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Walrus Institute : l’anthologie interdite

De
70 pages

En enquêtant sur l'incendie mystérieux qui a ravagé une vieille bâtisse, l'inspecteur Varosky découvre avec stupéfaction les évènements hors du commun qui ont pris place en ses murs. Le Walrus Institute était davantage qu'une vieille maison : c'était une pépinière d'un genre un peu spécial, puisqu'elle abritait de jeunes auteurs en mal de reconnaissance, dans le but de les former à... à quoi déjà ? À travers les témoignages de ces malheureux écrivains, le fonctionnaire de police lève petit à petit le voile sur les effroyables secrets du manoir, jusqu'à révèler les abominables et indicibles pratiques du docteur Saïemonne, le maître des lieux, et de ses sbires.


Anthologie de textes courts aussi fantastiques qu'horrifiques, voire même délirants, issus des imaginations fertiles de Stéphane Desienne, Michael Roch, Aude Cenga, Jacques Fuentealba, Lilian Peschet, Julien Morgan, Loïc Corwyn, Sozuka Sun et Jérémy Semet, Walrus Institute : l'anthologie interdite est une occasion rêvée de découvrir le travail de nos auteurs maison.



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Couverture

Walrus Institute

L’anthologie interdite

 

Walrus - 2013

Sommaire

Prologue

Si elle était toujours là

Vous voulez devenir un écrivain ?

Le lapin

Chambre 214

Dans la langue de Shakespeare

La vie est un piège à cons dans lequel tout le monde écrit

Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude

Walrus Institute – Boss of Stage One

Okiko contre Cthulhu

Epilogue

Crédits

 

Merci à Aude et Natalia d’avoir relu ces textes, en y laissant quelques dixièmes de vision.
Merci aux auteurs fous qui ont répondu présents pour ce projet fou. Vive vous !
Merci à Julien Simon de nous avoir fait confiance (jusqu’à aujourd’hui).
Merci à Walrus d’exister (avec les procès que va déclencher cette antho, on ignore si ça va durer…)

Prologue

 

La fumée s’élevait encore des décombres lorsque l’inspecteur Varosky vint trouver le capitaine des pompiers.

 — John, pourquoi m’as tu appelé ?

Le capitaine lui fit signe de se taire. Il lui prit le bras et le conduisit derrière l’un de ses camions, où il était certain que le bruit des moteurs couvrirait ses paroles :

 — C’est un incendie criminel, annonça le capitaine.

L’inspecteur allait lui répondre que les incendies de cet ordre étaient nombreux et ne le concernaient en rien, sauf que le visage de son vieil ami l’inquiéta. Le capitaine des pompiers était blafard, ses lèvres tremblaient sans qu’il puisse les maîtriser, et son corps tout entier semblait grelotter. Ces tics nerveux tranchaient avec le caractère bien trempé de ce sexagénaire habitué aux catastrophes.

 — Et quoi ? demanda l’inspecteur.

 — Pour le moment on avance doucement, mais cette énorme maison ne devrait pas exister.

L’inspecteur croisa les bras et scruta son vieil ami.

 — Que veux-tu dire par là ? ajouta-t-il.

 — Cette adresse n’existe pas : quand nous l’avons entrée dans nos GPS, aucun n’a pu nous y conduire.

 — Ça arrive, j’imagine… En fait, je n’en sais rien : je déteste ces nouveaux gadgets.

 — Moi aussi, mais en vérifiant sur nos cartes de la ville, c’est la même chose : un ancien immeuble des années 30 devrait se dresser ici. Pas cette maison de maître avec ce parc immense.

 — Et ? Tu me réveilles en pleine nuit pour un problème d’urbanisme ? Je ne sais pas ce que tu comptes faire durant ta retraite, mais tu ferais bien de lever le pied si tu ne veux pas finir en maison de repos.

 — Non, non, reprit le capitaine, je t’ai appelé parce que cette vieille bâtisse me parlait. Un des jeunes m’a prêté sa tablette. Regarde, on la voit en 1890, en arrière plan de cette photo. Ce W.I. Et là, sur cette gravure de 1902. On la retrouve ici en 1914, derrière les soldats et en 1943, pendant l’occupation. C’était une Kommandantur.

