublante et naïve de la femme, évoquera lui aussi ce besoin de taire, de garder en soi «comme un petit abcès fermé, insoupçonné de lui-même », toute la part précoce «du réservé, de l'inavoué» - et l'on pourrait montrer certes comment bien des thèmes valéryens dérivent de ce besoin de tenir clos ce qui est perçu essentiel: «Cache ton dieu », maxime première. Au dehors, c'est la comédie, celle de l'intellect et celle de la sociabilité, cette «comédie des rapports» dont il écrit9: «Qu'il s'agisse d'amour, de foi, de vertu et même de vice, rien ne peut vivre sans un certain degré de comédie ». Mais, pour le reste, on sait bien que ce à quoi l'on tient le plus - dans le domainedes idées autant que dans celui des sentiments - est ce que l'on garde pour soi-même, jusqu'à l'étonnante extension presque cosmique de cette loi: tout ce qui se produit ou que l'on crée est ce dont on se débarrasse, décharge excrémentielle, ce que l'essence invisible arrache d'elle-même non pour se révéler mais au contraire comme corps étranger à sa pureté native et qui, de ce fait, la préserve, lui fait écran et donne le change comme la seiche s'enveloppe d'un nuage d'encre. Mais l'encre de l'écrivain, elle aussi, le défend et son « métier» n'est pas loin d'être métier de trompeur. L'autre apport du texte commenté est d'évoquer ce trésor 18

intérieur moins comme donné que comme réalité à construire. Et corinnent le construire, tout mental qu'il est, sinon à l'aide d'images d'abord, puis (avec la mise en place des mécanismes intellectuels) à l'aide d'idées, c'est-à-dire avec des mots? Ce sont les mots qui constituent ce royaume, qui 1'« ouvrent» au sens propre et l'on sait que le mot «clé» fut justement le premier qu'il ait prononcé. «Ma plus grande distraction fut de parler, faire des mots - à six ans »10. Merveilleux univers, docile, où l'on règne en maitre sans la résistance, la réluctance des choses, que l'on manie, combine, crée à sa fantaisie dans le sentiment de toute-puissance que la brutalité et l'opacité du réel vous refusent. Racine déjà de ce rêve du langage self, destiné à quelques initiés ou, plus fondamentalement encore, à soi seul. Langage poétique d'abord, puis, lorsque ce langage aura révélé sa perméabilité, son impureté reçue d'autrui, pour tout dire sa béance par où pénètrent les affects du dehors et les éléments comme étrangers qui s'agitent dans la nuit du moi, projet de constituer à son seul usage ce langage de toutes parts serré et sans fissure, le système - clÔture absolue où la conscience, dressée par l'ascèse et l'exercice à la pleine possession de ses mécanismes, se rendrait transparente à elle-même dans un langage de toutes parts réfringent - sphère cristalline qui se mirerait et se dirait selon toutes ses facettes, «Tête parfaite et parfait diadème». Là s'achèverait enfin le rêve enfantin d'un trésor intérieur bâti de mots. Ainsi s'esquissent très tÔt deux des qualités les plus singulières de cette organisation mentale: son extrême insularité d'abord sous la sociabilité de surface qui la défend et qui nourrira plus tard tout un réseau d'images d'espace séparé, de grotte, de conque où un Robinson pensif se recroqueville ou mieux qu'il secrète de sa propre substance comme carapace de sa pensée. C'est ce que dira encore cet aveu bien connu: «Enfant, j'ai vécu par l'imagination... J'ai da commencer vers l'âge de neuf ou dix ans à me faire une sorte d'ne et, quoique d'un naturel assez sociable et facilement communicatif, je me réservais de plus en plus un jardin très secret où je cultivais les images qui semblaient tout à fait miennes, ne pouvoir et ne devoir être que miennes...» De cette ne, sortira-t-il jamais vraiment?
19

L'autre aspect non moins remarquable est la nature toute mentale de cette défense. Dès l'enfance apparait le refus d'avoir à se mesurer avec d'autres, «l'horreur, dit-il, de la compétition. L'une des clés de ma vie». «Au lycée »11, refus de l'affrontement sous toutes ses formes mais absolu devant la force physique, «l'autorité musculaire» qu'il découvre chez ses jeunes condisciples remuants et brutaux, «l'horreur, dit-il encore, des jeux violents», des gestes et des cris. À maintes reprises, dans les Cahiers, il reviendra sur l'influence décisive pour son destin de son « insuffisance de forces musculaires».
«Chez moi, l'infériorité musculaire a joué un rÔle capital: j'ai

plus de nerfs que de muscles »12. D'où sa propension à « [se]
tirer de tout par production d'idées »13, à «tout résoudre par
des substitutions

-

de penser

»14. À la limite, cette imagination-

pensée rêverait d'être force suffisante pour maitriser le monde, pouvoir magique. «Le but unique, profond, caché, inavoué de la pensée spéculative est d'arriver au point où la pensée agirait directement sur les choses. C'est l'antique magie. » Et l'enfant, qui répugne à l'effort, ne supporte pas l'ennui du travail continu et se défie de son pouvoir physique, projette inconsciemment en lui le rêve d'une surpuissance mentale et des dons invisibles mais imparables du «sorcier». Lorsque Teste posera la fameuse question« Que peut un homme?», il l'étendra certes en théorie au champ entier de l'activité parfois en sentir les limites - sa seule activité ne se réduise à l'analyse, à l'épure, à cet acte impondéré de la parole ou de la
plume fabricatrice, mais il ne peut faire que, pour sa part, -

dllt-il
obéit

-

qu'elle

écrive

ou qu'elle

dessine

-

qui

spontanément, sans autre résistance que celles que l'esprit librement s'invente, à l'impatience, au bond même de la pensée et de l'excitation nerveuse. Ici, l'homme valéryen semble devoir éprouver ces deux grands bonheurs: se sentir chez lui et maitre absolu de ses moyens et de ses buts, à l'abri des tiers, en deçà des résistances, hors d'agression. L'est-il si véritablement? Assez vite ce monde soigneusement construit et colmaté révèle ses faiblesses et sa perméabilité, menacé qu'il est du dedans et du dehors. Du dedans d'abord par la conscience précoce, humiliée, de ses propres limites, des lacunes et insuffisances (vraies ou suppo20

sées) de ses pouvoirs mentaux: s'il déteste la compétition scolaire, c'est aussi qu'il enregistre amèrement, tout assuré qu'il soit de sa singularité intérieure, ses échecs et ses difficultés: les mathématiques par exemple... Le « médiocrissime élève» qu'il s'accuse d'avoir été souffre de voir d'autres dont il perçoit l'essence moins fine s'avancer à l'aise où il trébuche... Plus tard, ce seront l'envie cachée, la jalousie douloureuse et stimulante à l'égard des grands dont le génie le déconcerte et dont il cherchera à percer le secret, à ravir la force: Mallarmé et, plus que tout, Wagner. Il faudrait donc acquérir les moyens qui manquent, affiner ses instruments, se refondre - et par moments, dans la rage: «Parfois tout à coup violemment appelé, interpellé, attaqué, injurié par l'idée de tout ce que tant d'autres savent faire et qu'il ne sait pas faire, l'esprit hurle de douleur et se détruirait »15. «Que de fois l'on veut follement se reprendre et se rejeter dans je ne sais quel creuset, comme un vase manqué! » La menace intérieure la plus grave pourtant n'est pas l'humiliation - qui fut précoce - de l'orgueil: elle nait bien plus profond, dans la nuit de la sensibilité, la où surgit

l'existence,sous les espècesde la « navrance», de cette lame de
fond liée aux larmes, à l'absolu de la déréliction sans cause, sentiment pathétique de la précarité de la vie. - radeau perdu sur la mer - qui subjugue tout et révèle à quel point l'être est

détnuni, contraint de chercher appui, chaleur, tendresse (<<ce
pouvoir d'être faibles ensemble »), de se raccrocher dans le naufrage général. «Cette note si grave» qu'il évoquera, éveillant au fond du moi une tristesse sans âge, «jusqu'au point critique des larmes », jusqu'à la soif de la disparition: «Le froid, le tremblement de l'âme, l'horreur de tous les objets... fait désirer un sommeil sans rêve; on veut se mettre au lit, se couvrir la tête, se serrer à soi-même, fuir dans le dernier refuge, dans l'infranchissable ignorance définitive de tout, dans le noir du noir, dans le non-être» 16. Or ce sentiment aigu de la « navrance » ou de cette forme plus.bénigne qui est l'ennui (<<Je fus l'enfant qu'il ennuyait de s'amuser ») reste pour Valéry mystérieusement liée à l'âme de l'enfance, à ces «vertiges d'enfant et d'octobre» qu'il évoque dans une lettre à Gide. Dans un Conte symbolique, que rapporte les Mauvaises penséesl7, on voit le rêveur pénétrer de porte en porte, toujours 21

