Voyages d'Adam

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Après avoir traversé tous les âges de l'histoire de l'Humanité, Adam revient à son point de départ et entreprend de refaire le parcours. Au fil des cinquante séquences qui structurent cet écrit, l'auteur entraîne le lecteur dans le sillage de son héros, depuis son éviction du Paradis jusqu'à ce cauchemar des temps présents que constitue la montée de l'extrême droite. De Carthage à Paris en passant par Bagdad ou Marrakech, ce récit de voyages nous plonge au coeur du destin à multiples facettes de la société des hommes.
Publié le : lundi 1 décembre 2003
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EAN13 : 9782296343863
Nombre de pages : 184
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VOYAGES D'ADAM

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
Les œuvres romanesaues LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANTS 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES AVENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 HÔTEL SHARON 2003 MILITAIRES 2003 Les Dièces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 Les essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 Les scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI A V ALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

Mnan EL QASEM

VOYAGES D'ADAM
récit

De la Seine à l'Euphrate

L'Harmattan

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays <9Editions de la Seine à l'Euphrate Editions l'Harmattan PARIS 2003 ISBN: 2-7503-0021-5 <9L'Harmattan,2003 ISBN: 2-7475-5584-4 EAN 9782747555845

A ma fille Rayda A la mémoire de Roland Barthes

Chapitre 1.

Les Mille Nuits étaient passées. Nous étant finalement encore retrouvés au crépuscule des temps, ma femme et moi eûmes l'idée de revenir à notre

premier corps, à notre première patrie - notre premier exil -,
à nos premiers pas, et reprîmes à l'aurore notre voyage transséculaire. Nous nous faisions déjà un plaisir délicieux à l'idée de voir le cours de l'Histoire sens dessus dessous, précipité par nos soins en plein délire de l'absurde; nous essayerions toutes les voies possibles. Premier exil, première image... nous mordîmes dans la pomme originelle et descendîmes parmi les arbres aux racines profondes jaillies des entrailles de la Terre, cette vieille Dame née en nous: La Mère des arbres.
- les arbres de la mort et de la vie -,

La Fille du Mirage - le mirage du désert, le mirage de la Grande Illusion -, La Branche qui a parlé - celle qui s'exprime, dans la langue de la genèse de l'homme -, Le Crime en pluie -la pluie de sang de tous les crimes de l'homme, dont elle s'abreuve -, La fécondation comme Châtiment -le fatal perpétuel enfantement de l'homme criminel-, Fille elle-même du Mystère comme moi-même je suis fils,

et Mère, féconde, comme toi, femme. Plus loin, la vieille Dame se mua en mer. Je lui lançai violemment une pierre, et le sang qui en gicla nous éclaboussa. Un sang délicieux et sucré.
- Buvons du sang de notre premier péché!

Je bus à ma soif, et ma femme but aussi, puis je me lançai à plein corps dans ces vagues de plaisir. Ma femme jeta son corps sur le mien et éclata de rire; je la sentis frissonner contre moi. Je voulus alors l'étreindre et humer dans le sang la barbarie humaine mais elle ne cessait de rire, tapant de ses mains dans le filtre voluptueux, m'éclaboussant et éclaboussant de volonté délibérée l'antilope nourricière qui approchait. L'animal s'abreuva du divin élixir et s'adressa à ma femme en ces termes:
- Est-ce toi, Eve, dont les laides roses des sables amers ont

parlé? Elle fit signe que non.
- Est-ce toi Adam, que les vers, joyeux prophètes de la

terre, ont annoncé? Je fis signe que non. L'antilope sembla contrariée. Elle s'élança tête en avant contre un chêne ancestral et majestueux, et tomba.
- Mangeons-la!

- Oui, mangeons-la! Je mangeai à ma faim, ma femme en fit de même, puis, embrassant du regard les alentours, nous baptisâmes la nuit «Lumière noire» et la lune «Monstre sauvage », la mer « Sang écarlate» et la femme « Cave blanche ». Avec les os de l'antilope, nous élevâmes un paradis et un enfer. 10

La femme était alors mon maître, et maîtresse de l'orge et du blé; l'antilope et moi lui étions soumis comme des esclaves.

Il

Chapitre 2.

