SHOW DEVANT

De

Manhattan, années 2000. Ruth Rothwax ne reconnaît plus son père. Pourquoi Edek ne vient-il plus l’aider au bureau, lui qui aime tant se rendre utile ? Depuis quand délaisse-t-il ses delicatessen préférés pour en tester de nouveaux ? Et voilà maintenant qu’il veut déménager ! Un veuf presque nonagénaire a-t-il besoin d’un plus grand appartement ? Qu’est-il en train de manigancer ? Edek est devenu incontrôlable, et Ruth totalement impuissante.

Un roman optimiste et plein d’humour sur la passion amoureuse à quatre-vingts ans passés et sur l’énergie que donne l’amour. Un roman tendre sur les relations père-fille et la réconciliation entre les peuples.
« Savoureux, romantique et drôle. »Die Welt
Lily Brett a obtenu le Prix Médicis Étranger 2014 pour Lola Bensky.


Publié le : mercredi 2 mars 2016
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791091416436
Nombre de pages : 320
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Manhattan, années 2000. Ruth Rothwax ne reconnaît plus son père. Pourquoi Edek ne vient-il plus l’aider au bureau, lui qui aime tant se rentre utile ? Depuis quand délaisse-t-il ses delicatessen préférés pour en tester de nouveaux ? Et voilà maintenant qu’il veut déménager ! Un veuf presque nonagénaire a-t-il besoin d’un plus grand appartement ? Qu’est-il en train de manigancer ? Edek est devenu incontrôlable, et Ruth totalement impuissante. Un roman optimiste et plein d’humour sur la passion amoureuse à quatre-vingts ans passés et sur l’énergie que donne l’amour. Un roman tendre sur les relations père-fille et la réconciliation entre les peuples. Lily Brett a remporté le Prix Médicis Étranger en 2014 pour son roman Lola Bensky. Show devant, son deuxième ouvrage traduit en français par Bernard Cohen, a été adapté en 2015 au théâtre en Allemagne et en Autriche sous le titre de Chuzpe.
Pour David, mon cœur, pour Virginia Lloyd et son mari adoré, John Gallagher (1956-2004)
1
« Pourquoi tu t’extasies tant sur leur intelligence quand tu parles des hommes ? ». Telle avait été l’une des premières remarques que Sonia Kaufman avait faite à Ruth Rothwax quand elles s’étaient connues environ dix ans plus tôt. « Pourquoi tu parles des hommes et de leur intelligence ? Tu devrais plutôt parler de la ménopause. Qui arrive à grands pas. » Ruth avait eu un rire poli. Elle et Sonia avaient le même âge, cinquante-quatre ans, et toutes deux avaient grandi en Australie même si c’était à New York qu’elles s’étaient rencontrées. Sonia était avocate spécialiste en droit de la propriété intellectuelle dans un grand cabinet dont son mari était l’un des co-fondateurs. Ruth, pour sa part, tenait sa propre affaire, une agence de rédaction épistolaire. En clair, elle écrivait des lettres pour les autres. Elle avait des clients à New York, Los Angeles, Chicago, Boston et Washington. Quand elle avait monté Rothwax Correspondance quinze ans auparavant, on avait dit autour d’elle que ça ne marcherait jamais ; elle avait maintenant dans sa clientèle plus de sociétés qu’elle ne pouvait servir, et plus de commanditaires privés qu’elle n’en aurait voulu. Aligner des mots était une occupation que Ruth trouvait hautement rassurante et satisfaisante, en partie parce qu’elle prouvait à quel point on pouvait les contrôler. Si vous mettez les mots dans le bon ordre, ils y restent. Ils n’ont pas de réactions déconcertantes, ne font pas de caprices. Ils ne vont pas brusquement vous bouder, ou se mettre à prendre des leçons de tango. Sonia, elle, passait sa vie professionnelle à définir qui était le propriétaire de telle idée, de telle couleur, de tel dessin, de telles pensées, de tels mots, mais Ruth se disait que son amie pourrait accorder un peu plus d’attention à ses propres pensées et propos. – Goûte un peu à ma saucisse d’agneau au fenouil, a dit Sonia. Dé-li-cieux ! Elles prenaient leur petit déjeuner au Coco, 12e Rue. Comment arrivait-elle à avaler ça à une heure pareille ? La question dépassait Ruth. – Non, merci. – Pourquoi tu ne t’alimentes pas correctement ? Regarde ton assiette, il y a cinq graines de céréales et une demi-douzaine de petits cubes de fruits qui se battent en duel ! Commande des œufs au jambon, ou un steak-purée, au moins. – Je croirais entendre mon père. – On ne peut rien reprocher à ton père, l’a contrée Sonia. – C’est toujours