Vers la colline : itinéraires

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Pendant la période de manifestations et d'occupation des rues par les islamistes, Zed retourne en Algérie avec sa fille, Isabelle-Nabila. Leur route croise celle de Rachid, qui tente d'échapper à une organisation intégriste. Ce trio partira à la recherche d'Amokrane, un héros de légende. Plusieurs années plus tard, en France, Isabelle-Nabila voit surgir dans sa vie un autre Rachid qui a d'étranges ressemblances avec le premier.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782296421080
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Vers la colline: itinéraires

illustration de couverture: Nadia Guerroui

site: www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9623-0 EAN : 9782747596237

Ali Garone

Vers la colline. itinéraires

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

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1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

Ecritures Arabes Collection dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions N° 211 Leila Abouzeid, Année de l'éléphant, 2005. N° 210 Mohamed BABA, Bilai, 2005. N° 209 Ahmed TALEB, Le silence des poètes, 2005. N° 208 Mamoun LAHBABI, Les chemins de l'amertume, 2005. N° 207 NORA-ADEL, Le Candidat, 2005. N°206 Ghazali Mahamat Idriss, Aïda, 2005. N°204 Farouk BENBRAHIM, Les enfants du salon vert, 2005. N°203 Mahmoud Turki KHEDHER, Le soupir des djinnsRohbanes,2005. N°202 Abderrahman BEGGAR, Le chant de Goubi, 2005. N°201 Nacer OURAMDANE, L'incursion des italiques, 2004. N°200 Salah MOUHOUBI, Ahaggar, 2004. N° 199 Joseph FADDOUL, Le pays qui n'existe pas, 2004. N°198 Bouthafua AZAMI-TA WIL, Le cénacle des solitudes, 2004. N° 197 Abdelkaderl El Yacoubi, Le Banquet de Bounite, 2004. N°196 Youssef AMGHAR, Il était parti ans la nuit, 2004. N°195 Mohamed TAAN, Bahmane, 2004. N°194 Salah MOUHOUBI, Destins éclatés, 2004. N°193 Abdelfattah AÏT AÏSSA, Les bonnes épouses, 2003. N°192 Noureddine ABA, C'était hier Sabra et Chatila et Montjoie Palestine! ou L'an dernier à Jérusalem, 2003. N°191 Noura BENSAAD, Mon cousin est revenu, 2003. N°190 Ammar AMOKRANE, L'honneur n'est pas sauf 2003. N°189 Hafedh DJEDIDI, Fièvres dans Hach-Médine, 2003. N°I88 Farid BENYODCEF, Le Festin du diable, Roman, 2003.

N°I8? Saïd LAQABI, Roman,2003.

Journal

intime

d'un figurant,

N°186 Yamina BERRABAH, Algériennes à perpétuité, 2003. N°185 Ahmed TAZI, Le convoi du chien, 2003. N°183 Halim CHAREF, Couscous amer, 2002. N°182 Salah MOUHOUBI, Le revenant, 2002. N° 181 Mokhtar AT ALLAH, Le nœud et le talisman, 2002. N°180 Noura BESSAAD, L'immeuble de la rue du Caire, 2002.

N°179 Gulpérie EFFLATOUN-ABDALLA, geoles, 2002.

La ballade des

Première

partie

Les combats perdus

I Les justes sont-ils éphémères?

La fillette, debout sur le siège de son escarpolette, bougeait au rythme des oscillations que ses petites jambes imprimaient aux barres de suspension. Tout en s'efforçant de communiquer un mouvement d'amplitude toujours plus grande à la balançoire, elle regardait ses chaussures rouges, assorties à sa robe chasuble qui gonflait au vent. De temps à autre, elle était cependant distraite par un papillon qui depuis un moment s'ingéniait à visiter toutes les fleurs du jardin. Elle ne savait pas que son père, immobile dans l'embrasure de la portefenêtre qui donnait sur le jardin, l'observait. Les sanglots répétés qui secouaient le corps massif de ce dernier étaient étouffés par le grincement des larges anneaux métalliques qui frottaient contre la barre horizontale de la balançoire. L'homme regardait sa fille vivre dans le bonheur de l'innocence et il pensait à Déborah, qui avait vécu avec lui, qui avait nourri les mêmes rêves que lui. Il savait désormais qu'il allait lui falloir vivre dans le souvenir des rêves passés, apprendre à renoncer, vivre sans sa moitié, vivre à moitié, suivre la chute inexorable dans l'abîme de la vieillesse, mourir à petit feu jusqu'à ce que sa fille grandît, que sa fille prît en charge son propre destin. Ses paupières s'abattirent sur ses yeux, pour lui donner accès, à travers ce rétroviseur capricieux qu'est la mémoire, à certains tronçons du long et sinueux chemin parcouru. Il se laissa tomber de côté pour chercher appui contre le cadre de la porte-fenêtre. Il croisa les bras et abandonna sa tête à la douleur des souvenirs qui la fIrent pencher vers l'arrière. Mais au lieu de sa vie passée, il crut entendre un battement d'ailes silencieux et voir un ange se poser dans le jardin. Les lèvres de l'être immatériel ne bougeaient pas. Pourtant, d'une voix douce et claire, elles lui murmuraient dans le cœur. Enfant, on rêve de devenir adulte parce qu'on imagine qu'on saura tout, qu'on aura l'amour, le pouvoir, l'argent, parce que les adultes ne nous interdiront plus des choses, ils ne nous obligeront plus à en faire d'autres. Et pourtant! Et pourtant, que l'enfance est belle! C'est enfant qu'on rêve, 9

Vers la colline: itinéraires qu'on dort à poings fermés, qu'on joue dans l'insouciance, qu'on vit le bonheur au jour le jour. Lorsqu'on est enfant, l'étreinte d'une mère vaut plus que l'or de tous les empires, l'accolade d'un père est la plus sûre forteresse contre tous les dangers du monde. Lorsqu'on est enfant, la mère est un ange et le père un dieu. Devenir adulte, c'est se départir de ses rêves, c'est s'apercevoir qu'on est petit et commencer à jouer au grand. Quand on est adulte, on a peur. Quand on est adulte, on construit des armes à la mesure de sa terreur. Quand on est adulte, on tue. Quand on est adulte, on ne se vole pas des jouets, on se vole la vie. Quand on est adulte, on pollue la planète par nos déchets et le ciel par les épaves de nos engins spatiaux. Quand on est adulte, on met en péril le genre humain. Quand on est adulte, on est apprenti sorcier. Quand on est adulte, on est sous l'emprise de l'instinct grégaire, on partage la croyance en un même dieu que les autres, mais on suit son propre prophète. Quand on est adulte, on veut être différent du voisin, on ne veut pas ressembler aux habitants des autres quartiers, on ne veut rien posséder avec ceux des autres villes. Quand on est adulte, on se croit supérieur aux ressortissants des autres pays, on cherche même des extraterrestres pour être sûr qu'on n'est pas pareil qu'eux. Enfant, on part à la découverte de la vie, pour apprendre les uns des autres. Enfant, on montre sa colère et on l'oublie. Adulte, on sourit pour mieux entretenir sa rancoeur et sa haine. Enfant, on partage tout dans l'insouciance. Adulte, on prend aux autres ce qui leur est essentiel et on le thésaurise. Quand on est enfant, chaque échec est une nouvelle chance de recommencer. Quand on est adulte, chaque échec est une défaite. Un rayon de soleil traversa ses paupières. Il tressauta. A regret, il ouvrit les yeux. Le banc blanc, en face de lui dans le jardin, était vide. Il regarda sa fille sauter de son escarpolette sur le gazon et crut lui voir des ailes. IlIa regarda courir, sans la réellement voir, derrière le lépidoptère aux ailes marrons tachetées de rouge qui, renonçant alors à butiner, prit de la hauteur et passa, par dessus la banière de pyracanthas, dans le jardin des voisins. - Monsieur le papillon, tu as tort d'avoir peur, car je ne vais pas te tuer! Tu es si beau, en plus! «Être adulte, c'est ne pas savoir comment annoncer les mauvaises nouvelles aux enfants. » 10

