Voyage au bout du monde

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Jeong-won, aînée de six filles, souffre depuis sa naissance de l'amertume d'un père général qui perçoit ces naissances répétées comme une malédiction. Durant son mariage avec un homme qui se révèle ultra-conformiste, elle subit les insultes de son beau-père, qui ne supporte pas d'avoir une intellectuelle comme belle-fille. Elle décide de reprendre ses études et obtient une bourse qui l'amène en France. Loin de son enfant, sa vie chancelle, mais une rencontre l'aidera à se séparer définitivement de son mari; ainsi elle quitte fils, situation et pays... Ce voyage au bout du monde est celui d'une femme qui se libère de l'emprise d'une société patriarcale.
Publié le : mercredi 1 mars 2006
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EAN13 : 9782336277653
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Voyage au bout du monde

Lettres Coréennes

Déjà parus
JO Jong-nae, Arirang. Nos terres sont notre vie (vol. 1, 2, 3), 2005. JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 3 Un chef incorruptible), 2005. JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 2 Beam-au le pacifique), 2005. JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 1), 2004. YI In-Seong, Saisons d'exil, 2004. YOUN Dae-nyong, Les Amants du Coca-Cola Club, traduit par Byon Jeong-won, Lee André et revu par G. Ziegelmeyer, 2003. YOUN Dae-nyong, Voleur d'oeufs, traduit par Lee Ka-rim et G. Ziegelmeyer, 2003. JO Jong-nae, ARIRANG (vol. 10-12), Où le jour se lève sur la plaine, traduit par Georges Ziegelmeyer, 2003. ARIRANG (vol. 7-9) Un peuple sans patrie, traduit par Georges Ziegelmeyer, 2003. ARIRANG (vol. 4-6) Tout citoyen incarne la patrie, traduit par J. Byon et G. Ziegelmeyer, 2003. ARIRANG (vol.l-3) Nos terres sont notre vie, traduit par J. Byon et G. Ziegelmeyer, 2000. JEONG Ji-yong, Nostalgie, recueil de poèmes, traduit par Lee Ka-rim et G. Ziegelmeyer, 1999. JO Jeong-nae, Terre d'exil et autres romans, traduit par Lim Yeong-hee et Marc Tardieu, 1999. KIM Cho-hyé, Cent pétales d'amour, recueil de poèmes, traduit par J. Byon et G. Ziegelmeyer, 1998. JO Jeong-nae, Jouer avec le feu, roman, traduit par J. Byon et G. Ziegelmeyer, 1998. Park Jung-ki, Paroles d'un sage coréen à ses petits-enfants, traduit par J. Byon et G. Ziegelmeyer, préfacé par Mgr O. de Berranger, évêque de Saint-Denis, 1998. Collectif, Théâtres coréens, sept pièces contemporaines, 1998. LEE Ka-rim, Le front contre la fenêtre, recueil de poèmes, 1997. KIM Cho-hyé, Mère, recueil de poèmes, traduction J. Byon et G. Ziegelmeyer, 1995.

Sean

Chang

V oyage au bout du monde

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2006 ISBN: 2-7475-9691-5 EAN : 9782747596916

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Avant que le sol désert de la lune raboteuse et parsemée de cratères ne fût découvert, un petit lapin blanc et un grand cannelier vivaient sur l'astre de la nuit, doré comme du miel. En ces temps, des enfants montaient sur la plus haute colline du village pour cueillir la lune dans leurs filets. Rarement, de grandes personnes se mêlaient à eux. Nul ne croyait cette histoire. Les adultes et les enfants raisonnables se moquaient du rêve naïf de vouloir cueillir la lune. Ils ignoraient que cela pouvait se réaliser mystérieusement. Ils n'imaginaient pas que la lune ainsi cueillie pouvait s'emporter secrètement dans leurs petites poitrines.

