Si venait au monde un homme

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"Tanganika war Judenfrei damals". "Il n'y avait pas de Juifs au Tanganika de ce temps l". Cette phrase prononce par un officier de la Gestapo a sauvé le petit garçon juif, sa mère et sa grand-mère destins la déportation par des miliciens. Un moment qui fait rebasculer de la mort vers la vie toute une famille juive. Point fort gravé dans la mémoire d'un enfant qui, plus de soixante ans après, se souvient alors qu'il traverse des preuves physiques difficiles. Quelques années auparavant, lors du décès de sa mère, le narrateur tombe sur un vieux sac rouge qui contient toutes les lettres cérites par le âpre son épousée de 1939 1944. C'est la mise en route de la machine remonter le temps. L'écriture devait s'atteler cette tâche de mémoire.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296227576
Nombre de pages : 279
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SI VENAIT AU MONDE UN HOMME

Daniel Cohen éditeur

Témoins / Témoignages

Témoins et Témoignages, chez Orizons, s’ouvrent au récit d’une expérience personnelle lorsqu’elle libère, au-delà de l’engagement moral et psychologique du sujet, des perspectives plus larges. S’il est vrai que chaque individu est un maillon indispensable à tel ensemble, les faits qu’il relate recouvrent tantôt un réel sociologique ou historique, tantôt une somme de détails grâce auxquels un document naît, en somme un acte personnel profitable au plus grand nombre. Ladite expérience renseigne et conduit, par ce qu’elle implique, à la méditation. Biographie d’untel ou récit contracté d’un événement qui a dynamisé, voire transformé la vie de tel autre, geste d’une initiation collective parfois, Témoins et Témoignages disent et diront les hommes de toutes obédiences. Dans la même collection : Maurice Couturier, Chronique de l’oubli, 2008 Chochana Meyer, Un juif chrétien ?, 2008 Josy Adida-Goldberg, Les Deux pères, 2008

ISBN: 978-2-296-08758-3 © Orizons, Paris, 2010

François Wolff

Si venait au monde un homme

2010

NOTES DE L’AUTEUR

À

la mort de ma mère, en classant ses papiers, je suis tombé sur un vieux sac à main en cuir rouge défraîchi, d’un modèle rappelant la mode du début des années 40. Je l’ai ouvert et j’ai découvert sur l’ensemble des lettres écrites par mon père et adressées à ma mère, d’abord du front puis des différents camps de prisonniers de guerre où il a séjourné de mai 1940 à mai 1945. La correspondance des prisonniers de guerre était lue par une double censure, les gardiens allemands, mais également les thuriféraires du régime de Vichy, prompts à pratiquer la délation d’où la nécessité de ne commettre aucune imprudence dans la rédaction des lettres. Il en résulte un ton souvent neutre, une répétition de thèmes anodins, transpirant l’ennui et la lassitude de l’homme éloigné de sa famille, ne voulant pas laisser paraître son angoisse profonde. Il a utilisé toute une série de mots codés que j’ai essayé de traduire en langage compréhensible. Je reste surpris par l’utilisation par mon père de mots en dialecte judéoalsacien qui auraient pu trahir ses origines juives et mettre en danger la vie des membres de sa famille. Heureusement que les censeurs ne disposaient pas de lexique et surtout ne brillaient pas par leur intelligence. Quant au titre, c’est un fragment de vers de Paul Celan, tiré d’un poème intitulé « Tübingen, janvier » (traduction de Jean-Pierre Lefebvre)
…Si venait, si venait un homme si venait un homme au monde aujourd’hui, avec la barbe de lumière des patriarches, il pourrait,s’il parlait de ce temps, il pourrait seulement bredouiller, et bredouiller toujours, rebredouiller toujours, jours

SOUFFLE COURT
« Outre le mensonge, et comme son corollaire, ce qui tourmentait le plus Ivan Ilitch, c’est que personne ne le plaignait comme il aurait voulu qu’on le plaignît : à certains moments après de longues souffrances, il aurait voulu par-dessus tout, bien qu’il eût honte de se l’avouer, il aurait voulu que quelqu’un le plaignît comme un enfant malade ».1

’ai l’impression que chaque seconde, je vieillis d’un jour. Depuis un peu plus d’un an, je suis comme un boxeur sonné, il ne me reste plus qu’à compter les coups. Mon corps ne veut plus fonctionner comme auparavant ou plutôt, chaque jour, ses défaillances sont plus évidentes et je constate une nouvelle déchéance. C’est ma peau de chagrin et c’est insupportable. On accepte l’idée de la mort avec une certaine sérénité, probablement parce qu’elle reste abstraite et que, dans son propre imaginaire, l’échéance reste lointaine, mais la déchéance avec le vieillissement accéléré des articulations, du visage, de tous les organes est un spectacle affligeant auquel peu de gens sont préparés, surtout dans ce monde où l’on fait l’apologie de la jeunesse éternelle. C’est la traque de la ride, de l’embonpoint, de la défaillance sexuelle, de la raideur physique. Si j’ai longtemps suivi la meute, si j’ai manifesté une certaine fierté à garder mes quelques cheveux noirs et à surprendre les imbéciles sur mon âge apparent, voilà, ça y est,
1. Léon Tolstoi, La mort d’Ivan Ilitch, 1993, Flammarion, Paris, Traduction par M. Eristov, Louis Jousserandot, J. W. Bienstock et P. Birioukov, M Tougouchy, Michel Cadot.