Les justes sont-ils éphémères? Il se dirigea vers sa fille. Elle le remarqua, ouvrit ses bras telles des ailes d'ange et s'envola vers lui. Il s'agenouilla. - Papa, Maman est revenue avec toi? « Les justes sont-ils éphémères, comme les paillons? » Il étreignit sa fille. « Il ne faut pas la broyer! » Il fut étonné que la tête de son enfant dépassât déjà son épaule, au point de s'incliner sur elle. - Dis, papa! Maman est revenue avec toi? Les sanglots le reprirent. - Pourquoi tu pleures, papa? Elle est partie au ciel? - Oui. Un ange est venu la chercher. Il fut surpris que sa fille ne pleurât pas. Il la prit par les épaules et la repoussa à longueur de bras. Elle lui sourit. - Elle m'a dit qu'elle sera bien, là-haut, explique-t-elle, car il n'y aura plus la darne pour lui faire des piqûres. - Oui. Ses larmes, silencieuses cette fois, se firent plus abondantes. Il attira sa fille à nouveau contre lui. Elle lui entoura le cou de ses petits bras. - Elle m'a dit qu'elle veut d'abord y aller toute seule, pour tout nous préparer pour plus tard. - Oui. Elle avait toujours fait ce qu'il fallait. Une double sonnerie retentit à l'intérieur de la grande maison. Il se leva doucement. Sa fille resta accrochée un moment à son cou, puis se laissa tomber. Les deux mains de la fillette s'agrippèrent au bras de son père. Devant la grille du jardin, un fourgon gris foncé était stationné. - Bonjour, monsieur, dit laconiquement l'homme qui attendait. Ses longs bras dépliés se terminaient par des mains boudinées aux doigts entrecroisés. En silence, d'autres hommes descendirent du fourgon. - Dans le salon, expliqua l'hôte. C'est tout droit. Sans lâcher le bras de son père, la petite fille regarda les quatre hommes rentrer dans la maison avec un grand cercueil. Celui qui avait salué marchait devant. Il portait des barres de bois et de métal. Dans le grand séjour, le premier homme du cortège fit, avec ses barres, deux tréteaux sur lesquels ses collègues déposèrent le cercueil. Il

Vers la colline: itinéraires La petite fille s'approcha de la caisse en bois de chêne ornée d'un emblème. - C'est quoi, cette étoile? demanda-t-elle. - Au revoir, monsieur, dit l'homme qui avait installé les tréteaux. Après ce bref salut, il tourna les talons et se dirigea vers la porte. Ses collègues le suivirent en silence. - Dis papa, c'est quoi, cette étoile? Il prit tout à coup conscience du vide qui les entourait, de la solitude qui les inondait. Une peur panique s'empara de lui. Il tourna et retourna la tête, à la recherche d'une bouée. Il poussa un soupir quand ses yeux rencontrèrent ceux de sa femme. Elle lui souriait dans une photo à l'intérieur d'un cadre en bois sur une commode. Elle avait posé chez le photographe, en leur souriant, à leur fille et à lui. Il n'avait pas alors remarqué à quel point son sourire était lumineux. Il ne voyait pas sa photo à lui, dans un cadre identique, à l'autre bout du meuble. - Ça s'appelle l'Étoile de David, fmit-il par répondre à sa fille dont le doigt parcourait les branches du signe religieux. - Pourquoi l'Étoile de David? - Parce que maman était juive. - Mais non, elle ne l'a jamais dit! - Ben heu... - Et puis, c'est quoi juive ? Il s'assit sur une chaise et attira sa fille à lui. Le sourire angélique qu'elle avait tout à l'heure avait disparu. « Déjà des questions qui fracassent l'innocence! » Elle se blottit contre lui. « Pourtant que l'enfance est belle! » Il regarda les rayons de soleil obliques qui entraient par la porte-fenêtre et venaient se réfléchir sur le vernis du cercueil. Il éprouva une envie terrible de se jeter à genoux, de crier, de pleurer, pour évacuer ne serait-ce qu'une infnne partie de la douleur qui grondait au fond de lui. Mais devant sa fille, il voulut afficher de la sérénité, pour ne pas briser la carapace de crédulité qui la protégeait. « Quand on est adulte, la vie est un océan de malheur, avec quelquefois des îlots de bonheur. » - C'est quoi juive, papa? revint-elle à la charge. - Tu sais, quand on est adulte, on est soit musulman, soit juif, soit chrétien. Mais ce n'est pas tout, il y a aussi d'autres religions... - Et toi, tu es quoi? 12

Les justes sont-ils éphémères? - Eh ben heu... j'ai essayé d'être tout ça à la fois, mais je n'ai ... mais ce n'est pas fini. - Donc, tu n'es pas comme maman ! Il ne sut quoi répondre. La logique implacable de l'enfance amena sa condescendance d'adulte dans une impasse. Le carillon retentit à nouveau de ses deux mélodies. La fillette desserra son étreinte et recula d'un pas. - C'est qui encore, papa? - Ce sont des gens qui viennent nous expliquer comment faire pour l'enterrement de maman, dit-il en se levant. Elle le suivit dans le couloir et le regarda se diriger vers la porte d'entrée, avec une démarche qui lui sembla bizarre. « D'habitude, il n'est pas bossu! » Elle fit un pas en arrière, quand trois hommes entrèrent. Ils étaient habillés de noir, portaient barbes et chapeaux noirs. L'un d'eux dit quelque chose dans une langue qu'elle n'avait jamais entendue. Même son père ne semblait pas comprendre, puisque il resta figé, comme ses lèvres. L'homme répéta, sans doute, la même chose, toujours à voix basse. - Je ne parle pas bien l'hébreu, s'excusa son père en guise de réponse. - Ce n'est pas bien grave, mais comme vous n'êtes pas inscrit chez nous, il faut que je vous demande quelques papiers. - Oui, bien sûr ! - Merci, mais d'abord montrez-nous la défunte. Elle les suivit à distance. Elle resta dans le chambranle de la porte du salon, prête à s'enfuir dans le couloir. Elle les regarda faire quelques signes devant le cercueil, sortir, chacun, un petit livre et se mettre à lire tous ensemble à haute voix. Celui qui avait parlé dans le couloir se tourna vers le père et fronça les sourcils. Ce dernier baissa la tête avant de munnurer : - Je ne suis pas. .. Il marqua un arrêt avant d'ajouter précipitamment: - Je ne prie pas! Ils s'arrêtèrent tous de psalmodier et se tournèrent vers lui complètement. Il les regarda, l'air désemparé. Brusquement, il se dirigea vers sa fille, la prit dans ses bras et monta rapidement l'escalier. - Tu vas rester là, lui dit-il en la portant dans sa chambre. Tu vas continuer ton joli dessin. Je viendrai te voir, dès que j'aurai fini avec ces messieurs. 13

Vers la colline: itinéraires - Pourquoi sont-ils méchants? - Ils ne sont pas méchants, ils veulent juste appliquer la Loi. - C'est quoi... Elle n'acheva pas sa phrase, parce que son père ferma la porte derrière lui. Elle s'assit devant son bureau, prit la boîte de crayons de couleurs, mais n'esquissa aucun trait. Elle était inquiète. Elle entendait discuter au rez-dechaussée mais ne parvenait pas à comprendre ce qui se disait. Elle quitta sa chaise, s'allongea sur le ventre, tourna sa tête de côté et colla son oreille contre le parquet. Le bruit des paroles changea, mais elle ne comprenait toujours pas ce que les hommes en noir disaient à son père. Elle resta ainsi longtemps, jusqu'à ce que son père remontât la réveiller. Au rez-de-chaussée, il n'y avait plus que le grand cercueil. Il l'amena dans la cuisine. Sur la table, il y avait un seul couvert. - Moi, je n'ai pas faim, expliqua-t-il. Mais toi, il faut tu manges, ma chérie. - Moi aussi, je n'ai pas très faim. - Maman aurait voulu que tu manges! C'était presque un ordre. Elle eut peur. Elle n'osa lever que les yeux vers son père. Elle le trouva vieux, surtout avec les poils blancs qui lui couvraient le visage. Elle le suivit du regard jusqu'à ce qu'il entrât dans le salon. Elle toucha, à peine du bout des lèvres, au morceau de bœuf grillé et aux pommes de terre sautées qui remplissaient l'assiette. Elle ignora le gâteau au chocolat dont elle raffolait d'habitude et qui devait constituer son dessert. Elle retourna au salon. Son père était assis sur une chaise, les coudes plantés dans les genoux et la tête enfouie dans les mains. Une peur inconnue monta en elle. - Qu'est-ce que tu as, papa? Ne le voyant pas bouger, son appréhension augmenta. Mais elle n'osa pas reposer sa question. Elle resta ainsi immobile un moment, puis tendit la main pour lui caresser le haut du crâne, déjà largement dégarni. Il fmit par lever la tête. Ses yeux, d'habitude l'un gris et l'autre bleu, étaient rouges. - Je te propose que nous allions nous promener, ma chérie. - Et maman ? - Elle nous attendra. Le lendemain matin, son père, bien rasé et en costume cravate, vint la réveiller. - Il faut que tu ailles à l'école aujourd'hui, ma chérie. 14