plus avant, vers un trésor caché, «le Troisième Seuil est gardé par un petit enfant triste. Si tu parviens à le faire sourire... », inachèvement mélancolique de la phrase et le vieil homme

encore confiera, regardant « ce fragmentde glace fondante, la
lune» : .« Je sais trop (tout à coup) qu'un enfant aux cheveux gris contemple d'anciennes tristesses à demi mortes, à demi divinisées dans cet objet céleste de substance étincelante et mourante, tendre et froide qui va se dissoudre insensiblement ». Si l'activité de l'intellect se heurte à l'humiliation de l'.obstacle et si la sensibilité tout à coup se sent envahir par la marée sombre de la «tristesse énorme d'exister », alors où chercher refuge sinon toujours plus avant en soi-même, jusqu'à un point si intérieur et si caché que nul ni rien ne risqueront jamais de vous atteindre? L'insularité ne suffit point, trop large encore et trop exposée, il la faut restreindre toujours plus: «L'fIe est moindre encore, dira-t-il qu'on ne le croit. fi n'en est pas de plus petite ou plutôt elle est infiniment petite» 18, c'est dire qu'elle s'identifie à l'absolu du point. C'est ainsi que l'on voit se dessiner dans les lettres à Gide ce mouvement du reflux intérieur jusqu'à quelque centre indicible de l'être. Évoquant pour son ami qui va être appelé à l'armée sa douloureuse expérience du service militaire, il lui écrit: «Ce pleur vous ressuscite petit enfant. On ramène le drap sur la tête, la douce concentration sur le lit âpre. L'Esprit tête d'anciens jeux tièdes »19 mais, par-delà même cette tiédeur-refuge, ce qui est obscurément visé, c'est de ramener «l'onde générale de

vie... à ce point géométriquequ'enfant [il a] voulu être »20. De
fait, il n'est pas d'expérience d'enfance que Valéry ait évoquée avec plus d'acuité et de fréquence (lui, avare de tels détails) que l'épisode de la petite maison tel que l'évoque, entre plusieurs versions, celle-ci qui date de la vingtième année: «Le lit si blanc. L'enfant intime dans les langes se glisse et pas assez à lui s'environne de la chemise si longue, y descend sa tête tendre, serre sa poitrine entre les petits bras, s'embrasse et s'aime et déplore de ne pouvoir se replier jusqu'à son désir, d'avoir un corps qui ne se réduise pas à un point ému, répétant: ma petite maison! ma petite maison!» (Et, pour le bonheur des psychanalystes, une autre version, dans les Cahiers, évoquera cette « très longue chemise» comme « un sac dans lequel [il] se
22

l
~

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resserrait comme un fœtus »21). Rarement aura-t-on exprimé avec plus de force ce besoin de réimplication de la totalité du moi dans un point où il se résume et se réfugie, donjon de l'être menacé, sécurité suprême, lieu soustrait au temps et à l'espace, libéré de tout ce champ où s'enchevêtrent et s'affrontent les modalités fragiles du moi et les puissances hostiles du monde: de ce foyer, le regard peut parcourir le reste comme s'il lui était étranger et peu importe ce qui s'y passe, il refuse de s'y reconnattre, il ne consent pas d'y pâtir. Intellectualisé plus tard, traduit en termes d'abstraction mathématique ou physique mais sous-tendu toujours par cette valorisation de refuge et de fuite, ce point géométrique d'enfance ne sera rien d'autre que le Moi pur - et à ce « Moi pur, absolu de la conscience, opération unique et uniforme de se dégager automatiquement de tout», Valéry pourra écrire à la tin de sa vie qu'il n'a jamais cessé de se référer. Point minimum mais qui concentre l'énergie formidable du moi agressé, point armé de toutes parts, «foudre qui s'amasse au centre de César» dira l'un des sonnets des Vers Anciens, cependant que le journal de Rachel commente: «n me semble que je suis une île ou bien dans un état désespéré, un être qui vit de coups de couteaux, une femme comme une tour, entièrement environnée d'ennemis cruels dont elle tire une force infinie et implacable »22. C'est que l'agression ne vient pas seulement des faiblesses du dedans que nous avons analysées: le dehors les multiplie, qui vous cerne et vous presse, l'inconnu, ce qui est radicalement autre, étranger à votre substance. Les événements d'abord, le contingent imprévisible de la vie: et l'on sait comment Valéry tente d'y répondre par le mépris de l'événement, par une conduite de sécurisation sur tous les plans que traduira le besoin d'une existence réduite au minimum, protégée contre l'inquiétude qui la taraude par ses régularités, ses habitudes, ses garanties, mais aussi, puisqu'on ne saurait se prémunir contre tout, par un fatalisme qui se nourrit de l'oubli du passé, du refus de prévisibilité de l'avenir, et tente de se réduire à l'instant, à l'instant non historique. Pourtant la pression la plus intolérable est celle qu'exerce sur vous autrui, ce semblable-dissemblable qu'on ne maîtrise jamais tout à fait, conscience regardante ou même présence physique 23

ressentie jusqu'au malaise. Et cet autrui, par l'idée, par la force, pire encore par la manœuvre du sentiment - violence intolérable qui cherche en vous ses complices, atteint par traîtrise la sensibilité que l'on met tant de soin à protéger - cet autrui donc, par tous moyens, peut vous atteindre. D'où les refus, toutes les violences du refus: ne pas croire (et pas plus la démonstration de la Trinité que celle de l'égalité des triangles), ne pas comprendre, ne pas vouloir se laisser prendre au chantage honteux du sentiment, de la pitié, de l'émotion que l'on exprime ou que l'on mime pour vous contraindre. Mais le simple refus ne suffit pas ; et, là encore, c'est l'enfance qui va inventer le mode spécifiquement valéryen de la contreoffensive: détruire l'adversaire, non pas, cela a été dit, par la force, l'affrontement direct, qui répugne mais, dans le secret du dedans, par l'analyse réductrice qui triomphe dans le sourire du mépris. Il suffit de décomposer cet autrui à l'état de mécanisme, dont on comprend le fonctionnement et les lois, à lui-même inconscientes, que l'on prévoit et que l'on possède, vidé désormais de son autonomie et de sa dignité de conscience. À plusieurs reprises, là aussi, Valéry a raconté cette expérience première et décisive: «Comme on me faisait de vifs reproches (vers 188?), je déposai tout à coup ma confusion et je fus saisi par la révélation nette de l'automatisme de ces violents propos. Je me refroidis aussitôt et observai avec une jouissance exquise et neuve le mécanisme des accès, de leurs reprises, des termes, des gestes [...] qui me semblaient aussi bêtes que la foudre. Jamais plusb~lle et claire leçon. Plus je voyais distinctement ce développement d'une dissipation d'énergie, plus je m'éloignais vers je ne sais' quel extrême opposé de la sensibilité; plus je produisais en moi froideur, mépris, pitié et plus je me sentais prendre une vérité à sa source, acquérir à l'égard des valeurs débordantes une défense définitive. Ce fut là un événementde ces vrais événements de quelqu'un »23. Ainsi apparaît très tôt le mode valéryen de réduction à l'automatique et à la structure, recomposables et donc annulables par l'esprit, pour ne dégager enfin, seule réalité qu'on ne puisse surplomber et réduire, ce regard qui voit sans être vu, qui analyse sans être analysé et garde pour lui le privilège de l'intériorité. «À cet âge, dira-t-il, les gens me semblaient mécaniques... Moi seul étais 24