ce qu’on pense du père des autres. Je ne peux pas toucher à la viande rouge, de toute façon. J’associe ça à la chair brûlée. – Non, mais arrête ! a protesté Sonia, presque en criant. Bon, ton père et ta mère sont passés par Auschwitz, et après ? Ma mère est passée par Theresienstadt et je peux très bien bouffer de la cervelle frite, des rognons en sauce, du foie haché, sans parler de la tête de bœuf, du collier ou des pieds de mouton. Il faut en finir avec cette fixette sur l’Holocauste ! – Ce n’est pas une fixette, a répliqué Ruth calmement. Elle s’est dit que Sonia était sans doute l’une des très rares New-Yorkaises à ne pas avoir d’obsessions diététiques. Si le degré de leur phobie pouvait varier, toutes les autres femmes qu’elle connaissait ici avaient une approche de l’alimentation pour le moins compliquée. Tout le contraire des hommes. Eux, ils allaient au restaurant, s’asseyaient, commandaient ce qu’ils voulaient et mangeaient. Comme Sonia. Sonia ne passait pas des heures à éplucher le menu dans un état d’indécision proche de l’anxiété, ni ne déplorait son choix dès qu’elle avait terminé son assiette. Elle mangeait, c’est tout. Ruth a tenté de se justifier :
– Je m’y connais bien, en nutrition. Des recherches indiquent que consommer du chocolat noir réduit les risques de caillots et détend les vaisseaux sanguins. – Ah bon ? a fait Sonia. Toi, il faudrait te placer sous perf’ de valium pour te les détendre ! Ce n’est pas normal de savoir des trucs comme ça sur le chocolat, ni d’être obsédé à ce point par l’Holocauste. Ruth était bien placée pour savoir que la normalité n’est pas chose facile à quantifier. Les statistiques et les prévisions météo ont régulièrement recours à ce mot, « normal ». Le bulletin météorologique piste en permanence la normalité. Il peut vous dire la variation quotidienne par rapport à la « normale saisonnière » sur un mois, sur un an ; elle-même aurait bien aimé être capable d’établir sa propre variation quotidienne à l’égard du normal. – Il y a plein de trucs qui ne sont pas normaux, a objecté Ruth. Et plein de choses normales qui ne devraient pas l’être. Si tu regardes les infos du soir à la télé, tu es tentée de conclure que le monde est régi par les hommes, et tu as raison, mais ce n’est pas normal. Nouvelle après nouvelle, tu vois des hommes blancs d’âge moyen marcher dans la rue, se tenir sur un podium ou rester assis derrière un bureau. Ils font des déclarations et des proclamations, ils pontifient, ils distribuent critiques ou louanges, ils expliquent. Où sont les femmes ? Pas au premier plan. Ni au pouvoir. Quand l’une d’elles parvient à un poste à responsabilités, on en fait tout un plat, comme avec Condoleezza Rice maintenant, ou avec Golda Meïr il y a quoi, trente-cinq ans ? Et qui est responsable de ça ? Elle a regardé Sonia, un peu essoufflée par sa tirade. – Les hommes, bien sûr. – Non, a tranché Ruth. Les femmes. Les hommes sont lucides, eux. Ils savent ce qu’ils veulent. Leur cerveau n’est pas embrumé et encombré de préoccupations futiles, de listes de régimes alimentaires, pas rempli d’idées préconçues sur l’abnégation. Il faut que les femmes se parlent, sincèrement, pour partager et non pour s’entredéchirer. Il faut qu’elles arrivent enfin à se faire confiance mutuellement. Il faut qu’elles échangent les informations, les contacts, les expériences les plus intimes… Ruth trouvait que la vie sentimentale et sexuelle de l’individu avait perdu de sa prépondérance au profit d’exigences plus matérielles, plus prosaïques. Apparemment, une promotion professionnelle, une téléconférence, une réussite ponctuelle dans son rôle parental, l’acquisition ou la redécoration d’une maison suscitaient plus de passion que l’orgasme. Et quand on parlait de « bonnes positions », c’était dans le cadre des intrigues de bureau, d’une transaction immobilière, de la négociation d’un divorce ou d’une nouvelle technique d’aérobic, non en référence aux préliminaires érotiques ou à la libido. Ruth s’inquiétait pour la sienne, de libido. Elle croyait que c’était quelque chose que l’on pouvait perdre beaucoup plus facilement qu’une paire de gants ou un parapluie. Une paire de gants ou un parapluie, il suffisait de garder un œil dessus, alors que sa libido… on la range à la mauvaise place et on ne se rend même pas compte qu’elle n’est