J

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j’y suis dans la vieillesse et je me surprends à en abuser. Mon égoïsme cherche à tout prix la compassion chez les autres, surtout chez les femmes, qui ont une vocation ancestrale à comprendre la souffrance et à essayer de la soulager. Je suis un cabotin, qui, jusqu’à son dernier souffle, ne saura jamais trouver le juste équilibre entre vérité et mensonge, entre réalité et fantasme, entre affirmation de soi et caricature. Pourtant, je dois bien réaliser que mon public n’est plus, comme jadis, dupe car mon jeu d’acteur n’est plus dirigé par ma volonté créatrice mais imposé par la Mort, qui agite sa faux et n’accepte aucune discussion, aucune négociation. Elle tranche souverainement. Tout est dérisoire, ma soif d’amour, mes illusions sur la vie, sur moi, sur la vision que les autres ont de moi. Je suis une vieille carne, ridicule comme les mortes vivantes des tableaux de Goya. Mon sourire est un rictus, mon visage est un vieux rideau de théâtre aux plis innombrables, mon cou est une couverture de cheval, abandonnée dans une écurie, toute effilochée, mon ventre vide est une succession de plis comme les collines à thé de l’Assam, mes cuisses sont maigres comme celles d’une haridelle et le surplus de peau qui les tapisse suffirait à couvrir les surfaces dénudées d’un grand brûlé. Mes fesses s’abandonnent à un vide vertigineux, n’ont plus rien pour se raccrocher et éviter l’écroulement total, enfin ma bouche, au sourire de squelette en sursis, cache mal la débandade de mes dents, dont l’absence est masquée par un appareil à l’équilibre instable. Je déteste les miroirs et je les bannis de mon horizon quotidien. Toute cette décrépitude s’accompagne du rétrécissement quotidien de mon périmètre de vie. Ma vision baisse régulièrement, mais c’est un point positif, quand on ne voit plus distinctement, on ne discerne pas les marques inéluctables de la mort qui approche. Mes jambes, jadis fortes, me transportaient à travers monts et vallées ; elles ont maintenant tendance à refuser les efforts. Chaque jour, j’essaie de les persuader de poursuivre leur tâche. Elles ne m’abandonnent pas complètement, mais je guette leur faiblesse. Se lever d’un siège surtout bas est une épreuve mon dos et mes genoux émettent des grincements de mauvais augure. Il me faut aussi parler des levers nocturnes pour vider une vessie, qui ne peut pas toujours imprimer suffisamment de forces pour franchir le verrou prostatique. Ma miction n’est qu’un mince filet qui me fait souvenir avec nostalgie des fontaines puissantes de l’adolescence triomphante. C’est presque un marathon alors qu’avant j’étais un sprinter ! Lorsqu’il m’arrive de me promener comme aujourd’hui, je suis le spectateur passif de grands bouleversements dans les paysages que j’ai parcourus autrefois. La campagne n’a plus rien à voir avec celle qui reste, lancinante, gravée dans ma mémoire. Je me revois marcher, presque dans une autre vie, tenant bien serré d’un côté la main de ma mère et de l’autre celle de ma grand-mère. J’essayais

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difficilement de suivre le rythme de leurs pas avec mes petites jambes. Les deux femmes portaient des valises. Nous traversions une plaine ; quelques collines peu accentuées rompaient les perspectives. L’espace était entrecoupé par des haies, les habitations étaient très dispersées et au hasard, le regard découvrait des étangs. Mes yeux étaient grand ouverts, tous mes sens étaient en éveil. J’entendais les mugissements d’agonie des vaches aux pis énormes et lourds, je sentais l’odeur âcre du cuir qui brûlait sur des cadavres d’animaux, je voyais des fermes surmontées de flammes énormes et de fumées blanches avec par moments des bruits très menaçants d’explosion. L’inquiétude était d’autant plus grande que l’on me disait de marcher sans me retourner, comme Dieu l’avait ordonné à Loth et sa famille fuyant Sodome. Aucune explication ne m’était donnée de ce spectacle pour le moins troublant. Nous étions seuls au monde, il n’y avait personne ni sur la route, ni dans les maisons encore intactes. La fatigue s’ajoutait à la peur et je voulais me faire porter mais ni l’une, ni l’autre des deux femmes n’avait l’intention de me prendre dans leurs bras. Ma mère gardait un visage fermé que je ne lui connaissais pas et ne cessait de répéter : « Allons, dépêche-toi, nous sommes encore loin de la maison ». Ma main gauche ressentait le tremblement convulsif qui animait tout le corps de ma grand-mère et je voyais sous ses lunettes les larmes qui embuaient ses yeux. J’accélérai mon pas au point de ressentir des crampes aux mollets. Je pinçais mes lèvres avec une énergie farouche jusqu’à éprouver une douleur vive à mes mâchoires. Je ne cessais de me répéter en moi-même « Ne crie pas, ne pleure pas, marche… ». Une carriole attelée à une vieille jument apparut au détour d’un chemin et son conducteur nous proposa de grimper pour nous permettre de nous avancer un peu, quel soulagement ! Après des heures de route, nous allions enfin arriver à destination. Ce n’est que longtemps après ces évènements que ma mère a pris le temps de me donner des explications. C’était à la fin de l’occupation allemande en France ; nous avions quitté notre village sur les conseils de la Résistance, qui intensifiait ses attaques contre les colonnes de l’armée nazie en déroute. Ma grand-mère, toujours exigeante sur la qualité de son environnement, avait proposé de nous rendre dans le même département à Vonnas, chez la mère Blanc, en soulignant, qu’au moins, là-bas, nous serions bien nourris. L’accueil de la famille Blanc, en particulier de la fille de la mère Blanc, tante de l’actuel restaurateur triple étoilé, a été merveilleux. Elle m’a laissé un souvenir d’un visage toujours souriant, plein de chaleur humaine. Dans la nuit, un officier de la Wehrmacht avait été tué par un partisan et l’occupant avait décidé d’abattre une dizaine d’otages. Au lever du jour, la localité de Vonnas a été complètement encerclée par une troupe de miliciens aux ordres de la Gestapo. Toutes les maisons ont été fouillées,

