Voyage au bout du monde

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A bord de Pégase - le véhicule spatial que vient de mettre au point le professeur Stéfano - Milan part à la découverte de l'univers. Peut-être y a-t-il entre les deux hommes quelques connivences ? Milan apprécie, en effet, que le professeur ait dit, haut et fort, dans une conférence, que cette expédition ne s'inscrivait pas le cadre de la guerre des étoiles, mais qu'elle devait, au contraire, être menée comme un voyage culturel. Les réflexions du héro nous apprennent sa vie passée ainsi que ses engagements. Quand il atteint les limites de la galaxie, son ordinateur de bord lui signale la présence d'une étoile autour de laquelle tournent cinq planètes. L'une d'elles est habitée.


Publié le : jeudi 14 novembre 2013
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EAN13 : 9782332613943
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ISBN numérique : 978-2-332-61392-9

 

© Edilivre, 2014

Voyage au bout du monde

 

 

Une foule nombreuse et chamarrée se pressait contre le cordon de sécurité qui enserrait le sommet de la colline, et s’étendait, au loin, jusque dans la vallée. Cette colline imposante que desservaient quelques chemins de randonnée tortueux et escarpés, se limitait, au nord, par une voie routière qui, en suivant les courbes de la vallée, reliait entre elles deux cités voisines avant d’aller se perdre plus loin dans la campagne vers d’autres horizons ; elle était bornée au sud par un ruisseau, au demeurant tranquille, qui, en saison de fortes pluies, charriait un flot impétueux jusque dans la vallée. Tous étaient venus, aujourd’hui, sur cette colline, sous le soleil. Des familles, prêtes à tirer leur repas du sac, pour lesquelles cet événement était un jour de fête ; des pères qui avaient accompagné leurs enfants ; des couples d’amoureux pour lesquels la tendresse du moment sublimait encore leur soif de savoir ; de nombreux retraités, plus ou moins vaillants, qui, eux aussi, ne voulaient pas rester indifférents à ce pas de l’histoire. Tous, enfin, étaient venus pour participer à cet événement, qui, leur semblait-il, allait marquer, pour des siècles, l’avenir de l’humanité. Certains étaient venus par simple curiosité, d’autres parce qu’ils pensaient ne pas devoir manquer cette page de l’histoire. D’autres, encore, pensaient que le progrès est un formidable facteur de civilisation, et qu’il leur fallait, bien évidemment, commémorer ce pas de géant que l’humanité allait franchir. Tous attendaient impatiemment l’événement, et sa réussite les préoccupait au plus haut point. Des pères, trop éloignés, leur enfant perché sur les épaules, observaient la scène dans une paire de jumelles ; de jeunes gens épris de sciences et de techniques qui avaient pu se positionner en bonne place, ou qui, le cas échéant, s’étaient confectionné une rampe d’accès avec des matériaux hétéroclites, filmaient, quant à eux, l’événement avec un équipement sophistiqué, ce qui leur permettrait de procéder à des analyses ultérieures et de conserver, par ailleurs, de précieux documents. Au hasard des conversations, des groupes s’étaient formés. Les uns commentaient l’événement, posaient des questions à leurs interlocuteurs. Leur préoccupation était de mieux connaître la genèse de cette nouvelle science, et de mieux comprendre, enfin, ses implications possibles dans l’évolution des techniques dans un proche avenir. D’autres, au contraire, pour qui le fait scientifique était acquis, se souciaient davantage des retombées sociales que pourrait induire dans la marche de l’humanité vers une civilisation humaniste, le développement de ces bases scientifiques. L’homme aura, demain, c’était leur vœu secret, inavoué qui transpirait dans leurs propos, la possibilité de créer la profusion et, de là, satisfaire tous les besoins que l’humanité voudra développer pour exalter ce désir, cette attente incompressible de civilisation qui habite, qui motivent les gens bien nés. Et cela, c’est une innovation exceptionnelle, en préservant, par l’usage de technologies d’avant-garde, les équilibres naturels de la planète.

Au détour d’un buisson, des fillettes, plus insouciantes, tout à leur bonheur, chantaient, enivrées par la saveur du jasmin et le parfum du chèvrefeuille, ces vieilles ballades éternelles que leur maman, leurs grand-mères avaient fredonnées avant elles, désabusées dans l’attente, dans l’impatience d’un amour à venir. Pour ce peuple venu des quatre coins de la contrée, ce jour, qui devait mettre en évidence, confirmer l’opportunité d’une avancée technologique parmi les plus décisives, était un jour d’espoir, de concorde qui devait, c’était leur attente, réconcilier, enfin, l’homme, l’avenir et le progrès.

