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SHORT 16

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Ce numéro de SHORT arrive avec les beaux jours, s’ouvre au monde et se laisse contempler, comme les premiers bourgeons, par les passionnés. Il arrive comme un avant-goût des journées d’été, des premières heures à se prélasser sous la caresse du soleil.

Il vous présente le Palmarès du Grand Prix Printemps 2016 : 28 œuvres de thèmes et de styles variés, sélectionnées par les 160 000 lecteurs abonnés et le Comité éditorial, cette communauté de lecteurs passionnés.

Et comme chaque saison, vous trouverez – en mode aléatoire – des nouvelles, des poésies, des BD courtes et des très très courts (micro-nouvelles) destinés à surprendre, émouvoir, intriguer ou amuser.

Avec les 4 œuvres Lauréates sélectionnées par les internautes : De corde et d’acier, Jalousie, Libre comme l’oiseau et Monsieur Noir.

Et les Lauréates sélectionnées par le Comité éditorial.

Les auteurs de cette saison ont exploré la complexité des relations avec Jalousie, Le Nombril du monde et Jeu, set et biscotte au brie... ou ont joué la carte de la légèreté, de la simplicité avec Aquarelle ou Jardinage.

Ils sont allés jusqu’à l’hommage dans Aboû Nouwâs, mon frère ou ont ouvert la porte sur un monde d’amusement – avec La Troisième Armée ou Pris de court – ou de merveilleux dans Vol de nuit.

Laissez-vous porter par leurs récits et leurs imaginaires ou fiez-vous à nos conseils thématiques !


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SHORT 16
Grand Prix du Court Printemps 2016





ISBN : 979-10-91283-39-7
Directeur de la publication : Christophe Sibieude
Short Edition, 12 rue Ampère, 38000 Grenoble
© Short Edition juin 2016
Tous droits réservés

 

 

Edito

Ce numéro de SHORT arrive avec les beaux jours, s’ouvre au monde et se laisse contempler, comme les premiers bourgeons, par les passionnés. Il arrive comme un avant-goût des journées d’été, des premières heures à se prélasser sous la caresse du soleil.

Il vous présente le Palmarès du Grand Prix Printemps 2016 : 28 œuvres de thèmes et de styles variés, sélectionnées par les 160 000 lecteurs abonnés et le Comité éditorial, cette communauté de lecteurs passionnés.

Et comme chaque saison, vous trouverez – en mode aléatoire – des nouvelles, des poésies, des BD courtes et des très très courts (micro-nouvelles) destinés à surprendre, émouvoir, intriguer ou amuser.

Avec les 4 œuvres Lauréates sélectionnées par les internautes : De corde et d’acier, Jalousie, Libre comme l’oiseau et Monsieur Noir.

Et les Lauréates sélectionnées par le Comité éditorial.

Les auteurs de cette saison ont exploré la complexité des relations avec Jalousie, Le Nombril du monde et Jeu, set et biscotte au brie… ou ont joué la carte de la légèreté, de la simplicité avec Aquarelle ou Jardinage.

Ils sont allés jusqu’à l’hommage dans Aboû Nouwâs, mon frère ou ont ouvert la porte sur un monde d’amusement – avec La Troisième Armée ou Pris de court – ou de merveilleux dans Vol de nuit.

Laissez-vous porter par leurs récits et leurs imaginaires, choisissez les pages colorées, les paires ou les impaires ou fiez-vous à nos conseils thématiques !

On se retrouve dans 3 mois.

Isabelle Pleplé & Christophe Sibieude

Aboû Nouwâs, mon frère
de Jean-François Guet


 


Par-delà océans, mers et déserts
Persifle toujours le vent de tes vers


Nul comme toi n’a chanté le vin vert
Les gais échansons aux reins découverts
Les fières almées aux seins grands ouverts
Et l’ivresse d’en défier l’univers


Aboû Nouwâs, mon frère


Tes rieuses élégies au fiel pervers
Tes pieuses satires au miel d’enfer
T’ont valu au cachot de longs hivers
Mais ton verbe s’est nourri de ces fers


Par-delà océans, mers et déserts
Persifle toujours le vent de tes vers


Aboû Nouwâs, mon frère

Le Passeur
de Stéphane Pilon


 

Je suis un passeur, et la frontière que j’aide à faire passer est celle de l’au-delà. Je dis cela sans prétention, je n’en tire aucune gloire.
On ne choisit pas de devenir passeur comme ça. Cela nous est assigné par le destin, cela nous tombe dessus sans prévenir. C’est une vocation, un appel irrévocable. On ne discute pas. On acquiesce, on signe au bas sans lire et on fait passer.