 — Tout ça pour en arriver où ?

 — Je n’en sais rien. C’est louche. Cette maison est là, mais elle ne devrait pas y être…

Varosky posa la main sur l’épaule de son compagnon de mauvaise fortune. En le voyant presque effrayé, il se dit qu’après toutes ces années, à faire face aux pires horreurs, l’homme avait dû perdre un peu de sa raison. Et le réconfort d’un ami ne pouvait que lui faire du bien.

 — Écoute John, tu devrais rentrer chez toi, laisser tes gars finir le boulot. Ce n’est plus de notre âge de courir la ville en cette heure.

John baissa les épaules, comme vaincu par l’attitude de son ami.

 — Je ne t’aurais pas fait venir s’il n’y avait rien. Regarde, voici la dernière photo de mon oncle…

 — L’écrivain qui a disparu ?

 — Lui-même. Et que vois-tu derrière ?

L’inspecteur ajusta ses lunettes, il se pencha et découvrit la silhouette de la demeure se dessiner dans le brouillard automnal.

 — Que cherches-tu à me faire comprendre ? Que c’est une maison fantôme ? Maudite peut-être ?

 — Un truc du genre, ouais.

L’inspecteur allait soupirer lorsqu’un pompier s’écria :

 — Venez-vite ! Y’a des victimes ! Des dizaines ! Dans le sous-sol !

D’un coup, tous les gars traversèrent le champ de gravats pour rejoindre un escalier de béton. Celui-ci s’enfonçait sous la dalle de la maison et dessous, enfermés dans de petites cellules, des corps carbonisés finissaient de se consumer.

 — Finalement, siffla l’inspecteur, tu as bien fait de m’appeler.

Les pompiers vérifièrent les pièces une à une, avant de se rendre à l’évidence : personne n’avait survécu.

Mais là, au milieu des décombres, une des victimes s’était recroquevillée pour protéger quelque chose. Les combattants du feu se gardèrent de toucher le corps, appelant à la rescousse l’inspecteur, habitué des scènes de crimes. Il entrouvrit son manteau, en tira un stylo, et, avec douceur, il poussa les chairs pour écarter les bras du malheureux.

 — Les chairs brûlées se figent, précisa l’un des pompiers.

 — Retournez-le moi.

Trois gaillards furent nécessaires pour faire rouler le cadavre dont la peau s’était solidarisée au sol.

Dans ses mains, l’homme brûlé tenait une liasse de papier, grignotée par les flammes. Le capitaine s’en saisit. Il l’entrouvrit et regarda les feuilles imprimées, griffées du fameux logo : W.I. Elles portaient en entête des noms différents.

 — Qu’est-ce que c’est ? demanda John.

 — Ça ressemble à des témoignages. Je l’emporte au bureau. Ne touchez à rien, je vais prévenir l’équipe scientifique.

L’inspecteur Varosky reprit le volant jusqu’au poste, où, une fois dans son bureau, il se mit à lire le tapuscrit rédigé par plusieurs voix.

Nom : Jérémy Semet

 

Cellule : 9

 

État : en service

 

Description : Souffre d’une déficience physique qui voit sa masse se propager horizontalement. Très peu sûr de lui, il place dans les mots qu’il écrit tous ses espoirs. Il dissimule son visage derrière une épaisse barbe qu’il shampouine et brosse chaque matin. Pour les plus chanceux, vous pouvez l’apercevoir errant dans les rues de Longheaume tôt le matin, marchant tête baissée entre la médiathèque et le parking du supermarché.

 

Biographie : Né dans une petite bourgade mosellane du nom de Falmacres, il y a fait toute sa scolarité dont il ne garde pas de très bons souvenirs. Après avoir enchaîné les petits boulots, il a embrassé une carrière de déménageur qui l’a passablement affaibli. Il est aujourd’hui auteur et le vit plutôt bien ; son banquier beaucoup moins.