Crise après crise, l’Europe s’était, peu à peu, enfoncée dans une récession profonde, avec son lot de misère, de précarité. La cohésion sociale s’était, au fil des années, désagrégée. Les gens vivaient au jour le jour, sans aucune perspective d’avenir, souvent désespérés par un quotidien à peine supportable. Leur détresse était encore accentuée par la montée de la délinquance et de la criminalité qui gangrènent une société sur le déclin. Les hommes politiques, qui exerçaient le pouvoir, prenaient prétexte de la crise qu’ils avaient insidieusement provoquée pour mettre en place une gestion plus drastique, encore, de l’appareil économique. Et ces mesures, inspirées par un conservatisme atavique, aggravaient la perte de pouvoir d’achat des classes moyennes et accentuaient encore misère et précarité. C’était, selon eux, le prix à payer pour obtenir le redressement, et quand le peuple, excédé par cette chienlit, manifestait sa colère, son indignation, ils n’hésitaient pas à traiter ces travailleurs misérables de nantis, de paresseux.

– Soyez modernes, ajoutaient-ils sans rire. Ne vous attachez pas à ces acquis du passé qui, aujourd’hui, déstabilisent notre économie, et menacent vos emplois. Ne soyez pas conservateurs ! Avec nous, acceptez les options difficiles, mais courageuses, que nous impose la conjoncture ! Ces options, vous le savez comme nous, s’imposent d’emblée, si nous voulons préparer l’avenir.

Cette vérité de circonstance était, ainsi, assénée par des individus pas toujours très scrupuleux qui usaient de leur notoriété pour abuser un peuple sceptique et désabusé, qui, dans un rapport de force défavorable, disposait de peu de moyens pour faire pression. Et toute contestation, toute remise en question des fondements de l’économie étaient, d’un revers de la main, reléguées au rang des utopies stériles pour rêveur.

En dépit des crises qui avaient altéré le développement de la société tout au long des années passées, les avancées technologiques avaient, néanmoins, optimisé l’appareil économique et accru, de façon significative la productivité du travail. Ces gains de productivité auraient dû, par une juste redistribution des valeurs produites, permettre à chaque citoyen de connaître une meilleure qualité de vie, quand, dans le même temps, la pression du travail se serait allégée sur ses épaules. Le progrès, ainsi conçu, aurait dû permettre aux citoyens de vivre de façon plus digne, plus libre, et de ne pas redouter l’avenir, quand au contraire, il était, pour eux, la cause d’une incessante préoccupation. « Que seront nos lendemains ? » se demandaient-ils anxieux. Et sans oser se l’avouer ouvertement, ils craignaient qu’un mauvais concours de circonstances ne les jette dans la rue.

La logique libérale nie l’implication de la citoyenneté dans la relation au travail. Elle nie cette juste cohésion sociale qui serait le pendant de la cohésion dans le travail. Cette cohésion dans le travail optimise, justement, les performances des équipes qui œuvrent de concert à la réalisation d’une œuvre, d’un ouvrage. Cette cohésion, à elle seule, justifie, explique la différence des gains de productivité que nous pouvons constater entre un travail improvisé par un homme seul, qui œuvre, c’est une évidence, équipé d’outils, souvent, rudimentaires, et un travail élaboré de concert, dans un processus où viennent interférer d’autres initiatives, d’autres actions, où les outils, par leurs combinaisons, leur complémentarité, interviendraient comme autant de leviers dans la main de l’homme, et permettraient des gains de productivité absolument prodigieux. Ces gains de productivité devraient libérer l’homme de l’aliénation matérielle et ouvrir une nouvelle ère de civilisation où les citoyens, plus volontiers, s’adonneraient, sans restriction, à des activités gratifiantes qui leur ouvriraient de nouvelles perspectives et leur apporteraient un regard plus altruiste sur la marche du monde. Mais dans le cadre restreint d’une politique de classe, du fait de la restriction de la demande de main-d’œuvre, et, paradoxalement, en raison de l’abondance produite, la grande majorité de la population est exclue et rejetée dans la précarité, quand, au contraire, une minorité s’enrichit de façon insolente, et ose, sans vergogne, défendre cette spéculation comme un droit légitime. Et impudiques, ces spéculateurs parent leur discours rétrograde des atouts de la modernité.