Les justes sont-ils éphémères? Il l'aida à se laver et à se préparer. Son visage, bien qu'avec des cernes et des rides inhabituelles, était presque souriant. En passant dans le couloir du rez-de-chaussée, elle remarqua que la porte du salon était fermée. Elle ne demanda pas pourquoi. Après le petit-déjeuner, qu'elle prit d'un bon appétit, ilIa laissa partir seule à l'école, comme d'habitude. Il l'accompagna juste à la porte, l'embrassa sur les deux joues et lui recommanda, sur le ton de la confidence: - Tu seras forte comme elle, si tu me promets de ne dire à personne que maman est partie au ciel? - Je te promets, papa! Je serai très forte, comme maman ! A l'école, elle passa une journée presque ordinaire, sauf que de temps en temps, elle avait essayé d'imaginer le paradis où vont après leur mort les gens qui font du bien. Une fois ou deux, toutefois, elle s'était isolée des autres enfants, pour demander silencieusement à sa mère, dans un coin, au fond du préau: « Pourquoi c'est toi qui pars la première, pour tout nous préparer, à papa et à moi? » A la fin de la journée, elle quitta l'école, heureuse d'avoir été forte. En arrivant à la maison, elle ouvrit et appela son père. Celui-ci était assis dans l'escalier qui menait au premier. Il se leva brusquement, mais ne put se mettre complètement debout. D'une main, il s'agrippa à la rampe. Il porta l'autre main à sa poitrine. Il resta ainsi quelques instants, la bouche ouverte, à la recherche d'air. - Qu'est-ce que tu as, papa? - Rien, ma chérie, finit-il par répondre en se rasseyant lourdement. Elle lui sourit et se dirigea vers le salon. Le cercueil n'était plus là.

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II

L'exécution manquée

Le soleil implacable de cette région steppique fait transpirer Rachid plus que tout l'effort qu'il soutient depuis une trentaine d'heures. Maintenant, son sang, en se vidant, laisse le froid diffuser dans les moindres fibres de son corps. Mais peut-être que tout n'est pas perdu, puisque ses poursuivants semblent avoir arrêté leur horrible chasse à l'homme, au moment où ils allaient accomplir leur besogne. Un feu, bref et nourri, et provenant de nulle part, a fait trembler les mains qui tenaient le cimeterre qui, au lieu de lui couper le cou, lui a juste entaillé l' épaule. Avant de prendre la fuite, son bourreau lui avait lancé, comme une insulte: - Les chacals se chargeront de toi, maintenant! Ladjadj, ce vent violent qui fait siffler l'alfa et qui met des grains de sable dans toutes les ouvertures du corps et tous les pores de la peau, s'est brutalement levé, comme pour rendre plus cuisante encore la douleur de sa blessure. Le soleil couchant, en éclairant la steppe d'une magnifique lueur rouge pourpre, semble sombrer à l'horizon pour mieux l'abandonner aux chacals affamés. Mais même la perspective d'être une charogne putride ne réussit à provoquer en lui aucun sursaut d'énergie capable de le faire lutter contre cette fatigue intense, quasi-totale, qui s'est emparée de lui. L'épuisement est devenu lassitude physique et morale. Il entre dans un état singulier qui tient du sommeil et du coma. Et c'est dans son rêve d'homme blessé, dans son corps et dans son âme, que son enfance lui revient, par bribes d'abord et par pans entiers ensuite. Hadj, son grand-père, du haut de sa taille et de son âge, régnait en monarque absolu sur toute la tribu. Son attitude de jeune enfant, vis-à-vis de cet aïeul, était alors équivoque. Le titre de hadj, que portait ostensiblement ce manitou, lui inspirait plus de peur que de respect.

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Vers la colline: itinéraires Il se revoit, vers l'âge de six ou sept ans, jouant avec Zoubir, lui aussi petit-fils direct de Hadj. Il voyait son grand-père s'approcher d'eux. Par peur, les deux enfants faisaient semblant de ne pas l'apercevoir. - Tu es le fils de qui? La crainte qu'il leur inspirait les empêchait de percevoir le ton amusé de la question. Lentement et de concert, ils levèrent les yeux. La canne pointait vers le cousin. Le soulagement de Rachid était si grand qu'il avait de la peine à le dissimuler. - Tu n'as pas compris? Tu es le fils de qui? Le ton était déjà moins enjoué. - Je suis le fils de mon père. Ce cousin, réputé déjà pour son entêtement tenace, dépassait ce jour-là les bornes. - Ton père, c'est-à-dire moi? - Non, mon père. - Ton père est mon fils, toi aussi, tu es mon fils. - Je suis le fils de mon père. Le vieux tremblait désormais de tous ses membres, de sa barbe et de sa canne. Son courroux était en branle. Mais, même dans sa déraison sénile, il ne voulait pas maudire l'enfant, mais juste le punir pour son insolence. Il était le père de tous, et tous, grands et petits, se devaient de le comprendre et de le manifester. - Tu ne veux pas reconnaître qui est ton père? Cette fois, la question était accompagnée d'un coup de canne aux mollets du gamin dont la réponse demeurait obstinément invariable. Questions et coups de canne s'enchaînaient désormais, mais l'entêtement courageux du gamin était inébranlable. Aucun des deux protagonistes ne voulait céder. Toute la famille était maintenant là, mais à distance respectueuse tout de même. La colère de Hadj continuait toujours de monter. Il sortit une corde de sa poche. De ses mains tremblantes, il s'en servit pour attacher les pieds de l'enfant. Celui-ci fut ensuite traîné jusqu'au pied du grand olivier qui dominait toute la ferme et auquel il fut suspendu par les pieds. Mais, même avec la tête en bas et malgré les coups, l'héroïque cousin répétait courageusement: - Je suis le fils de mon père. Le calvaire de Zoubir durait depuis un moment déjà. Aucun adulte n'osait intervenir de peur d'ajouter encore à la digne ire du patriarche. Mais le têtu bambin pleurait maintenant et appelait son père géniteur à son secours. Celui-ci, au milieu de la foule, se bouchait les oreilles. 18