hasard, imprévu, puisque j'étais observateur. J'écoutais leur parole finie avec mon infini personnel »24. Que se généralise l'habitude de se rejeter à l'extrême opposé de tout le reste. (et même de ce qui, en lui-même, bientôt, à la lumière des grandes crises d'adolescence, va lui apparaître analogue aux mécanismes qu'il s'ingénie à lire chez autrui) pour ne se situer que dans ce regard séparé, et l'on aura, mieux armé, plus dur mais reconnaissable, le tueur de marionnettes, Monsieur Teste, l'homme témoin. L'enfant Valéry en a déjà préformé le regard - mais c'est qu'il a mis toute son énergie et ses-ressources d'esprit à se défendre. Ce n'aura été suivre pour l'instant que l'une seulement des deux grandes directions où s'est engagée cette enfance et que le développement ultérieur portera à l'achèvement abstrait: celle qui va vers le dedans pour y trouver un noyau plus résistant et immatériel que la masse mouvante qui le cerne. fi est aussi, dès le départ, pour sortir de cette précarité du moi isolé et de la déficience d'exister dont il souffre, une autre voie, centrifuge celle-là et qui va vers l'extérieur - fuite hors de l'étroite personnalité définie, butant sur ses frontières, vers la plénitude anonyme de la sensation. C'est alors se fondre a l'immédiateté des choses lorsqu'elles ne disent rien, ne demandent rien, mais, dans leur amplitude tranquille, soutiennent de toutes parts, englobent dans leur présence, gorgent de leur énergie l'existence précaire qui s'immerge dans leur flux. Ainsi de la contemplation lente et fixe qui s'iden!ifie à son objet, d'un « désir irrité de sentir jusqu'à la moelle la magie des choses », «se repaissant, écrit-il à son ami Fouement, de sensations, odeurs, couleurs, sons insolites» dans cette «porosité» que retrouvera plus tard la Jeune Parque - et. parmi ces sensations, point de plus absorbantes, plus contraignantes, que les richesses olfactives de la mer et des ports. Mais, c'est dans les grandes puissances dynamiques des forces naturelles, du Vent, du Soleil, de la Mer surtout, «ce quelque chose de libre... de pur... de brûlant... [qui] va où cela veut », dans cette masse qui de toutes parts l'envahit et le porte, non pas seulement physiquement mais ontologiquement, serait-on tenté de dire, et maternellement aussi, que le moi séparé peut enfin oublier sa condition fragile et accéder à la plénitude de l'être, «à l'exaltation du primitif». «Il
25

me semble que je me retrouve et me reconnais quand je reviens à cette eau universelle... Avoir le geste rapide et souple de ces bêtes sous-marines - pour fuir ». «Fuir» là encore, non plus vers le point limite du fond de l'esprit mais vers la sphère immense d'une liberté, compacte et matérielle. Pourtant les deux mouvements ne finissent-ils pas par s'identifier dans cette commune échappée hors d'une situation incertaine vers le bonheur d'un pur exister? Fascination de la partance vers le large et lieu de l'affirmation, tel apparaît le port dans la mythologie du jeune Valéry, singulièrement cette ville forte et ouverte, ville des vacances mais ville surtout de la grande Vacance de soi, de la liberté retrouvée et ce serait un jeu tentant et facile de mettre face à face Montpellier, la provinciale cité de la réclusion sur soi, et ces plages et ces ports où l'enfant s'est enivré de 1'« excès du réel» : Cette, Nervi et, «toute visible et présente à elle-même », dit-il comme s'il parlait encore de l'esprit, Gênes, ville maternelle où la sensation, le temps d'une nuit d'orage, s'est faite délibérément Idée.

26

II Valéry et la gêne d'être Cependant, dans tous les cas. possibles, être, vous
l'avouerez, demeure étrange. [.u] Cela est même gênant

(0, II, 60) N'est-ce point, encore qu'indirectement, éclairer l'entreprise valéryenne du «Système» et rejoindre sa source la mieux cachée que de tenter de retrouver, en-deçà des pouvoirs que l'esprit croit se découvrir ou dont il entreprend de se doter, cette sorte de basse continue que la conscience ne cesse d'entendre au milieu même de ses activités les plus volontaires, les plus décisives, pur sentiment de l'exister et qui émerge aux moments vraiment nus? Encore ne s'agit-il ici que de restituer le discours évident que cette conscience se tient à elle-même pour s'expliquer ce «refus indéfini d'être quoi que ce soit »25 qui lui parait sous-tendre, pour les relativiser, le champ entier de ses actes, y compris (ou même surtout) de ses actes intellectuels. On pourrait sans doute se mettre à l'écoute d'un autre discours, moins articulé celui-Ià-que poursuit à sa façon la part nocturne de la conscience, cette force, sans nom et sans visage, du Désir, que Valéry n'ignore point. Et tandis que l'on croit en pleine lumière se mouvoir de chose en chose et ne bouger que dans ce qui est, on erre d'autre part et en même temps, comme à tâtons, dans une nuit véritable où il y a de tels gouffres. Ma substance n'est pas dans le monde clair et mon essentiel m'ignore comme je l'ignore. Il n'y a rien de commun entre nous26.

Mais on n'envisagera ici que ce qu'une conscience se dit en clair à elle-même pour se définir cè que l'on peut bien appeler son « essence» et la formule irréductible de son mode à elle d'exister. «[...] Seigneur, j'étais dans le néant, infiniment nul et tranquille. J'ai été dérangé de cet état pour être jeté dans le carnaval étrange... et fus par vos soins doué de tout ce qu'il faut pour pâtir, jouir, comprendre et me tromper; mais ces dons inégaux »27. Telle est la prière de Monsieur Teste - la prière du matin. Ce n'est qu'apparence d'artifice si, pour déchiffrer
27

l'essentiel d'un destin, on se prend à considérer d'abord ces moments Privilégiés où elle se saisit elle-même le plus nuement,
« entre soi et soi », paroleet perceptionpareillementprises à leur

source. Or il n'est pas de moment plus valéryen que le premier matin, heure ambigut! entre la nuit qui se retire et le jour qui n'est pas, heure familière à quelqu'un qui s'éveille entre trois et cinq heures, et où, comme la Jeune Parque, le Moi se déclare, en proie tout à la fois à une interrogation et à une singulière tristesse. Chaque matin idéalement répète cette naissance absolue où l'on va devoir se situer vis-à-vis du monde et de soi-même, donner à l'existence encore neutre sa couleur et son accent. Il est l'Aventure et, d'abord, l'irruption hors de l'arche, protégée par sa faiblesse même, du Sommeil: Animal profondément oublié: tiède et tranquille masse
mystérieusement isolée;

ARCHE close de vie, qui ttansportes vers ce jour qui vient mon
histoire et mes chances,

tu m'ignores, tu me conserves; tu es ma permanence unique et inexplicable. [...]
Au travers de ce masque abandonné, tu exhales le mmmure d'une

vie tout égale, à soi-mêmebornée. J'écoute le petit bruit de mon existence, et ma stupidité est devant moi...28 Point de départ absolu, moment silencieux de l'être, Valéry choisit d'y lire l'état d' «égalité» complète, d'auto-suffisance fermée que la psychanalyse freudienne a appelé l' « homéostasie », en deçà des pulsions qui vont en rompre l'homogénéité tranquille et que l'instinct de mort visera obscurément à retrouver. « Grand Soleil, qui sonnes l'éveill À l'Etre [...] »29. Chaque éveil est d'abord ce sursaut d'énergie pure par lequel l'être se manifeste sans savoir encore ce qu'il est - sinon existence qui se projette vers les choses dont il se distingue mal et qui semblent elles aussi s'apparaître à elles-mêmes et se faire exister pour la première fois: «11 n'est pas de phénomène plus excitant pour moi que le réveil. Rien ne tend à donner une idée plus extraordinaire de... tout, que cette auto genèse. [...] Ce qui est - et ceci n'est que choc, stupeur, contraste »30 - ce qui est ou ce qui va être du moins, car, comme l'Éryximaque de

28

«L'Âme et la danse», Valéry « n'aime den tant que ce qui va se produire »31 -temps bref qui précède pour les choses leur reconnaissance et où se prononce d'abord «l'ahurissement devant ces objets et taches, sans noms encore »32. Mais celui qui regarde n'a pas davantage d'existence définie: il est «table rase», «personne». « Tout ce qui me nomme, me qualifie, me construit - dort encore. Il n'y a pas d'autre... et donc pas de Moi» ou, du moins, un Moi assez «simple» pour «ressentir, traiter également toutes choses» car il est avant toutes choses, «avant l'inégalité acquise et apprise, [...] non engagé, non partie mais juge pur »33. Instant du simple « Possible », « aussi sensible que le vide d'une page blanche» ou qu'une plaque photographique «régénérée» sur laquelle «quoi que ce soit qui se produise [...], sera comme tiré au sort »34. Cet état de disponibilité paraît même à ce point privé de centre que les premiers phénomènes psychologiques semblent «uniquement livrés à leurs développements propres, à leurs propriétés pures, à leur scintillation également distribuée »35 , pareille à « la scintillation
de la mer sous le soleil »36 . Sitôt que commence à s'organiser le rapport entre ces termes et que s'affirme le Moi, son mouvement premier est de s'élancer vers les choses «à l'extrême du désir »37. Le monde apparaît univers désirable qui appelle à lui l'énergie de l'Éros, la « soif» et l'émerveillement. Plus qu'une curiosité: un instinct de prédation. Il est des instants (vers l'aube) où « mon esprit» [...] se sent cet appétit essentiel et universel qui l'oppose au Tout comme un tigre à un troupeau; mais aussi une sorte de malaise: celui de ne
savoir à quoi s'en prendre - et quelle proie particulière saisir et attaquer. Chacune lui paraît devoir diminuer, s'il s'y attache, la sensation divine de son groupe de puissances éveillées, - et tout le jour qui va suivre, ooe incarnation et réduction de cette illusion de Pouvoir que [s]on sens intime place au-dessus de tout38.