1. Chute

L'ombre de la ville inondée de mélancolie pend sur la Seine. La bruine devient averse comme en Orient à la saison des pluies. Jeong-won entend ses pieds clapoter au fond de ses chaussures de toile. Son jean a bu tout son soûl et lui colle à la peau. Elle soulève péniblement ses jambes alourdies. Ce n'est pas elle qui marche sur le trottoir mouillé dans le soir tombant, mais ses pieds qui portent une âme gorgée de pluie. Elle s'abrite parmi les autres sous l'auvent d'un magasin fermé. Une naine juchée sur des talons démesurés lance autour d'elle des regards nerveux qui se figent, hostiles ou seulement inquiets, sur Jeong-won. Au bout de ses oreilles se balancent des boucles aussi grosses que son visage rond, sillonné de rides, creusées sans doute par l'épreuve de la différence. Où a-t-elle laissé sa hauteur? Où l'a-t-elle perdue? La pluie s'affme, Jeong-won retourne sous le ciel. Une robe blanche à fleurs bleues claque au vent. La jolie passante se regarde dans la vitre du café et voit le reflet de Jeong-won, sanglée dans son trench-coat détrempé. Elle reconnaît les yeux sombres qui lui sourient tristement. Il

Elle a cherché tout hier et tout aujourd'hui. Elle n'a rien trouvé pour envoyer à Jin. Dans dix jours il aura quatorze ans. Elle se précipite dans un grand magasin de sport. Elle choisit une veste lisse, bleu marine, brodée d'une paire de baskets miniatures sur la poitrine. « Un jour, n'en pouvant plus de ma tristesse, j'ai couru de toutes mes forces dans la cour de mon école. Après, je me suis senti un peu moins triste. Depuis, j'aime courir, j'aime les sports qui font courir. Je veux devenir basketteur! » Elle embrasse le rêve de son fils. Je suis ce vent glacé du nord qui gèle ton cœur, qui te chasse jusqu'à te faire courir. Je mets cette veste sur tes épaules. Pourra-t-elle t'emmitoufler un peu? Pourra-t-elle briser ce vent? * Jeong-won a passé toute la matinée à préparer le cadeau et la carte d'anniversaire. Elle hésite à offrir à Jin une photo d'elle. Ses grands parents ne l'aimeront pas. Encore une fois ils m'insulteront, et toi, tu sangloteras tout seul le cœur serré... Elle déchire la photo en petits morceaux. C'est le geste de Jin, de sa colère; c'est celui de la haine de son père, de ses grands-parents; de sa famille à elle, de ses amis, de ses voisins, de tous ceux qui la connaissent. Elle en choisit une autre: le soleil naissant se fraie un chemin parmi les herbes au pied des arbres. Le petit soleil deviendra grand, un arbre immense, touchant le ciel de sa ramure. Les étoiles aux yeux pétillants de lumière danseront sur ses branches. Elle retourne la carte et écrit. Aujourd'hui encore il pleut. Il pleut à verse sur le chemin menant à la poste. Tombées de leurs nids, les feuilles jaunies tremblent dans l'eau. «Tu seras triste pour 12

toujours, maman. Si je pleure une journée, toi, tu pleureras dix jours. » La voix de Jin tombe avec la pluie. La nuit s'avance. La pleine lune de hangawi l, cachée derrière les nuages, verse des larmes sans fin. Peut-être à cause de mon songe de cette nuit? se demande Jeong-won. Elles étaient deux. L'une avait dérobé la couleur de l'autre. Et l'autre, devenue pâle, cachée derrière un rideau noir, avait les larmes aux yeux. Pour apaiser la lune qui pleurait, je suis sortie avec elle. Dehors ceux qui l'avaient attendue se sont assis devant elle. Tout près, une grande foule s'était amassée devant l'autre lune qui se pavanait dans son habit neuf A celle qui avait perdu sa lumière, il me fallait jouer de la flûte. Ma musique semblait l'épuiser, ce qui lui restait de lumière s'estompait de plus en plus et la foule assise devant la voleuse riait de mes tentatives maladroites. J'ai apporté alors un papier blanc, une boîte de couleur et dessinais le visage de la lune, la peignant d'or. Mais dès que je retirais le pinceau de la toile, la couleur s'envolait, devenant un nuage de mousse. Je continuais à peindre, mais toujours la couleur s'enfuyait dans l'air...

