VILLÈLE VILLAGE RÈUNIONNAIS

De
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Avant de devenir ministre puis chef ultra du gouvernement de Louis XVIII et de Charles X, le comte Joseph De Villèle avait, ainsi que son frère Jean-Baptiste, fui la tourmente révolutionnaire pour se réfugier à Bourbon, aujourd'hui Île de la Réunion. Là, ils ont laissé leur nom à un village né du camp d'esclaves d'un vaste domaine colonial appartenant aux Panon-Desbassayns.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296195141
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Alexis MIRANVILLE

VILLÈLE VILLAGE RÉUNIONNAIS
Histoire d'un ancien cam.p d'esclaves

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

REMERCIEMENTS
Une grande partie de cet ouvrage n'aurait pu être réalisée sans les témoignages d'habitants de Villèle qui m'ont aimablement accueilli et aidé dans mes recherches. Je tiens à les remercier ici très chaleureusement.

À Jules (1902-1989) et Éva (1900-1973)

INTRODUCTION

Villè/e

: une famille,

un vi/lage

Plus de 35 000 personnes visitent chaque année l'ancienne maison de Madame Desbassayns transformée en musée, les ruines de son usine sucrière et la Chapelle Pointue qui abrite son tombeau. Là, à travers le mode de vie des Panon-Desbassayns et de leurs héritiers, les De Villèle, on découvre ou on retrouve de nombreux aspects de l'histoire de La Réunion du XVIIIèmeet du XIXèmesiècle. Cette famille faisait en effet partie de celles qui, en raison de leur fortune et de leurs fonctions, détenaient le pouvoir économique et exerçaient une influence considérable sur la vie politique, sociale et religieuse de l'Île. Tout au long de son parcours, le visiteur se prend parfois à admirer cette dynastie de planteurs et d'industriels qui vivaient dans l'aisance et le confort, investissant dans les affaires, les voyages ou l'éducation de leurs enfants mais aussi dans la recherche et l'innovation pour moderniser l'économie sucrière de l'Île: création par Charles Desbassayns de la première usine fonctionnant à la vapeur, financement des travaux du chimiste Wetzell qui perfectionne les techniques de fabrication de sucre, expériences agronomiques de Joseph Desbassayns puis d'Auguste

VILLÈLE, VILLAGE RÉUNIONNAIS

De Villèle qui placent La Réunion à la pointe du progrès pour la culture de la canne. Si bien qu'on en arrive à oublier ou à minimiser le rôle et la dureté des conditions de vie de la main d'œuvre de l'époque, base de la fortune de cette grande famille. Ces travailleurs, des esclaves puis des engagés, étaient logés dans un ensemble de minuscules paillotes que dominaient l'imposante maison de maître et la haute cheminée de l'usine. Un grand nombre de leurs descendants habitent encore le village qui s'est édifié à partir de ce camp dont il a conservé le nom: Villèle. Ici aussi les traces du passé sont nombreuses, tant dans la morphologie et la structure de l'agglomération que dans le métissage et la mémoire de sa population. C'est précisément à la géographie et à l'histoire de cette localité, autrefois cœur économique d'un vaste domaine aujourd'hui démantelé, qu'est consacré le présent ouvrage, destiné à un public de nonspécialistes qui pourront y trouver une illustration ou une approche locale et concrète de l'histoire de La Réunion. Pour qui aborde un tel sujet, la tâche n'est pas toujours aisée. Ce n'est pas que les sources manquent. Le journal manuscrit de l'abbé Meersseman, vicaire puis curé de SaintGilles-Les-Hauts de 1881 à 1903, fournit de précieux renseignements sur l'histoire foncière et religieuse de cette paroisse dont la localité de Villèle fait partie. De même, à partir du testament de Madame Desbassayns et des «Notes» laissées par son fils Charles sur la gestion de la propriété familiale, il est possible de se faire une idée assez précise de la condition des esclaves sur le domaine. Enfin, sur la période qui a suivi l'abolition de l'esclavage, il n'a pas été trop difficile d'avoir des témoignages d'anciens travailleurs attachés à cette terre depuis plusieurs générations et de personnalités ayant côtoyé les propriétaires en raison de leurs liens de parenté avec ces derniers ou à travers leurs relations professionnelles. Qu'ils soient formulés oralement ou par écrit, les récits et les opinions divergent souvent et se contredisent parfois, selon qu'ils proviennent des proches et descendants des maîtres ou de ceux de 8