 

Bibliographie :
- Monstrobinaison trollienne, dans « Sang, tripes et boyaux » chez La Porte Littéraire (2013)
- La fée soiffarde, dans « En avant, la Musique ! » chez Maruja Senej Éditions (2013)
- L’appel, dans « Instants » des Éditions Rouages avec le concours du Master Sorbonne Paris IV (2013)
- Cosmic Karma dans la collection « Micro » chez Walrus (2013)
- A jamais réunis dans Antho-noire pour nuits blanches chez La Cabane à mots (2013)
- Retrouvaille(s) dans le webzine Absinthe #5

Si elle était toujours là

 

AVERTISSEMENT : toute ressemblance avec des personnes réelles ou ayant existées, ou des évènements qui se seraient déjà produits ou encore à venir est, comme vous l’imaginez, purement intentionnelle.

*

Pendant une année, j’ai mis mon métier de côté. Nous habitions une petite maison sans prétention dans une ancienne cité minière, à Longheaume. J’étais déménageur : je passais mes journées à me flinguer le dos. Mon épouse, me voyant rentrer tard le soir en ayant tout juste la force de m’écrouler sur le canapé, le corps réduit à la douleur, me proposa de prendre un peu de repos.

« Tu en as besoin, mon chéri. Et puis, je gagne suffisamment pour subvenir à nos besoins, me dit-elle, accroupie près de moi, passant ses longs doigts graciles dans ma tignasse frisée, trempée de sueur.

 — Tu en es sûre ?

 — Certaine. Tu te détruis un peu plus tous les jours. Malgré ta carrure, tu ne pourras pas tenir comme ça une vie entière.

 — Tu n’as pas tort, murmurai-je, groggy, n’ayant presque plus la force d’articuler.

 — Et ça te laisserait le temps de reprendre l’écriture. »

Mes yeux s’écarquillèrent. Ses paroles me firent l’effet d’un baume décontractant. Je me redressai presque aussitôt, le corps comme anesthésié, et la couvris de baisers.

 

Les semaines qui suivirent, je m’installais dans la pièce du haut, mon ordinateur portable simplement posé sur une planche entre deux tréteaux de bois et passai tout mon temps à écrire.

Je m’inscrivis à plusieurs forums et répondis à quelques appels à textes. Par chance, certaines nouvelles furent publiées dans des anthologies papiers. Je réalisais mon rêve le plus cher, mais cela ne suffisait pas pour en vivre. Si bien qu’au bout de quelques mois, n’ayant plus rien à écrire, l’excitation du début se désagrégea et mes douleurs revinrent. Comme si les mots sortis tout droit de mon imagination, avaient eu un quelconque effet sur mes maux.

La source semblait tarie. Plus aucune bonne idée dans ce fatras compoté que je prenais jadis pour mon cerveau. Mais une fois encore, c’est ma femme qui m’apporta la réponse :

« Et si tu écrivais un roman ? »

Sa phrase sonna comme une évidence. Un roman. Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

 « Le mieux pour toi, me fit-elle remarquer, c’est que tu te trouves un coin tranquille à la médiathèque. J’irai faire quelques courses pendant ton absence et je viendrai te chercher pour le déjeuner. Qu’en dis-tu ? »

Elle avait toujours d’excellentes idées. Je n’ai jamais su d’où elles lui venaient. Elle m’a déposé devant l’immense bâtisse aux arêtes anguleuses qui abritait autrefois les forges de la ville. Je l’ai embrassée sur les lèvres, ai refermé la porte et le break s’est éloigné dans la grisaille du matin.

C’est sous ce ciel menaçant, que ma femme m’a été sauvagement arrachée.

Elle s’est engagée dans l’avenue, les phares du véhicule crevant la brume qui s’élevait, a bifurqué à droite après le feu puis s’est garée sur le parking du supermarché. Nous étions à moins d’un kilomètre l’un de l’autre. J’ai salué la personne à l’entrée et j’ai pris place à une table. L’endroit était désert. J’ai allumé mon ordinateur, placé le casque sur mes oreilles. Au même moment, ma femme sortait de la voiture, un cabas au bras, se dirigeant vers le magasin. Elle était sur le point de passer les portes coulissantes lorsqu’elle s’est aperçue qu’il lui manquait son sac à main. Elle fit demi-tour et un camion de livraison – qui s’était de toute évidence trompé de voie pour accéder à la zone de déchargement – la percuta de plein fouet. Elle est morte sur le coup.