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pour débusquer les Juifs et les résistants. Pour faire bonne mesure, on procéda à l’arrestation de notables non-engagés dans la collaboration. Les Blanc nous avaient installés dans une réserve, mais l’abri n’était pas suffisamment fiable et cette partie de cache-cache aurait pu s’achever de manière tragique, pour eux comme pour nous, car les miliciens nous ont débusqués et nous ont traités immédiatement de sales juifs. Ce fut notre journée du miracle, comme beaucoup de juifs survivants en ont vécu, surprenant, inattendu, mais ô combien réel. Déjà embarqués dans une voiture pour être acheminé vers une gare à destination de Drancy puis déportés, voués à la chambre à gaz, nous avons été libérés par un officier de la Gestapo. Le hasard bienheureux voulait qu’il fut né dans la même ville africaine que ma mère et il était resté persuadé que l’Afrique Noire, à l’époque de son enfance, était « Judenfrei »2. Nous n’avons pas demandé notre reste et nous avons fui. La mémoire d’un enfant de cinq ans est surprenante car elle s’attarde sur toute une série d’images parfois insignifiantes parfois éclatantes, parfois incompréhensibles mais toujours lancinantes, dont on essaye plus tard de percer le mystère. Aujourd’hui, les acteurs de ce drame ont tous disparu. Je continue ma promenade, j’accélère le pas parce que le ciel a pris des teintes menaçantes et que je n’ai pas envie de me faire doucher alors que je suis à dix minutes à peine d’une auberge, qui pourra m’abriter. J’arrive totalement essoufflé comme si j’avais fumé deux paquets de cigarettes pourtant je n’ai plus touché ce poison depuis plus de deux ans. Ma poitrine donne l’impression d’éclater, je suis pris dans un vrai corset qui enserre mon thorax et écrase mes poumons. Ma trachée siffle et semble se rétrécir jusqu’à se fermer. J’entends un bruit de forge et de raclement sinistre. Je suis sauvé de la pluie, qui va tomber à grosses gouttes. Je pénètre dans l’auberge, m’assieds et progressivement, l’étau se relâche et je commence à nouveau à respirer normalement. L’aubergiste me regarde avec curiosité et me demande si j’ai besoin d’aide. Tout revient à la normale; je la remercie pour sa gentillesse et lui commande un thé. Je vois, bien en apparence sur le bar, le journal du jour. Sa lecture va me permettre de prendre mon mal en patience jusqu’au retour du temps sec. C’est plutôt une averse orageuse qu’un mauvais temps persistant et la pluie cesse. Je reprends mon chemin pour retourner à mon gîte où ma charmante hôtesse m’accueille avec le sourire. Une bonne odeur de potage au potimarron annonce un repas agréable. Je vais pouvoir glisser mes pieds dans mes pantoufles et m’asseoir à la grande table d’hôtes où sont disposées de nombreuses assiettes

2.

Indemne de toute présence juive.

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annonçant l’arrivée prochaine de beaucoup de convives. Mais c’est encore trop tôt. Je vais me reposer sur le lit tout frais, me rafraîchir car j’ai un peu transpiré; ma peau est poisseuse. Une douche sera la bienvenue et me rendra un peu de dynamisme. L’air est frais et cela change de l’atmosphère lourde qu’il y avait avant l’orage. Je respire plus librement et m’essuie avec plaisir dans la grande serviette qui sent bon le linge séché dans la nature. À présent, je suis étendu et je prends sur le chevet un livre. Il me tombe rapidement des mains et je m’assoupis quelques instants avec l’image de ma propre mère, qui m’apparaît lors de l’endormissement, d’abord géante, puis de plus en plus petite pour finalement disparaître dans un lointain onirique. Le bruit d’un remue-ménage me ramène à la réalité, la salle à manger se remplit de monde et il me faut rejoindre les convives si je veux manger ici. Je m’habille et je descends pour le dîner. Tout le monde s’agite, manifeste une gaîté exubérante et démonstrative, qui me paraît totalement artificielle. Tout ce bruit, toute cette joie factice m’indisposent. Je m’éclipse, je vais me rendre dans un petit restaurant pas loin où je serai plus tranquille. Sur le chemin, les images défilent dans ma tête comme dans le film Cinéma Paradiso de Giuseppe Tornatore avec Philippe Noiret où Salvatore revoit toute sa vie à travers les évènements survenus dans un vieux cinéma ; il est tour à tour enfant, adolescent et adulte. Je relance la bobine du film de ma vie :
«Quelmurs’imposedonctoujoursentrelesêtreshumainsetleurdésirleplusintime,leur effroyable volonté de bonheur ? [… ]Est-ce une nostalgie cultivée depuis l’enfance ?3

3.

Françoise Sagan, La garde du cœur, chap. 9, Julliard.

1939/1940
Moïse, faisait paître les brebis de Jethro, son beau-père, prêtre de Madian. Il avait conduit le bétail au fond du désert, et était parvenu à la montagne de Dieu, à Horeb. Un ange lui était apparu dans une flamme de feu au milieu du buisson. Et voici que le buisson était en feu et cependant le buisson ne se consumait point. Moïse dit : « Je veux m’écarter et voir ce grand phénomène :pourquoi le buisson ne brûle pas ».L’Eternel vit qu’il s’écartait pour regarder ; alors Dieu l’appela du sein du buisson, disant : « Moïse ! Moïse ! ».Et il répondit : « Me voici » Il dit : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob… » Moïse se cacha le visage, craignant de regarder Dieu. L’Eternel dit : « J’ai vu l’humiliation de mon peuple qui est en Egypte ; j’ai entendu sa plainte contre ses oppresseurs, car je sais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens, et pour le faire monter depuis cette contrée-là vers le pays du Cananéen, du Hittite, de l’Ammoréen, du Phérézéen, du Hévéen. et du Jébuséen. Et maintenant, la plainte des enfants d’Israël est venue jusqu’à moi ; et de même, j’ai vu la tyrannie dont les Egyptiens les accablent....4

J

e vais avoir le droit d’exister, de pousser mon premier cri, c’est le quatorze août 1939 et dès le matin, ma mère sent apparaître les premières contractions. Son gros ventre pointe en avant et d’ailleurs avec ce « ventre en forme d’obus », tout le monde lui avait prédit un garçon. Les douleurs apparaissent dans le dos et sont encore supportables. Mon père est inquiet et veut la transporter à l’hôpital. Elle tente de le rassurer et lui dit qu’il n’y a pas lieu de se dépêcher. Il n’y tient plus et va chercher sa belle-mère pour l’aider à persuader sa femme qu’il faut à présent se mettre sous surveillance médicale. Elle le soutient dans sa

4.

La voix de la Thora (en 5 tomes), 1980, Commentaire du Pentateuque, Fondation Saul et Odette Lévy Paris, Exode 3,14,15 et 16 – Exode III – Schemôt 5e parasha.

