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Du même publieur

couverture

 

 

Jeff Balek

 

 

 

Vengeances

 

 

Le Waldgänger – Épisode 2

 

 

 

Snark

 

 

 

« Contre l’État technicisé omniprésent (…), le recours aux forêts réelles ou symboliques où se réfugiaient autrefois les hors-la-loi islandais permet d’affirmer individuellement sa liberté. »

 

Ernst Jünger

Chapitre premier

La flamme me brûle tout le visage.

Je vois mon père lancer la boucle de son ceinturon sur mes reins, à les briser.

Je vois cet homme dont j’ignore le nom. Les couloirs et leurs flaques d’eau noire. Cet hôpital vétuste où courent les rats. Je vois le rat qui grimpe sur la jambe de l’homme, enserré dans une camisole de force. Je vois ces hommes en blanc qui le frappent de leurs bâtons. J’entends leurs rires. J’entends leurs mots. Leur mépris. Leur cruauté. J’entends tous les cris des hommes et des femmes enfermés dans les cages de cet asile.

Je vois l’étau qui serre le crâne de l’homme. Les hommes en noir tout autour de lui. L’homme en toge drapée rouge qui pose le foret de sa chignole sur son front et qui tourne, lentement.

J’entends qu’il faut « libérer les humeurs malignes du cerveau de ce malade ». J’entends les approbations appréciatrices. Les hurlements de l’homme attaché sur la table.

J’entends le bruit du fer qui taille ses copeaux de chair et d’os. J’entends les applaudissements respectueux des hommes en noir.

Tire, Stone, tire !

Je sens la sueur froide sur la paume de la main de Stone. Je sens son cœur battre, pulser son sang épais dans ses artères. Je sens la goutte de sueur qui perle à nouveau sur son front et qui roule jusqu’à se suspendre à son sourcil.

Je sens les molécules de sodium, les molécules de potassium, les molécules de calcium que contient cette simple goutte, véritable galaxie à l’échelle moléculaire.

Abats-moi, Stone. D’une balle dans la nuque. Que tout prenne fin.

Chapitre 2

Les flics passent le lendemain du mitraillage de l’hôtel particulier d’Hasverus. Deux caricatures en imper mastic auréolés par endroits de taches de sauce. Le premier, petit et maigre, avec un regard qu’il aimerait fouisseur. Deux petites perles noires sans éclat. L’autre, le mètre quatre-vingt-dix, dépassant le quintal, le regard vague, les joues flasques. La cinquantaine tous les deux. Usés. Le petit questionne et tient le carnet pendant que l’autre fait planer lourdement son regard sur la pièce en ruine.

Qui ? Pourquoi ?

Hasverus répond.

Il n’a rien vu, ne sait pas qui cela peut être, imagine un acte de malveillance gratuit. Comme souvent. Un gang qui voulait s’amuser avec un vieux. Le petit flic griffonne peu sur son carnet. J’imagine une écriture sèche, nerveuse, enfantine.

Hasverus joue son rôle de vieillard effrayé et désorienté avec un indéniable talent.

Je suis caché dans une pièce adjacente et observe la scène qui se joue dans l’embrasure de la porte.

Les flics repartent en disant à Hasverus qu’ils le tiendront informé. Le petit lance un dernier coup d’œil fatigué à la pièce, puis sort sous la pluie en relevant son col.

— Hasverus, il va me falloir une explication.

— Une explication à quoi ?

— Votre épaule…

— Mon épaule ?

— La balle qui l’a traversée.

— Ah…

— Ne me prenez pas pour un con, Hasverus.

— Si vous ne voulez pas que je vous prenne pour un imbécile, Blake, alors autorisez-moi à ne pas vous répondre.

Puis :

— Chaque réponse viendra en temps et en heure, Blake. Ne posez pas de questions dont vous ne pourriez pas encore comprendre les réponses.

J’ouvre la bouche, puis la referme sans dire un mot. Hasverus est le seul sur lequel je peux m’appuyer. Dois-je pour autant le considérer comme un allié ?

Hasverus le sait et il me regarde droit dans les yeux. Il est sans doute la seule personne que mon visage calciné ne dérange pas.

« Ne montrez jamais aucun signe de faiblesse. » Sergent instructeur Kurnonsky.

Nous employons le reste de la journée à ranger et à réparer, en silence, ce qui peut l’être. Je marque une pause de temps à autre et observe Hasverus engouffrer les cadavres de ses souvenirs dans un sac-poubelle. Parfois, il en détaille un songeusement avant de le faire disparaître dans le sac plastique.

Je revois ma femme dans le sac mortuaire sur le brancard.

On l’enterre demain.

Chapitre 3

Pluie noire et froide. Comme la veille. Comme toujours. J’ai demandé à Hasverus de me bander la tête et j’observe la cérémonie depuis la voiture aux vitres fumées qu’il a louée pour l’occasion. Je vois de loin le prêtre et deux types appuyés sur leur pelle. Je vois un type de dos, aussi. Massif, les épaules un peu voûtées. Stone. Une rose blanche à la main. Je sens qu’il devine ma présence. Le regard soutenu qu’il lance vers la voiture me le confirme.

Le curé prononce quelques mots puis part s’abriter quelque part, plus loin. Autre enterrement, autre mariage, autre communion. Je ne sais pas.