plus là. Pendant des années. Et même si on a toujours peur de l’égarer, ce n’est pas un sujet de conversation couramment admis. On peut se lamenter en public sur un chat ou un chien perdu, tandis qu’il est délicat d’informer le monde d’une libido disparue. En plus, c’est le genre de perte qui passe complètement inaperçue. Pas comme perdre du poids ou ses cheveux. – Les femmes doivent mettre en commun leurs expériences même les plus intimes, a-t-elle réitéré à Sonia. – Intimes dans quel sens ? – Dans tous les sens, a répondu Ruth. – Je ne connais pas une seule nana qui se sente à l’aise quand on parle de sexe, a déclaré Sonia. Aucune nana mariée, en tout cas…
Elle a marqué une pause : – Ça doit être parce qu’elles ne trouvent rien de transcendant à la vie sexuelle qu’elles ont, certainement. Dans un couple marié, la baise n’est qu’un des éléments du train-train conjugal, comme payer les factures ou sortir les poubelles le soir. Aussi utilitaire et barbant que faire la vaisselle. Aussi automatique : deux minutes après avoir commencé, c’est terminé, il a lâché sa purée, toi quelques grognements, vous avez oublié un instant ce que vous avez regardé à la télé ou ce qui est arrivé au bureau, ou que le moment d’avant tu étais sur le point de baffer l’un de tes gosses, ou ton partenaire. Et une demi-heure après, ou tu dors, ou tu repenses aux gosses, au travail… Malgré tous tes efforts pour faire abstraction des chaussettes en tire-bouchon, de l’affreux caleçon ou des manies alimentaires ; malgré tous tes efforts pour rétablir une vraie communication, tu te retrouves au même point. Et la seule façon de dépasser ça, c’est de prendre un amant. C’est ce que j’ai fait pendant des années, mais plus maintenant. Je ne peux plus. C’est trop compliqué d’être à la fois une épouse, une maîtresse et une mère. J’arrivais à peine à assurer les rôles un et deux, alors l’ensemble… Ça demande trop d’organisation. Avec des enfants, c’est impossible. Et d’ailleurs, comment peux-tu en même temps acheter des cornflakes pour la maison et penser au goût de ton amant dans ta bouche ? Im-pos-sible. Sonia avait l’air stressée. Ses cheveux raides coupés au carré, d’habitude impeccablement coiffés, étaient en désordre, certains dressés sur sa tête comme si on lui avait fait peur. Ruth a eu de la peine pour son amie. Elle n’était pas convaincue que le sexe, ou la fréquence des relations sexuelles, constituait une mesure fiable de l’épanouissement conjugal. Il y avait tellement d’autres facteurs. Elle se disait que son mariage tenait le coup, elle savait qu’elle aimait Garth, mais c’était si nébuleux, l’amour… On peut aimer quelqu’un pour plein de mauvaises raisons, et l’amour est le plus souvent fondé sur des illusions, des distractions, des destructions. On peut aimer quelqu’un qui vous diminue, vous méprise ou vous tyrannise, mais aussi quelqu’un qui vous stimule, vous protège, vous valorise. On peut aimer quelqu’un à la place de s’aimer soi-même. En réalité, l’amour a tendance à se substituer à plein de choses, bonnes ou moins bonnes. Comment parvient-on à savoir « pourquoi » on aime celui ou celle qui est l’objet de son amour ? Toute sa vie adulte, Ruth avait dépensé un temps et un argent fous en psychanalyse pour tenter de trouver un sens à sa vie, et si elle pensait avoir maintenant certaines notions sur ce plan, elle n’en avait pas encore la compréhension totale, le tableau complet. Après tous ces dollars envolés, on serait en droit d’espérer avoir autre chose qu’une image encore imprécise, non ? Ce qu’elle savait, c’est qu’à chaque fois qu’elle rentrait chez eux le soir et qu’elle revoyait Garth, son cœur battait un peu plus vite, et selon elle c’était un critère probablement aussi valable qu’un autre. Autant que le sexe. Longtemps, elle avait été persuadée que sa vie sexuelle devait être parfaite, et dans la fréquence, et dans l’exécution de l’acte, mais la perfection est un état volatile, dépendant d’une foule de facteurs ; si elle existe, elle est forcément momantanée. Désormais, elle se disait qu’il y avait des fois où le sexe semblait parfait, et que ces occasions étaient sans doute suffisamment fréquentes. – Tu crois vraiment que les hommes ont l’esprit si clair ? a repris Sonia. – Oui, lui a répondu Ruth. Très, très clair. Ils savent que leur propre intérêt est de se soutenir entre hommes, même si au fond d’eux-mêmes ils ne peuvent pas sentir untel ou untel. Ils ne se griffent pas, ne se mordent pas, ne s’arrachent pas les cheveux les uns les autres. Ils se prennent en main avec beaucoup plus de dignité. L’image que Ruth a eue d’un homme se prenant en main, dignement ou non, n’était sans doute pas adéquate et, après avoir presque rougi, elle s’est empressée de l’effacer de son cerveau pour continuer :
