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VERTIGE DE MARTINE CAROL ROMAN

De
150 pages
Première biographie romancée de Martine Carol, cet essai nous entraîne dans les souvenirs croisés de l'actrice et de son visiteur, "un garçon sensible" à la vie compliquée. Dans les années cinquante, toute la France adorait "Caroline chérie", elle connut une incroyable popularité : reine du blond péroxydé, des bas-couture et du porte-jarretelle, les robes de Christian Dior lui ressemblaient. C'était avant Sagan, Bardot et mai 68...
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LE VERTIGE DE
MARTINE CAROL
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
                    © LHARMATTAN, 2011 5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54391-1 EAN : 9782296543911
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BrtrnBoissié
EEGE DE AE CA
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Du même auteur  Aux Editions Michel Lafon  Moi, Jackie Kennedy(2003)
Moi, Elizabeth II(2005)
Pourquoi j’ai épousé ce c on (vie de Laura Bush)(2008)                 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
A Christian,
Patrick et
Christian
 
 
 
 
 
I
Elle monta à bord de la Caravelle dAir France, comme on se drape dans une tunique aux plis dacier. Ses jambes, endolories par le froid glacial de ce 5 février 1967, lui paraissaient si peu mobiles quelle éprouvait la sensation de traverser une rivière à contre-courant et quune escouade de têtards grignotait ses chevilles. Martine Carol était précédée de Mike Eland, son quatrième époux, qui avançait à un rythme alerte, sans daigner se rendre compte que les voyages en avion représentaient pour lactrice une terrible épreuve. Hier encore, elle avait supplié Mike de prendre le train bleu, de louer une Bentley, ou de renoncer à ce festival de Monte Carlo, bien que sa présence y fût très attendue, mais il avait fait la sourde oreille. Désormais la carrière de Martine, lointain écho de drames pseudo historiques et de comédies espiègles, se trouvait au point mort. Avoir été une star et ne plus lêtre, lui conférait une apparente dureté à laquelle Martine se heurtait chaque matin, armée de toute une gamme de fards pastel dont elle amoindrissait la subtilité, en peignant de rouge incendiaire sa bouche quelle agrandissait au crayon bistre de façon démesurée. Martine se protégeait des intrus en dissimulant son regard derrière dénormes lunettes noires et lorsque les gens la reconnaissaient, elle avait la hantise quils approchent, tout en espérant follement que lun dentre eux bousculerait les limites de
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ce halo mordoré, au-delà duquel sa chevelure platine étincelait comme une myriade de gouttes de pluie sous un soleil hivernal. Quelques photographes, maigre aréopage venu assister au départ deCelle qui ne tournait plus, prirent une dizaine de clichés en semblant gênés de devoir se livrer à une mascarade dont lactrice ne pouvait être dupe. Elle leur fit un signe, main gauche levée très haut, mouvement rituel et fébrile, arrêt sur image autour des veines bleutées du poignet se confondant avec les nuages véloces dun crépuscule orageux. Annette Pétillot, lune des hôtesses de lair, rousse, frileuse et toujours enrhumée, marmonna quelques phrases de bienvenue. Des mots quelle psalmodiait en luttant contre lenvie de caresser le boléro de vison blanc que portait Martine Carol. Il doit valoir une fortune, se dit lhôtesse, en songeant à sa mère qui avait tout juste les moyens de sacheter des manteaux de lapin. Annette Pétillot se souvenait de Martine dansLucrèce Borgia, film aux couleurs cinglantes, prétexte à divers bains de lait que la star adorait prendre en ôtant son arachnéenne chemise de nuit derrière un drap tremblant, que deux suivantes laissaient choir lorsque la vedette sétait lovée au centre dune immense vasque entourée de colonnes sculptées en torsades. Lhôtesse effleura la manche du boléro en sexcusant à mi-voix davoir fait ce geste que Martine jugea au contraire presque tendre. Depuis que Mike Eland lavait installée à Londres dans un hôtel particulier de Regents Park, lactrice regrettait la pernicieuse insouciance de Tahiti et les colliers de dahlias sur des paréos bariolés quelle nenlevait quà laube pour tomber dans les bras dun insulaire mutique et ravissant dont elle avait oublié le prénom. Pour ne pas confondre ses amants de larchipel, lapopa françaiseles avait tous baptisés Lucky, même si en guise de chance, ils ne lui prêtaient que leurs corps glabres et musclés. Mike Eland était absorbé par la lecture de ses journaux préférés. Cours de la Bourse, Wall Street, politique internationale, tout ce qui faisait bâiller dennui Martine passionnait son quatrième époux. Etant dune taille immense, plus dun mètre quatre vingt dix, Mike narrivait jamais à se sentir confortable nulle part. On dirait unhorse-guarddéguisé enbusinessman, pensa-t-elle. Généralement, il écoutait Martine avec une relative attention, mais elle ne