1 hangawi: mot coréen qui désigne le quinzième jour du huitième mois du calendrier lunaire. C'est la fête des moissons, fête traditionnelle la plus caractéristique de la Corée. Le hangawi tombe un jour de pleine lune. C'est le jour de l'année où la lune est la plus grosse et la plus lumineuse. Jeunes et vieux se rassemblent le soir pour admirer la lune tout en chantant et en dansant. C'est le daimadji, ce qui signifie littéralement « souhaiter la bienvenue à la lune». 13

La pluie emporte les cheveux de Jeong-won. Elle emporte son visage, sa poitrine. Allant à la rivière, elle y verse ses larmes. Pour que la rivière les emporte à la mer. Que la mer les emmène au fin fond de la terre, là où le soleil se lève, et qu'elle endorme le chagrin de Jin. Pour que son rire carillonne et s'étende sur la mer, quand le soleil renaît et le chatouille. Mon fils, la Terre se couche, la Lune nous regarde: courbés, fleuris comme le magnolia, tristes ou heureux, pâles ou dorés, dans un coin du ciel ou dans son plein milieu, tantôt cachés derrière les nuages, tantôt splendides répandant la lumière sur tout l'univers. La Lune nous regarde chaque nuit, depuis notre sommeil et jusqu'à notre réveil. Bonne nuit, Jin! Même s'il nous semble que nous vivons chacun à l'autre bout du monde, la Terre est ronde et ses extrémités sont introuvables. Chacun se pense un cercle parfait, déroulant individuellement son existence, mais c'est imbriqué les uns dans les autres que la perfection du cercle peut être atteinte. Comme le participe passé rend le verbe auxiliaire, l'homme tisse son existence par le verbe partagé. Que ferait le verbe auxiliaire sans le participe passé? Que ferions-nous, Jin, l'un sans l'autre? * Sur une étoile habitait un ange depuis mille ans, depuis dix mille ans, depuis que les étoiles naquirent du feu tournoyant. Pas de ces grands anges immenses recouvrant le monde de leurs ailes monstrueuses, mais un petit ange. Il était là, entre le vent qui souffle du haut vers le bas et la vapeur qui monte de la terre.

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Parfois assis sur un amoncellement de cumulus, il fabriquait des cristaux blancs qu'il éparpillait à l'infmi. Lorsque de ses petites ailes brillantes s'échappait une plume, le lendemain une autre repoussait, plus belle encore. Ainsi il était serein. Le soir, par les larges fenêtres s'ouvrant sur le toit de sa maison, il regardait les couleurs changeantes du ciel et écoutait béat la musique du monde tombant dans sa forêt. C'étaient de tendres bercements, des sanglots de fantômes errants, des chorals retentissants ou des hurlements de chaos à faire trembler l'univers entier. De temps en temps il se sentait seul; quelque chose lui manquait. Était-il heureux? Un soir que ces drôles de pensées l'agitaient, il fit un rêve. Enfonçant ses racines dans les ténèbres de la terre, un grand arbre déployait vers le ciel ses branches exubérantes. La danse de son feuillage aspirait les rayons du soleil. Des oiseaux blancs aux chants de soprano léger s'envolèrent de sa ramure. L'arbre, oiseau blanc, perdu dans le zénith, était étoile. Perchée sur les cimes où des cumulus s'amusaient à mimer la neige, l'étoile était montagne. Suivant les ruisseaux de ses vallées profondes, la montagne était mer. Quand en elle, la nuit, dansaient les sujets de Neptune, la mer était lune. Assis à sa fenêtre, rêvant aux forêts endormies, l'astre de la nuit était garçon. Le lendemain, une larme cristalline monta jusqu'à lui. Dedans voyageait le désir d'une femme d'être mère. Sur une plage baignée par la clarté lunaire, elle regardait un gros poisson qui jouait à la surface silencieuse de l'eau 15