Nous avançâmes dans le temps jusqu'à la révolution de la pierre polie, âge où la civilisation avait posé la pierre angulaire de son avenir, courant ainsi à sa ruine. La première ville naquit: Jéricho. Ville de murailles. Naquit ensuite l'Anatolie, où s'épanouit le premier rayon de l'aurore. A l'ère de la céramique au Japon, l'irrigation se développa en Mésopotamie; on inventa la roue. On découvrit la voile en Egypte. Avec la roue, les opprimés se soulevèrent. Avec la voile par contre, des milliers d'ouvriers moururent en érigeant les hautes pyramides. Aux temples d'Ourouk, je devins le maître de ma femme. Pour être le maître de moi-même, il me faudrait chercher le secret du Néant. L'homme singe devint mon ami. Il gardait la route qui menait au secret de la mort. Dès l'instant où il fut mon ami, il trahit ses origines barbares. Il me laissa passer pour que je puisse accomplir la mission dont j'étais investi. Je partis donc à l'ombre de cette fidèle trahison pour chercher une réponse dans les ténèbres. Le Néant Créateur engendrait-il une autre forme d'existence, dans un autre lieu, ultime lieu que l'homme n'avait pas encore foulé? Mon fidèle traître d'ami se lava dans l'eau sacrée du Tigre; il devint homme entièrement. Ses souffles voluptueux me parvinrent à l'instant même où je croyais être sur le point de découvrir le secret de la pérennité; car qui, en effet,

résoudrait le problème du néant, emprunterait le chemin des dieux éternels? Ils m'oppressèrent, ces souffles, comme si j'avais été l'ennemi de mon ami. Le Tigre ne fut plus un moyen de relier l'Homme à Dieu. Il n'y avait pas d'offrandes pour Le remercier de sa générosité à l'égard de la terre. Il n'y avait que ces souffles sexuels que seuIl 'homme exhalait. Cet ami qu'était pour moi « Le tigre », cet homme cruel et jaloux, se débarrassa enfin de sa jalousie et de sa cruauté dans le Tigre. Il devint homme, comme tous les autres hommes, mortel. Et mon entreprise pour changer la nature de 1'homme échoua. Je ne pus être immortel. J'appelai donc Ishtar, déesse du Ciel et de l'Amour, déesse de la Fécondité. Croyant d'abord qu'elle était ma femme, puis la reconnaissant, je lui dis: - Viens, Ishtar, viens à mon secours, bien que je te refuse. Et Ishtar vint, ravissante, désirable, une pomme. Je la croquai et goûtai avec elle au plaisir défendu. Pour ce péché, elle me rejeta en Ourouk, tel un roi ignoble, et éclata d'un rire innocent. Surpris, mais sûr de moi, confiant, je subis l'inique sentence. - Tu ne trouves rien d'autre à faire que rire après toute cette injustice? lui demandai-je. - Pour que l'instigateur de la loi du Talion vienne instaurer son code, répondit-elle.
- Contre toi, la déesse?

- Contre toi, le roi. - Je trouverai le secret du Néant, et je serai dieu. Personne ne me punIra. - Trouve-le d'abord, et après on verra. Mais d'ici là, on 14

appliquera à ta propre personne les lois qui s'appliquent à tout mortel.
- Je suis roi.

- Tu es d'abord mortel. Soudain, j'entendis la voix de ma femme.
- C'est toi? lui demandai-je.

Elle était maigre et sèche comme une sauterelle.
- C'est moi;

une sauterelle qui a tout dévoré sur son

passage. Et toi?
- Le secret du Néant. - Je croyais...
-

Secret du Néant ou de l'Existence, tout réside en

l'homme. Je lui demandai des nouvelles de l'homme singe.
- Il n'est plus singe, répondit-elle.

- Ça, je le sais. - Lui aussi, il est le secret du Néant. Puisque l'essentiel, c'est l'état dans lequel on se trouve. Et il est ton ami.
- Il n'est plus mon ami, de même qu'Ishtar n'est plus ma

déesse.
- Parce que chacunjoue un rôle différent du tien, n'est-ce

pas? - Parce que ce que je veux, c'est seulement jouer mon rôle, moi, le roi. Ici à Ourouk, et maintenant. Pour ce qui est de demain, je te le laisserai, à toi, à ta prophétie.
- Au commencement, s'écria ma femme, le désert

s'asséchera, Babylone sera détruite, les juifs quitteront l'Egypte pour que commence la Grande Tragédie. Puis la Crète s'effondrera, la guerre de Troie se déclenchera au même moment que la révolte des partisans de Yahvé, noyée dans le sang. 15

- Arrête! Ne prédis pas de calamité! - Je suis née de mère juive comme tu sais. - C'est pour ça. - Tu seras à mes côtés. Mais je pensais à mon ami, le traître, qui n'était plus mon ami. L'absence d'amitié était pour lui la plus grande des calamités.
-

Tu seras à mes côtés n'est-ce pas? Je le serai.