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détermination et c’est ainsi qu’Annie est littéralement poussée dans les escaliers et bientôt installée dans la Traction-avant, avant d’être conduite à la clinique. L’arrivée est très rapide, de la maison à l’établissement d’hospitalisation, il y a à peine trois cents mètres à franchir. Les escaliers à l’arrivée sont une petite épreuve, une contraction un peu plus forte surprend maman dans la montée. Ils arrivent à la porte de la salle d’accouchement et sont accueillis par une jeune sage-femme, qui s’empresse d’installer ma mère pour l’examiner après avoir chassé de la pièce mon père. Elle retourne dans le couloir et annonce à mon père qu’on n’en est pas encore à l’accouchement, le col étant à peine ouvert à un doigt. D’autorité, elle prend sa patiente par le bras et va l’installer dans la chambre qu’elle lui destine. Celle-ci est assez grande avec un petit cabinet de toilette et elle donne vue sur la cour où de grands marronniers dispensent leur ombre protectrice et procurent un peu de fraîcheur au cours de cette journée d’août étouffante. Georges est très agité et sort fumer une cigarette après l’autre dans le couloir ; sa femme essaie de lire mais les contractions se rapprochent, les douleurs dans le dos s’intensifient, le visage se creuse, la transpiration apparaît sur le front, entre les deux seins, augmente jusqu’à produire de grosses gouttes de sueur. Lorsque Georges revient auprès de sa femme, il est frappé par les changements qu’il observe chez elle et s’affole ; il se précipite hors de la chambre pour capter l’attention de la sage-femme. Celle-ci le reçoit avec un sourire ironique, affirmant qu’un accouchement est une épreuve de patience, que les couples, surtout les maris, sont toujours trop pressés mais elle se laisse persuader d’aller examiner ma mère, plus pour prouver à mes parents qu’elle, femme d’expérience, a raison d’affirmer qu’on est encore loin du compte. Elle pénètre dans la chambre et avec son gant d’examen trempé dans un désinfectant, elle explore Annie. À sa grande surprise, la dilatation du col s’est bien complétée, elle est « à grande paume » avec une tête qui plonge à chaque contraction. Comme l’écrit Roland Barthes : Le toucher est le plus démystificateur de tous les sens, à la différence de la vue qui en est le plus magique…5 Elle chasse mon père et elle s’empresse de l’installer en salle d’accouchement et de la mettre sur un bassin en émail pour l’accoucher tout en appelant son médecin-accoucheur au téléphone. Elle rompt la poche des eaux et le liquide amniotique chaud coule entre ses cuisses dans le bassin. Je suis pressé de voir pour de vrai le visage de ma maman et de l’entendre exprimer sa joie et ses émotions, après avoir entendu étouffées dans son ventre ses plaintes. Ma tête apparaît à la vulve, j’ai des cheveux noirs assez fournis, le visage déformé par
5. Roland Barthes, Mythologies, I, La nouvelle Citroën. Editions Le Seuil, 1957.

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les os du bassin de ma mère, le nez tout aplati, comme celui des boxeurs et les yeux grand ouverts. Le reste suit sans problème et la sage-femme lui présente le garçon nouveau-né. Je vais affronter le monde réel. Le cordon est coupé par la sage-femme alors que l’accoucheur fait son apparition, portant sur sa chemise et sa cravate, un grand tablier en caoutchouc mais il ne reste plus que la délivrance à attendre. Il blâme vertement la sage-femme pour l’avoir prévenu si tard ! Le placenta veut bien se laisser délivrer et la sage-femme procède à une toilette intime à grande eau. Elle regarde s’il n’y a pas eu de déchirure. Des couches en coton sont glissées entre les cuisses. C’est un peu plus tard que mon père est autorisé à voir son fils dans le couloir mais pas encore à le prendre dans ses bras. Moi, je suis emmailloté, dans des langes, avec les jambes maintenues raides comme celle d’un militaire au garde à vous et je suis installé dans un berceau comme un paquet-cadeau. Il est quinze heures et je commence ma vie. L’avenir ne peut s’anticiper que sous la forme du danger absolu.6 Je crie violemment, tout le monde affirme que je manifeste pour faire comprendre que j’ai faim. La sage-femme découvre le sein de ma mère et essaie d’adapter ma bouche au mamelon ; je suis trop pressé et ma bouche n’arrive pas à agripper le téton. Mon père s’en va prévenir ses beaux-parents et revient à la clinique avec ma grand-mère qui pleure à chaudes larmes, exutoire à toute la tension qu’elle a vécue durant cette journée mémorable. Beaucoup plus tard on transporte ma mère en fauteuil de malade monté sur roues dans sa chambre. Moi, je suis mis dans un ridicule berceau à ridelles en fer peint en blanc et vais partager le sort des autres bébés de la pouponnière. Demain, je reverrai mes parents. Je suis dès le départ le fruit de beaucoup d’optimisme, d’autres parleront de l’inconscience de mes géniteurs puisque aucun des deux n’a compris le sens de l’histoire et n’a tiré les enseignements des accords de Munich, mais qui à cette époque voulait croire à l’imminence de la guerre ! Ma mère et moi, nous restons hospitalisés pendant une semaine jusqu’à la circoncision, brith mila7 qui sera faite par le hazan8 de la synagogue. C’est lui qui pratique la circoncision, il est également mohl9. On commence à entendre parler de mobilisation. On sait depuis plusieurs années qu’en cas de guerre, l’autorité militaire procèdera à l’évacuation d’une bande longeant le Rhin, donc tout particulièrement de Strasbourg. Toute cette

6. 7. 8. 9.

Jacques Derrida De la Grammatologie, Première Partie, exergue, Ed. de Minuit. Circoncision. Chantre. Circonciseur.

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agitation n’est pas favorable pour le maintien de l’allaitement naturel, qui a tendance à se tarir et très rapidement, je suis nourri au biberon de lait de vache coupé. La chambre de ma mère ne désemplit pas, amis et famille s’y pressent. Tout le monde est bruyant et exprime son admiration pour le héros du jour, le nouveau-né est superbe et ressemble à sa mère : « Quels beaux cheveux il a, quels yeux brillants… ». Les cadeaux s’entassent, certains superbes, cuillère et gobelets en argent, écuelles pour bouillie en porcelaine et des layettes en particulier des barboteuses en coton avec des broderies en nids d’abeille, d’autres présents sont plus modestes. Ce babillage dérive sur des médisances, tel garçon sort avec une schikse10 et pense à l’épouser ce qui entraîne beaucoup de zuhres11 à ses parents. D’autres font étalage de leurs connaissances des intrications familiales des uns et des autres, la mischporereï est une tradition juive encore aujourd’hui vivace. Tout ce bavardage futile n’est qu’un leurre et ne permet pas de masquer les angoisses ressenties et vécues par la plupart des visiteurs. Tous préfèrent ne pas évoquer les malheurs qui s’accumulent. Ma grand-mère s’empare d’autorité de la direction des débats. Il faut que je me manifeste de temps en temps, tout le monde vient m’honorer puis m’oublie dans mon berceau. Il est vrai que je ne suis pas encore capable de me mêler aux conversations. Dans peu d’années, je serai pourtant un grand bavard. Mon père et sa belle-mère organisent la circoncision et font une liste de ceux qui doivent être invité le 21 août. Certains s’excusent, ils sont trop absorbés par les évènements qui vont survenir. Tout aura lieu sur place dans la petite synagogue située dans la clinique. Le parrain sera l’oncle Gaston, qui est tout fier de l’honneur qui lui est fait. Ma grand-mère prépare ma tenue pour la circonstance. Papa a acheté une cravate en soie qui s’harmonise avec son costume croisé bleu marine. Il porte un vrai Borsalino. Ma mère ne sera pas présente et attendra dans sa chambre qu’on me ramène après la cérémonie, tout en se rongeant les sangs. Son mari commence à s’occuper du retour à domicile et prend des contacts, s’il faut quitter Strasbourg rapidement. J’arrive dans les bras d’une infirmière qui me porte sur un coussin brodé et semble avoir des problèmes avec son voile qui se rebelle et ne veut pas tenir sur sa tête. Les hommes sont réunis dans la synagogue, les quelques femmes présentes autour de ma grand-mère sont dans une pièce voisine. Le mohl12 soulève la coupe de vin et chante d’une voix forte la bénédiction habituelle puis prépare