INTRODUCTION

la main d'œuvre esclave et engagée. Ils doivent donc être maniés avec la plus grande prudence. De plus, beaucoup de Réunionnais manifestent quelque irritation à l'évocation d'un système économique et d'une forme d'organisation sociale dont leurs ancêtres furent les bénéficiaires, les défenseurs ou les victimes. Enfin, nombreux sont ceux qui pensent que la répétition de discours misérabilistes ou militants peut avoir pour effet de développer des mentalités agressives ou des complexes d'infériorité et de raviver inutilement les anciens antagonismes de la société réunionnaise. Il s'agit donc d'éviter un double écueil: d'une part, la diabolisation d'une seule famille pour des pratiques alors permises par la loi et, à des degrés divers, en usage dans toutes les autres plantations de la colonie; d'autre part, la banalisation d'une idéologie fondée sur l'infériorisation de l'homme de couleur et la négation de son droit à la dignité. Le temps de l'esclavage fut assurément la période la plus sombre du passé de La Réunion. Il faut y voir aussi un fait historique majeur, véritablement fondateur pour Villèle, d'une époque bien révolue mais dont le rappel s'impose pour éclairer bien des aspects du présent et, ici, pour expliquer les caractères originaux du village et de sa population. Écrire une monographie n'est pas non plus une entreprise totalement dénuée d'intérêt dans la mesure où, partant du principe que l'Histoire ne s'apprend pas seulement dans les manuels scolaires ou les travaux d'universitaires souvent difficiles d'accès, on invite le lecteur à la rencontrer autour de lui, dans les monuments et les sites qu'il visite, tout en l'encourageant à recourir aux ouvrages des spécialistes pour approfondir ses connaissances et guider ses réflexions. Concernant plus particulièrement Villèle, il y a lieu de fixer et de transmettre une mémoire longtemps occultée, refoulée ou dévalorisée, surtout à une époque où la vie moderne a tendance à couper les jeunes générations des valeurs du passé sans pour autant leur apporter des assurances pour ce qui est de l'avenir. 9

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La connaissance de son passé, même s'il n'est pas toujours glorieux, peut contribuer à renforcer chez tout individu le sentiment de fierté et l'image positive de ce qu'il est, de son ascendance, de la communauté de mémoire et de destin à laquelle il appartient. Elle agit alors comme facteur d'intégration et de cohésion sociales, d'épanouissement personnel et d'ouverture aux autres. Qu'elle soit individuelle ou collective, l'identité ne se définit pas seulement en termes de différence et d'opposition. Il peut, ici, sembler paradoxal de parler de fierté et d'estime de soi, un état d'esprit plus communément considéré comme l'apanage de ceux qui ont des aïeux prestigieux, des talents reconnus ou un statut social élevé. Mais comment ne pas valoriser cette forme de courage qu'il a fallu à des générations d'esclaves et d'engagés pour continuer à vivre et à travailler malgré les coups et les humiliations de certains maîtres? Un combat au quotidien, fait de renoncements et de résignations, mais aussi de résistances et de solidarités, qui marqua pour longtemps la mentalité d'une population et auquel le présent petit livre veut rendre hommage. Comme partout ailleurs dans l'Île, mais de manière encore plus marquée à Villèle, le passage de la période de l'esclavage à celle de l'engagisme en 1848 puis, en 1946, l'avènement de la départementalisation, ne se sont pas traduits par des ruptures brutales dans le mode d'appropriation ou d'exploitation du sol, dans les formes d'habitat et dans la vie quotidienne des gens. C'est pour cette raison, et aussi pour la commodité de l'exposé, qu'un plan thématique a été adopté. Il permet, bien mieux qu'une présentation chronologique, de retracer la genèse du village et de rendre compte des principaux changements qui l'ont affecté ainsi que des problèmes posés à chaque étape de cette évolution.

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VILLELB: LE V1LLAOB ET SON FINAOE

Du oremier DESBASSA YNS aux derniers DE VILLÈLE (à Saint-Gilles-Les-Hauts)

Henri;..Paulm PANON~DESBASSAYNS (17324&00)

ChtUites DESBASSAYNS (1782-1863)

GertrUde DESBASSAYNS (1787..18.73)

x
Albert
DE VlliLELE (1813-1881)

Jean~Baptiste DEvn.I.J3LE (1780-1848)

Céline Herui~Frédéric DESBASSAYNS '< DE ViLLELE X (1S1t~lg86) (1$20-1396)

PaUl
DE V1LLEΠ(182.7.1889)

L6uis
DE'VIL.Ltt.E (1841..1884)

x

Pauline
DE VILLELE (184S..19UI)

Augustê DE VtLLELE (18SS..1943.)

X
r~~~1 Lucile
DE VlLLELE (Nec,dt 1901)

Marie DEVILLELE

Pauline
DE.VILLELE (N~en 19(2)