– Les femmes sont trop agressives entre elles, trop dans la compétition. Elles adorent voir les autres souffrir. Cette pulsion de sympathiser avec plus infortuné que soi… Tu veux avoir plein de copines ? Grossis, fais-toi virer de ton travail, attrape le cancer ou même moins grave que ça, de l’herpès, une paralysie faciale, peu importe. Évidemment, le cancer est éprouvant pour les amies, aussi bien sur le plan physique qu’émotionnel… Les hommes sont nettement plus fiables en amitié. Ils ne se raccrochent pas au nez pour des broutilles, ne se font pas la tête pendant des semaines ou des mois, ne pleurnichent pas à cause de ce qu’un autre type a dit d’eux, ni ne lui vouent une haine éternelle juste pour trois mots. – Je suis obligée d’admettre que tu as raison, a concédé Sonia. – Oui j’ai raison, a affirmé Ruth. Les hommes sont très, très intelligents. Le mec déprimé chronique, à moitié abruti et pratiquement lobotomisé reste encore plus malin que la plupart des femmes. Comme Sonia s’était mise à rire, elle a attendu un moment avant de poursuivre : – Tu sais, j’ai eu une idée : former un groupe de femmes. Un petit cercle de nanas intelligentes qui s’estiment mutuellement. Elles auraient plus de pouvoir, en tant que collectif. Pour elles, et pour les autres femmes. – Non, sérieusement ? Et tu mettrais qui dedans ? – Je ne suis pas encore sûre. Toi ? Ruth s’était elle-même laissée surprendre par son intention de fonder un groupe de femmes. Et elle avait été elle-même étonnée des fervents espoirs et de la détermination qu’elle mettait dans ce projet. Si elle n’avait encore proposé formellement à quiconque de s’y joindre, elle avait déjà dressé le plan de la première réunion, décidant qu’elle aurait lieu dans son loft et qu’elle suivrait un ordre du jour qu’elle était allée jusqu’à coucher sur le papier. Tout d’abord, chaque participante se présenterait rapidement, pas plus de cinq minutes. Ruth souhaitait que toutes évoquent leur existence avec autant de confiance et de sincérité que possible, qu’elles disent plus de choses, et mieux que si c’était une conversation lors d’un cocktail ou d’un dîner. Elle avait aussi noté qu’il serait bon que les intervenantes mentionnent les raisons pour lesquelles elles avaient voulu adhérer au groupe. Après ces introductions, il y aurait un débat qui permettrait à chacune de réagir à ce qui avait été dit. Ensuite, elle inviterait chacune à dresser une liste de sujets à aborder au cours des réunions suivantes. Deux par soirée seulement, avec une heure réservée à chaque question. Dans son programme, elle suggérait également que le groupe consacre une petite partie de son emploi du temps, par exemple une demi-heure tous les mois, aux adhérentes qui nécessiteraient une assistance particulière. Aider en donnant des contacts, des avis, ce qu’on voudrait. Elle avait même rédigé une série de règles pour ces réunions, ce qu’elle s’était promis d’appeler des « directives ». C’était un règlement très simple : les participantes ne devraient pas se couper réciproquement la parole ; toutes les remarques seraient dirigées à l’ensemble du groupe, non à sa voisine ou à un sous-groupe factieux, Ruth tenant à ce que tout le monde puisse entendre ce qui s’exprimerait ; la présidente de séance changerait à chaque fois et un chronomètre serait sans doute bienvenu afin que les plus volubiles ne mobilisent pas l’attention et que toutes aient l’occasion de prendre la parole ; et aussi, chaque réunion débuterait par trois minutes de commentaires sur la précédente. « Est-ce que je suis trop autoritaire ? », avait-elle griffonné en marge de ses colonnes. Et elle avait résolu de ne pas poser cette question à Sonia. – Comment tu te débrouilles sans Garth ? a demandé celle-ci. – Bien, je crois. – Il est parti depuis une semaine, non ? – Il n’est pas « parti », il est absent, a corrigé Ruth. « Parti », ça fait trop définitif.
