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VENTRE À LOUER

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PERRO ÉDITEUR

580, avenue du Marché, suite 101

Shawinigan (Québec) G9N 0C8

www.perroediteur.com

Photo de l’auteure : Michel Cloutier

Révision : Stéphanie Veillette et Lydie De Backer

Couverture et infographie : Vanessa Vallières

Dépôts légaux : 2016

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque nationale du Canada

ISBN papier : 978-2-924637-08-1

ISBN Epub : 978-2-924637-09-8

© Perro Éditeur, Suzanne Quimper, 2016

Tous droits réservés pour tous pays

Imprimé au Canada

Suzanne Quimper

Roman

À ma famille, la source de mon inspiration

Chapitre 1

Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac… Le bruit infernal de mon horloge biologique m’empêche de dormir. J’ai beau me retourner comme une crêpe dans mon lit, rien n’y fait. Le son incessant de mon ventre vide me rappelle ma condition : je suis une femme, mais pas une mère. Chaque mois, l’apparition de mes règles me nargue cruellement. Moi qui me vante de réussir tout ce que j’entreprends, j’en prends pour mon rhume, qui commence aussi sournoisement dans mes sinus. J’éternue ma déception et je tousse ma rancœur. Seul mon amour pour Philippe me fait l’effet d’une bouillotte chaude, enveloppante et réconfortante.

Je le regarde dormir. On dirait un petit garçon. Sa tête repose sagement sur son bras et il fait une curieuse petite moue. Ses cheveux bouclés forment une couronne blonde qu’il a toujours du mal à dompter. C’est ce qui fait son charme, d’ailleurs.

Je compte machinalement les petits traits de couleur de mon papier peint. Selon l’angle d’où on le regarde, on dirait une chute d’eau ou une forêt tropicale. Normalement, cet exercice me plonge dans les bras de Morphée. Mais pas cette nuit. Le bruissement de ses ailes de papillon me tape sur les nerfs. Comme le chien de la voisine qui n’arrête pas de hurler comme un loup.

Philippe et moi avons tout essayé pour avoir un bébé. Des tests compliqués nous ont finalement envoyé le verdict au visage : je suis infertile. Rien ni personne ne pourra changer cette situation. Je ne peux pas être mère, tout au moins physiquement. Parce que, dans ma tête et dans mon cœur, je peux être mère. J’ai de l’amour à profusion et des bras qui ne demandent qu’à bercer. Le problème est dans l’usine de fabrication. Je me demande parfois si Philippe ne regrette pas son union avec moi. Non, je divague. Philippe m’aime comme un fou. Il me le prouve chaque jour par mille et un petits gestes.

Je repousse l’idée de l’adoption. Je n’arrive pas à m’imaginer accueillir un enfant de deux ou trois ans. Je ne veux pas manquer le reste : les nuits sans sommeil, les areu-areu, le Pablum et les couches pleines. Je suis folle, je sais. Mais je l’assume très bien.

Une idée obsessionnelle vient encore de traverser mon esprit en ébullition. Je la chasse comme une mouche qui bourdonne autour de ma tête. Elle revient à la charge sans relâche… Je ne sais pas si Philippe aurait l’esprit assez ouvert pour accepter ça. Non, c’est trop saugrenu. C’est sûrement le satané chien de la voisine qui me met les nerfs en boule et me fait délirer encore une fois.

Je me roule en boule et le sommeil m’enveloppe charitablement. Demain est un autre jour.

***

Philippe joue de la casserole dans la cuisine. Son air de heavy metal me réveille en sursaut. Je cherche à me souvenir de mon rêve, sans succès. Il me semble que je cherchais quelque chose dans un grand magasin. Je ne m’en souviens plus. Bof, c’est sans importance. Les rêves arrivent et repartent en coup de vent sans laisser de trace. Enfin, les miens. Je ne me rappelle jamais ce que je fais la nuit. Mes copines me racontent leurs aventures nocturnes avec des détails qui m’estomaquent. Elles les analysent, cherchent des sens, les prennent comme des signes du destin. Pas moi. Niet. Pas un souvenir de ce qui m’arrive la nuit.

Je décide d’aller rejoindre Philippe pour le petit-déjeuner.

– Bonjour mon amour. Tu as bien dormi ?

– Comme un roi. Et toi, princesse ? en me regardant tendrement.

– Comme celle qui a dormi sur un petit pois.

– Encore de l’insomnie ?