C'est que le regard vaIéryen aspire à une étendue où il puisse jouer en tout sens et se saisir non point occupé par l'arbitraire de telle ou telle présence mais par l'uniforme, la générale puissance de voir, de sorte que, quand il « n'est pas gêné dans sa liberté et qu'il s'arrête de soi-même sur quelque objet qui le fascine, il croit le voir dans une sorte d'espace où, de présent et 29

d'entièrement donné, cet objet retourne au possible »39. Il perd
alors son évidence et voit bientÔt son être menacé. À l'émerveillement initial que quelque chose soit, proie offerte à l'esprit, succède brusquement, du fait même de la multiplicité, un sentiment tout autre qu'il désigne comme le «regard étrange» et qui rend tout « étranger ». Rien n'est plus fondamental en lui que la brutale aperception de l'arbitraire de ce qui est. Nulle nécessité n'impose à l'esprit et aux sens ce qu'ils captent dans un sentiment croissant d'étonnement et la découverte que «le fond de [s]on être est étranger à toutes choses »40, choses perçues comme signes mais fortuits, si arbitraires que l'on peut à tout instant s'attendre à ce qu'ils s'effacent aussi facilement, aussi gratuitement qu'ils sont

apparus, « comme les écritures à la craie sur le tableau noir par
rapport à la main qui tient la craie »41. Sans doute en viendra-til à cultiver systématiquement ce don de percevoir toute chose comme surprise, de «s'étonner à chaque instant» mais, au départ, il subit dans une sorte de malaise l'irruption en lui de la non-reconnaissance, comme si toute présence n'était à la vérité qu'« une gêne, une usurpation de l'espace »42 , un «rideau de théâtre - rideau qui, s'il se levait, ne découvrirait que rien »43. Au mouvement initial par où la conscience allait vers les choses fait place maintenant un réflexe de « recul» et de mise à distance. Entre elles et le moi qui les regarde, toute communication naturelle est coupée: «Sideros. j'arrive de la lune où, bien qu'homme, je suis né... Je suis parfois réduit à une inquiétude logée au milieu d'immenses moyens. Je dis bien: une inquiétude. Il ne reste de Moi que cette abstraction »44. Chaque terme de la relation s'isole, se creuse et se dérobe dans une interrogation infinie, la présence se pulverise, l'Être-là se fait vertige ou fuit de toutes parts: «Tout à coup - tout se fait étrange - questions - arrêts - Un soupir. Le soupir d'être là... Je suis là. Là ? suis? Je ? »45, gémit la conscience soumise aux «exactions des questions» et qui sent chanceler autour d'elle, en elle, tout support ontologique. De fait, si, s'infléchissant sur lui-même, ce regard se prend à considérer celui qui l'exerce, l'étonnement redouble. Spontanément s'institue la même distance entre ce moi que l'on est, du moins qui se fait voir, et cet autre qui se sent « appareil 30

enregistreur pur »46 et réduit le premier à n'être qu'une « partie », aussi arbitraire que le reste. Narcisse, s'il se contemple, ce n'est point pour s'admirer mais pour s'étonner de cette image que lui renvoie le miroir. Comment se reconnaîtrait-il dans une figure particulière, lui qui s'éprouve comme le pouvoir d'en susciter ou concevoir une infinité d'autres?
Pour moi, [dit-il] il y a Tout d'un côté et même Moi en tant que je le connais - et de l'autre, ce qui se réduit à s'écarter de ce Tout comme on ferme un livre qu'on a feuilleté entre une infinité d'autres... Je l'ouvre au hasard et je trouve qui je suis et l'époque et le reste à l'état possible et c'est tout47.

-

Jamais chez Valéry de cette familiarité que l'on entretient d'ordinaire avec son Moi ou, du moins, le seul Moi où il consente à se saisir n'est que la plus générale et la plus vide des formes, même si subsiste ce ressort d'énergie psychique par lequel il ne cesse, vis-à-vis de tout ce qui traverse son espace, de

dire: « Je ne suispas cela ».
Les catégories les plus abstraites apparaissent trop limitatives encore (<<être homme est déjà une diminution d'être - tout court »48) mais surtout arbitraires, condition incompréhensible
et que l'on n'a pas choisie. Obstinément, la conscience cherche à rejoindre un fondement par lequel elle se serait elle-même instaurée et justifiée - en vain. «Je ne comprends que ce que j'invente; et il y a bien des choses que je n'eusse pas inventées; parmi elles, l'homo...»49 Si la condition la plus générale se ressent comme arbitraire, à plus forte raison cette forme particulière qui fait de vous un individu doté d'un certain nombre de déterminations, de « qualités» qui sont autant, pour Valéry, de définitions négatives, d'asymétries, dessinant la figure accidentelle à quoi l'on se réduit. TIy a en moi un étranger à toutes choses humaines, toujours prêt à ne rien comprendre à ce qu'il voit et à tout regarder comme particularité, curiosité, formation locale et arbitraire; et qu'il s'agisse de ma nation, de ma langue, de ma vie, de ma pensée, de mon physique, de mon histoire, il n'est rien que je ne trouve cent fois par jour accidentel, fragmentaire, extrait d'une infinité de possibles-comme un échantillon... 50 31

En sorte que demeure, sous-jacent à chaque instant vécu, le sentiment qu'il s'agit là d'un « rôle» de théâtre «que je fusse obligé à jouer et qui m'e6t été imposé par un hasard »51, d'où se dégage un autre Moi qui « ne voit aucune nécessité dans toute cette vie nécessaire qu'on lui fait vivre et qui le fait vivre». Étrange déhiscence intérieure où une conscience translucide et vide ne s'apparaît que dans le mouvement de recul, le «ré-acte» par lequel elle met perpétuellement à distance quoi que ce soit qui la traverse et momentanément la manifeste. Ce refus est le plus général qui soit: non seulement il frappe d'inexistence et renvoie au néant d'où elle émerge à peine la série des actes et des jours que la mémoire conserve (et celle de Valéry est la plus insoucieuse qui soit, la plus prompte à se débarrasser de ce qui la charge), l'ensemble des «événements» petits et grands (mais pour ce regard les plus grands semblent eux-mêmes anecdotiques) - mais toute espèce d'insertion dans le temps ou dans l'espace, le corps qui donne forme à l'être que je suis, l'ensemble fortuit des go6ts et dégo6ts qui font ma sensibilité, des vertus, des manques, des particularités qui constituent mon caractère - mais jusqu'à ces pensées que je forme (et pourrais selon un certain changement d'axe former différemment): il n'est rien qu'il ne ressente comme arbitraire et qu'un certain point, un observatoire, surplombant sa durée, ne restitue à la précarité d'une émergence de hasards, à la fragilité d'une présence de surface, à la proche disparition dans le néant du passé. Peu d'esprits auront vécu à ce point la contingence radicale de leur être, à la limite, son néant:
Si je cherchais ma définition, je trouverais que je ne suis Rien. - Je me regarde, me circonscris, me souviens, me prévois, me reconnais, me déteste ou m'aime. [...] Mais enfin une fois cette figure et ce système arrêtés, je ne puis jamais les tenir pour moi. Quoi que ce soit n'est pas moi52. Ainsi dans l'homme qui s'éveille, durant un temps très bref, avant le souvenir, surgit la pureté de ce Moi qui n'a pas encore «répondu qu'il était ce.qu'il fut et ce qu'il va être, à la somma-

tion de sa présence »53 et de la même façon que la conscience
peut imaginer ce qu'elle a devant elle faire place à toute autre chose dans l'espace du possible, il lui est permis d'attendre que s'élève de son «implexe» un autre Moi. Même au sein de la