limpide. L'ange alla vers elle chevauchant la goutte de larme. Il chuta vers la Terre plus vif que le chagrin pour devenir son fils. La femme portait la mer en son sein, ses flots calmes chantaient la vie, la mort, le bonheur et la peine. L'ange y passa dix mois. Chaque fois que la vague lavait son corps, ses souvenirs s'effaçaient. Un jour d'automne flamboyant, il naquit au Pays du matin calme dont le peuple est paradoxalement agité. Le médecin coupa le cordon. La mère s'éveilla et reconnut immédiatement son fils parmi la rangée de bébés; elle l'avait vu dans ses rêves. Il reçut de son grand-père le prénom Jin, « la vérité ». * La mère de Jin, mariée depuis un an, était l'aînée de la famille d'un général. Son mari, le père de Jin était le septième fils d'un propriétaire foncier, ruiné depuis longtemps. Elle, elle s'enivrait de la beauté du ciel changeant, se tourmentait des nuages courants et soupirait dans le souffle du vent. Lui, il était un homme simple et ordinaire, un fils de la terre, qui ne s'inquiétait que très rarement et se contentait de manger à sa faim de grands bols d'orge accompagné de kimtchi 1 et de sojou 2 avec des amis. Le père de cet homme, Monsieur KIM, avait possédé près de Séoul un vaste terrain qui s'étendait à perte de vue. Il l'avait acheté grâce à la vente d'une propriété familiale dans son pays natal. Son garçon, lorsqu'il regardait ce
1 kimtchi : légumes préparés avec des condiments (sel, piments rouges, ail, gingembre, ciboulettes, etc.) et fermentés. Il constitue en Corée le principal accompagnement du riz. 2 sojou : alcool de céréales à 40 0 16

terrain sans fm, se sentait rassasié. Mais le père élégant et prodigue avait besoin d'argent. Il rendit visite à un ami riche et aussi proche qu'un frère, qu'on appelait « Monsieur le député YI ». Pauvre dans sa prime jeunesse, celui-ci avait été accueilli et nourri par la famille KIM. Ils avaient donc grandi sous le même toit. Adulte, YI avait su amasser une assez grosse somme d'argent pendant l'occupation 1, en flattant les Japonais. À la capitulation du Japon, YI, dans l'embarras, retourna s'abriter chez les KIM. Il y passa quelque temps pour se faire oublier et recommença à parcourir le pays, jusqu'à réussir à se faire élire député. Sans aucune hésitation le député YI prêta sans compter de l'argent à son ami qui vivait une époque difficile. Ému, celui-ci lui confia tous les documents concernant son terrain. Séoul se transformait de jour en jour et commençait à annexer ses périphéries. Le terrain de Monsieur KIM devenait un immense coussin d'or. KIM ne remboursant pas sa dette dans le délai prévu, le député YI, sans le prévenir, vendit à un prix très bas le terrain de KIM à un grand journal. KIM en tomba malade de colère. Il voulut même se donner la mort. Enfin il engagea des poursuites, non pas contre son ami qu'il était impossible de traîner devant les tribunaux sans risquer de perdre la face, mais contre le journal. Ce dernier, grand et puissant, gagna le procès sans difficulté contre ce pauvre diable faible et sans appui. KIM voulait que son septième fils le plus brillant de la famille devienne juge pour le venger de cette injustice. Le jeune garçon accepta; il réussit le concours d'entrée à la faculté de droit dans une université de haut niveau. Les
1 1910 - 1945

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autres fils de KIM partirent au Canada; la fille âmée, infmnière, qui y avait immigré depuis longtemps les fit venir auprès d'elle. En troisième année d'université, pour préparer le concours d'admission à la magistrature pendant les vacances d'été, le jeune homme partit avec deux amis dans un ermitage perdu dans les montagnes de son pays natal. À la fin des vacances, lorsque les trois garçons préparaient leur retour, débarqua une jeune fille, le sac à dos débordant de livres. Elle s'appelait TCHAI Jeong-won, «jardin du soleil levant ». * Comme un mouton perdu dans la vaste plaine où le soleil s'est couché, le cœur de Jeong-won était déchiré. L'amour et le souci pour sa patrie coupée en deux la hantaient depuis la petite enfance. Elle s'indignait en écoutant les lamentations lugubres qui flottaient sans bruit comme des fantômes sur cette terre haletante et crevassée. La roue de l'Histoire honteuse tournait sans cesse d'obscurité en obscurité, répandant le sang. Au seuil du printemps, lorsqu'elle fut élue présidente de l'association des étudiantes de son université, le Président PARK 1 préparait sa troisième réélection. Il organisa une répression brutale, utilisant tous les moyens pour empêcher les manifestations d'étudiants qui luttaient contre la dictature et réclamaient sa démission. Pourtant tous les jours, une pierre dans chaque main, des jeunes gens couraient le long des campus jonchés
1 Troisième président depuis la fondation de la République de Corée en 1948. Ayant accédé aux plus hautes responsabilités par un coup d'état militaire le 16 mai 1961, PARK se maintint au pouvoir par des élections entachées de fraude. Il fut assassiné le 26 octobre 1979. 18