– Mais il « est » parti ! s’est écriée Sonia. Il n’est plus dans le pays ! Garth était en Australie. Ayant déjà souvent exposé là-bas, comme en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en France, au Mexique, en Chine ou en Inde, il était allé travailler non loin de Melbourne à un important projet commandité par un producteur viticole, trois fresques pour les murs d’un bâtiment et un sol à motifs complexes. Il s’agissait de réaliser un revêtement reproduisant l’une de ses toiles à l’aide de fines plaques levées du tronc d’un eucalyptus de cent cinquante ans – mort naturellement, non abattu à cette fin – et prises dans le béton avec de petits cailloux de rivière. Garth peignait sans arrêt, sept jours sur sept, et il lui arrivait même fréquemment de retourner à son atelier en pleine nuit. Ruth se disait souvent que sa vie tournait autour de deux pôles, sa peinture et elle. Tout le reste devait entrer dans le peu d’espace restant. Elle ne pouvait certes pas en dire de même de la sienne. Elle aimait les mots, former des phrases. Elle ne se sentait jamais aussi heureuse que quand elle écrivait, aussi ennuyeux le sujet traité ait-il été, mais l’écriture laissait encore plein de place pour les doutes, les inquiétudes, les anxiétés, ainsi que pour ses trois enfants. Ayant été une mère nettement trop impliquée, elle disait à son fils qu’il aurait été bien mieux préparé à la vie adulte si elle l’avait moins couvé quand il était petit. Cela le faisait rire, mais elle parlait sérieusement. Personne n’a besoin d’être materné à outrance, choyé, consulté, écouté sans relâche. C’est complètement contre-productif. « Tu mesures ta chance d’avoir un homme comme lui ? », avaient demandé à Ruth d’innombrables femmes en se référant à Garth. Tout récemment, au cours d’une réception, l’une d’elles avait dû lui dire dix fois : « Non, mais vous vous rendez compte quelle veinarde vous êtes ? », et devant cette insistance Ruth s’est sentie clairement, radicalement et définitivement non légitime. C’était comme si elle avait été un fardeau, pour ne pas dire quelqu’un à qui on faisait la charité en l’aimant. Dans ses souvenirs, personne n’avait jamais déclaré à Garth combien il était chanceux de l’avoir, elle. Cependant, elle mesurait sa chance de partager la vie de Garth, un homme extrêmement doué, prévenant et drôle. Mais peut-être que sa chance était simplement d’avoir « quelqu’un ». En grandissant, elle avait fortement douté que cela ne lui arrive jamais et il était étonnant de constater que ces appréhensions d’adolescente affligée d’un problème de poids ne s’en allaient jamais complètement, que l’ado trop grosse survivait en elle. Garth lui affirmait souvent qu’il avait de la chance de l’avoir et elle lui en était reconnaissante. Garth allait probablement être absent six mois. En vingt-cinq ans de vie commune, cela allait être leur plus longue séparation. Généralement, il avait un effet calmant sur l’anxiété chronique de Ruth. Pour lui, une possibilité ou une occasion étaient a priori quelque chose de prometteur, non d’inquiétant, et même si une semaine seulement s’était écoulée depuis son départ, ce temps avait paru interminable à Ruth. Elle ne pouvait même pas lui parler vraiment, car Garth n’aimait pas le téléphone. Alors qu’en direct il était loquace, plein d’humour, exubérant, affectueux, il se transformait en une sorte de comptable ou d’agent d’assurance dès qu’il avait un combiné dans la main, amical mais peu disert, offrant à tous, Ruth y compris, une jovialité qui semblait forcée. Et il en était de même avec tous ses interlocuteurs. Elle avait appris depuis longtemps qu’il était inutile d’espérer pouvoir discuter sérieusement au téléphone avec lui, qu’il s’agisse de son travail, des enfants, de son père ou de quoi que ce soit qui requérait un peu de temps. Et elle se languissait déjà de lui. – Je sais bien qu’il est en voyage, a-t-elle rétorqué à Sonia. Je… en fait, j’essaie de m’empêcher de l’appeler toutes les cinq minutes. – Bravo. – Et je n’y arrive pas. Hier, je lui ai téléphoné sept fois…
Elle s’est dépêchée de poursuivre avant que Sonia ne puisse faire un commentaire : – Je ne l’ai pas eu. Je suis tombée sur le répondeur à chaque fois. Je n’ai pas laissé de message. Soudain, elle s’est sentie gênée. Choisissant d’établir une certaine distance entre elle et l’évocation de ses tentatives répétées de joindre Garth, elle s’est rendue aux toilettes. Alors qu’elles quittaient l’établissement, elle a demandé à Sonia : – Alors, si je me décide vraiment à lancer un groupe de femmes, je t’appelle ? – Absolument, a dit son amie.