J’allais avoir treize ans, et nous étions en visite à Québec, chez une grand-tante éloignée du côté de ma mère, une espèce de vieille sorcière qui habitait une bicoque aussi vermoulue qu’elle et qui sentait aussi fort la poussière et le moisi. On était en novembre, il tombait un crachin à vous geler le corps et l’âme, et la lumière blafarde d’un lampadaire éclairait chichement les pavés poisseux de l’allée. L’écho de nos pas claquait sur mes nerfs tendus. Il ne manquait plus que de voir surgir une goule ou un loup-garou de derrière les buissons d’aubépine.
Avant même d’avoir cogné, la porte s’était ouverte en grinçant, comme dans les films de série B, et la vieille femme nous faisait signe d’entrer. Elle avait au bec un sourire douteux, et un vieux chat irascible rouspétait autour de ses jupons. Un peu plus et je vérifiais si les murs étaient en pain d’épice.
Ma mère et moi allions lui rendre visite au sujet d’une vague histoire de succession. Tante Lidie, comme on l’appelait familièrement, devait faire dans les quatre-vingt-dix ans bien sonnés et elle désirait voir son filleul une dernière fois avant d’aller retrouver ses sœurs dans l’autre monde. Eh oui, cette vieille bique était, bien malgré moi, ma marraine.
Elle avait préparé un en-cas qu’elle avait servi au salon sur une espèce de vieux guéridon bancal recouvert d’un petit tapis mité en guise de nappe. Une lampe à huile au verre jauni éparpillait une sale lumière en crachotant sa fumée épaisse. Tante Lidie disait que les artifices de l’ère moderne nous empêchaient de voir l’essentiel. Alors, elle n’avait jamais fait installer l’électricité chez elle. Pour ce qui est de créer de l’atmosphère, en tout cas, la technologie du siècle passé n’a pas son pareil.
Il y avait aussi, je ne vous raconte pas d’histoires, un jeu de ouija déplié sur le buffet. Il était encore tout chaud d’avoir servi à ausculter les méandres de nos futurs proches et lointains, à ma mère et à moi, j’en avais la certitude.
Le vieux matou mité de tout à l’heure s’était juché tout en haut d’une bibliothèque bourrée de vieux livres écornés et nous épiait à travers ses paupières hypocrites ; silencieux cerbère.
Tante Lidie nous a servi un thé délavé dans des tasses d’une porcelaine aussi fine, aussi transparente que la peau de ses mains. Les biscuits secs étaient empilés en trois petites tours d’égale hauteur sur un plateau de vieil argent terni. Ils goûtaient un peu la poussière.
Accrochée au mur, une horloge aussi vieille que le temps comptait et recomptait les secondes. Ma mère et ma marraine s’échangeaient les politesses d’usage en guise de préambule. Elles avaient l’air de bien s’entendre. Moi, je lui trouvais un air revêche, à cette vieille femme que je n’avais jamais rencontrée qu’en de rares occasions, toujours lors des funérailles de quelque membre de la parenté, en fait. J’étais loin de me douter des raisons de ces occurrences, alors.
Après ce qui m’a paru une éternité, même si les aiguilles de l’horloge n’avaient pas bougé d’un pouce – elles devaient être bloquées, ou j’avais la berlue –, les deux commères se sont tues.
La vieille sorcière s’est tournée vers moi et m’a pris la main d’un geste qui ne souffrait pas d’objection. Elle s’est mise à murmurer tout en traçant de l’index des lettres invisibles sur ma paume réticente.
— Jeune homme, dit-elle après un moment, ce soir, tu vas mourir. Tu vas mourir et renaître, mais tu ne seras plus tout à fait le même. Ce soir, moi aussi je vais mourir. Mais je ne reviendrai pas. Mon temps est passé. Le tien commence.
J’étais estomaqué, tout l’air de mes poumons s’était échappé et ne voulait pas revenir. Comment ça, mourir ? C’était quoi, ces élucubrations de vieille folle ?
Ma mère, elle, ne disait rien, souriait comme si cette mascarade allait de soi, une petite soirée en famille, quoi. Au secours, aux fous !
— Je sais, je sais, tu penses que je suis folle. Mais n’aie crainte, bientôt tu vas comprendre. Ne laisse pas la peur t’empêcher de voir clair au-dedans de toi, mon enfant. Je ne suis pas une vieille sorcière comme tout le monde le dit. Je suis passeuse : j’aide les âmes à quitter ce monde. Et toi, tu es mon successeur. Je l’ai su dès le jour où tu as été conçu, mes cartes me l’avaient montré, mon jeu de ouija me l’a confirmé, et chaque fois qu’on se revoyait, j’en avais la certitude. Tu as la vocation, filleul. La grande tâche de guider les âmes vers l’au-delà, de les aider à ne pas se perdre dans les dédales du Cornu, t’est échue maintenant que mon temps ici-bas est écoulé. Tu as remarqué ma vieille horloge ? Elle fait tout son possible pour étirer le peu de temps qu’il me reste afin de m’aider à te faire comprendre la vraie nature de ta destinée.
» Ta main tremble, tu te débats encore, tu ne veux pas me croire. Mais écoute-moi, laisse-moi te montrer qui tu es, dit-elle en me regardant fixement.