32

temporalité, lorsqu'elle se reconstitue et ramène la «personne », s'ouvre le vide de ces « étranges réveils »54 où« tout apparaît d'une [u.] extranéité infinie », limitations abusives d'une « étendue» toujours plus large: «L'art suprême, dira-t-il, est: d'être, quoique connaissant et voyant les limites de soi, plus étendu que ceux qui ne sentent pas les leurs »55, trahissant son impatience devant ce qui risque d'enfermer l'être dans le cerne d'une figure « asymétrique» au lieu de la restituer à l'espace qui est son milieu et à la mobilité qui lui sert de refuge. Impatience - mais plus encore, à la limite, dégoftt, humilia-

tion, « effroi»

-

celui que ressentiraitun esprit pur condamnéà

s'enclore dans l'opacité d'une condition qu'il ne comprendrait 'pas, drame de l'incarnation d'une intelligence séparée: «Un esprit allait voir cesser son état; il devait tomber de l'éternité :dans le Temps. "Tu vas vivre". C'était mourir pour lui, quel

effroi! Descendredans le temps »56.
Ce n'est point l'étonnement seul qui saisit l'esprit devant ce qui est : c'est le sentiment insupportable de s'éprouver à chaque instant restreint, opprimé, agressé par l'ensemble des contingences du dedans et du dehors, par toutes les figures de l'être. Ce qui vous entoure vous presse et vous cerne: il vous refuse votre espace et contraint votre mouvement: «être une courbe »57, écrit curieusement Valéry. L'altérité, fondamentalement ressentie, de toutes choses, leur densité réfractaire à la conscience apparaissant comme une menace toujours latente et qui imprime l'inquiétude, la « gêne» à celui qui ne supporterait qu'un être qu'il eftt fondé et qu'il gouvernerait entièrement. Oppression des choses et des « événements» - dont on déprécied'autant la valeur que l'on sent qu'ils vous échappent -, présence intolérable de l'Autrui, ressenti tout à la fois comme conscience qui vous regarde et objet infiniment distinct. Comment souffrir de s'imaginer passivement offert à un regard étranger qui vous traiterait commevous traiteztous ces autres,sous ce regard « qui veut les rendre tous inutiles, moins lui, puisqu'il les "comprend", les absorbe ou résume - les surpasse et annule »58. À plus forte raison si ce rapport avec autrui n'est pas de simple observation mais engage les forces et les vulnérabilités du Moi. Tout rapport de conscienceà consciencedevientalors « combat de dragons »
33

où «la conscience de l'un veut dévorer, relativiser celle de l'autre »59, et contraint le Moi à se retrancher, à rompre le contact, à raffermir ses mécanismes de défense dont le plus radical est de refuser à autrui cette dignité de conscience égale et active pour le réduire à l'état d'objet: «Ma tendance serait [dira-t-il] de négliger ces autres ou de les voir comme des choses ou des bêtes curieuses qui suivent leurs lignes de vie »60 et dont il faut, par devoir d'état, préserver la sienne. À la limite, pour désencombrer ses alentours, le Moi se réfugie dans le sentiment de l'Unicité, l'orgueil d'être seul de son espèce, assuré qu'« il y a contradiction à dire que l'on conçoit un autre Moi »61 et refluant tout entier sur son espace intérieur. C'est pour y retrouver aussitÔt des limitations et des contraintes. Toutes ces particularités auxquelles il a d'abord
« assisté »comme

à autant de délimitations

arbitraires, il les

éprouve maintenant comme de blessantes restrictions de soi. « Quelle honte - Être ce qu'on est, le savoir - chercher à avoir une personnalité »62. «Rien de plus humiliant que de se sentir tout à coup... être de son temps - de son pays, d'avoir un

berceau, un nom, un passé

-

quelque avenir »63. «Il me

dégoûte d'être lié à ce personnage que je suis »64. «Cette chose odieuse: notre personne, cette personne, cette limite, ce nez, cet âge, ce nom, ces besoins ». Rarement homme aura éprouvé plus amèrement tout ce qui constitue la figure de son être, ressenti comme «écart et diminution qu'il faut racheter» ce qui se perçoit d'ordinaire comme contenu positif et saveur de l'individualité. Tout est restriction, empêchement, absurdes frontières: ce que je puis comprendre ou ne pas comprendre, faire ou ne pas faire - l'irréversibilité du temps où je suis inséré avec «le regret, l'espoir - ces ordures, ces excréments qui souillent le bel instant, l'équidistant instant »65 et le poids des habitudes contingentes qui grèvent ma liberté, les inégalités et les asymétries de la sensibilité qui a contracté tel pli, telle habitude ou ne peut s'empêcher de réagir comme mécaniquement à ce qui la sollicite, la toute-puissance irrationnelle de l'émotion qui s'impose à moi, de la souffrance qui surgit et contre quoi je ne puis rien:
Amours, joies, angoisses, tous les sentiments m'épouvantent ou m'ennuient et l'épouvante ne gêne pas l'ennui. Je frémis avec

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dégoût et la plus grande inquiétude peut se mêler en moi..;même à

la certitude de sa vanité, de sa sottise avec la connaissance d'être dupe et prisonnier de mon tout, d'être enchaîné à ce qui souffre, espère, implore, se flagelle à coté de mon fragment pur66. « Recul» indéfini de l'être devant lui-même, devant la définition qui le cerne, l'acte qui l'affirme, le sentiment qui le modèle, Valéry n'en finit pas de se dérober et, plus encore, de se

-

haïr ». « Je me hais quand je me reconnais, quand je ressens mon homme, ma propriété; je ne veux être personne »67. Et la
«

haine de soi fait éprouver jusqu'à la nausée «l'absurde, de cette aventure fatale, le sourire triste »68 devant le mécanisme de la vie dont «l'ennui» et le «ridicule» le saisissent tandis que l'empoigne sa capacité de faire souffrir, seule «réalité» de ce jeu fugitif d'apparences. Le mépris de la contingence du Moi aboutit alors à une négation ontologique universelle ou, du moins, à un refus de l'être-là, rétréci aux dimensions d'une prison à vivre dont l'exiguïté est comme renforcée par l'immensité apparente de l'espace du dehors.
Quand l'homme a pris conscience [...] quel coup, quel dégoût, quel accablement, et quels efforts pour rompre un cercle si net ou le voiler du moins de vapeurs! Quelle haine pour sa condition [...] Être tombé dans cette trappe, dans ce piège d'étoiles, être fait d'y être, - pour y être - n'être que proie, et merveilleusement construit pour être et non seulement pour être, mais pour tenir hotriblement à cette affreuse présence69.

Ce sentiment du resserrement extrême de sa condition subjugue Valéry à certaines heures et suscite en lui le désir fou d'une échappée; il faut à n'importe quel prix rompre l'encerclement et retrouver l'espace, son essence et son besoin. «Furieux, au fond, d'être un homme, d'être pris dans cette affaire d'être, sans l'avoir voulu» 70, il se persuade alors que tout est «permis contre cette combinaison, le Monde, où on l'a entortillé », que « tout est permis pour se défendre de la vie ». Rien n'explique mieux Valéry, au travers de toutes ses démarches, que cette stratégie essentiellement défensive. Aucune vie n'aura été plus systématiquement commandée par cet instinct de protection et de dérobade - fût-ce au besoin par

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voie offensive - contre ce qu'il sent le menacer mais, derrière toutes les agressions particulières qu'il s'emploie à parer, c'est en réalité à l'agression fondamentale du sentiment de 1'« êtredans-le monde» que le Moi essaiera de faire face, à moins qu'il ne la « voile» de « vapeurs» diverses dont la plus constante et la plus efficiente sera l'activité, le besoin de «Faire». Le matin, temps de l'étonnement, est aussi ce qui éveille, hors de la nuit de la conscience, une immense lassitude préalable et « la tristesse énorme d'exister» 71. Au sentiment premier de la préhension heureuse a succédé un réflexe de refus devant le trop plein de l'être, « cette foison» des actes et des événements à subir et à produire, la multiplication et le recommencement de tout, «l'inutile et le blessant» 72 de ces manifestations dont chacune ne s'efface que pour faire place à quelque autre, non moins fortuite et qu'il faudra à son tour écarter: «Vaincre tout ceci? N'être que tout ceci? "Tout ceci" est plus sinistre encore que le crâne dans Hamlet. La tête vivante et produisante où grouillent toutes ces bêtes de l'intellect, du coeur et autres lieux; [...] les sensations du corps qui s'y mêlent, les besoins qui parlent». Le sentiment divin de l'instant s'altère pour faire place à la « peur d'entrer dans le jour» 73, au « frisson préalable à la mer» qui suscitent eux-mêmes, au plus noir de la conscience, la proximité des larmes comme si elles seules pouvaient répondre au poids de l'exister mais aussi une énergie brutale qui se resserre, une concentration des ressources de l'esprit armé face à l'opacité, à la pression de l'être multiforme qu'il faut réduire pièce à pièce, faute de pouvoir, d'un seul bloc et d'un coup, l'annuler. Cette surprenante conjonction du sentiment le plus démuni, avec un terrorisme agressif (mais qui n'est en réalité que de défense), Valéry l'éprouvera comme la plus caractéristique déclaration de son moi. «Encore chaud des chaleurs du lit», il se sent gagner par le froid du matin qui le « perce» comme le sentiment même d'exister: Le matin est mon séjour [u.] Je suis toujoursà ce point de la
journée à demi percé quant au cœur de je ne sais quel trait qui me ferait venir des larmes sans cause - à demi fou de lucidité sans objet et d'une froide et implacable «tension de compréhen-

sion ». [...] Volonté d'épuiser, de passer à la limite. Il est
étrange que cette fureur glacée d'extermination, d'exécution par la

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rigueur soit liée étroitement en moi avec le sentiment douloureux du cœur seITé,de ]a tendresse à un point infiniment tendre 74.

