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De
124 pages
Conquérir l'âme soeur sur Internet, partir, réussir à tout prix, en passant même par la prostitution etc... A travers ces nouvelles, l'auteur aborde une thématique variée, très sensible dans le Cameroun actuel où la jeunesse, en proie au désoeuvrement et à la pauvreté, est réduite à chercher le chemin de l'Europe... via internet. Mais au-delà, c'est le tragique de la vie sociale dans toute l'Afrique actuelle qui est décrite avec force précision dans une langue spontanée et satirique.
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WWW.romeoetjuliette.unis.com  La rue enfiévrée du quartier Mini-Ferme bouillonnait comme à l’accoutumée d’éternels lurons à la recherche des plaisirs sensuels. Dans les quarante-neuf bars qui bordaient la célèbre avenue, des hommes et des femmes, complètement avinés, se trémoussaient sans façon, tels de pantins désarticulés, au rythme d’un bikutsi fort enlevé. Deux militaires en tenue, saouls au point de mouiller régulièrement la braguette, offraient à la voracité des machines à sous leur paie mensuelle, en hurlant d’un rire hystérique. Le long de la rue, des marchandes de plaisir, alignées telles des dentelles de fleurs, épiaient attentivement les poivrots, potentiels voyageurs du septième ciel. Pendant que les unes gémissaient de plaisir ou de douleur dans des venelles obscures, tripotées par des mâles expéditifs, les autres marchandaient le prix d’une nuit, d’une heure ou d’une dizaine de minutes d’extase, sans cesser d’exhiber les grâces de leur corps.  Comme dans un supermarché huppé, tout ici était ordre et beauté pour faciliter la tâche aux clients. Ainsi, l’avenue avait été subdivisée en rayons regroupant des femmes de joie aux qualités identiques. On découvrait de ce fait, le rayon des fillettes de dix à douze ans, de qui les parents exigeaient une participation financière aux charges familiales. Ce rayon, fréquenté par des pédophiles fortunés, ne désemplissait pas ; c’était de loin le plus convoité. Des noceurs nocturnes, satisfaits par le service, payaient à vil prix des cartes d’abonnement trimestriel. Il y avait le rayon de grosses femmes fessues, au buste de pamplemousse, qui faisaient dans les cent cinquante à deux cents kilogrammes ; le rayon des femmes décharnées aux cuisses de pigeon et à l’arrière-train aussi plat qu’une planche à dessin ; le carré des professionnelles de la
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fellation aux lèvres gourmandes, perpétuellement enflammées ; le périmètre des mulâtresses méprisantes aux manières affectées dont les services coûtaient les yeux de la tête ; le rayon des albinos, bondé de mâles curieux, à la recherche de la nouveauté sentimentale. Les hommes s’y rendaient nombreux et rentraient heureux, avec la ferme conviction d’avoir enfin conquis leur Blanche. D’ailleurs, on les voyait se pavaner fièrement au quartier en lançant à qui voulait les entendre :« youpi, je viensde sauter une Blanche ! Super non ? » Dans cette avenue du plaisir, il y avait le rayon des femmes divorcées perpétuellement à la quête du sapeur-pompier nocturne ; l’aire des élèves et étudiantes qui, la nuit venue, rangeaient cahiers et livres, puis se vêtaient d’une mini-robe aphrodisiaque recouvrant un string qui tenait lieu de sous-vêtement ; le rayon des analphabètes qui ne parlaient ni français ni anglais et qui, telles des poupées télécommandées, passaient le clair de leur temps à hurler : « Mille francs ou cinq cents francs la passe... mille francs ou cinq cents francs la passe… »tout ce qu’elles C’est maîtrisaient du français et Dieu seul savait quel sacrifice elles avaient enduré pour retenir cette réclame publicitaire. Une jeune fille de la bande, aux joues creuses et à la mine cadavérique, mais un peu plus originale, criait sans cesse d’une voix de fausset :« Cinq mille francs sans condom, mille francs avec condom ! »  En piaffant d’impatience, Alida abandonna ses collègues de nuit et marcha le long de l’artère bruyante, happée par l’obscurité d’encre qui drapait une grande surface du carrefour. Quand elle reparut, ce fut pour foncer dans le porche d’un immeuble vétuste où un grand panneau annonçait ostensiblement :cyber café de la dernière chance. Depuis deux ans, elle partageait