- Tu me seras fidèle; tu ne me trahiras pas.
- Et pourtant, dis-je, l'homme barbare a trahi la barbarie

pour devenir mon ami! - C'est une bonne chose de trahir ce qu'il y a de mauvais en nous pour se montrer fidèle. Mais trahir une personne...
-

L'homme singe m'est fidèle commeje te suis fidèle! Je

ne peux l'accepter!
- Accomplis ton rôle d'homme, ton devoir d'homme, et

fais de lui la personne la plus proche de toi, tu mériteras ainsi ton métier de roi.
-

C'est comme si tu me demandais de trahir mon

humanité! Je décidai alors de partir loin de lui, de m'engager sur un autre sentier que le sien, traversant les lettres phéniciennes, en quête d'un héros qui serait mon semblable dans l'Odyssée.

16

Chapitre 3.

Cependant je ne trouvai pas le moindre sentier ouvert, pas le moindre chemin possible. Tous les sentiers étaient fermés, tous les chemins. Cela me donnait l'étrange sensation d'errer sans bouger. Mille impressions affluaient dans ma tête, et j'errais parmi elles sans cesser de parler à ma femme qui n'était pas avec moi: - Vois! Regarde de quoi est faite la tragédie humaine! L'un marche dans le sang impur qui abreuve nos sillons, un autre dans la boue, vil et corrompu, un troisième dans la mort, qui est partout, devant nous, derrière nous. Vois! Regarde de quoi est faite la déliquescence humaine! Quelqu'un traîne son cadavre, un autre le cadavre de l'autre, un troisième le cadavre d'un quatrième... Quelqu'un traîne le cadavre de son frère, un autre le cadavre de sa sœur, un troisième les cadavres de sa mère et de son père. Un homme marche dans les béatitudes de l'enfer, un autre s'avance dans les épines, la peur, la désespérance: oui, abandonnez toute espérance, vous qui entrez! Un troisième s'immobilise dans le mobile de la peur, les fleurs mineures et le désespoir majeur. Un quatrième court dans le cadavre de l'Antilope, force la férocité des fleurs, mais l'arrivée sera tardive pour cet éventuel sauveur. Un cinquième rivalise avec son prédécesseur en courant dans la beauté de la destruction, le velours du brouillard et la soie de la punition. Un homme s'élance dans la destruction vertueuse, le raisin noir et la

pomme traîtresse. Vois! Regarde de quoi est faite la pétrification humaine! Des cadavres traînent d'autres cadavres ou cessent de s'avancer. Ces cadavres immobiles qui ne se portent pas les uns les autres, autour desquels le monde traverse son chemin. Ils le regardent en mouvement sans être surpris; alors que dans leurs yeux tout mouvement s'est arrêté. Athéna, déesse de la Pensée et des Arts, va-t-elle souffler dans leurs yeux l'idée de la vie afin qu'ils se lèvent sans se traîner mutuellement, ou va-t-elle les laisser immobiles dans un espace immobile et un temps en perpétuel mouvement? Un temps qui appartient à la race animale et un espace qui n'est plus à l'homme, ne sont plus non plus à une branche qui frémit. L'espace s'adressa au temps en ces termes:
- Allons traîner ton cadavre avant ta mort.

Le temps lui répondit:
- Allons traîner ton cadavre après ta mort.

Mon épouse me dit alors dans mon rêve:
- Allons traîner ton cadavre avant ta mort.

Je lui répondis:
- Allons traîner ton cadavre après ta mort.

Alors, nous nous fondîmes tous les quatre en un seul et même cadavre, au seuil de ce cimetière qu'était devenu l'univers, et où des bébés-loups avaient faim. Ma femme leur offrit son sein. Mais, pris d'une colère noire, je partis à la recherche de leur mère. Son cadavre gisait non loin de là; son sein s'offrait à moi. Le goût du sein froid me fascina, me rappela l'épouse d'un notable que j'avais connue au vingtième siècle. J'en mordis alors la pointe à pleines dents. 18

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