L'exécution manquée Ce fut l'une des filles de Hadj, celle qui, toujours, savait prendre son père par la douceur, qui osa s'avancer. Elle parlementa avec lui longtemps, jusqu'à ce qu'il se tournât vers l'assistance: - Je suis son père! - Oui, sidi, c'est toi son père! répondirent en chœur tous les adultes présents. - Portez-moi à côté du figuier, là-bas! Je vais faire mes ablutions! Les uns se précipitèrent pour porter Hadj, haletant d'essoufflement, et les autres pour secourir Zoubir, pleurant de plus belle. C'est de là, probablement, qu'était né ce sentiment de méfiance à l'égard de toute autorité indiscutable. Ce sentiment s'affermira petit à petit pour se radicaliser plus tard, dans son âge adulte. Il refusera alors qu'on lui décrète sa race et sa langue, qu'on lui assène sa religion et qu'on l'embrigade dans un parti politique, de surcroît unique. Cette scène de sa prime enfance, gravée de manière indélébile dans sa mémoire, acquérra pour lui un pouvoir allégorique: le présent impuissant, représenté par le père de Zoubir, devant le passé dominant, incarné par le grand-père gâteux et possessif, suspendant l'avenir ignoré, personnifié par le fragile enfant. Le film des souvenirs qui affleurent vers sa mémoire est coupé par le son d'une voix, semblant lointaine, qui dit: - Il est couvert de sang, mais il est vivant! Tu as vu ? C'est une voix féminine qui semble lui parvenir sur un fond sonore constitué de bruissements de rivières, de rires d'enfants et de gazouillis d'oiseaux. « Le paradis ne doit pas être loin! » - Parle à voix basse et dépêche-toi avant que l'on nous voie, intime une voix d'homme. - Oui, mais il y a un scorpion sur son bras droit, proteste la même voix mélodieuse. J'espère qu'il ne l'a pas déjà piqué. Il quitte momentanément le monde vaporeux des rêves pour celui tristement bas des hommes, sans oser ouvrir les yeux, ni bouger un doigt. Cependant, la teneur des propos échangés et la nature de la dernière voix le rassurent: ce ne sont pas ses poursuivants qui reviennent pour achever leur besogne. Il n'a pas la force de se maintenir plus longtemps en éveil.

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III

L'erreur

C'était le plein automne, saison des labours et de la cueillette des olives. Un jour où il faisait particulièrement beau, Ammi1 Salah était juché sur les branches touffues d'un olivier. Pour ne pas blesser l'arbre, il se refusait à gauler. Il s'entêtait à détacher les drupes par petites grappes, voire une par une. En bon vivant, Ammi Salah accompagnait la plupart de ses activités par des chants traditionnels pleins d'allusions aux plaisirs de la vie. Par cette splendide journée, sa riche voix couvrait tous les bavardages des femmes et des enfants qui l'accompagnaient. Les femmes, profitant d'être dehors, faisaient perler leurs rires mélodieux parmi les arbres, et que les montagnes, tout proches, renvoyaient en échos démultipliés. Fidèle donc à son habitude, Ammi Salah avait entamé, depuis un moment déjà, une tarhiba. Normalement, la tarhiba s'exécutait, accompagnée d'une danse typique, par deux groupes d'hommes. Mais ce jour-là, Ammi Salah était en verve, car, à lui tout seul, il jouait, pour ainsi dire, le rôle des deux équipes. Il se donnait du rythme en frappant du pied sur les branches, les agitant ainsi fébrilement. La voix riche et harmonieuse avait fini par accaparer l'attention de toute l'équipe, femmes et enfants. C'est ainsi que personne, hormis Zohra, la femme de Ammi Salah, ne fit attention aux trois hommes qui couraient vers le groupe familial. La vieille femme remarqua qu'ils étaient plutôt jeunes, mais étrangers à la région. Ils étaient en sueur. Le halètement de leur respiration, qu'on aurait dû pourtant entendre de bien loin, montrait qu'ils fuyaient devant un danger imminent. Ils s'arrêtèrent à quelques mètres du tapis sur lequel s'amoncelaient les olives noires et brillantes. Ammi Salah, enveloppé par les branches chargées de feuilles vertes et d'olives noires, continuait de chanter. Sa femme ne jugea pas nécessaire de
Oncle paternel. En réalité, dans le pays où déroule cette histoire, ce titre est donné à tout homme d'un certain âge, en témoignage de respect. 21
1

Vers la colline: itinéraires l'alerter. Elle se contenta de regarder, tour à tour, chacun des trois hommes qui, tous, la fixèrent intensément du regard. Au bout d'un court instant, l'un des trois étrangers ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose. Il se ravisa, avant de se diriger, en essayant de courir, vers la forêt qui longeait l'oued, à quelques dizaines de mètres de là. Les deux autres hésitèrent un instant avant de le suivre. La vieille femme réalisa qu'elle n'avait pas eu peur. Elle poussa, tout de même, un soupir de soulagement, quand les trois inconnus disparurent à ses yeux, happés par la broussaille qui court le long du petit oued tout proche. Elle crut que l'incident était clos. Elle n'en fit, en tout cas, aucun lien avec I'hélicoptère aux longues hélices qui déboucha brutalement dans le ciel, au-dessus de la crête rocheuse de la plus haute des montagnes. La rafale de détonations qui coupa le silence lui rappela soudain de bien trop mauvais souvenirs. Elle se retourna au bruit mat qu'elle entendit derrière elle. En silence, elle courut vers son marl affalé sur le tas d'olives fraîchement ramassées. La vie de cette famille venait de basculer d'une situation, rythmée par les travaux propres à chaque saison, à une autre, faite d'angoisse, de peur, de bombardements, de batailles et de morts. Cette paisible région de l'est de l'Algérie venait de refaire connaissance avec la guerre sous son aspect le plus typique: l'injustice aveugle. En fait, la violence, volontaire ou inconsciente, est toujours une injustice qui appelle, inéluctablement, d'autres injustices. Toute sa famille se souvenait encore des multiples blessures, récoltées dans les batailles en Europe, qui constellaient le corps de Ammi Salah. Avec sa mort, un monde venait de changer de valeurs. Les nombreux bombardements, opérés durant les mois et les années qui suivirent, ne firent que confirmer un état de fait. Il y avait d'un côté les Arabes ou assimilés, à tort ou à raison, Kabyles, Chaouias... et de l'autre les Roumis, c'est-à-dire ceux qui étaient de souche française, mais aussi les Espagnols, les Italiens, les Maltais et les Juifs. Bref tous ceux, hormis ces derniers, que la colonisation, pour diverses raisons, avait amenés dans ce pays. En réalité, ces deux blocs humains se sont côtoyés durant plus de cent vingt ans sans s'interpénétrer. Deux liquides non miscibles dans un même récipient qui, inexorablement avec le temps, devenait plus étroit. Si, par-ci, par-là, quelques personnes, fort peu nombreuses au demeurant, appelaient à la raison, chacun se réfugiait dans les abris chimériques des valeurs forgées par les traditions relatives aux origines de sa communauté. Au fil du temps, 22

L'erreur tout au long de ces pénibles années, chaque ethnie affichait, à sa façon, ses différences et ses rancœurs. Chaque individu était étiqueté et jugé par rapport à son appartenance raciale. L'esprit grégaire avait pris le pas sur la raison. Ammi Salah enterré, la fatalité et la résignation reprirent le dessus, tout au moins en apparence, pour tous les membres de sa famille, sauf pour Zinedine, son fils unique. Pour ce dernier, la mort de son père devait être vengée. Chèrement vengée. De son vivant, Ammi Salah n'était pas toujours content de son fils qui, au lieu de participer aux travaux des champs, parcourait constamment djebels et douars. Zinedine en était conscient, et ceci, son père disparu, ajoutait à son chagrin et à ses remords. Et c'était lors de ses tribulations justement, qu'il avait découvert que quelque chose d'important se tramait depuis quelque temps. D'un endroit à un autre, il entendait parler de libération nationale, de recouvrement de l'identité usurpée, de récupération des terres accaparées par les européens... Ses vingt ans, alliés au peu d'instruction reçue à l'école du village le plus proche, ne lui permettaient pas de saisir la portée des discours que tenait régulièrement un inconnu, revenu depuis peu de France. Une poignée d'hommes se réunissaient autour de lui, dans un gourbi isolé. Depuis la disparition de son père, il savait désormais qu'il allait trouver ce groupe. Il était prêt à rejoindre sa cause. Cette décision irrévocable lui était pourtant douloureuse. En effet, renoncer pour toujours à Déborah, la fille du plus riche européen de la région, de laquelle il était éperdument épris, lui semblait, par moments, impossible. Aussi, avant de couper définitivement les ponts avec ce qui constituait sa vie jusqu'alors, avait-il entrepris d'informer sa dulcinée, espérant secrètement trouver en elle un soutien. Il profita de l'obscurité de la nuit, bien plus tard encore que d'habitude, pour ce déplacement. Il savait que Luc, le père de Déborah, était farouchement opposé à leur liaison. Située à l'orée d'un immense verger, la grande et belle villa de Luc était à l'écart du village, de quelques trois ou quatre kilomètres. Un petit caillou lancé contre les volets de sa fenêtre, avec un doigté acquis d'expérience, alerta Déborah. Le cœur de la jeune femme rata un battement. Elle se préparait à dormir, et Zinedine n'était jamais venu la voir à une heure pareille. Elle ouvrit la fenêtre avec d'infinies précautions.