Je soupire et fais une petite grimace pour le faire rire. Philippe connaît bien mes problèmes de sommeil. Combien de fois est-il resté éveillé pour me tenir compagnie ? Maintenant, je fais attention de ne pas le réveiller. À quoi bon compter les moutons à deux ? Ces gentilles bêtes ne marchent pas très vite…

– Le chien de la voisine a encore hurlé une partie de la nuit. Elle n’entend pas son sale cabot qui dérange tout le quartier ?

– Tu sais bien qu’elle est un peu sourde. Tu veux que je lui parle ?

– À quoi bon si elle n’entend rien ?

Philippe pouffe et vient me prendre dans ses bras.

– Quand tu ne dors pas, réveille-moi. Je connais bien des trucs pour passer le temps…

Son regard coquin dit le reste. Mon mari ne manque pas une occasion de manifester son désir. À son rythme, nous aurions dû avoir une douzaine d’enfants. Voilà, j’y reviens encore.

– Allez, nourris ta princesse pour qu’elle retourne sous les draps le ventre plein. Peut-être aurai-je la chance de roupiller une heure ou deux.

Après avoir englouti œufs, bacon et tartines, je retourne dans mon lit. Philippe part chercher le journal comme chaque matin. Je fixe le plafond sans que mes paupières s’alourdissent.

Je reviens à l’obsession qui me colle au cerveau comme une tache de graisse sur un chandail de coton.

Quand nous ne pouvons pas faire quelque chose, nous le faisons faire par quelqu’un qui a le talent ou la compétence de le faire. Est-ce que je pose mes pneus d’hiver ? Non, le garagiste s’en charge. Est-ce que j’entretiens ma cheminée ? Non, le ramoneur s’en occupe. Et mon raisonnement continue ainsi… ad nauseam. J’invente toutes les excuses, bonnes et mauvaises, pour concrétiser mon projet. Je veux un enfant et la seule issue possible à mes yeux et à mon ventre est de trouver une mère porteuse. Voilà. C’est dit. Il ne reste qu’à convaincre Philippe du bien-fondé de ma démarche. Et ce sera quelque chose. Je connais mon amoureux depuis longtemps. Il a l’esprit aussi large que le cœur, mais c’est un rationnel. Et le recours à une mère porteuse n’a rien de rationnel.

D’abord, il n’y a pas de loi pour régir cet arrangement. Ce n’est pas illégal, mais ce n’est pas encadré pour autant. En cas de conflit, il n’y a aucune règle. Si la mère porteuse change d’idée, le bébé lui appartient légalement. Il n’y a non plus aucune garantie que l’adoption de cet enfant sera permise par la Cour, même si elle est recommandée. La rémunération est illégale, mais elle est autorisée pour subvenir aux besoins de la mère pendant sa grossesse. Tout le projet est constitué de flous juridiques. Si les parents changent d’idée, la mère porteuse doit garder l’enfant ou le mettre en adoption selon les règles établies.

C’est complètement fou, mais il y a aussi des histoires qui finissent bien. J’ai lu un peu sur le sujet. Il y a des parents comblés, des mères porteuses épanouies et des bébés qui grandissent dans une famille heureuse. Pouah ! Ça sent le roman à l’eau de rose à plein nez. La vie d’un être humain est négociée, chiffrée et rémunérée. C’est ça, la réalité de mon délire.

Je me précipite sous la douche pour lessiver mes pensées abracadabrantes. C’est exactement ça : « Abracadabra ! Et le bébé est là ! » Ça n’a pas de sens et je dois oublier ça. Il y a trop de vies en jeu.

Les bulles de savon remplacent celles de mon cerveau. L’eau chaude m’a toujours remis les idées en place. Je prolonge le bien-être pour être certaine que la folie ne s’emparera pas encore de moi.

En sortant de la salle de bain, je croise Philippe qui est sur le point de partir travailler. Je le trouve beau avec sa chemise ouverte et son jean délavé. Il est le reflet de sa profession : directeur de création dans une agence de publicité. Créatif, allumé, enthousiaste. Ses clients l’adorent et ses patrons aussi.

Je lui bloque le passage pour lui voler un baiser.

– Tu rentres vers quelle heure ?

– Le plus tôt possible si tu as des projets pour moi, dit-il en me regardant d’une manière qui en dit long.

– J’ai le projet d’aller souper avec toi dans un petit resto sympa. Et pour le reste, on verra !

– J’accepte et je parviendrai bien à te séduire pour avoir le reste !