Sans doute est-il significatif que l'esprit ait recours pour se défendre aux seules armes de l'esprit, à la « compréhension », en lui donnant sa valeur précisément valéryenne de destruction de ce qui a été compris, intégré à la substance du Moi, repris dans sa transparence - mais le plus révélateur du. texte est de montrer comment le sentiment même de la faiblesse et de la vulnérabilité suscite l'énergie de l'acte qui n'est jamais que réponse, et dont l'intensité est proportionnelle à celle de la menace ou de l'agression. Il puise ses armes dans la conscience de son état désarmé, n'aspirant à rien, une fois détruit l'obstacle, qu'à reprendre son cours tranquille et son attitude naturellement ouverte. Mais, devant le « foisonnement» de l'être qui ne cesse de revenir à la charge, la vigilance cherche à se protéger toujours davantage, à affiner ses moyens de défense, à concentrer l'énergie pour la riposte foudroyante qui peut, à tout

moment,se révélernécessairepour « se dégager». Sorte de viol
physiquement ressenti comme atteinte à sa substance quand la conscience se sent « saisie au cœur et malheureuse, [...], et enragée d'une rage qui est à [elle], la rage d'être quelqu'un et mordue par [s]on existence même [...]»75. «Être me perce », avoue-t-il ; alors « Il me semble que je suis une fie, ou bien dans un état désespéré, un être qui vit de coup de couteau, une femme comme une tour, entièrement environnée d'ennemis cruels, dont elle tire une force infinie et implacable [...]. Et puis, mon coeur se fond, [u.] et je redeviens faible et charmante pour tout le monde »76. Face à cette blessure ontologique naît chez Valéry avec la « rage» de celui qui se sent acculé à son dernier retranchement, le besoin de supprimerà tout prix, de « tuer» ce qui l'agresse ou du moins de tuer en soi ce qui ressent cette agression et nourrit de sa sensibilité l'insupportable pression de l'angoisse ou de la souffrance. «Déchirer, écrira-t-il lors d'une crise particulièrement aiguë, l'adversaire en se détruisant soi-même. On consent de mourir en le tuant. Briser, détruire, pulvériser.
Vengeance Vindicatus

=

délivré»

7 7. Mais

il est

évidemment
d'annulation

des substituts
de l'adversaire

psychologiques
par autodestruction

de ce mode

-

tout ce qui

37

tue dans la conscience la présence intolérable de soi et de l'autre et leur déchirement, ce qui supprime la conscience d'abord et c'est, à la limite, l'évanouissement, cette mort psychologique. «n arrive... que, si quelque impression trop forte me veut à tout prix, il faut qu'elle soit vaincue et je la fuis physiquement par évanouissement. Je nous détruis ensemble. »78 Mais c'est aussi ce que réalise à sa façon cette perception singulière du Moi que nous avons d'abord décrite et qui sépare son «fragment pur », inaltéré, inaltérable, hors d'atteinte, de tout son Reste abandonné à sa contingence et à sa vulnérabilité. n suffit d'un Regard qui refuse en bloc toute cette épaisseur de l'être particulier que l'on est, pour ne plus consentir à se reconnaître que dans cette puissance ,de regard, à rejoindre ce point très haut placé d'où l'on surplombe, comme spectacle extérieur, ce qui s'agite et se débat dans la confusion du Moi ordinaire. Ce qui était d'abord perçu comme une sorte d'évidence - 1'« étrangeté» de tout ce qui vous constitue - devient maintenant moyen de défense et de survie, à moins qu'il ne faille inverser les termes et découvrir à la racine de cette dichotomie du Moi le besoin de se réserver un sanctuaire impénétrable. Il ne cesse de se référer à «cette puissance extrême de négation qui [lui] est parfois donnée79 et qui, comme «la fermeture des paupières ou l'extinction de la lampe »80, offusque instantanément ce que la conscience accueillait. Ce peut être au cœur même du déchirement le plus cruel, d'un orage furieux de la sensibilité, que se déclare tout à coup, comme leur brusque interruption ou à cÔté et en surplomb de ces agitations démentes, ce Moi transparent et neutre qui se dissocie entièrement du reste. «J'aime follement [...] J'étais à l'extrême et je sens tout à coup qu'il y a en moi, tout près, de quoi penser à autre chose. [...] Notre propre indifférence nous saisit au milieu même de notre zèle insensé et no'us stupéfie »81.

Ainsi ne consent-il à habiter vraiment, ou du moins à se reconnaître, que dans l'espace sans contenu d'une conscience où il retrouve la sensation de liberté et de réversibilité qui lui est nécessaire. Ici ne subsiste plus qu'un « sentiment d'indéfini» et une «mobilité qui s'y contemple, s'y possède »82, pareille à celle de l'oiseau dont l'énergie s' éploie dans l'espace sans entrave: «L'oiseau, son activité folle me grise. [...] J'envie cette 38

mobilitéà un point fou »83, mobilité qui donne à imaginer « les plus grandes délices concevables [...] les images les plus approchées des propriétés fabuleuses de l'''esprit'' » ! Plus se fait forte la pression du temps et la constriction du réel, plus l'esprit semble vouloir s'enfuir au plus loin, gagner un «Point tel qu' [il] se sent libre du temps ou en plein temps libre »84, où il ne soit plus enfin que «l'objet incorruptible qu' [il] voùdrai[t] être »85, réduit à ce Point resserré sur luimême ou élargi aux dimensions de l'espace (car les deux mouvements ici s'identifient) qui n'offre plus de prise concevable à quelque atteinte que ce soit - où plus rien ne reste à l'esprit que la conscience «de conserver son universalité, et de la défendre contre les attraits particuliers »86 car c'est là proprement« sauverson âme».
Si le sentiment de l'être se réfugie dans le Moi sans figure, il est évident que, de la vie effectivement vécue, les événements apparaîtront des hasards, des accidents auxquels on assiste plus que l'on n'y participe: d'où ce fatalisme que Valéry a souvent signalé en lui et qui abandonne volontiers à une volonté étrangère des décisions dont au surplus on ne peut prévoir l'avenir. « Je laisse le sort et les autres faire leur office qui est de me dispenser de vouloir - ce fut la politique de toute ma vie »87 dira-t-il sur le tard. D'où, également, la perception de cette existence comme une «compagne étrangère », une « épouse» dont on s'accommode mais qui reste distincte de soi ou comme un rôle de théâtre, par d'autres distribué. De ce point aussi, les opinions, les mœurs, les habitudes, les goftts et dégoftts que l'on manifeste paraissent trop contingents pour n'être pas changeables. Rien de plus naturel qu'au long de son histoire et dans le moment même aussi bien - la modification du Moi dans tous ses aspects, rien de plus provisoire qu'une opinion et, en un sens, de moins solide qu'une « personne », de plus mobile qu'un sentiment. Certes je pourrais faire l'expérience inverse, celle de l'âpreté de leur résistance au changement mais ce sera alors le corps et l'habitude qui leur prêteront momentanément leur énergie - il n'en restera pas moins qu'à un certain regard, ils apparaîtront des combinaisons fragiles et condamnées fatalement à se modifier: «Pourquoi j'aime ce que j'aime? Pourquoi je hais ce que je hais? Qui n'aurait le désir de
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renverser la table de ses désirs et de ses dégoQts ? de changer le sens de ses mouvements instinctifs? »88 n suffit d'attendre pour les yoir se transformer insensiblement en sorte qu'une vie plus longue permettrait que l'on « ai[t] finalement br61é tout ce que [l'on a] adoré, et adoré tout ce que [l'on a] brQlé »89. C'est «habite[r] une coquille qui a été moi »90 mais qui ne cesse de modifier sa figure par son perpétuel travail de rejet. L'être garde toujours de quoi s'étonner, des latences se déclarent,

inattendues, cependant que « nous regardons avec stupeur les
braises et les cendres d'un feu abandonné »91. Il faudrait affecter chaque idée, chaque valeur, d'une date et d'un coefficient de durée. Et ce n'est point seulement par glissement insensible que l'être change mais aussi par brusques révolutions où, d'un coup, la figure entière bascule: Et puis... il y a un moment-où tout ce qui est le plus certainles bases mêmes de l'être vacillent-palpitent-comme--comme un décor de toile qui va s'enlever comme un voilier qui sent le
vent et bouge autour de son ancre92.