Pour le libéral, le travailleur n’est qu’un outil auquel il refuse le bénéfice de cette formidable dynamique. La vie en société permet, autorise cette exceptionnelle dynamique, mais le libéral se présente comme en étant le seul instigateur, et, sans état d’âme, il en revendique pour lui seul tout le bénéfice. Dans une société qui se délite, cet événement majeur, présenté comme résultant d’une avancée scientifique sans précédent dans l’histoire, ne pouvait, bien évidemment, laisser personne indifférent. Tous ces gens voulaient croire que, par cette innovation, on allait tourner, sur Terre, la page de la misère, et connaître, enfin, une ère de prospérité, de démocratie qui allait apporter, à chacun, cette liberté du corps et de l’esprit à laquelle, de façon confuse ou plus déterminée, nous aspirons tous dans notre soif de vivre notre vie dans un présent radieux.

Tel un champignon géant, le véhicule spatial trônait, immobile, au sommet de la colline. Et, soudain, à la stupéfaction de tous, sans un bruit, sans un souffle, il s’éleva lentement dans les airs, fit une virevolte en signe d’adieu, à l’attention de toute la foule médusée qui observait son envol. Salué par une forte ovation, il poursuivit sa course vers l’espace et, en quelques secondes, après une accélération progressive, il disparut comme un point dans le bleu du ciel.

Tous ces gens étaient venus observer cet envol qui, selon sa réussite, devait confirmer l’existence d’une énergie inépuisable et quasiment gratuite. Ils étaient comblés, enthousiastes, le véhicule spatial, sans aucun problème, s’était élevé dans les airs pour disparaître, ensuite, dans le ciel. Cette source d’énergie dont il venait d’observer la force et la puissance apparentes, leur semblait-il, allait permettre, enfin, un développement, une croissance nouvelle qui par la production de biens de consommation, les emplois qui en résulteraient, allait sortir l’humanité de ce marasme dans lequel la civilisation s’étiolait depuis des siècles avec, parfois, c’est vrai, une faible rémission qui s’estompait tout aussitôt.

En quelques secondes, le véhicule spatial avait franchi l’atmosphère terrestre, pour se placer quelques instants plus tard en orbite autour de la Lune. Le film retransmis qui mettait en évidence le relief de la face cachée, puis de la face visible, parvint à la base terrestre, qui en accusa réception. Devant son tableau de bord, le regard posé sur l’écran de contrôle, Milan tira sur le manche à balai, et poursuivit ainsi, de concert avec sa base, l’exploration des planètes du système solaire. Rien n’était négligé, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune, Pluton étaient au programme Et pour que son observation du système solaire fût plus complète, il programma, aussi, la visite de Xéna, ce rocher perdu aux confins de notre espace.

Par un réflexe atavique, et en s’en remettant, probablement aux expériences du passé, l’équipe, qui avait programmé cette expédition, avait, par précaution, choisi le sommet d’une colline pour organiser cet envol. Cette organisation avait permis, par ailleurs, de recevoir une foule importante venue assister à l’envol du véhicule. Mais sur un plan purement technique, compte tenu des performances, des nouvelles technologies mises en œuvre à la réalisation de Pégase, le véhicule spatial, son envol aurait pu être organisé sur la place publique d’une grande ville, un jour d’affluence, un jour de marché, peut-être ? Pégase s’était, effectivement, élevé dans les airs sans produire le moindre bruit, le moindre souffle, sans rejeter le moindre gaz qui aurait pu être nocif. Sur le mirador planté à quelques lieues de là, derrière le cordon de sécurité, les officiels avaient observé la scène, médusés, surpris par le silence et la légèreté de l’envol. Le professeur Stéfano qui se tenait parmi eux, expliqua, tout en évitant un langage qui eût pu paraître trop ardu, que les nouvelles techniques mises en œuvre pour la réalisation du véhicule permettaient des prouesses que l’expédition allait encore révéler. « Et il est probable que je serai, moi-même, surpris par ses étonnantes performances », dit-il en se tapant dans les mains, à la surprise de l’assistance qui, finalement, ne voulut voir, dans ces propos, qu’une marque de dérision de la part d’un scientifique confronté à l’acquisition, à l’application d’un savoir exceptionnel qu’il maîtrisait, lui, sans aucune restriction.

