Voyage au pays de la tutelle

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Il existe, tout près de chez vous, un pays dont les médias parlent rarement. Pourtant, ses habitants pourront vous enrichir de leurs expériences et de leurs histoires de vie, de leurs sourires aussi, si vous prenez le temps de vous intéresser à eux. Le récit de leur vie peut paraître invraisemblable mais il est pourtant bien réel. Puisse la lecture de ces nouvelles servir de réflexion et contribuer à la compréhension des habitants de cette contrée aux paysages variés où le soleil ne prend pas la peine de briller chaque matin.
Publié le : jeudi 5 mai 2016
Lecture(s) : 8
EAN13 : 9782140009570
Nombre de pages : 208
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Denis Fouldrin
Voyage au pays de la tutelle Nouvelles
Voyage au pays de la tutelle
collection Amarante
Voyage au pays de la tutelle
Amarante Cette collection est consacrée aux textes de création littéraire contemporaine francophone. Elle accueille les œuvres de fiction (romans et recueils de nouvelles) ainsi que des essais littéraires et quelques récits intimistes.
La liste des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Denis Fouldrin Voyage au pays de la tutelle
Nouvelles
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08958-4 EAN : 9782343089584
Vivre sur ses terres
Au village, tout le monde le connaît. Il tutoie le maire quand il le croise et les étoiles, quand il est ivre. Brave homme à la dérive, il continue de s’accrocher à la vie avec un mélange de fatalisme et d’optimisme que seuls les naufragés de la vie savent conjuguer. Joseph, 74 ans révolus, a toujours vécu sur ses terres comme il le dit fièrement. Bombant le torse, il ajoute qu’il est céli-bataire… A bon entendeur salut ! Ses terres ? Un petit lopin, en pente raide au milieu d’un village entouré de lotissements. Les ronces pous-sent de part et d’autre de l’allée boueuse qui mène à la demeure. Entre les laitues qu’il plante là où il peut, quelques légumes intrépides arrivent à s’immiscer dans cette jungle normande : des patates, des carottes, quelques choux, des haricots verts, des radis et des mauvaises herbes à foison. Les récoltes ne sont jamais très fructueuses. L’élevage de lapins en plein air se nourrit abondamment des lé-gumes avant qu’ils n’aient fini de pousser. Poules, canards et autres gallinacés picorent ça et là ce que la nature leur offre en complément des reliefs des repas du maître des lieux.
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Tout ce petit monde vit ici sa vie dans un caphar-naüm assez étonnant pour le visiteur non averti. Les animaux vont et viennent, en toute liberté, y compris dans la maison. La maison… Sur ses terres, Joseph a construit une maison. Sa maison… une façon de nommer le taudis qui lui sert d’habitation : un enchevêtrement de murs plus ou moins finis, de tôles, de planches, fait de bric et de broc. Deux pièces posées sur une terrasse de terre en haut de la parcelle : une cuisine-salle-salon-salle de bains-toilettes avec l’eau courante et une chambre équi-pée d’un lit et d’un antique téléviseur mal réglé. L’hiver, bien que la température ne descende jamais très bas, « Vivre sur ses terres » comme le revendique Joseph, relève de l’exploit. Le vent a eu raison des tôles qui se voulaient toit et la pluie, abondante au pays des hautes falaises, s’est invitée en la demeure. Le bougre ne s’en laisse pas conter pour si peu et ce n’est pas le climat pluvieux du pays de Caux qui va venir à bout de l’imagination de notre homme natif des lieux. Pour oublier ses rudes conditions de vie, Joseph boit. Un peu, beaucoup. Il boit depuis toujours ou presque. Quand il a bu, son raisonnement vacille au point d’être dépourvu de sens mais jamais l’agressivité ne pointe le bout de son nez. A jeun ou presque, l’esprit encore fin de Joseph prend le dessus. C’est ainsi qu’un matin de février, alors que les gouttes de pluie glissaient le long des tôles disjointes pour mourir dans la cuisine ou la chambre et que les vapeurs d’alcool de la veille s’étaient estompées, il eut une idée. Puisque l’eau ne parvient plus jusqu’aux gouttières percées, celles-ci n’ont plus aucune utilité. Il suffit alors
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de les démonter et de les installer à l’intérieur de la mai-son. Hélas ! La pluie normande est sournoise. Elle ne se contente pas de mouiller l’intérieur du domaine de Joseph, elle s’infiltre partout, du moins en de nombreux endroits. Pour lutter contre les intempéries, Joseph a récupéré une multitude de sacs en plastique au supermarché voi-sin. En les accrochant au bon endroit, ils s’emplissent de l’eau ruisselante. Lorsqu’ils sont pleins, pour ne point les laisser déborder, Joseph les a percés sur le côté. Ainsi, un mince filet d’eau jaillit de chacun en formant une petite cascade au bas des sacs accrochés au plafond. Pour récupérer le filet d’eau qui ruisselle rien de plus simple : un autre sac, lui-même percé et placé décalé légèrement en-dessous, sert de récipient. Et ainsi de suite… jusqu’à la gouttière installée à l’intérieur de la maison qui va droit vers la porte d’entrée laquelle ne ferme plus… La ribambelle de sacs n’est pas totalement étanche mais force est de constater que l’improbable installation facilite partiellement l’évacuation des eaux pluviales. Les sacs les plus solides sont suspendus au-dessus du lit et le soir venu, l’alcool aidant, Joseph réussit l’exploit de se laisser emporter dans les bras de Morphée tandis que les minces filets d’eau composent un clapotis presque mélodieux au-dessus de sa tête lorsqu’il est couché. Quand on dit à Joseph qu’il ne peut continuer de vivre ainsi, le ton monte. Il est ici chez lui, sur ses terres. « Où qu’il irait ? » demande-t-il. Le visiteur maladroit qui souligne la précarité de l’installation prend le risque d’un argument de poids : « Des sacs plastiques, y’en a
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