10. 11. 12.

Non-juive. Soucis. Homme religieux chargé de la circoncision.

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ses instruments, en particulier le ciseau rituel. Il le place à côté d’un verre et des compresses de gaze. On glisse entre mes mâchoires un coton imbibé d’eau à laquelle on a ajouté de l’eau-de-vie. Le sacrificateur tire sur la peau du prépuce et, saisissant un ciseau courbe, il coupe le surplus de peau puis s’empresse d’appliquer un pansement compressif. L’assemblée lance d’énergiques Mazel Tov13. Les actions de grâce sont dites par le mohl, mon père prononce la bénédiction que l’assemblée reprend. Moi, je disparais dans les bras de l’infirmière et je suis ramené à la pouponnière pour y être surveillé. En cas de saignement excessif, il faudrait appeler un médecin et refaire mon pansement. Je crie et je pleure. Les invités ont droit à des gâteaux et à une coupe de champagne, mais le cœur n’y est pas et ils s’en vont très vite. Le lendemain, il n’est plus question de fête; le monde surpris découvre la signature du pacte Molotov-Ribbentrop pour dix ans. Ce qu’on apprendra très vite, c’est l’existence d’un protocole secret déterminant le partage de la Pologne. Pour tous, la guerre paraît inévitable. Pour moi tout va très vite et je ne fais que dormir une nuit dans l’appartement de mes parents. La joie de ma naissance est remplacée par la peur et des bousculades. La mobilisation partielle est décrétée et concerne mon père. Le 31 août 1939, le préfet du Bas-Rhin, dans une note secrète adressée au gouvernement, annonce que tout est prêt pour l’évacuation de la zone dite militaire dans les départements du Rhin avec des gîtes d’étape, des centres d’accueil et des provisions alimentaires et sanitaires. Ces mesures concernent les Alsaciens de l’Outre-Forêt, situé en avant de la ligne Maginot et ceux qui habitent le long du Rhin. Mon père a un répit de quarante-huit heures pour nous conduire à Elbeuf en Normandie où ses employeurs lui ont trouvé une maison, puis revenir à son lieu d’affectation. Mon grand-père malade et la grande tante Rosalie, qui a une patte folle, seront conduits dans les Vosges dans une maison de repos puis seront récupérés plus tard si la guerre se prolonge. Je fais la connaissance de Lydie, ma bonne d’enfant, qui va nous accompagner dans notre exode. Sur tout le trajet, je braille, je n’ai pas d’autre moyen pour exprimer que j’ai mal, très mal. Lydie jette un coup d’œil sur mon sexe qui est rouge, suintant et elle recommande un arrêt dans un hôpital pour me montrer à un médecin. C’est ce que nous faisons à Saint-Dizier, où un chirurgien manifeste sa surprise à la vue de ma verge infectée et commence à nettoyer la plaie de la circoncision ; il annonce qu’un abcès est en train de se former. Il recommande des soins régu13. Littéralement bonne chance ou beaucoup de bonheur félicitation. et dans cet usage

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liers, qui seront assurés par Lydie. Ma mère et ma grand-mère s’inquiètent pour l’avenir de mon « zizi » … et de leur postérité. Y aura-t-il des séquelles ? La voiture est bourrée jusqu’à plus plein. Devant, sont assis mon père et ma mère, derrière, avec une place réduite pour ses jambes, Lydie me porte sur ses genoux et, à côté d’elle, ma grand-mère disparaît derrière un amas de sacs. Sur le toit, la galerie supporte courageusement le poids de trop nombreuses valises. Le coffre n’est pas épargné et il est difficile à fermer. La voiture est surchargée et semble rouler sans amortisseurs. Souvent la route est barrée pour laisser passer des convois militaires, qui rejoignent les frontières de l’Est où les ouvrages défensifs de la ligne Maginot donnent une illusion de sécurité aux chefs de l’armée, à tous les soldats et à toute la population civile. La Citroën avale gaillardement les kilomètres. Nous traversons Paris assez rapidement et prenons le seul tronçon d’autoroute, construit en France à cette époque. Il est à l’ouest de la capitale ; il mesure à peine 10 kilomètres de long et va en direction de la Normandie. Assez rapidement, nous parvenons à Elbeuf, qui n’enthousiasme ni maman ni sa mère. La ville regroupe quelques maisons de maître avec des grands parcs et beaucoup de petites habitations occupées par les familles ouvrières. Ici, tout est centré autour de l’industrie textile, drap et confection. La maison qui nous a été réservée est très triste avec des murs gris et un jardin à l’abandon. En pénétrant à l’intérieur on découvre des murs recouverts de papier peint aux teintes difficiles à définir, attaqués par l’humidité qui suinte de partout. Le mobilier est composé de bric et de broc. Germaine fait la moue, mais ne pipe mot face à son gendre. Mon père est obligé de repartir tout de suite pour rejoindre son corps, un régiment d’artillerie en charge d’un ouvrage fortifié que l’on appelle un « four à chaux » situé à côté de Lembach, dans le nord de l’Alsace. Il y parvient exténué après avoir trouvé un garage pour remiser sa voiture et se changer. Il revêt sa tenue militaire. Maman s’organise pour essayer de quitter Elbeuf. Des amis lui recommandent Marseille. Elle y trouve rapidement un appartement meublé. Le transfert sur la ville phocéenne est prévu pour fin novembre lors d’une permission de mon père. À la radio, on apprend que les SS demandent au gouvernement allemand de faire porter l’étoile jaune par les Juifs. Lydie nous quitte et retourne en Alsace. Maman organise le voyage Elbeuf-Marseille. C’est un long trajet, mais à cette époque il n’y a pas encore les embouteillages qui obstrueront les routes menant vers le Sud, ce que la France connaîtra six mois plus tard. Avec un bébé de trois mois et un vent froid qui souffle du Nord, c’est une épreuve redoutable. Georges repasse par Paris où les femmes élégantes se pressent sur les Champs-Élysées, les restaurants à la mode