L’expédition spatiale avait été annoncée au public comme une première qui allait défrayer toutes les techniques connues à ce jour, et qui allait modifier profondément la relation que l’homme pouvait avoir avec le cosmos. Si l’homme avait pu, à ce jour, effectuer, chose extraordinaire, des sauts de puce dans l’Univers, il pourrait, maintenant, avec une aisance étonnante, visiter la galaxie comme une proche banlieue et, même, aller explorer, s’il le désirait, les espaces intergalactiques plus éloignés. La vitesse, la maniabilité de l’engin permettaient, aujourd’hui, ces performances exceptionnelles, inimaginables il y avait seulement quelques décennies.

Soucieux de dispenser une information très large, le laboratoire du professeur Stéfano avait organisé une conférence à laquelle étaient conviés toute la presse, toutes les télés, et un large public. La manifestation se tenait dans le vaste hall d’entrée du laboratoire, où le professeur Stéfano, en compagnie de son directeur, Robert Tourneboule, qui lui apportait un soutien de circonstance, et lui témoignait publiquement une considération qui se voulait de bon aloi, allait de groupe en groupe, serrait une main par-ci, une main par-là. Il accepta même, avec sa modestie et son humilité habituelles, l’accolade d’une admiratrice enjouée, journaliste au grand journal, qui voulut lui dire, lui manifester, à sa façon, tout le respect, toute la considération qu’elle éprouvait pour le scientifique. Enjouée et faussement grave, elle avait marqué au rouge, ses lèvres sur la joue du professeur. Après cet intermède, les questions avaient fusé. L’auditoire, curieux et intrigué, voulait en savoir davantage et connaître les bases de cette nouvelle technique.

Au regard du public en présence, le professeur Stéfano et son directeur de laboratoire, Robert Tourneboule, formaient une équipe soudée. Les deux hommes faisaient effectivement cause commune dans la campagne de vulgarisation des nouveaux concepts scientifiques. Et la reconnaissance de ces concepts par l’intelligentsia et la société civile contribuerait, ils le savaient, l’un et l’autre, à la promotion, au classement, en bonne place, de leur laboratoire sur le plan international.

Robert Tourneboule était comblé par le déroulement de cette conférence. L’homme aux formes un peu rondes, avec sa tête de poupon aux yeux ébahis derrière ses grosses lunettes, souriait aux uns et aux autres. On devinait, chez lui, le plaisir et la préoccupation de plaire à ses interlocuteurs. Un réflexe acquis, probablement, par l’acquisition d’une grande culture, mais, aussi, certainement par l’exercice de plusieurs mandats politiques. On le sentait soucieux, cependant, d’entretenir une certaine gravité dans la conversation par un ton qui se voulait, quelque peu, solennel. Il lui plaisait de se présenter ainsi à ses interlocuteurs :

– Enchanté ! Robert Tourneboule, directeur du laboratoire. Nous avons décidé, mon équipe et moi-même, d’organiser cette conférence afin de vulgariser, de porter à la connaissance d’un public très large, les dernières avancées scientifiques que nous venons d’élaborer. Ces avancées technologiques, croyez-moi, vont changer la donne ! Mais je n’en dirai pas davantage pour l’instant. Nous allons développer tout cela, de façon plus structurée, plus cohérente, pendant la conférence. Le professeur Stéfano qui est à l’initiative de ces travaux vous fera, vous pouvez me croire, un long commentaire sur le sujet !

En dépit des convergences qu’ils pouvaient avoir sur le plan professionnel, les deux hommes avaient eu, dans un passé encore proche, un différent que Stéfano relativisait, quant à lui, mais qui avait causé, chez Tourneboule, rancœur et agacement. Il n’avait pas accepté qu’un de ses chercheurs pût rivaliser avec lui, même dans le cadre de la plus élémentaire démocratie. Outre ses fonctions de directeur, Robert Tourneboule avait exercé plusieurs mandats de conseiller régional et, lors des dernières élections, il n’avait pas admis que Stéfano pût poser sa candidature à une élection dont il était le sortant, et l’élu présumé.