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équitablement ses nuits entre les bras de mâles en rut et cet espace réservé aux internautes.  Une minute après son entrée, elle tendit un billet de cinq cents francs à une jeune fille qui lui remit en retour un billet de cession d’une heure de connexion sur la grande toile mondiale. En souriant, Alida héla un solide gaillard par une œillade furtive et ils prirent place devant un ordinateur.  À vingt ans, Alida n’avait plus rien à apprendre de la vie. Après avoir interrompu ses études au cours élémentaire première année, elle avait quitté Keté, son petit village, pour aller à la conquête des charmes de Yaoundé, la grande ville. Au terme de cinq années d’existence dans cette fourmilière urbaine, elle présentait une impressionnante carte de visite : cinq interruptions volontaires de grossesse, douze mariages avortés, vingt-deux chambres aménagées puis désertées, de nombreux mâles racolés au trottoir et dans des bars, plusieurs nuits passées dans des cellules de commissariat pour ivresse publique...  Jadis très belle, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Aplatis tels des outres crevées, ses seins qu’elle essayait désespérément de maintenir par des soutiens-gorge de fortune, n’émouvaient plus que des mâles saouls, hantés par l’idée de se soulager. Son visage décharné abritait deux yeux blafards qui s’étaient définitivement éteints au contact des rudes épreuves de la vie. Quant à ses jambes maigrelettes et flageolantes, elles faisaient peine à voir. Désespérée, abandonnée de tous, elle prit la résolution de rejoindre le syndicat des exilées sentimentales qui se réunissaient dans les cyber cafés de la ville, à la recherche d’un mari européen. D’ailleurs, ne disait-on pas que l’Europe était synonyme de bien-être et d’épanouissement ? Conquérir un époux européen, c’était
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changer de nationalité, avoir la possibilité de fuir définitivement l’indigence criarde qui rongeait impitoyablement une grande couche de la population camerounaise. C’était enfin l’occasion rêvée de palper les billets craquants d’Euro, symbole de toute-puissance, d’autorité et de respect. Les doigts impatients martelant rageusement les touches du clavier ne s’encombraient pas de détails physiques. La seule condition émise par ces éternelles rêveuses frustrées au futur Roméo était l’appartenance à la race blanche. Le profil d’Alida présentait d’ailleurs l’information suivante :« Ravissante africaine de vingt ans recherche un Blanc, sans distinction d’âge ou de religion, pour fonder un foyer. Annonce très sérieuse. Blacks et aventuriers, s’abstenir. »  On voyait chaque jour de jeunes filles de seize à vingt ans rejoindre un époux blanc de cinquante, soixante et même quatre-vingts ans. On voyait également un intellectuel européen convoler en justes noces avec une jeune africaine n’ayant jamais flirté avec l’école. D’ailleurs, en amour, disaient-ils, on ne demande pas aux filles de siéger à l’Académie Française. De la même manière, ils ajoutaient que, par amour, on n’en veut pas aux hommes de défier Mathusalem dans la longévité.  Le cyber amour ne manquait pas d’étonner toute la société camerounaise. Il suffisait, comme Alida, de pianoter pendant quelques instants sur les touches du clavier afin de découvrir les sites d’annonces matrimoniales, d’admirer le fichier des cœurs solitaires, d’entrer en communication avec les potentiels époux de rêve et de les inviter à une longue discussion empreinte de mensonge et d’hypocrisie. Après l’envoi des photos par scanner, il fallait maintenir le dialogue en attendant le verdict qui se présentait le plus souvent de façon laconique :je les aime plutôt fines,« Désolé, les femmes,
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