Sa voix était devenue très douce. Elle ne me semblait plus aussi méchante, tout à coup. Elle avait de beaux yeux, en fait.
Elle m’a souri, elle a penché la tête de côté, et ses cheveux se sont dénoués, ont glissé sur ses épaules fines. Elle était si belle, et si jeune, tout à coup. Elle s’est levée, s’est mise à tourner sur elle-même, et sa robe usée de vieille femme s’est changée en tailleur bleu clair. Ses petits pieds étaient chaussés d’escarpins en cuir fin de la même couleur. Elle portait aussi un petit sac en bandoulière et avait à la main un porte-cigarette nacré.
Le salon s’était éclairé de mille lustres anciens, et une grande compagnie bigarrée nous entourait. Des gens de tous les endroits de la Terre s’étaient réunis dans ce qui, un instant auparavant, était une petite pièce étriquée mais qui maintenant avait toutes les apparences d’un salon chic.
Tante Lidie me présentait à tout ce beau monde en me désignant comme son filleul bien-aimé, son successeur de droit. On me saluait, on me serrait la main avec plaisir, on me souriait chaleureusement.
Quand le tour de l’assemblée fut fait, quand je fus présenté à tous sans exception, le silence s’installa. Les gens s’écartèrent dans un chuchotement feutré. Il y avait dans leurs regards une appréhension mêlée de joie. Une excitation palpable emplissait la pièce…
Alors, tante Lidie m’a pris par la taille et m’a guidé jusqu’à la porte qui, il y avait peu, donnait sur l’allée, dehors. Juste avant de tourner la poignée, elle s’est penchée à mon oreille et m’a dit :
— Sois fort, filleul, la mort n’est qu’une illusion, mais elle sait faire peur même aux plus aguerris. Va à sa rencontre et ne détourne pas les yeux lorsqu’elle cherchera à t’intimider. Quand tu en seras maître, elle te montrera ta destinée.
» Tu auras alors un choix à faire, un choix difficile pour quiconque : mourir au regard de ton passé et devenir ce que tu as toujours été, au fond, ou te rendormir et retourner à tes vieilles habitudes, si réconfortantes en apparence. Dans le doute, Simon, écoute ton cœur, il est fort et courageux, beaucoup plus que tu ne le crois.
» Ensuite, si je ne me suis pas trompée, tu entendras ma voix. Elle te guidera pour le retour. Sinon… sinon tu te réveilleras comme après un cauchemar, et moi, j’aurai failli à ma dernière tâche. Mais que cela soit sans poids dans ta décision. Tu dois seul choisir quelle sera ta voie. 
Là, dans un bruit d’enfer, la porte s’est ouverte, et je me suis retrouvé dans une nuit peuplée de cris épouvantables. Il y avait partout une douleur sans nom. Tous les monstres de mon enfance et des plus effrayants encore me sautaient à la gorge, m’assaillaient de toutes parts.
Puis je l’ai vue, elle, la Mort, ma mort. J’en avais les cheveux qui se dressaient, le cœur qui défaillait. Elle s’est avancée jusqu’à deux doigts de mon visage. Son haleine fétide me soulevait le cœur. Elle n’avait pas d’yeux mais à leur place, je vis l’horreur.
— Tu veux regarder ? dit-elle, et voir ce que de bien plus grands que toi n’ont pas eu le courage d’affronter ? Bien peu ont réussi à soutenir mon regard. Seras-tu un de ceux-là ? Laisse-moi rire, tu es bien trop peureux. Allez, laisse-moi t’emporter. Endors-toi, fais comme tous ceux que tu entends là, ferme les yeux et fuis ce que tu n’oses pas voir.
Elle m’enserrait le cœur et l’esprit. Tout mon être voulait fuir cette horreur indicible.
Je n’avais jamais connu tant de douleur auparavant. Je n’aurais jamais cru être capable de tenir tête à la Mort elle-même… Mais je n’ai pas reculé, je n’ai pas failli, comme s’il y avait au fond de moi un destin plus fort que tout.
Alors, comme ma tante me l’avait prédit, ma mort s’est effacée, et j’ai vu ma destinée. Sur mon chemin, tout au long de ma vie et pour bien plus longtemps encore, il y avait pour moi un travail à faire : guider des âmes vers la lumière, vers leur propre destinée, qu’elles auront un jour, elles aussi, le courage de regarder sans faillir.
Un grand calme s’installa en moi, une grande joie, une certitude sans faille.
Et puis j’ai entendu la voix de tante Lidie. Elle m’appelait, me demandait de revenir. Alors je l’ai suivie. Elle était là, sur le seuil, comme vêtue de lumière.
Avant de partir, elle m’a effleuré la joue, m’a regardé au fond des yeux et m’a souri de ce sourire si particulier qui a toujours voulu dire : « Je sais que tu sais. » Pour un court instant, j’ai vu l’éternité.
Enfin, enfin j’ai ouvert la porte et je suis rentré chez moi, dans ma nouvelle demeure, celle dont je venais d’hériter. Ma mère m’y attendait, heureuse.
Minuit sonnait. Nous étions vendredi, le 13 novembre. Je venais d’avoir treize ans et j’étais devenu passeur.

 

 

 

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