- Que

se passe- t-il ?

- Ils ont bombardé ma famille. Il parlait en crispant les mâchoires et en détournant la tête. 23

Vers la colline: itinéraires Ils ont tué mon père! - Mon père dit que c'est désormais la guerre pour la pacification. Elle comprit immédiatement qu'elle avait parlé trop vite. Bêtement. - Pacif... De quelle pacification s'agit-il? - Le pays est infesté de brigands... - Les brigands sont ceux qui ont tué mon père, en tirant de leur avion sur une paisible famille! Il tourna les talons et partit très vite, s'enfonçant dans la nuit. Elle ne réalisa pas tout de suite que ce vieux bon vivant aux yeux moqueurs était mort. Mort, tué par une armée qu'elle croyait justicière. Comme un automate, elle se rendit au vaste salon, où son père aimait fumer sa pipe au coin de la cheminée, même éteinte. Elle l'y trouva accomplissant son rituel. - Qu'as-tu à me regarder comme ça ? Il était inquiet par l'expression inhabituelle qui déformait le regard des grands yeux bleus de sa fille.

- Tout le monde était au champ!...

- Tu...
Elle se ravisa et, sans rien dire, repartit vers sa chambre, pour s'y enfermer à clé. En lui annonçant le bombardement, quelques jours plus tôt, il avait proclamé: - Chacun va être remis à la place qui lui convient! Elle revit en un éclair la scène, mais la résonance de cette phrase était devenue tout autre maintenant. A travers Zinedine, elle avait été sensibilisée à la misère des indigènes. Elle s'intéress.ait de plus en plus à leur culture et avait commencé à comprendre certaines des causes du retard de civilisation dans lequel ils s'enfermaient. En les regardant vivre, elle, l'occidentale, fut maintes fois révoltée par leur fatalisme ancestral.

- Le

mektoub, s'entendit-elle

dire dans la glace de son armoire.

Un rictus altéra la ligne gracieusement courbe de ses lèvres. Que de fois avait-elle entendu ce mot fatidique! Ce mot fatidique par lequel les originaires de ce pays signifiaient leur soumission au destin, leur passivité devant les combats importants pour l'avenir. Pour satisfaire son obsession de justice, elle voulait mélanger les races par des mariages mixtes. Des mariages mixtes pour donner naissance à un ensemble nouveau, nombreux et fort. Un seul peuple, avec des spécificités, et non des différences, entre ses communautés. Bien sûr, Zinedine ne lui déplaisait pas. Il y avait en lui un désarroi permanent que cachaient à peine une insouciance de façade et une fierté 24

L'erreur encore juvénile. Avec ses yeux vairons, l'un bleu et l'autre gris, il était pour elle le symbole même de la coexistence. De plus, à travers lui, elle pouvait être à moitié berbéro-arabe et devenir un lien, ténu certes, mais un lien vivant entre les communautés. Tout à coup, elle avait la certitude que ce bombardement n'était que le prélude à une guerre qui serait bientôt ouvertement déclarée. Brusquement, elle pressentait que les clivages interethniques et interreligieux déjà existants allaient prendre des chemins de non-retour. Chaque communauté allait chercher, désormais, des valeurs refuges qu'elle partageait le moins possible avec les autres. Déborah venait de réaliser que les fondations de l'édifice, qu'elle voulait bâtir pierre à pierre, s'étaient mises à chanceler dangereusement.

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IV

Une chance nouvelle

En revenant à lui progressivement, Rachid remarque d'abord une absence totale de douleur. Cependant, il n'ose pas ouvrir les yeux, comme s'il ne voulait pas quitter la sécurité utopique de l'univers du sommeil. La dure réalité qui l'attend exigera de lui une plus grande énergie que celle dont il dispose. Il lui faut d'abord se remettre de ce qu'il a subi ces derniers temps, mais aussi de sa fatigue, ou plutôt de toutes les fatigues qu'il traîne sa vie durant. Des bribes d'une conversation, qui lui semble d'abord lointaine, l'empêchent de retrouver la douceur des bras de Morphée. Il prend le parti d'ironiser contre lui-même. « Tu as toujours eu le sommeil difficile, bonhomme. » Il fmit par ouvrir les yeux. Il les referme rapidement. Il les rouvre l'instant d'après, mais sa vision n'est pas encore nette. Lentement, très lentement, il réalise qu'il se trouve dans une chambre où domine le vert clair. «Finalement, ils ont accepté de me mettre au paradis. Je ne vois pas encore les houris et les fleuves qui arrosent de féeriques jardins, mais ça doit être le paradis. Sincèrement, je ne vois pas ce que tu fais là, bonhomme. A moins qu'il n'y ait plus aucune place en enfer... Profitons-en, avant qu'ils ne s'en aperçoivent, va ! » Pendant un très bref instant, son épaule gauche lui fait mal, très mal. Le rappel brutal de sa plaie le ramène à la triste réalité de sa vie. « Que c'est stupide, tout çà ! Enfin, je ne l'ai pas voulu. » Il tente d'oublier, en essayant de distinguer les unes des autres les voix qui parviennent à son oreille. La discussion se rapproche de lui, de plus en plus, pour se situer finalement juste en dessous de la chambre où il se trouve. Il reconnaît, presque sans peine, le timbre agréable de la voix

féminine qui avait - il y a combien de temps de cela? - parlé de scorpion.
« Il y a déjà une houri! Bientôt, il y en aura plein d'autres! » Il rouvre les yeux et, avant de les refermer dans l'espoir d'un sommeil protecteur, il regarde la grande fenêtre aux volets clos. Il comprend que la 27

Vers la colline: itinéraires clarté diffuse de la chambre provient des interstices de la persienne baissée. Il prend le temps d'admirer le fin rideau transparent agrémenté d'agréables motifs multicolores qui ondule gracieusement sous le souffle d'air que rejette un climatiseur. La discussion, entre la houri et deux hommes, devient brouhaha l'espace de quelques instants, puis se change en murmure avant de s'éteindre. « Ils sont peut-être partis avertir d'autres anges que je suis là ! » Un sommeil brumeux s'empare de lui à nouveau. Dans la pièce en dessous, qui est en fait la salle de séjour de la maison, la houri, Isabelle-Nabila de son prénom, ayant cru entendre bouger le blessé, se lève et se dirige rapidement vers la porte.