d'éclats de grenades. Ils couraient la tête enveloppée de mouchoirs trempés de larme et de morve. Devant le portail des universités, leurs frères devenus policiers militaires portaient des fusils. Les arbres mouraient sous l'action des gaz lacrymogènes qui recouvraient leurs feuillages comme une rosée de givre. Sur la terre où la colère comme un fleuve infernal dansait nue, des fleurs de sang caillé bourgeonnaient en mourant. Nés fous, beaucoup vivaient déments. Jeong-won était parmi les responsables du mouvement national des étudiants. Elle désirait un autre futur, mais versait sur les feux de cet espoir une souffrance sans issue. Comme Atlas condamné à porter la voûte du ciel sur ses épaules, elle restait éveillée jusque tard dans la nuit quand tous dormaient. À l'heure où l'aube s'approchait en traînant son pan de lumière sombre, elle se couchait épuisée dans son lit glacial de l'internat. Dans son demi-sommeil, elle croyait voir la porte s'ouvrir et ses amies lui rendre visite. Elles bavardaient à son chevet jusqu'à ce que Jeong-won s'endormît. Au micro, ses prises de paroles faisaient frémir les étudiantes, comme si des larmes jetaient des cris perçants au fond de leurs âmes blessées. La présidente de cette université de filles voulait la renvoyer, mais elle se heurtait à l'opposition des professeurs. - Le père est le père, même s'il est mauvais! cria la directrice à Jeong-won en l'enfermant à clé dans son bureau. Des agents du Service Central de Renseignements se présentaient tous les jours à l'université, demandant que leur soit livrée la responsable de l'association des étudiantes. La directrice chassa Jeong-won:
- Partez immédiatement! Vous ne pouvez passer dans

votre chambre. 19

Avec ses petits yeux glacials, elle barra de ses bras le chemin de Jeong-won qui voulait récupérer ses affaires. Jeong-won ne pouvait rentrer chez ses parents: la police les importunait sans cesse et son père, assigné à résidence depuis quelque temps et à qui aucune activité n'était permise, se trouvait embarrassé par la conduite de sa fille. Quelques années auparavant, le Président avait nommé le père de Jeong-won à la tête d'une grande entreprise d'État qui allait contribuer de façon importante au développement de l'agriculture sud-coréenne. Ce dernier réalisa en deux ans un projet initialement planifié sur cinq. Très souvent il reçut les compliments du Président. Mais un homme de grand pouvoir qui travaillait pour les Services Secrets et dont le Président avait fait son bras droit, calomniait sans cesse le père de Jeong-won, craignant qu'il ne lui portât ombrage. L'intrigant fmit par convaincre le Président et celui-ci retira sa confiance au Général et donna l'ordre de son arrestation. Cette société corrompue remercie ainsi les éléments qui lui sont dévoués. À quoi pouvaient servir les lettres pleines de larmes que Jeong-won avait envoyées au Président pour clamer l'innocence de son père? Jeong-won alla chez une amie, Bo-na, mais trouva celle-ci très occupée par une relation amoureuse. Ne voulant pas déranger les amoureux, Jeong-won partit, s'égarant d'auberge en hôtel, puis prenant une chambre chez l'habitant ou chez les moines. Chaque matin elle prenait un bus, quelquefois un bateau, pour ailleurs. Les vagues essuyaient ses larmes, le vent tapotait sa tête lourde. Pendant ce temps, un directeur de section au Service Central de Renseignements avait effacé le nom de Jeongwon de la liste rouge. C'était l'homme que jadis elle avait 20

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