Tout cela, je ne l’ai su que plus tard, par le médecin du SAMU qui avait été dépêché sur les lieux. C’est ma voisine, une veuve de soixante ans qui passait son temps à épier nos faits et gestes, laissant de larges taches graisseuses sur ses carreaux à force d’y avoir le nez collé, qui me contacta sur mon téléphone portable. J’ai remballé mes affaires et j’ai couru sur toute la distance qui me séparait du parking du supermarché.

Je suis arrivé sur les lieux et c’est comme si le monde venant d’ouvrir sa gueule, avait tout englouti. Je n’avais pas pleinement réalisé la chose. Ce n’est que lorsque j’ai vu ce corps inerte recouvert d’un fin drap doré et brillant que l’information imprima mon esprit, se gravant dans les tissus musculaires de mon cœur, comme une marque au fer rouge.

Ensuite tout est allé très vite. Le choix des obsèques, du cercueil et même la cérémonie. Je ne me souviens même pas avoir été présent. J’avais la sensation de flotter, d’errer au beau milieu de ce parking, survolant les lieux de l’accident, d’être tiraillé d’un côté et de l’autre par des fantômes se disputant ma dépouille.

Les semaines ont passé et ma boîte aux lettres s’est retrouvée pleine à craquer de cartes de condoléances ; certaines vomies à même le trottoir. Je ne relevais plus mon courrier tant recevoir d’autres mots de sympathie me donnait la nausée.

Je restais couché sur le canapé, à fixer le plafond. Je n’ai plus écrit une ligne et mon dos s’est remis à me faire un mal de chien. En pleine confusion, je me suis demandé si reprendre le travail ne serait pas, à bien y regarder, un moyen de changer d’air.

J’ai chassé cette idée de ma tête, je me suis trainé jusqu’à l’ordinateur et j’ai ouvert ma boîte mail.

Vous avez 1 nouveau message.

J’ai cliqué dessus. Par curiosité.

 

De : Julien Simon [herrSaïemone@walrus-institute.org]

Envoyé : jeudi 11 septembre 2013 09:11

À : Jérémy Semet [oadamfanboy@gmail.com]

Objet : Où échouent les âmes chagrines

 

Je sais ce qui vient de vous frapper.

J’ai les réponses à vos questions.

Vous trouverez en pièce jointe les modalités d’usage et un descriptif détaillé du Walrus Institute.

 

J’attends de vos nouvelles.

A très bientôt.

 

J.S.

 

J’ai ouvert le fichier, sans vraiment trop y croire. Il était question d’une clinique d’un genre assez spécial basée quelque part en Europe – le pays exact n’était pas mentionné – et qui traitait exclusivement des pathologies liées à la création. Le Dr Saïemone, quant à lui, était en charge du pôle consacré à la littérature et avait, selon la brochure, trouvé un moyen radical de soigner les troubles que certains écrivains contractaient parfois.

À cet instant, je me suis demandé ce qu’aurait fait ma femme. Elle n’était pas du genre à se morfondre lorsqu’un problème survenait. C’est pour cette raison que j’ai commencé à remplir le formulaire. J’ai renvoyé le tout dans un e-mail et j’ai attendu.

Deux jours plus tard, on sonnait à la porte. Le facteur m’apportait un colis de la taille d’une boîte d’allumette. Quelque chose d’assez discret. Avec simplement mon adresse, sans celle de l’expéditeur. Je me suis empressé de déchirer le paquet. Il contenait un petit inhalateur – comme ceux qu’utilisent les asthmatiques – et était accompagné d’une notice :

 

1) Veillez à ne pas verrouiller la porte de votre domicile.

2) Installez-vous confortablement (ex : sofa, fauteuil, lit).

3) Deux inspirations devraient suffire.

4) Ensuite détendez-vous et laissez le sommeil vous gagner.

 

D’après la posologie, il était préférable d’attendre le soir. Alors en sujet bien docile, je me suis conformé aux instructions. Je n’ai rien pu avaler pour le diner. D’ordinaire ça aurait été causé par le stress, la peur de l’inconnu, mais ces derniers temps je ne mangeais plus grand-chose. La perte récente de ma femme y était pour beaucoup. Elle comptait énormément pour moi. C’est elle qui me guidait dans chacun de mes choix. Elle était pour ainsi dire un repère qui m’aidait à garder le cap lorsque ça n’allait pas. Sans elle, j’étais perdu.