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sont littéralement pris d’assaut. On voit tous les cinémas ouverts au public avec de belles affiches pour « Autant en emporte le Vent ». Rien ne laisse entrevoir que la France est en guerre. C’est la Drôle de Guerre. C’est la N7, qui traverse la Bourgogne et rejoint Lyon, puis l’arrivée sur la Méditerranée. Nous parvenons à Marseille. La ville ne mérite pas sa réputation de cité ensoleillée, une pluie glaciale nous accueille. Papa dépose rapidement ses passagers et leurs bagages à notre nouvelle adresse. Moi, je manifeste violemment, je ne veux pas quitter la Traction, c’est devenu ma maison. De gros baisers sur mes joues, quelques tendresses avec maman, une bise à ma grand-mère et le voilà reparti pour l’Alsace, où le front reste toujours calme malgré quelques échauffourées avec les premiers morts. L’hiver 1939 est très rigoureux et la principale préoccupation tant des militaires que des civils est de se chauffer. Maman trouve rapidement un bel appartement dans un groupe de bâtiments de construction récente. Il faut s’empresser d’acheter des lits, des meubles, une cuisinière et de la vaisselle. Ma grand-mère et ma mère, me poussant dans mon landau, bravent le mauvais temps, attisé par le Mistral qui souffle fort. Elles font les magasins et les antiquaires ; en un tour de main, l’appartement est meublé. Ce joli immeuble est situé dans les beaux quartiers, sur l’avenue du Prado et l’on y trouve de nombreux juifs alsaciens réfugiés que Maman et sa mère connaissaient depuis longtemps. Les deux femmes décident d’organiser le rapatriement de mon grand-père et de la grande-tante Rosalie. La famille est à nouveau presque au complet et les nouvelles de mon père nous arrivent régulièrement. Il nous fait savoir qu’il aura une permission en janvier. L’année glisse vers 1940 sournoisement avec toutefois l’introduction progressive des cartes d’alimentation. Ma mère me sort tous les jours dans le parc Borély voisin. Elle m’habille chaudement avec un gros bonnet en laine et couvre mon landau de plusieurs épaisseurs, drap brodé, couverture de laine chaude et un petit édredon avec des plumes de canard. Un soleil timide fait parfois son apparition. Elle m’emmène également avec elle lorsqu’elle fait ses courses. La poissonnière, qui a son étal au coin de la rue, adore me voir et fait toujours un compliment bien tourné sur ma belle frimousse, mes yeux pétillants et mon teint, ma mère adore que tout le monde lui dise combien son fils est beau et intelligent ! Le héros arrive pour sa permission. Il a été obligé de faire le trajet en train car sa voiture a été réquisitionnée, il en est furieux, mais c’est une génération qui a un grand respect tant de l’autorité militaire que civile. Les officiers constituent une caste supérieure. Mon père a été obligé de se déplacer en tenue militaire, calot, capote, bandes molletières et brodequins. Il est fou de joie de revoir sa femme et se précipite sur moi pour me couvrir de baisers mouillés et bruyants,

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me prendre dans ses bras, mais je ne le veux pas, je pleure et je me débats. En effet, je ne le reconnais pas dans sa drôle de tenue. Comme il sourit, me caresse, je ne lui résiste pas longtemps et je cesse de m’agiter. Maman et lui sortent pour me promener dans le parc voisin. Pour une fois, en l’honneur de mon père, le soleil est de la partie dans un ciel tout bleu. Maman emporte son boîtier « Lumière » et va faire quelques clichés avec un papa tenant dans ses bras son enfant. Sur la photo, le soldat, avec son calot, sa vareuse, jette un regard tout attendri sur son fils. En mars, Himmler décide la construction d’Auschwitz, ce qui ne parvient pas aux oreilles de mes parents ni de tous les autres Français. La vie se poursuit avec des hauts et des bas. Le froid triomphe des défenses de ma mère ; en mars, elle tombe gravement malade et son médecin diagnostique un abcès du poumon. Il réussit par un tour de force remarquable à trouver dans une pharmacie des sulfamides ; elle va guérir. Pendant sa maladie, j’ai vécu entièrement sous la responsabilité de ma grand-mère dont je mets très vite à jour l’absence de toute autorité sur moi. Mais son angoisse quant au sort de ma mère est perceptible. Elle assiège en permanence son médecin traitant pour avoir des nouvelles sur la situation de sa fille. Annie sort très affaiblie de la maladie, mais son jeune âge et sa volonté de reprendre toute son activité en peu de temps accélère sa guérison. Je suis très heureux de retrouver ses bras et surtout, je préfère que ce soit ma mère qui s’occupe de ma toilette, de m’habiller et de me préparer les légumes, la bouillie et les biberons. Elle est plus adroite que ma grand-mère. Toute la famille écoute religieusement la radio. Mon grand-père, fonctionnaire, a le plus grand respect pour l’autorité. Maman est plus critique et surtout a l’intuition de la catastrophe qui se prépare. Papa a eu une permission en mai et nous rejoint à Marseille. Quelques jours de vrai bonheur dans l’inconscience car personne n’ose imaginer que l’armée allait en peu de jours être enfoncée, anéantie pour fuir dans une débandade peu glorieuse. Le gouvernement et l’administration se sont repliés à Tours. Georges, soldat obéissant, décide de retourner à son corps. Dans une lettre adressée à sa femme le 24 mai : « J’ai fait un voyage très pénible… Je suis bien ici, en sécurité et le secteur est très calme… Tu as raison d’espérer que dans un avenir que je crois très proche, nous prendrons notre revanche … Hier soir, j’étais à la Choul14. Que mes prières puissent servir à la victoire rapide de la France. » Le 27, il se souvient avec nostalgie nous avoir encore serré dans ses bras le 17 ! « Pourvu que les circonstances nous permettent de nous réunir bientôt pour toujours et cela après la défaite des Boches. Les nouvelles ne sont toujours
14. Synagogue.