Nous nous embrassons longuement et mon corps réagit tout de suite. Après six ans, cet homme m’allume encore.

– Tu vas être en retard. Sauve-toi ou je ne réponds plus de moi.

Philippe m’embrasse sur le bout du nez et se retourne pour attraper son porte-documents.

– À ce soir, princesse.

– À ce soir.

J’ai tout mon temps pour savourer ce vendredi. Il n’est que 8 h 30 et j’ai terminé mon dernier contrat de traduction hier soir. Je peux flâner et perdre mon temps à mon goût. D’ailleurs, je suis une vraie pro… crastinatrice ! Pourquoi ne pas se faire plaisir aujourd’hui alors qu’on ne sait même pas si l’on sera là demain ? Ma grand-mère disait toujours : la vie est longue, longue, longue… Ouais, c’est vrai pour elle ; elle est décédée à quatre-vingt-douze ans. Mais moi ? Qui me dit que le camion à ordures ne reculera pas au moment où j’arracherai mes mauvaises herbes près du trottoir ? Que je ne me ferai pas mordre par un cobra évadé du zoo ? Que je ne contracterai pas la grippe aviaire en nettoyant mes cabanes à moineaux ? Bon, j’avoue que l’exemple du cobra est un peu tiré par la queue. Mais la vie est parfois si bête !

Je me souviens de mes vingt-trois ans… Je vais banalement au dépanneur acheter un litre de lait. J’attends le feu vert bien sagement, tenant mon sac contre moi. Je traverse la rue d’un pas alerte et tout à coup… bang ! Un cycliste qui ne se sentait pas concerné par les feux de circulation me happe et m’envoie valser devant la porte du dépanneur que je viens de quitter. Résultat : fracture du crâne, commotion sévère et un chapelet d’ecchymoses sur le corps. Pire que ça, j’atterris sur une femme qui sortait du commerce et je lui casse la cheville. Seuls le litre de lait et le cycliste n’ont rien eu. Quand je me réveille à l’hôpital, je n’en reviens pas de cet accident bête qui a transformé ma vie pendant plusieurs mois.

Alors oui, vive la procrastination ! Un seul grain de sable peut enrayer toute la machine. Raison de plus pour en profiter au maximum à chaque instant.

Je vais me servir un deuxième café et m’installe à l’ordi. La communauté Facebook est assez déserte. Mes amis réels et virtuels sont probablement au travail en comptant les heures qui les séparent du week-end.

Tiens, Élyse est partie seule en Belgique. Je me demande comment Dominique réagit à ça, lui qui est si possessif. Mais, bof, ce ne sont pas mes affaires.

Il y a une photo de notre dernier souper avec Félix et Audrey au resto-bar Les Bobos. Philippe a pris volontairement une pose arrogante pour s’accorder avec le nom de l’établissement. Mon chum est toujours très « concept », même les week-ends !

Ma tante Lise, ma préférée, a mis une photo de ma cousine tenant son nouveau-né dans ses bras. Mon cœur a un petit pincement. Toujours ces détails qui se glissent sournoisement dans ma vie et qui me ramènent à mon obsession. Je regarde attentivement la photo et ne peux détacher mon regard du bébé. Je sens presque sa chaleur, son odeur. Un petit garçon tout plissé, rougeaud par endroits et finalement pas très beau, comme plusieurs nouveau-nés. Mais je le trouve adorable. Elle aurait accouché d’un ouistiti que j’aurais eu le même attrait. Qu’est-ce qui motive mon besoin d’être mère à ce point ? Mystère. Je sais que c’est viscéral, mais je ne peux pas expliquer les raisons profondes qui me poussent à procréer. Marquer mon passage sur terre ? Me sentir indispensable pour quelqu’un ? Revivre mon enfance à travers mon rejeton ? Toutes des questions sans réponses.

Le téléphone interrompt mes élucubrations. C’est Philippe.

– Allo, mon amour.

– Tu t’es remise de ta nuit blanche ?

– Ce matin, je voyais rouge contre le chien de la voisine, mais mon deuxième café au lait a décoloré mon humeur massacrante.