Une fois au premier étage, elle entrebâille la porte avec d'infmies
précautions. Elle regarde à l'intérieur de « la chambre de l'étranger» avec inquiétude. Couché sur le dos, bras le long du corps et jambes légèrement écartées, celui-ci semble sourire. « Tu es un miraculé, étranger sans nom. » Elle continue à l'observer encore quelques instants. «Quel est ton secret? Tu as sur ton visage tuméfié un air à la fois candide et terriblement décidé. Moi aussi, je suis destinée à horriblement souffrir de l'injustice du destin. Nous souffrons ainsi de mère en fille. » Par une croyance indéterminée, une peur incertaine diffuse en elle. « Pourquoi ai-je dit ça ? Je vais être heureuse, moi! » Sa peur s'intensifie. Quelle force mystérieuse lui a-t-elle fait prononcer cette terrible phrase? « Tu ne vas pas te mettre à être superstitieuse, maintenant! » A cet instant, relayée par de puissants haut-parleurs, retentit la voix d'un muezzin. Elle est suivie, à intervalles courts et irréguliers, par de nombreuses autres, tout aussi riches en décibels. Le «blessé» se tourne brusquement sur le côté, se recroqueville jusqu'à amener les genoux contre le menton. Dans un gémissement de terreur, il enfouit la tête dans ses bras repliés. Elle oublie momentanément sa propre peur. « Mon pauvre! Même l'appel du muezzin vous terrorise! » Elle quitte, sur la pointe des pieds, son lieu d'observation et retourne dans le salon. Elle y rejoint son père, Zed, et Sadek, le médecin qui soigne leur blessé. - Qu'y a-t-il? s'inquiète Zed devant la pâleur de sa fille. 28

Une chance nouvelle

entendu bouger, j'ai cru qu'il s'était réveillé, répond-elle, affectant un ton détaché. Elle cherche à éviter le regard de Sadek qui l'observe attentivement, sagement installé dans un fauteuil. Ce demier est là en tant que médecin et nouvel ami de la famille. Normalement, il est venu contrôler l'évolution de la santé du jeune homme blessé et procéder, éventuellement, aux soins nécessaires. En réalité, il essaie de jouer au prétendant, même s'il ne s'est pas encore officiellement déclaré. Les cheveux châtains clairs, en coupe carrée, auréolant un visage de forme ovale au teint légèrement rosâtre, les yeux grands et d'un bleu délavé, font vibrer jusqu'à la cassure toutes les cordes sentimentales de Sadek. Mais rien, dans l'attitude tranquillement sereine de la jeune femme, ne lui autorise le moindre espoir. Et ce comportement le mortifie. - Sa blessure cicatrise à vue d'œil, a-t-il estimé ce matin, visiblement à regret. Il terminait alors de changer le pansement du jeune homme endormi, sous l'effet de puissants sédatifs. - Il n'y a plus de risque pour lui... De ce côté-là du moins, a-t-il ajouté d'un air entendu. Son instinct lui indique que Sadek est maintenant en proie à une sourde jalousie. L'intérêt qu'elle porte à ce malheureux blessé est-il si apparent? Une idée fulgurante la fait frissonner tout à coup. « Va-t-il le mal soigner? » A ses yeux, Sadek affiche trop de calme, pour être sincère. « Après tout, il est peut-être loin d'être un saint. » Je dois reconnaître que vous ne fuyez pas les problèmes, dit le médecin, coupant du même coup le fil des pensées de la jeune femme. - Il doit avoir une santé de fer. Il va bientôt être sur pied, même avec tout le sang qu'il a perdu, renchérit Zed avec la ferme intention de changer de sujet. - C'est un rude gaillard, en effet, admet Sadek. C'est le moins qu'on puisse dire. Elle craint que Sadek ne s'attarde à la maison, comme les fois précédentes. « Il ne va pas nous lâcher, celui-là! » Mais comme pour la contredire, le médecin se lève. Personne ne lui propose de se rasseoir. 29

- J'ai

-

Vers la colline: itinéraires il ne faut pas croire que c'est moi qui vais regretter votre présence parmi nous... Je dois vous laisser. Mais je repasserai, si vous le souhaitez. Enfin, n'oubliez pas qu'en cas d'urgence, vous pouvez me contacter à tout instant. Il parle tout en se dirigeant vers la sortie. Zed se lève à son tour pour l'accompagner. - Fais attention sur le chemin du retour, quand même. On ne sait jamais, avec toutes ces manifestations. - Il n'y a pas de risque du tout, le rassure Sadek en s'engageant dehors. Les deux hommes se serrent la main. Zed referme la porte. Dehors, la rue de ce quartier résidentiel semble calme, par rapport au centre ville où, d'après les clameurs, les manifestations des islamistes se poursuivent toujours. Isabelle-Nabila se rend compte qu'elle appréhende d'avoir à rester en tête-à-tête avec son père. Elle a peur d'avoir à subir des reproches concernant la sécheresse de sa conduite vis-à-vis du médecin et, peut-être même, son comportement étrange envers l'hôte blessé. - Tu vois que nous avons bien fait de ne pas l'emmener directement à l'hôpital, se justifie-t-elle d'avance. - Attendons encore, avant de nous prononcer là-dessus, répond Zed en se rasseyant. Ce dernier repense au regard douloureux que Sadek jette constamment sur Isabelle-Nabila. « Qu'ai-je fait en acceptant de l'amener avec moi, ici? Comment une jeune femme, belle et seule, pourrait-elle vivre dans un milieu aussi hostile? Elle serait une proie de choix pour tous les machos dont le pays regorge! }} Et puis, presque à voix haute:

- Enfin,

- Déborah,

tu es partie trop tôt. Ne suis-je pas en train de faire une

grosse bêtise? - De quoi parles-tu? Et à qui? s'étonne sa fille. Il ne veut pas lui expliquer. - Rien, de rien. - Papa, si tu crains qu'un danger quelconque nous menace, parce nous avons amené ce pauvre malheureux chez nous, il faut qu'on en parle! supplie-t-elle, dans une réelle panique. - Non, non, bien sûr que non, se contente-t-il de murmurer.

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Une chance nouvelle

Il voit sa fille investir beaucoup d'elle-même sur un inconnu qui, de plus, ne se trouve pas dans une situation forcément enviable. Et si sa raison lui conseille d'être vigilant, il ne sait trop comment. « Si sa mère avait été là, elle aurait pu l'aider mieux que moi sur ce
plan-là. })

Il veut mettre fm à cette scène qu'il juge difficile. Il prétexte une course en ville. - Je vais me rendre au supermarché. Tout à l'heure, Sadek me disait qu'on y trouve de l'huile de table. Il y aurait même du fromage. - Si tu es sûr de pouvoir affronter la chaîne sans dommage... - Ne t'inquiète pas. Je me débrouillerai. A tout de suite. Elle le regarde en souriant, contente qu'il ne lui ait fait aucune remontrance. - Toutes ces pénuries de denrées alimentaires, c'est pas normal! déplore-t-il en se levant. Les gens sont tout le temps tenus en haleine. En plus, avec tout ce qui passe en ce moment. Restée seule, Isabelle-Nabila retourne devant la chambre où repose le blessé. Elle en entrebâille de nouveau la porte. Elle y regarde rapidement, avant de se rendre dans sa propre chambre. Là, elle s'assied devant la coiffeuse. L'image que lui renvoie le miroir est celle d'une jeune femme d'une vingtaine d'années qui n'affiche qu'une assurance de façade. Elle se lève et se dirige vers une armoire à glace, l'ouvre et examine distraitement toutes ses robes. Elle décide de changer la noire qu'elle porte contre une bleu pastel aux vagues motifs de dessins d'un vert tendre. Elle se donne un coup de peigne machinal dans les cheveux. Elle se rend devant une commode posée dans le grand hall du rez-de-chaussée, pour y choisir une paire de chaussures assorties. Depuis que son père est sorti, elle n'arrive pas à tenir en place. Quelque chose s'agite au fond d'elle-même, quelque chose d'indéfmissable qui palpite de manière de plus en plus perceptible, mais qu'elle ne veut pas encore s'avouer. Elle fait le tour de la maison trop grande et trop vide où elle vit avec son père depuis plusieurs semaines, depuis leur départ de France, précipité et inexplicable pour elle. Elle éprouve, tout à coup, un grand besoin de sa mère. Elle va dans la chambre de son père, afin de regarder la photographie de sa mère. C'est un geste assez coutumier chez elle, lorsqu'elle est en proie au doute. Elle s'assied sur le bord du lit et admire le visage de sa mère dans un vieux cadre en bois posé sur la table de chevet. Elle se ressource dans les yeux bleus et le sourire lumineux de Déborah. 31

Vers la colline: itinéraires « Maman, une force supérieure, qui ne peut être que le destin, me pousse vers cet homme dans la tourmente. Que dois-je faire? » Elle lutte contre les sanglots qui lui bloquent la gorge. «Papa croit qu'il est vieux et semble attendre avec impatience le moment de te rejoindre. »