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pas très bonnes. Mais néanmoins j’ai confiance et si nous tenons nos positions jusqu’en hiver, nous allons gagner la guerre… Le pauvre petit ne doit pas s’apercevoir de la situation, c’est déjà assez que nous soyons obligés d’en supporter les rigueurs ». Le 28, il écrit : « Les nouvelles de ce matin n’étaient vraiment pas bonnes. Qui aurait pensé que le roi des Belges allait trahir ?… Il est vrai que depuis quinze jours les mauvaises nouvelles se succèdent malheureusement. C’est un coup dur pour nous, mais pas mortel. Ce n’est pas encore cela qui me fait douter de notre victoire… En 14-18, ils occupaient également le Nord et ils ont quand même perdu la guerre… ». Il persiste le 30 mai : « Pour le moment, malgré la trahison du roi Léopold II de Belgique, nos troupes se battent comme des lions et il faut saluer leur héroïsme. Je ne demande qu’une chose c’est que nos voisins du Sud-Est nous laissent tranquilles car j’aurais trop de soucis à me faire pour vous, ma chérie…. » Il poursuit le lendemain et répond à une lettre de sa femme : « Tu as raison ma chérie de dire que nous passons des moments terribles. Mais il faut avoir confiance et je sais que tu es courageuse ; nous les aurons quand même ces sales Boches. Ce soir, à la radio, j’ai appris avec satisfaction qu’une partie de nos troupes, qui se trouve sur les côtes de la Manche, est déjà arrivée en Angleterre et que l’embarquement continue à se faire dans de bonnes conditions… ». Le 3 juin, le ton change un peu: « Ce soir, la radio nous a annoncé le bombardement de Paris, ce qui n’est pas fait pour vous tranquilliser…Pourvu que les avions, qu’on avait annoncé hier et aujourd’hui dans la vallée du Rhône, n’aient pas poussé jusqu’à Marseille ? Faites seulement attention et, quand il y a une alerte, allez dans les abris. Voilà que ces salauds se mettent à bombarder les populations civiles… » Le 4 juin : « J’ai eu des nouvelles de mon cousin Georges… il va toujours bien et son secteur est relativement calme. Il est comme moi, confiant en notre victoire et est convaincu que le général Weygand sera l’homme qu’il nous faut… ». Le 5 juin, c’est la colère : « Alors vous aussi à Marseille, avez eu la visite de ces salauds de Boches. Heureusement qu’il n’y a pas eu de bobos. Pauvre Schmougele15 vous étiez obligés de passer toute l’après-midi à la cave ? Ça ne doit pas être très agréable, mais c’est très prudent. Le pauvre petit chéri doit en voir de toutes les couleurs, heureusement qu’il ne comprend pas ce que c’est. Il a donc amusé toute la cave… Il paraît que depuis ce matin une nouvelle bataille est engagée et j’espère que cette fois-ci nous retiendrons les Boches. J’ai
15. Mon petit bijou.

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hâte d’avoir des nouvelles. Peut-être qu’un échec aura des répercussions sur leur moral. Avec l’aide du Tout-Puissant nous arriverons bien un jour à vaincre ce sale barbouilleur autrichien… ». Mais malheureusement, l’armée française est incapable de résister à la poussée allemande sur la Somme et sur l’Aisne. Le 6 juin, il garde encore de l’espoir: « Aujourd’hui nous avons descendu, nous aussi, un avion boche avec une mitrailleuse. Tu peux t’imaginer ma joie… Quant à ton idée d’aller en cas de danger à Millau, tu as peut-être raison…. je crois que ça ne vapastarderaveclesMacaronis…Malheureusementlasituationesttoujoursgrave et les nouvelles de ce soir ne sont pas comme nous aimerions qu’elles soient… ». Le lendemain, l’inquiétude perce d’avantage : « Je ne savais pas que Marseille a été tellement bombardée. Y a-t-il eu beaucoup de victimes et des dégâts importants ? Je suis très heureux que votre quartier est moins exposé en cas de bombardement. Mais s’il y a des alertes, allez quand même dans les abris. On ne sait jamais si une bombe s’égare… Il fait très chaud à Marseille, cela ne m’étonne nullement car ici aussi c’est la canicule… Aujourd’hui les nouvelles à la radio sont plus réconfortantes et s’il plaît à D. cette fois-ci nous les arrêterons bien ces sales Boches. J’ai la conviction que le temps travaille pour nous et, si les Américains nous envoient quelques avions, la victoire sera bientôt de notre côté… ». Cet optimisme est évidemment contredit par la réalité historique, le front est totalement enfoncé. Papa manifeste toujours un allant un peu forcé pour rassurer maman puisque, le 8 juin, il écrit : « Je t’assure quant à moi je n’ai aucun doute sur l’issue du conflit. Même si les Boches avancent encore un peu, nous gagnerons la guerre. Le temps travaille pour nous, pendant qu’eux s’essoufflent… ». Le lendemain, c’est un mélange de colère et de réelle angoisse qui transparaît dans sa lettre: « Je viens d’entendre le communiqué de ce soir et j’en suis malade. Voilà que ces salauds sont dans les faubourgs de Rouen. Je suis tellement énervé que je ne peux presque pas écrire. N’y a-t-il donc aucun moyen pour les arrêter. Je t’assure qu’on a envie d’y aller pour leur rentrer dedans. Dire que chez nous tout est si calme…Je ne peux pas comprendre qu’ils aient pu avancer ainsi jusqu’en Normandie. Combien je suis heureux de vous savoir loin… En cas de danger, pars avec ta maman et le petit à Apt et même plus loin…La France s’est toujours montrée digne de son histoire et encore maintenant, nous nous sortirons de cette mauvaise passe… » Le surlendemain, c’est la fuite du gouvernement à Tours, laissant Paris sans défense, il écrit : « Je suis content que les petites dents d’en haut du petit chéri poussent maintenant … La situation est toujours sérieuse, mais à force d’atta-