Dans les conversations intimes, Stéfano avait eu l’occasion de commenter sa position. Sa ligne politique et son programme auraient permis, par une plus juste redistribution des revenus, de relancer l’économie et, de là, favoriser une orientation sociale. Mais il n’était pas un notable, et un conformisme ambiant, il le savait, jouerait contre lui. Il affirmait qu’en dépit de ce mécanisme inéluctable, il ne devait pas se démettre. Cette élection offrait aux citoyens une large tribune où des orateurs pouvaient, selon leur qualité, selon leurs convictions, engager des débats prépondérants, et un démocrate ne pouvait pas déserter cette tribune, se plaisait-il à dire en levant le point vers le ciel, mais en riant à l’intention de ses interlocuteurs. Quand on l’interrogeait sur sa position vis-à-vis de son directeur, il s’en expliquait très simplement :

– Nos options politiques respectives ne doivent, en rien, interférer sur nos pratiques professionnelles. Nos divergences d’opinion ont cet avantage d’élargir le champ de la discussion et de permettre un débat franc et offensif. Quand on aime la polémique, disait-il encore, on peut la mener de façon très offensive et dans le plus grand respect de son interlocuteur.

Pendant la campagne électorale, lors d’une réunion publique, les deux hommes s’étaient affrontés, en débat, devant un vaste public. Pour couper court à toute polémique, et pensant probablement que sa position politique lui permettait cette démarche, Tourneboule, d’emblée, avait affirmé sans aucune hésitation, et avec une assurance qui vous laissait pantois, que son passé politique, sa connaissance des dossiers, et son aptitude à intégrer, à mieux assimiler la logique libérale, toutes ces conditions réunies, faisaient de lui le candidat désigné à sa succession.

– Stéfano, avait-il dit, vous êtes un utopiste, un candidat sans aucune perspective, sans aucune envergure. Croyez-vous en votre programme ? Votre élection, vous le savez, serait une catastrophe. Mais votre présence à ce scrutin, même si vous n’avez aucune chance d’obtenir le mandat, ne peut que fausser la répartition des suffrages en ma défaveur. Votre présence à ce scrutin ne me permettra pas d’être élu au premier tour, et, cela, croyez-moi je ne l’accepte que contraint et forcé. La démocratie peut avoir des revers calamiteux ! Vous en êtes l’évidence, Stéfano !

Stéfano l’avait écouté avec complaisance, en opinant de la tête.

– Mais, enfin, Robert, croyez-moi, je comprends parfaitement votre position, mais, admettez que voter social-démocrate ou voter libéral, c’est toujours voter contre une Europe de progrès, contre son peuple. Les doctrines que professent ces tendances, sont incapables d’intégrer, convenez-en, dans leur cursus, à des fins humanistes, les avancées technologiques qui devraient libérer et promouvoir l’humain. Dans la gestion que peuvent administrer ces tendances, ces avancées technologiques, de façon dérisoire, seront toujours un facteur de misère, de précarité.

Homme de protocole, Robert Tourneboule avait été quelque peu décontenancé par cette interpellation que l’on eût pu, à la limite, trouver trop familière, peut-être amicale. Mais, confusément, il se posa la question : Devait-il se considérer offensé ou, au contraire, devait-il percevoir dans cette interpellation une marque de considération, mieux encore, un hommage, quand lui, il en convenait, s’était montré plutôt cinglant envers Stéfano ? Il avait perçu dans la voix de son interlocuteur, chaleur et considération, et ces marques qui lui avaient été manifestées l’avaient-elles ému, troublé plus qu’il ne l’aurait imaginé ? L’avaient-elles, au contraire, décontenancé ? À l’interpellation de Robert Tourneboule, Stéfano aurait pu répondre de façon plus cinglante encore. Mais il avait refusé d’entrer dans une spéculation stérile dont l’objectif serait d’avoir raison envers et contre tout, et au détriment des valeurs essentielles. Et, dans la discussion, il avait considéré en son interlocuteur, l’homme avec son potentiel intellectuel et culturel. Il avait intégré dans sa dialectique tout ce que cela pouvait avoir de positif et de… négatif, bien évidemment, mais en évitant toute agressivité gratuite et inutile.