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supportait pas quil demeure aussi imperturbable lorsque langoisse la dévastait. Parle, parle moi, avait-elle envie de crier. Tu prétends maimer et tu es ailleurs. Tu mabandonnes sans cesse. Je suis en train de me noyer et tu ten fous. Au début, javais limpression que tu étais proche de moi. Nous avons ri ensemble aux mêmes mots graves. Nous étions complices. Je me suis transformée en Lady pour témouvoir. Tu mas sauvée du précipice, jai voulu mourir tant de fois. A présent, tu menterres vivante. Je crève de soif. Commande du champagne au lieu de lire ces sottises. Regarde-moi ! Martine ôta ses gants, puis son boléro de vison. Elle avait encore le temps de senfuir et de joindre ce réalisateur, Ralph Habib, qui venait de lui proposer un rôle inepte dans un scénario bâclé. Elle avait encore le temps de renoncer à toutes les pitreries de ce festival Monégasque, mais elle était incapable de bouger. - Comment te sens-tu, honey ? demanda Mike, captivé par un article duTimes. - Merveilleusement bien, répondit-elle, dune voix atone. Un steward, mince et nerveux, narrêtait pas darpenter lallée centrale en lançant à lex-vedette des regards éperdus. Il fallait que quelque chose se passe, il fallait que quelque chose arrive Sans se soucier de Mike, elle commanda du champagne. Le steward, qui sappelait Boris Andler, se hâta dapporter à la célèbre passagère une demi-bouteille deMoët & Chandon. En dépit de son sourire linéaire, Boris ressentait une douleur poignante, celle de labandon, puisquil sétait fait larguer le matin même par Richard Tunc, un commissaire-priseur, avec lequel il vivait depuis presque un an. Tout en emplissant la coupe de Martine, Boris percevait clairement le désarroi de cette femme. Quaurait-il pu lui dire ? Comme vous, je suis tombé très bas. Je nai plus le courage de me relever, jen ai marre de faire des efforts, marre de trop donner et de prendre des coups. Jen ai ma claque dêtre viré. Boris neut pas laudace de livrer ses secrets à Martine et il se contenta de hocher vaguement la tête pour lui signaler quelle navait aucune raison davoir peur. Dans cet avion, Madame, tout le monde vous adore. Ne craignez rien. Le public noublie jamais ses amours dantan. Martine porta la coupe à ses lèvres, émue par la prévenance du steward, qui séloignait déjà. Où fuient-ils tous ? se demanda-t-elle.
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Pourquoi ai-je tellement besoin deux ? Pourquoi ai-je tellement besoin dêtre consolée ? Quelques minutes avant le décollage, Mike Eland se pencha vers son épouse et lui dit : - Jétais un petit garçon aux genoux écorchés, Martine. Quand il fallait, à Brighton, partir pour lécole, je me sentais terrifié. Les autres gosses me faisaient des croche-pieds. Moi, jétais immobile, recroquevillé sur mes livres, nosant pas lever la tête. Incapable de mexprimer, incapable de me mêler au groupe. Mon seul objectif, honey, était de devenir couleur muraille. Je voulais me fondre dans le néant. Pour ces gamins déchaînés, jétais une cible, un bouc émissaire. Jai supplié mes parents de me changer détablissement. Ils ont déclaré que jétais trop faible, trop mou, inapte à lutter contre ladversité. Pour me forger le caractère, ils mont inscrit dans un pensionnat à Leeds où je suis resté jusquà la fin de mes études. Lorsque jen suis sorti, quelque chose au plus profond de moi était brisé. Il ne faut pas trop men vouloir, honey, quand je te semble lointain. Jai du mal à extérioriser mes sentiments. Sans doute devrais-je aller raconter tous mes problèmes à un analyste ? Lidée que Mike lui échappe pour courir sallonger sur le divan dun psy Freudien ou Jungien était insupportable à Martine. Elle visualisait son long corps étendu, les pieds en éventail, le thérapeute assis, jambes croisées, derrière lui. Elle croyait entendre les mots de Mike, distillés dune voix rauque, ses éternelles phrases en points de suspension. Des mots, quen réalité, jamais elle nentendrait. - Je crois que dans ton cas, ce serait inutile ! déclara-t-elle posément. - Jen meurs denvie.  - Renonce à ce projet absurde !  - Cest drôle que tu te braques - Je ne me braque pas! sexclama-t-elle. A quelques mètres deux, un passager les observait. Martine reconnut aussitôt Lucien Bing, dont le visage poupin, mais strié de ridules, disparaissait à moitié sous une crinière grisâtre à reflets mauves. Chroniqueur dun magazine de cinéma, il avait autrefois consacré à Martine de nombreux articles et bien quil eût la plume féroce, la star était toujours sortie indemne de ses raccourcis lapidaires. Cependant, depuis larrêt de sa carrière, lactrice
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