Rien d'étonnant d'ailleurs, pour cette conscience en surplomb de l'être fait d'habitudes, que le Moi choisisse, à tel moment et pour telle raison, de se refaire, de se recomposer et de redistribuer ses énergies, en vue d'une figure autre mais qui pourra, elle aussi, un jour changer. Rien de plus naturel qu'une « conversion», un renversement de tendances, l'avènement d'une personne qui ne remplira pas plus le champ entier de la conscience que la précédente et, comme elle, laissera intact (ou même renforcera) l'indépendance du Regard qui se fixe sur elle et qui est, lui, l'inaliénable. Le Même subsistera donc au travers des mutations les plus apparemment complètes et c'est pourquoi il convenait d'abord d'interroger ce point central du Même pour relier l'une à l'autre les diverses étapes de cette instable combinaison. Et la plus évidente de toutes, cette décision de la vingtième année de se consacrer au Système, apparalt alors dans sa vraie lumière: une stratégie nouvelle, et la plus rigoureuse, pour défendre la vulnérabilité du Moi et tenter d'échapper au sentiment infiniment gênant d'être.

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Notes du Chapitre premier
1 C, XIX, 627. 3 C, VllI, 378. 5 C, XI, 588. 7 C, ill, 62. 9 C, X, 52. Il C, XXVIT, 507. 13 .C,XVIIT, 105. 15 C, XXIX, 247. 17 0, t. II, p. 127. 19 Correspondance Paris, p. 176. 21 C, XVITl, 218. 23 C XXI 769 25 I 1225

Gide- Valéry,

2 C, XXll, 293. 4 C, VITI,39. 6 C, XXVI,632. 8 C, VII, 772-773. 10 C, I, 27. 12 C, XXI, 134. 14 C, XVII, 135. 16 C, XXIV, 132. 18 C,XXV, 890. 20 Ibid., p. 199. 22 0, t II, p. 432. 24 C, VII, 378. 26 C IV 652 28 0, Ii, 461-2 Le texte imprimé porte par erreur: « Au commencement sera le Soleil ». Il faut lire: « le Sommeil ».

d

27 0', il , 37

29 0 I 139 31 0, " n, 159. 33 C. XXI, 108. 35 C, XVII, 767. 37 0, I, 112. 39 C, IT, 333. 41 C, XVII, 226. 43 C, XX, 851. 45 C, XIV, 717. 47 C, XXIV, 242. 49 C, VIT,754. 51 C, XXIV, 132. 53 C, XV, 645. 55 C, XIV, 319. 57 Dossier « Orphée » inédit. BN. 59 C, XIX, 597. 61 C, XV, 586. 63 C XXVI , 355 6 5' C, XXVI, 355. 67 C, IV,134. 69 C, XI, 588. 71 C, XV, 271. 73 C, VITI, 151. 75 0, n, 431. 77 C, VIn, 168. 79 C, XXIX, 833.

30 C, XXVIIT, 625. 32 C, XXIIT,417. 34 C, XXIX, 197. 36 C, XII, 207. 38 C, XVII, 318. 40 C, IX, 232. 42 C, VI, 771. 44 C, VIII,30. 46 C, X,633. 48 C, XXII, 251. 50 C, XX, 572. 52 C, V, 791. 54 C, VII, 777. 56 C, XIV, 77. 58 C, XXVI, 288. 60 C, XXI, 161. 62 C, VII, 298. 64 C, XVII, 160. 66 C, IV, 112. 68 C, VI, 310. 70 C, vm, 379. 72 C, XXIV, 164. 74 C, XII, 352. 76 ibid., p. 432. 78 C, IV, 351. 80 C, XI, 692.

41

81 C, VIT,757. 83 C, V,631. 85 C, n, 269.
87 C, XXVI, 455. 89 «Mon Faust », 0, TI, 288. 91 C, VITI,252.

82 C, VII, 504. 84 C, XXIX, 44. 86 C, IX, 447. 88 C, V, 213. 90 C, X, 421. 92 C, I, 339.

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CHAPITRE DEUX Les Limites de l'intellect et la déconstruction du langage

I «Penser ce qui n'existe pas»
Les aventures de la Raison ne sont pas toujours innocentes ni l'exigence de rigueur exempte de troubles secrets. Sans dout~ conviendrait-il de lire dans le même temps, et comme en contrepoint, un certain discours philosophique dans la cohérence apparente de ses articulations et de son procès et cet ailleurs de la pensée qui, par en dessous, dans la pénombre des instincts, j'entends ici les plus constitutifs de l'être, la sous-tend, la commande et lui communique la vibration -de son pathos secret. Ainsi de l'intellectualisme valéryen - mais il le sait lui-même: «Oui, soit, répond-il dans un des Cahiers à un article de L. Lavelle, «intellectualiste», mais c'est chez moi (sinon chez d'autres) une forme de sensibilité. Mais alors, ajoute-t-il, le jeu et le chaos recommencent »1. Il s'agirait donc de mettre en lumière ce jeu et ce chaos qui perce, reconstituer une singulière dialectique de positions et de négations successives, d'inversions et de retournements, qui pousse en avant dans un dynamisme irrépressible mais aussi dans une croissante inquiétude, jusqu'au blasphème final du Solitaire contre l'Esprit, une démarche qui s'était d'abord voulue d'un strict positivisme. Dans cette quête d'une ontologie sans Être (en parallèle à celle d'une «mystique sans dieu ») .qui paraît comme secrètement aspirer le bondissement de cette pensée, on ne retiendra ici que les deux moments initiaux: la rencontre brute de l'être donné (qui, partant du choc premier de la sensation, conduit au douloureux sentiment d'une sorte de dérobade de l'être) - et l'intervention décisive de l'intellect qui tente, en annulant le réel, de lui substituer l'acte du seul Moi en attendant que cet acte même, bientôt remis en question, ne relance encore le questionnement et la quête d'une conscience trop lucide, impitoyable et affamée. La Sensation donc d'abord - la rencontre avec ce qui « est ». Point de tentation idéaliste ici: le monde est déjà là, et c'est précisément son tort. Le Moi s'éveille en s'y heurtant dans l'entre-deux trouble de la sensation et le perçoit d'emblée, non comme invite, don, site naturel où s'installer, objet de connivence mais comme altérité pure, résistance surtout. «Le réel, écrit-il, est ce qui résiste. A quoi? A moi »2. Au départ, cet
'

45

absolu: l' être-là de cette sensation, le seul réel: « La sensation pure et simple est le réel et rien d'autre ne l'est [...] C'est ce qui est plus fort que moi. Le réel est essentiellement présent »3 seule présence qu'il reconnaît « instantanée [...] incontestable, inimitable, indescriptible »4. Rien en-deçà de cette sensation par quoi tout commence. Le réel est ce qui a « puissance de sensation [...] la véritable chose en soi [.. .] l'étalon
d'existence »5