– Je suis content que tu ne broies pas du noir toute la journée…

Je dois vous expliquer ce curieux dialogue. Philippe et moi avons la manie de converser sur un thème en faisant le plus de jeux de mots possible qui ont un sens dans la conversation. Celui qui est à bout de répliques perd le match. Mon amoureux étant un publicitaire et moi une traductrice, les mots sont une source inépuisable de calembours. Comme nous jouons à ça depuis notre toute première rencontre, nous n’avons pas besoin de dire quoi que ce soit pour démarrer une nouvelle partie. Et le gagnant a le droit de demander ce qu’il veut dans la journée… Inutile de vous dire que mon esprit combatif m’incite souvent à m’accrocher le plus longtemps possible. Tous les amoureux ont des jeux qu’eux seuls peuvent comprendre. Celui-là est le nôtre et il nous procure des fous rires mémorables quand un des joueurs dérape dans la conversation.

Maintenant que vous êtes au fait de ce qui se déroule en ce moment, je réponds à Philippe pour ne pas perdre le jeu.

– Tu as le feu vert pour quitter le bureau assez tôt pour aller au resto ?

– J’ai eu une peur bleue d’avoir un contrat de dernière minute mais, finalement, je suis libre vers 18 h.

Pendant qu’il me parle, je carbure à pleinrégime. Je dois gagner ce match, d’autant plus que j’ai quelque chose à lui demander.

– Si tu étais payé au noir, personne ne pourrait t’imposer un horaire aussi chargé.

Je l’entends pouffer au téléphone.

– Tu rirais jaune si les gars de l’impôt débarquaient chez nous.

Merde ! Il est fort aujourd’hui !

– Tu n’as qu’à leur glisser un billet brun dans la main et ils vont vite oublier tes écarts de conduite.

Je prie le ciel afin qu’il ne réponde pas, je suis à bout de réplique.

– …

– J’ai gagné ! en esquissant une petite danse indienne dans mon appartement.

– D’accord, je m’incline. Tu choisis le restaurant.

– Allons à L’Almada nous goinfrer de poulet grillé et de sardines.

– C’est toi qui paies la note ?

– Si tu montres patte blanche ! On se rejoint là-bas vers 18 h 30, d’accord ?

– J’y serai, princesse. Je t’aime.

– Je t’aime aussi.

En raccrochant, je me dis que je vais l’impressionner, ce soir. Je vais enfin porter cette jupe sexy qu’il m’a achetée il y a quelques semaines. J’ai envie de lui couper le souffle pour qu’il arrête de penser, le temps de lui asséner le grand coup…

Je m’active dans l’appartement pour ramasser toutes les traîneries. Hier, nous avons regardé un film avec des amis et des restes de pop-corn jonchent la table basse. Un verre de vin rouge a laissé un cerne et des papiers de caramel côtoient les quatre télécommandes. Vous vous demandez si nous ne sommes pas des dinosaures en ne programmant pas une télécommande universelle ? Vous avez raison. C’est moi, la rétrograde, qui m’obstine à garder les quatre. J’ai l’impression d’avoir un meilleur contrôle sur toutes les options. Je sais, c’est stupide, mais je ne suis pas une adepte des gadgets électroniques. J’ai beaucoup de difficulté à changer mes habitudes. Nous avons la première télécommande de la télévision, celle du câblodistributeur, la troisième du DVD et finalement, la dernière, pour la barre de son. Je les connais bien toutes les quatre et je n’ai aucune envie de réapprendre quoi que ce soit, même si j’entends Philippe soupirer chaque fois que nous regardons un film. Philippe vit les deux pieds dans le xxie siècle en lorgnant ce qui lui apparaît comme précurseur du xxiie. Je suis plus nostalgique des années 80 et 90 quand il était encore possible de se parler au resto sans que personne regarde ses textos. Ne pensez pas que je n’apprécie pas mon portable, le micro-ondes et le GPS dans ma voiture ! J’aime les choses qui améliorent la qualité de vie, sans pour autant devenir esclave de la nouvelle technologie. Chaque fois qu’un nouveau téléphone intelligent sort sur le marché, Philippe devient déçu du sien. Il me fait toujours une grande mise en scène et me donne une foule d’informations – que je ne comprends pas du tout – pour me convaincre que son téléphone actuel est complètement dépassé. Même chose avec son portable et sa voiture ! Oui, il a les moyens de s’offrir tous ces mirages. Mais ils ne peuvent pas étancher sa soif. Je n’aime pas la surconsommation et ce qu’il en coûte à l’environnement. J’énerve mon amoureux avec mon côté écolo – selon ses propres termes – mais je pense plutôt être réaliste : la planète se porte mal et nous ne faisons rien pour ralentir cette déchéance.