Inlassable, Stéfano poursuivit ses propos. Et, emporté par la passion, il avait analysé, dans un long commentaire où il évoluait avec son habituelle aisance à la polémique, les contradictions du système libéral, qui, indéniablement, c’est un mécanisme inéluctable, interdisent à la société civile d’évoluer vers un humanisme authentique. Cela, quand, au contraire, les avancées technologiques devraient imposer cette perspective. Et il conclut, très volontaire :

– Nos contemporains sont las et fatigués par toutes ces turpitudes ; mais, croyez-moi, en dépit d’une désespérance profonde, ils sont encore nombreux à garder intacte, au plus profond d’eux-mêmes, l’intime conviction que cette crise profonde et le marasme qui en résulte sont le fait d’une gestion ultra-financière qui fausse, qui brise les mécanismes d’une économie réelle dont la finalité est de satisfaire les besoins sociaux. Et, lucides, nos contemporains ne doutent pas que tous ces désordres, bien qu’ils puissent paraître complexes, incohérents, peuvent être balayés par la mise en œuvre d’une politique sociale, d’une gestion cohérente ! Devons-nous, envers et contre tout, rester prisonniers des mythes libéraux qui s’appuient sur la seule logique financière, ou devons-nous, au contraire, choisir le parti de l’homme et œuvrer à des principes de civilisation ? Cette question, nous devons l’avoir, en permanence, à l’esprit dans toutes nos démarches ! dit-il, encore, avec force et conviction. Scientifiques, cette pensée, nous devons, l’un et l’autre, toujours l’avoir à l’esprit, pour que nos travaux de recherche contribuent au développement d’une civilisation digne. Sans cet objectif, que peut valoir la recherche ? Dites-moi, Robert !

Le lendemain, la presse locale faisait mention de ce débat qui sortait du cadre politicien, où les problèmes de fond avaient été abordés sans restriction, et titrait : « Qui l’emportera aux prochaines élections : le scientifique ou son directeur ? »

Le moment venu, quand le hall fut plein de visiteurs, le professeur, d’un bond, se hissa, prestement, sur une estrade improvisée, dressée au fond du hall, et après s’être présenté de façon sommaire à tout ce monde, il prit la parole devant un auditoire, visiblement, motivé, impatient de l’entendre. En dépit d’une assistance nombreuse et bavarde, le silence se fit, soudain, dans la salle. Tous attendaient, attentifs, que le professeur prenne la parole. Debout devant ces gens qui étaient à l’écoute, le professeur parla enfin. Pour le plaisir de la discussion, comme il aime le faire, il agrémenta son discours par quelques gestes de la main, qu’il voulait amicaux et familiers. C’était spontané, chez lui.

– Bonjour à vous tous, mes amis ! Je vous remercie d’être venus nombreux nous témoigner l’intérêt que vous portez à la science, d’être venus nombreux, aussi, nous témoigner votre confiance à l’occasion de cette conférence. Pour satisfaire cette saine curiosité qui vous habite et vous rapproche de nous, je vais m’efforcer de commenter dans les grandes lignes les bases de ces nouveaux concepts. Je vais, aussi, expliciter dans le détail les applications pratiques qui peuvent en résulter. Vous serez surpris, stupéfaits ; enthousiasmés, je veux croire ! L’innovation, dans ce nouvel engin spatial, réside dans le fait, simple a priori, qu’il n’a plus besoin d’une quantité phénoménale d’énergie pour se déplacer. Géré par un dispositif électronique simple, cet engin évolue tout naturellement dans le champ électromagnétique cosmique. Et, du fait de sa conception, il a la possibilité de se jouer des phénomènes d’attraction, de répulsion générés par la gravité universelle. Piloté par une manette similaire à celle d’un jeu vidéo, il pourra, selon la volonté de son pilote, s’élever dans les airs, se mettre en état d’apesanteur, se reposer à sa guise, ou, au contraire, poursuivre, encore, sa course sur une trajectoire qui sera verticale, horizontale, ou oblique. Toutes les manœuvres sont possibles : nous pourrons moduler sa vitesse qui peut varier de zéro à x fois la vitesse de la lumière. Il est bien évident, précisa-t-il, que dans l’atmosphère de la terre et des différentes planètes qu’il pourra rencontrer tout au long de son périple, l’engin ne devra pas se déplacer à une vitesse susceptible de provoquer sa désintégration. Il est doté d’un dispositif de détection qui le préservera de cette avarie. Dans l’espace intersidéral, il pourra, au contraire, atteindre une vitesse que, Terriens, nous avons bien du mal à imaginer ! Imaginez, mes amis, que Pégase, en quelques instants, peut quitter le système solaire, et traverser notre galaxie. C’est absolument ahurissant.