32

v
L'exposition macabre

La guerre s'était installée dans tout le pays. Les sifflements des balles, les détonations des canons et les déflagrations des bombes étouffaient les voix des quelques personnes, lucides et de plus en plus seules, qui tentaient de s'élever pour dire qu'entre les communautés les fossés devenaient, rapidement, des gouffres. Mais il fallait être prophète, pour prêcher dans le désert et être entendu. Déborah espérait chaque jour des nouvelles de Zinedine, même si c'était toujours en vain. Elle souffrait encore plus de voir les communautés se replier sur elles-mêmes et se séparer ainsi inexorablement. Les jours, les semaines et les mois d'attente ne se comptaient plus pour elle. De par sa position de fille d'un riche européen, elle était classée, par les musulmans, dans la catégorie des autres, celle des ennemis. Mais c'était faire fi de la détermination d'une jeune femme dont le cœur, saignant d'amour chaque jour, était plein d'indignation. Avec une volonté d'airain, elle avait décidé de tracer un chemin dans le désert. Un chemin dont le point de départ allait être Louisa, leur servante depuis toujours. De jour en jour, avec la patience d'une orientale, elle réussissait à gagner une place grandissante dans le cœur de la vieille femme. Et le jour où elle découvrit que cette dernière avait un vague lien de parenté avec la famille de Zinedine, elle eut l'impression d'avoir remporté une grande victoire contre le destin. Louisa, la taciturne à en paraître muette, avait fini par se livrer elle aussi à Déborah. Désormais, la confiance de la servante en la fille de son patron était totale. Elle sentait que l'intérêt de Déborah pour Zinedine n'était pas passager, que le respect qu'elle manifestait pour les autochtones n'était pas feint. disait - avait plus que doublé. Elle parvenait, lors de chaque passage, à recueillir des renseignements sur Zinedine. Entre la vieille arabe et la jeune 33

La fréquence des visites de Louisa - chez « mes oncles », comme elle

Vers la colline: itinéraires femme de souche européenne, se nouait une complicité de plus en plus forte. Pour ne pas éveiller les soupçons de Luc, contraint de limiter ses déplacements et donc à rester de plus en plus cloîtré à la maison, elles communiquaient par le regard. En cas de regard positif, Déborah se rendait dans sa chambre et appelait Louisa. C'est ainsi qu'elle sut que Zinedine avait participé à plusieurs combats dont il était sorti indemne, sauf une fois où une balle lui avait éraflé la jambe droite. Le jour où elle avait appris toutes ces nouvelles à Déborah, Louisa était restée plus tard chez ses employeurs. Il faisait déjà sombre sur le chemin habituel du retour lorsqu'elle s'était fait chahuter par des soldats ivres, à quelques centaines de mètres de l'entrée du village. Un membre de la soldatesque poussa la plaisanterie jusqu'à lui soulever sa gandoura à hauteur du nombril. Il lui glissa ensuite une main dans l'entrejambe. La malheureuse se sentit irrémédiablement atteinte, au plus profond de sa dignité. Elle serra les mâchoires. Elle pressentit tout à coup qu'elle allait mourir. Elle remercia le ciel qu'il en soit ainsi. Elle trouva, sur le visage du soldat, un air bestial et étrangement sauvage. Elle attendit qu'il tournât le visage vers elle, pour lui lancer, à la base du nez, entre les deux yeux, le contenu de sa bouche: un énonne crachat. Un éclat métallique jaillit soudain dans la main du soudard. Lentement, il s'essuya le visage. Il termina son geste d'un mouvement brutal et fulgurant. Les yeux de la pauvre femme s'écarquillèrent, sa bouche s'ouvrit toute grande, sans laisser échapper le moindre cri. Elle s'affala sur son ventre ouvert, son regard s'accrochant désespérément au ciel bleu sombre du crépuscule, s'en remettant à sa justice. Luc apprit la nouvelle le soir même, par téléphone, grâce à un ami qui avait vu la scène de loin. - C'est François. Il dit que Louisa vient d'être tuée par des soldats sur lesquels elle aurait craché sans raison apparente, débita-t-il d'un trait, après avoir raccroché. En annonçant ainsi à sa fille la mort de leur servante, il savait qu'il trichait avec lui-même. Cette femme était fière à forcer le respect. En trente ans, il n'avait jamais eu à lui faire le moindre reproche, tellement son travail était impeccable. Et, par dessus tout, elle s'était occupée de Déborah avec un dévouement sans faille. Il avait honte de se comporter ainsi. En revenant à sa place, il détourna la tête pour ne pas se voir dans le miroir posé sur la 34

L'exposition macabre cheminée. Il s'affala sur le fauteuil, amena son front à ses mains qui s'étaient dressées et croisées pour le supporter. « Je suis qui, moi, pour ne connaître de cette femme, qui fait presque partie de ma famille, qu'un prénom que j'écorche à chaque fois que je le prononce? » Un sanglot sourd le secoua. Deux larmes tombèrent sur sa robe de chambre. Déborah, dans la cuisine, s'assit sous la violence du choc émotionnel, qu'elle reçut comme un coup de massue. Elle ne crut, bien sûr, pas un instant le motif invoqué par son père pour justifier la mort de Louisa. Pour elle, le mensonge était flagrant. - Même si c'était vrai, ce serait le coup d'épée pour le coup d'épingle, sanglota-t-elle. A cet instant, si elle avait pu franchir l'abîme qui la séparait de son père, pour aller le voir, le cours de sa destinée aurait sans doute changé. Mais il en était déjà ainsi de ce pays comme de ceux qui vivaient sur son sol, leurs destins étaient aux mains du mektoub, fatalité impalpable gravée sur un support intangible. Luc, bien qu'assailli par une douleur autant subite qu'intense, remarqua le ton révolté et douloureusement provocateur de sa fille. Il souffrait dans sa chair. Il avait renoncé à se remarier, après la mort de sa femme, pour ne pas risquer de faire du mal à son unique enfant. Et voilà que cette même fille prenait en sympathie la cause des rebelles qui menaçaient de détruire l'ordre établi. Il regrettait durement ce mensonge qu'il venait de commettre. Il était convaincu toutefois que la vérité n'aurait fait qu'élargir davantage le fossé qui le séparait déjà de sa fille. Lui-même était choqué, il connaissait Louisa depuis longtemps et la mort de cette dernière avait touché chez lui une corde sensible. Il commençait à se demander si les choses n'étaient pas allées trop loin. Était-il possible de cohabiter pour deux communautés que tant de barrières séparaient désormais? Pour sauver ce qui lui restait de bonheur, il n'avait plus qu'une solution, partir en métropole. Il prit la résolution de tout expliquer à sa fille. Il passa la nuit à essayer de trouver comment lui présenter les choses. Chacun de son côté, le père et la fille passèrent une nuit agitée. Plus tard, vers le milieu de la matinée, alors que des nuages noirs et lourds s'acharnaient à masquer le soleil, Déborah s'était retrouvée dehors. Elle voulait parler, mais à quelqu'un d'autre qu'à son père. Après avoir abandonné son vélo contre un arbre, elle s'était mise à marcher, tête basse, d'un pas indécis vers la maison des parents de 35