-

la « réalité absolue »6. Elle apparaît,

et c'est

son signe, dès l'abord étrangement dérangeante, « gênes, dit-il, dans le cours naturel d'ensemble »7 de notre neutralité sensible et se manifeste par « des signes organiques profonds ou superficiels [...], modifications sensibles, vulnérables»: ce sont réponses de notre corps à quelque question du monde qui nous échappe et qui doivent s'interpréter comme simple « intervention », c'est-à-dire, selon la terminologie valéryenne, sans lien intelligible entre l'effet et sa cause qui demeure Inconnue. Point de départ absolu, brèches dans une nuit insaisissable: « Sentir commence, précède et achève tout. Et donc est tout. Par quoi il est impossible d'aller en-deçà et au-delà de ce mot. Un mot qui est un point limite ou bien un réflecteur total qui réfléchit tout et n'absorbe rien»8 « surface »9 mais aussi déjà « texte et intennédiaire [...] comme la vitre, croyant toucher au travers, vitre avec transparence et reflets mêlés qu'il faut séparer: sa réfraction, sa déformation, etc. »10, si bien, ajoutet-il, que « tout est interne parce que la frontière s'éloigne »11 et que la réalité, à la limite, ne serait en définitive que « l'effet produit par l'état naissant des choses », quand elles sont encore « trop jeunes »12. Mais « il suffit de s'arrêter sur le réel pour le changer en songe »13, la pure sensation ne luit que dans l'instant premier et nous lui imprimons sitôt notre dérive. C'est que l'esprit cherche en ce réel brut ce qu'il a pour caractère essentiel de ne pouvoir donner. L'objet de la sensation « est ce qu'il est - Ne demande rien et ne donne rien. En équilibre sensible ou sensoriel parfait »14. Nous nous heurtons à l'absolue mutité du monde qui n'a rien à nous dire: « Le réel est muet. Ne signifie rien. La sensation ne dit rien. Elle domine ou disparaît. Des faits I Équimacules »15 et « Ce qui est est ce qui n'a pas besoin de moi »16, se refuse à mon langage, à ma prise, à 46

mon besoin d'appropriation, d'interprétation, «détermine entièrement» l'acte de ma pensée et réduit à zéro «son degré de liberté [...], son possible »17. «Cela est, dit-il encore, qui se dérobe et pour autant qu'il s'y~ dérobe, à l'étreinte. L'être est (par définition) ce que je sens d'impossible à saisir »18. Or rien de moins supportable pour nous que d'en accepter la radicale insignifiance, de n'y point projeter notre besoin de signe mais, tout indûment, comme le dit le cahier (inédit) « Saure »: Consentez, rendez-vousà bien comprendre et même à le vouloir que ce qui est ne rime à rien, n'a aucun sens. Et c'est en quoi il est. En effet, s'il eût un sens, il ne serait donc qu'un signe, mais un signe suit toujours une convention (et on ne voit pas cette
convention). Une fois ceci bien saisi, tout devient

-

ce qu'il

est. Cet «Absolu »19 n'est que silence cependant qu'à l'inverse tout ce qui n'est pas « entièrement soluble en sensations» n'est, dira-t-il, que « littérature »20. Mais il est vrai alors que « le réel par lui-même n'a aucun intérêt [...]. Le réel pur est inutilisable. Il n'a aucun avenir [...] insaisissable [...] matière amorphe »21, que c'est par delà que « la discussion commence avec le Signe et autres valeurs »22, cependant qu' au ras de notre vrai contact avec lui, «le monde... ne signifie rien »23, s'enferme dans «le non-langage, le non-symbole, le sans-nom »24. Surface opaque et sourde, le réel définitivement se dérobe à mon esprit, oppose sa nudité informe à son besoin de signifiance et à son exigence d'ordre et de cosmos, le pullulement, le « grouillement» de ses « équimacules », un chaos qu'on ne peut même pas dire hasard car ce serait lui attribuer quelque infraction à un ordre présupposé. Par dessus tout, il dresse face à nous son « étrangeté» et, abrupt, son arbitraire: « Toute chose qui est, si elle n'était, serait énormément improbable »25 et comme « tirée au sort ». Nous regardons avec stupeur ce brouillard ou ce
« rideau de théâtre»

-

qui nous semble masquer le vrai paysage,

mais celui-ci tout inconnu: J'essaye, dit-il, de « comprendre», de contenir ce qui me
contient. J'essaye mille combinaisons

-

et ceci et cela. Et par

47

l'idée et par l'analogie. Parfois je regarde cet univers comme un rêve et je tente de deviner quelles choses réelles en sont la substance éveillée - Si l'on s'éveillait de ce qui est ? Mais il sait trop bien que c'est la veille qui définit le rêve et que nous ne rêvons pas le réel. Reste cet esseulement ahuri de celui qui, dira un fragment de L'Apocalypte Teste, « sent trop fortement non tant le néant que l'arbitraire de tout» et se réduit à « un étonnement et un sursaut - comme non fait pour être ce que tu es »26. Plus encore, cette intensité de présence nue, d'altérité infinie semble à certains moments comme absorber tel un corps noir l'observateur lui-même, le réduire à néant, l'enfoncer dans son épaisseur ténébreuse, le regarder à son tour jusqu'à la fascination: « La sensation d'un état actuel des choses, écrit-il est presque insupportable. La station du regard et bientôt la sensation bizarre d'être d'abord autant regardé par les choses que infiniment plus - car il y a toujours finalement plus de puissance des choses que de puissance de soi »27. Sans doute pareille expérience d'hypnose hagarde n'apparaît-elle que par brusques déchirements, « aux fissures et lacunes d'un système »28, celui de notre « connaître» habituel qui nous aide à voiler la face médusante des choses. Mais cet entr'aperçu de l'être pur, « si simple qu'il ne se distingue pas du néant »29, ces instants fugitifs où s'amenuise le tissu familier de notre « connaissance », nous affrontent d'un coup à une sorte d'intuition négative, à un noir absolu, à un évanouissement: « L'impossibilité de ce qui est, sentiment assez fréquent chez moi »30 ou encore « rien ne me paraît moins nécessaire que ce qui est »31. C'est qu'à la vérité un Ego qui s'éprouve au centre caché du Tout, ne peut se percevoir dans son ipséité spontanée ou, du moins, ne saurait s'accepter que comme unique fondement - le
seul légitime et le seul nécessaire

les choses le sont par soi, puis, de l'être

-

bien davantage,

-

de l'exister

même

du

Monde. « Je ne comprends que ce que j'invente; et il y a bien des choses que je n'eusse pas inventées »32. Mais il n'est rien justement en ce monde qui soit œuvre, émanation et reflet de ce moi. Écoutons l'étonnement scandalisé qui le confond devant 48

l'altérité pure de ce Tout : « Tu n'es pas moi. Car rien n'est... moi, ô Moi J »33.. Le péché essentiel de l'être donné-là est de n'être point consubstantiel à ce moi qui le regarde, les ponts sont coupés, nul échange, nul va et vient entre cet Autre infiniment Autre et une conscience qui ne peut s'accepter que comme auto-suffisance. L'être refusé au monde va dès lors refluer dans la seule affirmation du Moi, dans « ce fond de (son) être étranger à toutes choses»3 4mais qui se perçoit nécessairement comme le seul fondement du Tout - le seul, veux-je dire, qui le légitimerait. Encore faudrait-il ajouter que, dans cette dérobade absolue, ce Moi lui-même semble parfois à son tour défaillir, s'effondrer dans un doute, qui n'atteint pas seulement tout ce qui se manifeste dans ses déterminations singulières mais jusqu'à la racine ontologique, à l'authenticité de son existence: « Rien ne prouve que ce que nous appelons notre Moi [...] ait une existence absolue... et ne soit pas un effet, une production de la sensibilité générale corrélative du non Moi et ne soit rien de plus profond que peut l'être une condition de fonctionnement... »35. Ainsi, l'exister par lui-même, qu'il se manifeste comme heurt aveugle contre ce mur du dehors ou dérobade soudaine du substrat intérieur, ne se manifeste au départ chez Valéry que dans le choc d'une présence qui aveugle, dans le froid soudain « sur les épaules» d'une « sensation panique» presque « impossible à
soutenir »36

-

« Rien de plus incroyable

et inconcevable

que

l'existence »37 - rien qui plus directement le jette aux affres d'un cul de sac, à l'angoisse de la « chute» dans l'être. Et c'est ici qu'intervient un premier renversement décisif, où le Moi, « furieux d'être pris dans cette affaire d'être sans l'avoir voulu »38 et convaincu que « tout est permis contre cette combinaison où le Monde, où on l'a entortillé», va entreprendre par tout moyen et d'abord par celui qui lui paraît le plus efficace, l'intellect, de substituer à cet Être-Néant un espace qui, lui, soit habitable parce que connaturel, par ce double procès de destruction et de recréation qui est pour lui la fabrication de l'idée, ce « réel de seconde espèce» qui efface l'oppressant et l'inutilisable de celui auquel il est d'abord contraint. La raison d'État justifiera le terrorisme intellectuel mais ce ne sera jamais que développer logiquement, systématiquement, la stratégie 49