J’ai pris place dans le canapé, deux pressions du pulvérisateur et, comme prévu, je me suis endormi.

 

*

 

Pendant un mois, j’ai mis ma vie de côté et j’ai disparu quelque part.

Je me suis réveillé dans une immense pièce d’un blanc aveuglant. Des machines ronronnaient sous le plancher ou dans le plafond ; impossible de savoir. J’avais l’impression d’émerger d’une mauvaise cuite.

Face à moi, un écran translucide descendait du plafond. J’ai péniblement bougé la tête. Ce simple mouvement me donna de violentes céphalées. Mon bras gauche était piqué à plusieurs endroits. Trois tubes souples sortaient du creux de mon coude et filaient en direction d’une potence où pendaient plusieurs poches de couleurs différentes. J’étais couché sur une plaque froide totalement indépendante du sol. Sortait-elle du mur ? Lévitait-elle par le biais de suspenseurs ? Je n’en avais pas la moindre idée.

Une silhouette entra à la périphérie de mon champ de vision. Sombre. Floue.

« Bonjour, monsieur Semet, fit la silhouette. Comment vous sentez-vous ? »

Ma bouche était pâteuse. De petits morceaux de salive séchée venaient souder mes lèvres. Me remettre à parler fut douloureux.

« J’ai la tête qui tourne, dis-je, m’exprimant au ralenti.

 — C’est bien normal. Nous avons lancé le traitement tout de suite après votre arrivée. Vous en ressentez les premiers effets. Oh et puis, veuillez me pardonner ma maladresse, je me présente : Herr Doktor Saïemone.

À la seconde écoute, sa voix revêtait un timbre mécanique, comme synthétisée par ordinateur.

 — Le trait…

 — Économisez vos forces, me coupa-t-il. Je vais tout vous expliquer.

Les détails vinrent au fur et à mesure, comme si mes yeux avaient besoin de faire le point. C’est à ce moment que j’ai remarqué sa prothèse oculaire. Une sorte d’objectif photographique incrusté dans son orbite gauche dont la lentille s’ouvrait et se refermait sans discontinuer. Sa fine moustache blonde dont il semblait prendre grand soin – au vue de la régularité de la coupe – n’éclipsait aucunement ses lèvres au contour slave. Il portait une longue blouse en cuir blanc et tenait un stylet lumineux dans sa main droite.

 — Regardez, dit-il en le levant.

L’écran s’illumina puis se rapprocha lentement. Une vue en coupe de mon corps apparut sur la surface vitrée. Tout autour dansaient des données chiffrées.

 — Les artistes ont tous un point en commun : ils tirent l’inspiration de leur souffrance, reprit-il, agitant davantage ses bras et faisant apparaître des graphiques. Le problème c’est que parfois cette souffrance les inhibe. Ce qui est votre cas.

Il se pencha au-dessus de moi – je vis alors à quel point il était immensément grand – et incisa dans le vêtement transparent qui me recouvrait à l’aide de son styler. Le tissu s’enroula automatiquement, donnant une vue plongeante sur ma poitrine qu’ils avaient préalablement rasée. Sa main gauche frôla l’écran et un réseau autoroutier phosphorescent jaillit de mon torse.

 — Les marques que vous pouvez voir ici sont appelées "sillons d’Heller Corwyn". Ils portent le nom du premier auteur sur qui nous avons effectué nos recherches et qui, malheureusement, nous a quitté durant la batterie de tests.

Il fit mine d’essuyer la larme d’huile qui perlait sur sa joue puis ajouta :

 — Passons. Ces sillons déterminent le chemin emprunté par la souffrance qui vous ronge et qui est due, dans ce cas, à un événement antérieur. Le décès de votre épouse n’a été que le déclencheur.

Une pression sur le sommet du stylet, et l’écran bascula sur un schéma représentant un corps installé dans une sorte de chaise inclinée et pourvue de deux claviers.