*
Ruth a remonté rapidement Broome Street. Elle adorait marcher. Elle le faisait dès qu’elle pouvait. La marche lui donnait le temps de penser, lui procurait une certaine paix d’esprit. « Très bonne journée, connard ! », a crié une femme qu’un type pressé d’attraper un taxi venait de bousculer au coin de Mercer Street. Toujours aussi fort, et à l’adresse de tout le monde et n’importe qui, elle a proclamé : « Cette ville est dingue, folle, loco ! » Ruth a souri toute seule. Quel bonheur d’entendre quelqu’un critiquer à nouveau New York ! Pour les New-Yorkais, se plaindre de leur ville était quasiment obligatoire. Comme tous les autres, elle ne manquait jamais de déplorer le bruit, les embouteillages, le coût de la vie, le rythme affolant, le stress. Ces récriminations avaient cependant brusquement cessé le 11 septembre 2011. Disparues, envolées. Le lendemain du 11 septembre, tous les passants dans les rues avaient eu le même air que si on leur avait brisé le cœur. Soudain, les émotions se lisaient sur les visages, les identités apparaissaient derrière le masque que chacun porte en public. C’en était presque choquant, cette apparition en force des sentiments : les habitants avaient perdu leur habituel anonymat, leur invisibilité. On voyait maintenant qui était l’être de chair et de sang au-delà du rouge à lèvres, du costume-cravate, de l’attaché-case, du jean déchiré ou du manteau Chanel. Et ce qui se discernait sur ces traits mis à nu était l’angoisse, et la tendresse, et la vulnérabilité, et l’amour, et la personnalité de chaque individu, des autres. Qui étaient-ils, les autres ? La question avait hanté Ruth une grande partie de sa vie. Sa mère, Roushka Rothwax, le lui avait répété et martelé : « On ne peut jamais savoir de quoi les gens sont capables ». Roushka et le père de Ruth, Edek, avaient été emprisonnés cinq années dans le ghetto de Lodz, en Pologne, avant d’être déportés à Auschwitz, donc elle comprenait que sa mère savait mieux que quiconque de quoi les gens étaient capables, qui ils étaient réellement. Dans la période ayant suivi le 11 septembre, les activités de Rothwax Correspondance avaient connu une baisse spectaculaire. Les affaires s’étaient ralenties pendant des semaines, voire des mois. Ruth avait l’impression que partout l’on s’exprimait plus, qu’exprimer tout haut ce que l’on ressentait était soudain plus facile. Il lui semblait qu’après le 11 septembre les gens ressentaient un besoin particulier de communiquer, mais de le faire avec leurs propres mots. Non avec les siens. Des chefs de grandes entreprises, des petits commerçants, des femmes au foyer, des économistes, des banquiers, des conducteurs de grue, des médecins, des gens qui n’avaient jamais lu un poème de leur vie, se mettaient à composer de la poésie. Et à écrire leurs lettres eux-mêmes. Les mots devenaient plus personnels, pensait Ruth. Pour elle, ils l’avaient toujours été. Personnels et essentiels. Quand on a grandi avec des parents qui parlaient à peine l’anglais, on comprend vite que le choix du mot juste est vital. Elle trouvait aussi que le 11 septembre avait rendu dérisoires nombre de préoccupations jusqu’alors considérées importantes. Les sujets d’irritation permanente ou d’emportement passager paraissaient maintenant sans conséquence, ou presque. L’hostilité, l’agressivité,
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