Ouf ! Ça fait du bien de se défouler, d’autant plus que vous ne pouvez pas me répondre ! Du nombrilisme pur et simple : je parle de ce qui me préoccupe et je déverse mes grandes envolées sous vos yeux bienveillants. Une vraie jouissance !

Parlant de jouir… Si je veux que Philippe salive en me voyant arriver au resto, j’ai intérêt à me précipiter sous la douche.

***

L’Almada est déjà presque plein. Ce petit resto portugais n’a ouvert ses portes qu’au printemps et déjà il fait salle comble. La fraîcheur des aliments et la gentillesse des patrons ont contribué à lui établir une belle réputation. Un article élogieux dans un grand quotidien a fait le reste.

Un des deux patrons vient m’accueillir à la porte et me dirige illico à une belle table au bord de la fenêtre. Je peux apercevoir les passants qui déambulent sur la rue Bernard. Comédiens, gens de communication ou de la finance, garçons hassidiques avec leurs longs boudins ou couples BCBG forment cette singulière mosaïque d’Outremont. Je ne me lasse pas de voir grouiller cette faune éclectique. J’aime cette diversité de genres et d’espèces. J’imagine souvent une histoire pour chacun et monte des scénarios dignes d’un roman-feuilleton.

Je vois passer une dame âgée qui redresse fièrement la tête. Je lui attribue une ancienne carrière en théâtre classique, un mari financier décédé récemment et un cercle de bridge. Elle est belle malgré son âge et porte aristocratiquement son tailleur coûteux. Le carré de soie qui ceint son cou arbore une petite touche fantaisiste qui m’envoie le signal d’une audace peut-être non dévoilée. Me voilà rendue à mon scénario tordu : elle a un amant de trente ans son cadet qui l’amadoue dans le but évident de lui soutirer sa fortune. Sa sœur l’a déjà mise en garde, mais elle n’y voit que du feu. Elle se prépare pour une escapade en mer avec son ami de cœur, qui en profitera pour la passer par-dessus la balustrade à l’instant même où elle lui apprendra qu’il est son héritier. Comme la garde côtière conclura à un accident, il épousera la fille de la riche dame qu’il aura rencontrée aux obsèques et dont il tombera follement amoureux. Est-ce assez rocambolesque pour vous ? Ce scénario est digne des Feux de l’amour, feuilleton américain cucul la praline qui a des millions d’adeptes malgré son manque de réalisme évident et sa vacuité intellectuelle.

Pendant que je règle le sort de cette richissime veuve, Philippe fait son entrée et m’aperçoit tout de suite. Ses yeux ébahis en disent long :

– Tu es… Tu es…

– Je suis… Je suis… éblouissante !

– Le mot est faible. Sérieusement, tu es magnifique ce soir. Je dis oui avant même de savoir ce que tu veux me demander.

– Prends le temps de t’asseoir et de commander une bonne bouteille de vin blanc bien frais. J’ai envie de me griser ce soir.

– Si tu t’abandonnes dans mes bras après, je vais te commander toutes les bouteilles que tu veux. Quand tu es pompette, tu me fais mourir de rire.

– Tant mieux, comme ça je peux faire toutes les conneries dont je m’abstiens en temps normal.

– Monsieur ! dit Philippe en levant le bras pour se faire voir dans cette foule bigarrée.

Le serveur s’avance tout sourire.

– Apportez-nous une bouteille de chablis bien frais.

– Vous êtes prêts à passer la commande ?

– Non, ce soir, nous prenons notre temps. Vous servez toujours vos divines moules au piri-piri ?

– Toujours, Monsieur. C’est une des spécialités de la maison.

– Génial ! Je crois que je viens ici juste pour ça.

– Comme plusieurs de nos fidèles clients.

– Tu as failli m’avoir aujourd’hui, avec le match des couleurs. Je t’ai donné ma dernière réplique.

– Je t’ai trouvée vraiment redoutable. Une conséquence de ton insomnie ?

– Non, ce sont surtout mes poches sous les yeux qui sont le contrecoup de ces heures vides. Je me demande comment je vais être quand je serai âgée. Il paraît qu’on dort moins en vieillissant. Ta femme deviendra une mémé grincheuse, sur tes talons vingt-quatre heures par jour.

– Pas de problème, j’ai l’habitude !

– Tu ne manques pas de culot, toi ! Tu me trouves magnifique et l’instant d’après, tu me traites de vieillarde.

– Tu es une magnifique mémé !

Je lui tire la langue et prends sa main amoureusement.