 — Notre équipe de chercheurs a mis au point une machine capable de guérir les souffrances grâce à l’écriture.

Mes maux de tête s’étaient accentués. J’avais compris l’explication du docteur, tout en restant plus que sceptique. Cela me coûta, mais je finis tout de même par demander :

— Comment ?

Nouvelle pression et l’écran montra une suite de textes – les miens d’après le nom de l’auteur – où certains mots apparaissaient en surbrillance.

 — Je suis heureux que vous me posiez la question. Voyez-vous, il existe des auteurs si proches de leur art que leur prose devient, en quelque sorte, magique.

— Magique ?

 — Tout à fait. La sonorité, le rythme ont leur importance dans un texte. Toutes choses contribuent à rendre heureux les gens. Et c’est là-dessus que nous fondons nos espoirs.

 — Dans mes mots ? dis-je en grimaçant.

 — Bien sûr.

Il désigna la potence et dit :

 — Les liquides qui courent dans vos veines sont des catalyseurs. Leur intensité diffère mais ils mènent tous au même résultat : la création.

 — Vous voulez que j’écrive ?

— Oui.

 — Mais je n’y arrive plus.

 — Nous sommes là pour changer la donne, monsieur Semet. Faites-nous confiance. »

 

Les festivités débutèrent après le départ d’Herr Saïemone. Des infirmiers manipulèrent la plaque sur laquelle j’étais étendu et celle-ci se changea en un siège high-tech comme celui que m’avait montré l’écran. Je disposais de deux claviers aux touches rétroéclairées et d’un écran holographique généré à mes pieds par une minuscule console. Mon torse avait gardé ses sillons et deux bras articulés – surmontés de deux stylets lasers – se baladaient au-dessus de mon corps.

Dopé par la médecine de Saïemone, mon cerveau carburait à plein régime. Des idées me venaient de toutes parts. Des idées en quantité, mais pas forcément en qualité. Le premier jour, les bras armés ne bougèrent pas, se contentant de demeurer immobiles, attendant qu’un éclair de génie me traverse. La première séance se solda par un échec. Mais pas aux yeux des infirmiers.

La nuit fut terrible, hantée par des cauchemars sur la mort de ma femme. Je me demandai si accepter tout en bloc avait été une si bonne idée que ça.

 

*

 

Le lendemain quelque chose s’était produit. Mes idées semblaient plus claires. Je pensais toujours autant à mon épouse, mais un déclic s’était opéré. Les infirmiers m’apportèrent de nouvelles poches multicolores. Mon corps les assimila et les mots me vinrent avec facilité. Les bras donnèrent du laser, refermant les plaies qui avaient creusé de profondes galeries dans ma peau. Des galeries trop bien cachées pour être observées à l’œil nu.

Je produisis une vingtaine de pages ce jour-là. Cela ne m’était jamais arrivé par le passé. Ma souffrance était toujours présente. Il me fallait frapper au cœur, je le savais, mais cette pensée me terrifiait. Je n’en avais pas encore le courage.

 

*

 

Au bout d’un mois, Saïemone revint me voir. Il avait pour habitude de ne jamais interférer pendant un "travail en cours". C’était sa devise. Il laissait l’auteur à ses écrits. Il fallait tout sortir et ensuite revoir, corriger, réécrire.

« Deux cent cinquante pages, monsieur Semet. En un mois seulement. Voilà qui est remarquable.

Je me tenais plus droit. Mon calvaire touchait à sa fin. Du moins, je le pensais.

 — C’est grâce à vous, doc.

 — Non. Vous êtes le seul responsable. Je n’ai rien fait. Tout est sorti de vous.

 — Je vous dois beaucoup.

 — Si peu. Mais ce n’est pas pour que l’on se lance des fleurs que je suis venu.

 — Je vous écoute.

Son corps se raidit. Il croisa les bras dans son dos et parla avec sincérité :

 — Nous touchons au cœur du problème. La dernière phase vous appartient.

 — Je sais, dis-je, de l’amertume dans la voix.

 — Que choisissez-vous ? Éradiquer ce mal qui vous ronge, ou bien en laisser juste ce qu’il faut pour vous donner...

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