Seul Stone reste là, à observer les deux types jeter des pelletées de terre sur le bois du cercueil de ma femme.

Il jette sa rose sur la terre grasse.

Il se tourne une dernière fois vers moi, relève le col de son imper puis sort de mon champ de vision.

Je n’éprouve ni haine ni colère. J’ai tué le gosse de Stone, il a tué ma femme, blessé ma fille. C’est une des règles gravées dans chaque pierre de Yumington. Une des règles inscrites dans l’ADN des hommes depuis le code de Hammourabi et, bien avant, trois fois répétées dans le Pentateuque.

Je dis à Hasverus d’attendre encore un peu avant de quitter le cimetière. Les deux fossoyeurs ont fini leur boulot et partent en trottant.

Quelle vie ai-je offerte à Beth ?

Nos premiers rires. Le bonheur était à nos pieds. C’est ce qu’on croyait, comme tout le monde, parce qu’on nous l’avait dit. Puis la vie nous a rongés aussi sûrement que les vers rongeront sa chair. Il ne nous restait que la peur, baignant dans l’amertume.

— Vous pouvez y aller, Hasverus. Je crois que tout est dit.

Hasverus démarre lentement en faisant crisser le gravier blanc de la petite allée transversale du cimetière.

À la sortie du cimetière, je vois Stroke en uniforme discuter avec deux types. Des flics si j’en juge à leur tenue.

— Votre absence va faire de vous un suspect idéal aux yeux de la police.

— Je suis déjà suspect Hasverus.

— Certes, mais cela va les conforter dans leur jugement.

— Un peu plus suspect, oui. Mais libre. Pour l’instant.

— Peut-être devriez-vous…

— Me rendre ? Leur expliquer tout ? Leur expliquer la mort de Beth, le viol de Tanya ? Et donc leur expliquer la cause de tout cela ? La mort du gosse de Stone ?

— Il est clair que…

— Depuis quand avez-vous confiance en la justice, Hasverus ?

Hasverus ne répond pas.

Chapitre 4

— Que ressentez-vous ?

— Sincèrement ?

— Bien évidemment.

— Rien. Rien, je crois.

C’est le cas. Je ne ressens absolument rien.

— Je crois qu’il est temps de calmer le jeu avec Stone.

— Sage décision.

— Je n’ai pas voulu tuer son fils. Je n’ai pas voulu tuer ce gamin, c’était comme si…

— Comme si vous perdiez le contrôle. Plus exactement, comme si ce corps vous était étranger. Et si ce n’est pas étranger, différent.

— Jamais je n’ai eu l’intention de tuer ce gosse. Je voulais juste l’éloigner de ma fille. Juste lui foutre la trouille.

— Mais vous n’avez senti ni votre force ni votre rapidité. C’est cela ?

— C’est cela.

Hasverus et moi tétons un verre d’Armagnac sans que ni lui ni moi ne le dégustions vraiment. Hasverus a allumé un feu dans la cheminée du salon. Une cheminée de pierre noire, dans laquelle on pourrait faire cuire un bœuf. Les trois bûches qui y flambent ont l’air ridiculement petites.

Une lueur orangée et instable éclaire le visage d’Hasverus. J’observe les sillons de son visage, comme autant de coups de cutter dans un étroit bloc de glaise. Quelle vie, quels événements ont façonné ce visage ?

— J’ai besoin de savoir, Hasverus. Les pressentiments, cette incapacité à contrôler mon corps…

— Vous le contrôlez, Blake. Une fois encore, la Table joue un rôle d’amplificateur. Ce qui est vrai en termes émotionnels est vrai en termes physiologiques. Vous allez devenir plus fort et plus rapide que la plupart.

— La belle affaire !

— La véritable question est : quel usage voulez-vous en faire ? Quel usage voulez-vous faire de ces capacités ?

— Selon vous ? Quel usage devrais-je en faire ? Enfiler un collant, une cape et devenir un super-héros. Défendre la veuve et l’orphelin ?

Je ne peux retenir mon rire.

— Ne soyez pas cynique, Blake.

— Cynique ? Dans quel monde vivez-vous ? Sauvez une veuve, sauvez un orphelin. Ils seront les premiers à porter plainte contre vous sous n’importe quel prétexte histoire de récupérer un peu de pognon. Je n’ai aucune illusion, Hasverus. Aucune…

— Cependant…

— Cependant quoi ? Regardez un peu autour de vous. Lisez une page de journal. Regardez un seul journal télévisé. Regardez-les s’entre-dévorer pour quinze secondes de célébrité ou pour quelques billets. Les gens ne veulent pas être vivants, ne veulent pas être heureux. Ils veulent juste se donner l’impression de l’être. Ils veulent juste se donner la sensation d’être en vie.

— Alors pourquoi vouloir calmer le jeu avec Stone ?

— Ce sera plus pratique. Plus tranquille. Pour moi. Pour ma fille. Pour vous aussi, Hasverus. Il ne s’agit pas de vouloir faire la paix. Il s’agit juste de calmer le jeu avant que votre hôtel particulier ne soit réduit en poussière.

— Je vois.

— Je n’en suis pas sûr, Hasverus.

— Et après ?

— Je n’en sais...

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