Et, avec une apparente désinvolture, le professeur parla, parla, parla encore, sans manifester le moindre signe de fatigue ou de lassitude. À l’observer, on pouvait deviner, par ses mimiques, par sa façon de déambuler sur son estrade, qu’en fait, il jubilait de pouvoir parler, ainsi, en toute simplicité, de ses travaux, devant un public visiblement très intéressé.

– Si la science a la capacité de changer le monde, il appartient, cependant aux hommes qui disposent de leur libre arbitre, d’orienter le progrès et la mutation qui en résultent, dans le sens d’une civilisation authentique, vers un humanisme véritable. La science, en suppléant les bras, a cette possibilité exceptionnelle et quasi miraculeuse de libérer de l’aliénation matérielle l’homme qui, dans le passé et pendant des millénaires, n’avait que la force de ses bras pour satisfaire, de façon très aléatoire, ses besoins les plus élémentaires. Mais nous devons, hélas ! bien admettre que quand l’homme sut, de façon rudimentaire, utiliser les matériaux que lui offrait la nature pour produire plus que n’exigeait sa simple survie, usurper à son profit cette force de travail, qui pouvait paraître excédentaire, a été le premier réflexe des puissants. Et, d’avancées en reculs, l’humanité connut, tout au long de son histoire, des périodes sombres où l’esclavage, le servage étaient légitimés comme étant des facteurs de développement. Plus près de nous, le salariat, forme moderne de l’exploitation sera, selon la conjoncture, plus ou moins social, et même parfois inhumain, en raison de sa gestion financière qui ne laisse rien au hasard et ne s’embarrasse d’aucun tabou. La législation a beaucoup évolué, me direz-vous, et le travailleur est, aujourd’hui, un homme libre, maître de ses choix. Mais c’est compter sans les contraintes matérielles, savamment entretenues, qui maintiennent, de fait, son assujettissement. Il est révoltant qu’aujourd’hui, la force de travail, obtenue par la mécanisation et qui devrait libérer de la servitude tous les corvéables, exclut, au contraire, les plus vulnérables, quand elle pourrait, ce serait tout naturel, intégrer le plus grand nombre. Peut-être pensez-vous, à m’écouter, que c’est le scientifique imbu de ses certitudes qui parle, mais détrompez-vous, c’est plus encore le citoyen, l’humaniste épris de civilisation qui exprime son impatience, son désaccord, sa colère, confronté à tant de gâchis ! Refusons ce désordre sciemment organisé, que l’on nous présente comme relevant de la pure fatalité. Œuvrons pour un monde meilleur où l’homme sera juste, où l’homme sera bon, où l’homme sera généreux. Œuvrons pour un monde libéré où l’imagination, la créativité sont à l’initiative, où les idées reçues n’ont plus droit d’ingérence !

Le professeur fit une courte pose, but un verre d’eau, puis il poursuivit :

– Si vous le voulez bien, mes amis, nous pouvons, maintenant, procéder à l’étude de cet engin sous un angle plus pratique, plus technique. Soyez assurés, cependant, que je ne vais pas, pour clore cette aimable rencontre, vous asséner des formules qui rebuteraient bien des scientifiques. Non, mon approche, mes propos seront ceux du technicien, ceux du mécanicien, et seront, donc, en conséquence, bien compris par chacun d’entre vous.

Le professeur reposa son verre sur la table, devant lui, puis, sans se départir, il expliqua que l’engin est conçu comme une soucoupe volante, et que sa coque constituée d’un alliage très résistant et non magnétique est solidaire de sa base, elle-même formée d’un empilement de couches successives de magnésium dopé alternativement de protons ou de neutrons provenant de matériaux appropriés. Il poursuivit, passionné :