Vers la colline: itinéraires Christine, la seille amie qui lui restait. Elles étaient toutes deux d'humeur compatible, notamment en ce qui concernait cette guerre qui n'en fmissait pas. Elle se trouva nez à nez, presque sans se rendre compte, avec le père de sa copine. Il sortait de chez lui, l'air grave. - Bonjour, monsieur. - Christine dort encore, annonça-t-il en guise de réponse. - Hou hou! Je suis là ! Christine, de la fenêtre de sa chambre, venait de sauver la situation. Son père réprima une grimace de déception, avant de repartir d'un pas rapide. Christine sortit très vite accueillir son amie. Elle l'embrassa affectueusement. - Qu'est ce qui t'amène de si bonne heure? En tout cas, tu as bien fait. Mon père et moi, on ne se parle plus. L'atmosphère est très tendue à la maison. Même ma mère est d'accord avec lui. - Je ne me sentais pas bien... J'avais envie de parler et de marcher. Christine accepta immédiatement la proposition d'une promenade matinale. La mort de Louisa était, naturellement, leur premier sujet de conversation. - C'est justement sa mort qui est mon dernier sujet de désaccord avec mes parents, expliqua-t-elle. Tuer une vielle femme! Et de cette façon! Où va-t-on, dans ce pays? - Mon père semble la rendre responsable de sa propre mort. Et ça m'ulcère. - Moi, je m'en vais d'ici. Je change de siècle. Ce qui se passe ici est d'une autre époque. Dans moins de deux semaines, je serai à Paris pour les grandes vacances. Je n'ai pas l'intention de revenir. - Ils sont d'accord? -Non, mais je m'en moque. Les deux amies déambulèrent lentement vers le centre du village. Elles oublièrent momentanément la guerre et ses peurs. Ce fut Christine qui rompit le silence, qui avait fmi par s'établir, quand elle remarqua la présence de quatre soldats en armes, sur le kiosque à musique de la grande place. - Regarde, il y a des baroudeurs. Approchons-nous pour voir, ce n'est pas normal. - Si tu Y tiens, répondit distraitement Déborah. Leur attention fut aussitôt attirée par deux corps d'hommes, gisant en bas des marches du kiosque à musique. 36

L'exposition macabre Une vingtaine de personnes formaient un grand arc de cercle autour des deux corps ensanglantés. L'un des corps était criblé de balles. Les trous de ces dernières étaient notamment visibles sur son visage, où l'on pouvait en compter un grand nombre. Un peu plus loin, il y avait un petit véhicule militaire vide stationné sur la chaussée. - C'est le branle-bas de combat, commenta Christine, secouée par le spectacle. Déborah allait répondre, mais fut saisie d'un tressaillement qui l'en empêcha. Elle avait perçu dans l'air, de manière fugace, comme à l'aide d'un sixième sens, un mauvais présage. Elle faisait toutefois l'effort de ne pas céder à la panique qui commençait à s'emparer d'elle. Un sous-officier, s'aidant d'un mégaphone, s'adressa, à cet instant, à l'assistance: - Ce matin, des rebelles ont attaqué une patrouille d'une armée régulière, blessant grièvement deux braves soldats. Voici les corps de leurs chefs. Tous les autres ont été décimés. S'il y en a parmi vous qui peuvent aider à les identifier, ils contribueront à la pacification de leur patrie. Pour les autres, voilà ce qui attend les hors-la-loi! Avant qu'il n'eut terminé sa phrase, la pluie s'était mise à tomber, une pluie orageuse et drue, dont les grosses gouttes, en s'écrasant durement contre le sol de la place, donnaient l'impression d'être des balles. C'était comme si le ciel, crachant son indignation devant la bêtise humaine, mitraillait rageusement les auteurs et les spectateurs de ce spectacle macabre, pour, du même coup, laver les corps inertes livrés à la curiosité répugnante des vivants. La populace tentait de s'abriter tant bien que mal de ces trombes d'eau, en se mettant sous les arbres qui bordaient la place, mais ne voulait surtout pas se priver de cette représentation grandeur nature. De là où elles étaient, les deux jeunes femmes ne voyaient que les sommets des crânes des gisants. Le déluge, que les noirs nuages déversaient sur la place, finit par faire jaillir deux filets de liquide rougeâtre, qui sortaient parallèlement d'un côté et de l'autre de la tête d'un des corps, pour aller mourir dans la rigole. Déborah se déplaça rapidement pour ne pas être touchée par ce liquide composé de sang et d'eau. Elle fut saisie du même frisson qui, un moment auparavant, la traversa l'espace d'un éclair mais qui, cette fois, la laissa en proie à une impression étrange faite de certitude indéfinie et d'angoisse persistante.

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Vers la colline: itinéraires Christine était pétrifiée. Déborah, elle, voulut fuir, sans trop savoir quoi au juste. Elle avait la conviction que, dans quelques instants, il allait être trop tard, que quelque chose allait définitivement basculer. Elle serra si fort la main de son amie que celle-ci réprima difficilement un cri. - Allons-nous en, parvint-elle à articuler. Christine obéit sans arriver à proférer un mot. Elles commencèrent à s'éloigner péniblement, comme écrasées par la monstruosité de la scène qui se déroulait sur la place publique, lorsque le sous-officier sauta du kiosque à musique pour atterrir à côté de son trophée de guerre. Les deux jeunes femmes se retournèrent, comme pour jeter un dernier regard, au moment où le militaire poussa avec le talon l'un des corps étendus à ses pieds, lui faisant pivoter la tête sur le côté. Le visage du malheureux put être clairement vu par ceux qui se tenaient juste devant l'escalier d'accès au kiosque à musique. En se déplaçant, Déborah et Christine venaient de se trouver exactement, à ce moment-là, parmi ces spectateurs privilégiés. Déborah s'arrêta net et s'agrippa désespérément à Christine, comme à une bouée de sauvetage lors d'une grosse tempête. Elle se retourna complètement. Elle marqua une courte pause. Mais mue par une force invincible, sans lâcher la main de son amie, elle s'avança d'un pas décidé vers le front large et légèrement incurvé, reconnaissable aisément pour elle entre une infinité d'autres. Le sergent bomba le torse et esquissa un sourire à l'adresse des jeunes femmes, dont les vêtements trempés dessinaient les corps magnifiques. Elles ne le remarquèrent même pas. Comme si elle se refusait à admettre encore que c'était le corps de Zinedine qui était étendu devant elle, Déborah s'accroupit et dégagea la mèche de cheveux que la pluie plaquait contre le visage qui semblait dormir. Avec une infinie douceur, elle souleva la première paupière pour découvrir l' œil gris, et la seconde pour dégager le bleu. A cet instant, elle était seule au monde avec le corps de son aimé étendu devant elle. Elle était insensible au martèlement de la pluie. Elle ne percevait pas le murmure d'étonnement persistant de la foule derrière elle. Elle ne remarquait pas, non plus, l'air stupéfait des militaires qui la regardaient, abasourdis, caresser le visage du gisant. De manière inexpliquée, son angoisse disparut totalement, laissant place à une certitude souveraine. Elle venait de trouver la voie à suivre.

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VI

Le choix de Déborah

Pendant un long moment, sur la place, on n'entendait plus que le choc des grosses gouttes de pluie contre le sol. Ce fut Christine qui brisa le silence. - C'est lui, n'est-ce pas? dit-elle en s'agenouillant à côté de Déborah. Celle-ci ne répondit pas. De sa main, elle continuait à nettoyer le visage de Zinedine. - Il faut peut-être que tu acceptes la réalité, ma chérie, insista Christine. Viens, s'il te plaît... - Poussez-vous, mesdemoiselles! Les deux amies crurent d'abord que c'était le sous-officier qui leur avait parlé ainsi, avant de réaliser que l'ordre venait de quelqu'un d'autre, debout derrière elles. Il était également en tenue de combat. Il avait une arme à la main. Voyant qu'elles n'obtempéraient pas, le nouvel arrivant poussa les deux jeunes femmes sans ménagement. Il commença à tirer sur les autres militaires. L'effet de surprise joua en sa faveur: ils furent foudroyés. Parmi la foule, c'était la débandade. Des cris, des hurlements, des bruits de corps qui tombaient et qui se débattaient pour se redresser. Pour les deux jeunes femmes, les coups de feu semblaient provenir de partout. Plaquées contre le sol, la tête entre les bras, elles n'osaient pas bouger. Mais même dans sa panique, Déborah réalisa qu'on prenait le corps de Zinedine. Elle leva la tête. Elle vit le militaire, qui les avait projetées par terre, s'éloigner à toute vitesse. Il emportait le corps de son aimé. - Regarde, on me le prend encore! Seigneur, viens à mon secours! Christine se redressa aussi, mais n'eut que le temps de voir l'homme jeter le corps de Zinedine dans une voiture noire, s'y engouffrer à son tour et démarrer en trombe. Un hurlement silencieux maintenait ouverte la bouche de Déborah. La pluie tombait toujours avec la même violence. En quelques instants, sur la place, ne restaient plus que des corps inertes et des blessés criant affreusement leur peur et leur douleur. 39

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