CHAPITRE

1

Terres et territoire: De la grande concession à la petite propriété

Un village aux traits originaux. Perché à un peu plus de 350 m d'altitude au dessus de la station balnéaire de Saint-Gilles-Les-Bains, Villèle occupe la partie supérieure d'un petit plateau qui descend en pente douce vers la mer. Ce plateau n'est lui même que l'un des nombreux replats de la planèze du Grand Bénare, ce vaste plan incliné de forme triangulaire, constitué par le flanc ouest du massif volcanique du Piton des Neiges et qui culmine à 2896m. L'ensemble est très disséqué par plusieurs cours d'eau appelés ravines, souvent à sec la plus grande partie de l'année, qui naissent en haut des pentes puis s'écartent en s'encaissant à mesure qu'ils se rapprochent de l'océan. Villèle se situe précisément entre deux de ces cours d'eau, les ravines SaintGilles et L'Ermitage, qui délimitent son territoire au Nord et au Sud. Par rapport aux autres agglomérations rurales des environs, grandes ou petites, elle est l'une des rares à ne pas être traversée en son centre par une route départementale. De ce fait, son nom et la distance à parcourir pour l'atteindre ne figurent sur aucun des panneaux routiers habituels. Il faut alors suivre les flèches destinées aux touristes et qui indiquent la direction du Musée de Villèle. Et c'est seulement après avoir quitté la grande route qu'on découvre enfin la petite plaque discrète signalant l'entrée du village. Villèle abrite un peu plus de 2 300 habitants, mais qu'on ne s'attende pas à y trouver une place centrale regroupant les principaux services commerciaux, publics ou cultuels. Ici l'église n'est pas paroissiale et elle est séparée de l'espace habité par une route très fréquentée, ce qui rend son accès difficile et parfois périlleux. Il faut toutefois préciser que ce lieu de culte accueille beaucoup plus de touristes que de fidèles catholiques à

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proprement parler. Le site du Musée, qui dispose d'un vaste parking pour voitures et autocars, est l'un des lieux les plus régulièrement animés de l'agglomération, mais il se situe lui aussi à sa bordure. Il en est de même pour le stade, les écoles primaire et maternelle ainsi que pour quelques-uns des temples hindouistes particulièrement nombreux en cet endroit de la commune de Saint-Paul. Contrairement à la plupart des autres localités voisines qui s'étirent selon un plan lâche et mal ordonné le long des routes départementales ou communales, Villèle regroupe et entasse l'essentiel de son habitat dans un noyau compact que l'on découvre seulement en parcourant les nombreuses voies qui le pénètrent et le découpent en plusieurs secteurs ou pâtés de maisons. Ceux-ci sont eux-mêmes desservis par un réseau de chemins de terre ou de béton souvent très étroits. Sur les cartes et les photographies aériennes de l'Institut Géographique National la ressemblance est frappante avec les lotissements pavillonnaires de Grande Terre ou de Plateau Caillou que l'on aperçoit au Nord du bourg de Saint-Gilles-Les-Hauts. Toutes les voies, bien que dépourvues de trottoirs et dont le tracé n'est pas toujours rectiligne, s'apparentent à un véritable réseau de rues et de ruelles urbaines. L'une d'elles, la plus importante, et sur laquelle débouche la quasi totalité des autres artères transversales ou secondaires, structure l'ensemble. Elle permet ainsi d'accéder rapidement à n'importe quel point de l'agglomération et aux équipements collectifs de sa périphérie. Délimitant approximativement ce qui constituait autrefois le camp de travailleurs esclaves et engagés elle semble avoir eu pour fonction première de rendre ce camp facilement accessible et contrôlable par les maîtres et leurs agents.

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TERRES ET TERRITOIRE

Du fief à la tenure. Le village de Villèle a été créé sur un domaine privé. La mention, en ce lieu, d'un premier propriétaire date du début du peuplement de La Réunion, à l'époque où celle-ci s'appelait Île Bourbon et n'était qu'une colonie française administrée par la Compagnie des Indes. Cette association de marchands et de détenteurs de capitaux, fondée par le ministre Colbert en 1664, avait obtenu du roi Louis XIV l'entière propriété de l'Île avec mission d'en tirer profit afin d'accroître la puissance économique de la France et son influence dans l'Océan Indien. Par la suite, cette terre fut elle-même redistribuée aux premiers habitants européens de la colonie qui désiraient se lancer dans la pratique d'activités agricoles. C'est en 1698 qu'un premier terrain fut concédé sur la rive gauche de la ravine Saint-Gilles, dans le secteur qui nous intéresse. Cependant ce n'est pas à un De Villèle ni à un PanonDesbassayns, des noms de famille attachés à cette région, que la concession a été accordée, mais à Thérèse Mollet, veuve Duhal, leur ancêtre maternelle. D'autre part, contrairement à ce qu'on observait fréquemment ailleurs, cette propriété ne s'étendait pas alors du rivage de la mer au sommet des montagnes et n'avait que 250 hectares de superficie. D'importants changements sont donc intervenus par la suite. Les partages successifs, les remembrements, les extensions et les transmissions du bien aux héritiers seront évoqués plus loin car, auparavant, il est nécessaire de préciser comment et à quelles conditions on devenait propriétaire à cette époque. Tel un seigneur du Moyen Âge, la Compagnie des Indes avait reçu du Roi de France un fief, l'Île Bourbon, «pour en jouir... à perpétuité en toute propriété, seigneurie et justice... »1 et sans aucune autre contrepartie que « la seule Joy et hommage lige que
1

HO Hai Quang, Contribution à I 'histoire économique de l'Île de La Réunion,
1998, page 25.

Éditions L'Harmattan,

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