– Chacune des couches est reliée, par une électrode, au circuit de commande. Le signal qui lui est appliqué peut varier par sa forme qui sera sinusoïdale, carrée ou triangulaire, par son amplitude, par sa fréquence et par sa polarité. Ces variations sont obtenues par la manipulation de la manette de commande qui régit les circuits logiques. Et cette manette, à elle seule, permet de piloter l’engin, de modifier sa direction, de faire varier sa vitesse. Ces effets sont produits par les échanges électroniques provoqués au sein des jonctions obtenues. Nous ne parlerons pas, ici, comme nous avions l’habitude de le faire dans le passé, de force de propulsion, mais, plus simplement, nous évoquerons la réactivité du dispositif au champ de gravité universelle. C’est, en fait, dans la prise en compte de ce nouveau concept que se tient toute l’innovation. Il y a mille façons d’associer l’électronique et la mécanique pour réaliser des prouesses. Notre engin spatial, nous pouvons le dire, est une de ces prouesses. Conçu comme une soucoupe volante, il peut se déplacer à une vitesse fabuleuse, nous l’avons mentionné, déjà. Et cela, sans véhiculer avec lui d’importantes réserves d’énergie, puisque sa force de propulsion, il la prélève dans le champ électromagnétique cosmique présent dans tout l’Univers. Cet engin peut, donc, en un temps record, c’est presque un miracle, nous acheminer aux confins de l’Univers. C’est ahurissant, me direz-vous ! Mais nous devons, néanmoins, aujourd’hui, admettre et gérer cette éventualité. Les techniques qui régissent ce véhicule, apportent des arguments intéressants dans la polémique qui divise ceux qui veulent croire que des extraterrestres viennent, de temps à autre, nous visiter à bord de leur soucoupe volante, et ceux qui refusent cette éventualité, sous prétexte que l’existence de ces extraterrestres ne serait qu’une utopie, une baliverne ! Une presse spécialisée nous donne, de temps à autre, la description de véhicules aperçus occasionnellement, et qui peuvent, comme notre engin, apparaître ou disparaître, de façon soudaine et inattendue, dans le plus grand silence. On pourra, évidemment, penser que ces créatures, qui lors de leur voyage dans le cosmos, empiètent dans notre atmosphère, tiennent à préserver leur anonymat, tiennent à ne pas divulguer les secrets qui entourent leur existence. D’autres, au contraire, penseront que ces créatures n’existent pas, que leur apparition relève de l’affabulation. Ils pensent, ce qui les conforte dans leur jugement, que ces créatures, si elles existaient effectivement et venaient nous visiter, nous auraient colonisés, soumis depuis belle lurette, comme cela va de soi… Nous devons être plus fins dans nos appréciations. Peut-être devons-nous admettre que, arrivés à un certain niveau de développement, ces visiteurs répugnent à de telles éventualités, et refusent de nous soumettre aux aléas que pourrait produire, sur la marche de notre histoire, sur la marche de notre civilisation, la seule révélation de leur existence. Peut-être que plus portés sur l’intellect, peut-être que libérés de toute forme d’aliénation, ils ont une tout autre conception de la vie civile. Et peut-être que lorsqu’ils nous considéreront prêts à cette éventualité, ils viendront plus ouvertement à notre rencontre, prendront spontanément contact avec nous, pour que nous fassions, ensemble, côte à côte, Terriens et extraterrestres, un bout de chemin de notre histoire commune. Nous n’avons fait, là, vous l’avez deviné, que des hypothèses. Ces hypothèses, cependant, sont très vraisemblables, et, si elles se vérifiaient, nous pouvons penser, ce peut être pour nous une raison d’espérer en dépit de la conjoncture, qu’un jour, peut-être, quand les humains auront acquis, eux aussi, suffisamment de force d’esprit, de force de caractère, quand ils auront acquis la sagesse, comme diraient d’autres, ils auront à cœur d’élaborer un monde où la liberté, la dignité seront leurs premiers préceptes. Et ces pionniers, c’est une évidence, sauront aller à la rencontre de peuples frères, autrement qu’en déployant des escadrons militaires, comme nous l’avons fait, trop souvent, dans le passé, et comme nous sommes encore, trop souvent, tentés de le faire sur Terre, dans la vie présente. Ces hypothèses nous permettent, en conséquence, de penser que la paix, et l’humanisme qui en découle, s’inscrivent dans une démarche évolutionniste, que, dans ce destin fabuleux, l’homme saura concevoir et vivre la paix. Dans le registre des évolutions, nous avons pu connaître, dans le passé, des avancées technologiques significatives qui ont permis à l’humanoïde primitif d’avancer vers la civilisation. Peut-être, ces avancées nous ont-elles été suggérées, sans même que nous en ayons bien conscience, par des créatures épanouies ? Qui peut savoir ? Sans doute avez-vous observé, mes amis, que je n’ai pas dit par des créatures supérieures. Nous devons, en toute objectivité, bien considérer cette relation des genres !

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