– Attends ce soir et tu verras de quoi elle est capable, ta mémé.

Le serveur coupe notre élan et sert notre vin.

– À ta santé !

– À la tienne !

Le chablis est savoureux. Philippe préfère le vin rouge mais, quand nous sortons, il respecte toujours mes goûts. C’est un amour, cet homme.

– J’ai quand même réfléchi longtemps cette nuit.

– Et sur quoi portait cette réflexion nocturne ?

– En fait, j’ai accouché d’une idée qui me trotte dans la tête depuis un long moment.

– Et comment s’appelle ce bébé ?

– Une mère porteuse.

Philippe me regarde sans réagir. Je crois que l’information n’est pas encore décodée par le cerveau. On dirait que l’écran est gelé…

– Tu as compris ce que je viens de te dire ? J’aimerais qu’on envisage une mère porteuse pour régler mon problème d’infertilité.

Philippe sort enfin de ses limbes.

– Florence, qui t’a mis cette idée folle dans la tête ?

Ça commence mal. Quand mon amoureux ne m’appelle pas princesse, c’est qu’il est en colère.

– Je n’ai besoin de personne pour penser. Je peux faire ça toute seule, comme une grande.

Je ne sais pas pourquoi je suis sur la défensive. Si je veux le rallier à mon projet, j’ai intérêt à faire preuve de plus de souplesse.

– J’ai lu pas mal sur le sujet et je trouve que c’est une avenue qui mérite qu’on s’y attarde.

– Je comprends ta déception de ne pas enfanter, mais le recours à une mère porteuse me semble bien…

Il cherche ses mots. La nouvelle a dû l’assommer plus que je le pensais au départ.

– Saugrenu ? Difficile ? Irréaliste ?

– Un peu tout ça. Il n’y a pas de loi qui régit cette démarche. Tu n’as aucune garantie que la mère acceptera de donner le bébé à la fin de la grossesse.

– Je sais. Je pense qu’il s’agit de trouver la bonne personne, comme je t’ai trouvé il y a six ans, en lui décrochant mon plus séduisant sourire.

Philippe se détend un peu.

– Je te fais remarquer que c’est moi qui t’ai trouvée sur mon chemin.

J’ouvre une parenthèse pour vous raconter comment Philippe et moi avons fait connaissance.

Je devais me rendre au chalet d’une copine dans les Cantons-de-l’Est. Elle m’avait pourtant donné un itinéraire bien précis. Comme je n’ai aucun sens de l’orientation – je me perds autour d’un arbre – j’ai pris une mauvaise direction. Après plusieurs kilomètres, j’ai bien vu que j’étais perdue. Je n’avais pas de GPS ni de carte routière. Il n’y avait aucune station d’essence ou dépanneur pour me renseigner. Plutôt que de faire demi-tour, j’ai décidé de continuer en me disant que je trouverais bien une route principale pour m’orienter. Comble de malheur, ma Toyota a décidé de rendre l’âme à ce moment-là. Après teuf, crac, teuf, teuf, elle s’est arrêtée tout bonnement sur la route déserte.

J’ai décidé d’appeler ma copine pour qu’elle m’aide à sortir de ce bourbier.

Pas de réseau disponible.

À la lecture de ce message sur mon cellulaire, j’ai perdu la carte, c’est le cas de le dire. Je suis sortie de mon véhicule transformé en macchabée et je suis entrée dans une rage folle. Je ne compte plus le nombre de coups de pied que j’ai donnés dans la carrosserie. Pendant que je m’acharnais sur la carcasse de ma voiture, une jeep venait dans ma direction sans que j’en aie conscience. Elle s’arrêta à ma hauteur.

– Vous avez un problème ?

Philippe entrait dans ma vie.

– Cette maudite bagnole est morte dans ce trou perdu. Je la déteste, je déteste la campagne et j’en ai marre de rouler sur des routes qui n’affichent même pas la moindre indication.

Philippe sourit et je me suis rendu compte comme je devais être ridicule.

– Je suis désolée, j’ai perdu le contrôle. Où sommes-nous ?

– Sur une des plus belles petites routes des Cantons-de-l’Est, près de Lennoxville.

– Et nous sommes loin de Ascot Corner ?

– C’est à un bon bout d’ici et je crois que votre voiture ne sera pas du voyage.

– Je m’en doute, elle ne fera même pas un kilomètre de plus.

– Venez avec moi et nous irons au garage le plus proche, à environ quinze minutes de route.