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quer les Boches auront tellement de pertes que le moment viendra où ils seront épuisés. C’est l’avis du Général Weygand et je crois qu’il a raison … ». Dans la matinée du 11 juin : « …Alors nous voilà en guerre avec l’Italie ! Il y a longtemps qu’on attendait ce fait mais n’empêche que, quand j’en ai eu la confirmation, cela m’a fait un effet. Surtout quand je pense que vous êtes tellement près de la frontière… Si seulement j’avais pu être avec vous, mais, étant si éloigné, je suis très inquiet. Faire ça dans un moment pareil, où nous sommes tellement occupés avec les Boches qui malheureusement se rapprochent de Paris, prouve la lâcheté de Mussolini. Il nous reste plus qu’à espérer que les Américains nous aident… Gros, gros baisers à notre petit garçon chéri, baisers à ta maman, ton papa et Rosalie ». Le 15 juin : « Sache que chez nous tout est calme et tu peux être rassurée sur mon sort. On ne sait pas quoi penser de la situation. Le communiqué du gouvernement était très bref ce soir et je ne peux pas dire qu’il était meilleur que celui d’hier. Tout le monde attend avec impatience les nouvelles qui vont sortir du Conseil des Ministres. Nous n’avons pas de journaux et par conséquent nous ne savons pas ce qui se passe dehors…. Nous passons de vilains moments actuellement. Si au moins nous pouvions être ensemble, mais nous sommes si loin l’un de l’autre. Sûrement que vous devez être soucieux et j’en conviens, il y a de quoi. Toi au moins tu as le petit chéri, qui te donne de l’occupation. Je pense toujours comme ce serait beau si je pouvais jouer avec lui maintenant qu’il devient de jour en jour plus intéressant. Je voudrais tant le voir quand il fait « merci, merci. ». Le lendemain, la triste vie de prisonnier de guerre va débuter pour mon père. Les troupes ennemies enfoncent en la contournant la ligne Maginot et des centaines de milliers de militaires français se rendent pratiquement sans combattre. Maman devra attendre plusieurs semaines pour avoir des nouvelles et je la sens tendue, préoccupée. Elle, qui me prend si souvent dans ses bras et aime rire et jouer avec moi, a le regard tendu et comme absent. Pourquoi cette indifférence, qui me rend triste, me fait pleurer, je refuse la compote de cerises qu’elle me donne à la cuillère. Ma grand-mère, au bruit de mes pleurs, accourt ; elle, toujours aussi peureuse, avait cru que j’avais fait une chute. Son affolement sèche mes larmes et me fait sourire. À Marseille, on ne sent pas vraiment la guerre. Si l’on excepte quelques bombardements, la ville a été épargnée et malgré les cartes d’alimentation, on trouve encore tous les produits sur les étals. Il n’y a guère que les nombreux réfugiés qui témoignent d’une France qui souffre. Maman reste une femme élégante et oblige sa mère à soigner sa mise. Ma mère a de jolies robes en coton, en lin, en soie, unies ou imprimées et elle soigne sa coiffure et son maquillage.

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Elle me fait découvrir, dans la chaleur estivale, la plage qui n’est pas loin de notre maison, au bout de l’avenue du Prado. Elle m’enfile des maillots de bain tricotés par ses soins et après quelques pleurs quand je découvre que l’eau est salée, je suis heureux de barboter et de faire des clapotis dans l’eau. Mon grand-père n’est pas bavard et les femmes m’expliquent que je ne dois pas le déranger, mais j’aimerais le voir me sourire plus souvent et jouer avec moi. Malheureusement, il est malade depuis plusieurs années. La tante Rosalie me prend souvent sur ses genoux et parle la langue des bébés couramment. Je n’aime pas son odeur un peu acide, ni les poils blancs sur son visage, qui me piquent quand elle m’embrasse. Tout le monde essaye de capter sur le poste TSF les stations étrangères, en particulier suisses, pour avoir des nouvelles plus complètes et échapper à la censure, toujours présente en France depuis la déclaration de la guerre. Les journaux n’écrivent pas grand-chose sur les évènements en cours. Ces sources d’information plus précises que la radio nationale permettent à la famille à Marseille de suivre la guerre au jour le jour et maman comme papa, chacun à sa façon essaie de cacher à l’autre ses angoisses. Quand je me promène avec maman dans le landau, nous déclenchons des exclamations d’admiration. « Cette petite dame toute mignonne a un petiot qui est beau comme un Dieu, avec ses cheveux noirs tout bouclés, ses yeux perçants et grand ouverts ». Il faut ajouter que mon vocabulaire devient chaque jour plus riche. J’appelle ma grand-mère, Mémé, mon grand-père, Bon-papa et la tante Rosalie, Tata. Il n’y a que papa, que je ne nomme pas et que j’ai tendance à oublier un peu plus tous les jours. Maman m’en parle très souvent et me montre des photos mais je suis trop petit pour comprendre ce qu’elle veut me dire. Les voisins s’arrêtent tous pour me faire un ridicule guili-guili, qui m’agace, mais poli, je ne manifeste pas. Je parviens à rester debout, mais ne me lance pas encore dans la marche ; il est vrai que je suis un vrai petit champion de la course à quatre pattes. On essaie de me pousser à faire mes besoins dans un pot, j’aime bien être assis et ressentir que je fais plaisir à ceux que j’aime, en produisant mon pipi et mon caca dans le pot. Je suis encore emmailloté dans des langes de coton blanc, qu’il faut laver à la main et qui sèchent dans la cuisine. Mon pauvre papa est à présent prisonnier de guerre, comme un million et demi de soldats. Avec son régiment et d’autres, ils ont été regroupés dans une caserne à Haguenau où il aurait des opportunités pour s’échapper mais il pense que c’est trop dangereux et veut voir comment les choses vont évoluer, persuadé comme la majorité des militaires français que tout le monde va être libéré très vite. Les Juifs sont séparés du reste de la troupe et regroupés dans un bâtiment unique.

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Leurs vêtements militaires sont badigeonnés dans le dos avec de grandes lettres KG16 pour signaler qu’ils sont des prisonniers de guerre. Ils commencent à souffrir de la faim, les aliments distribués sont de qualité médiocre et en quantité insuffisante. Pendant ce temps, Mémé et maman me préparent de bons petits plats avec des légumes frais, de la volaille, du foie de veau, des poissons tout fraîchement pêchés et des fruits de toutes les couleurs. C’est pour cela que j’ai les joues bien rondes. L’appel du 18 juin 1940 lancé de Londres par le général De Gaulle n’a été entendu par aucun membre de ma famille. Maman manifeste son inquiétude devant la débâcle et l’arrivée du Maréchal à la tête du pays ne la rassure pas. Mon grand-père, fonctionnaire et fier de son statut, affirme son respect et son soutien au chef de gouvernement, ancien soldat de la première guerre mondiale comme lui. Il l’admire et il affirme qu’il saura sauver le pays. Partout, dans les vitrines, dans les journaux, le portrait du vieillard providentiel apparaît. La très grande majorité des Français est prête à soutenir le « sauveur », salué comme un messie. L’été est éclatant et nous allons, maman et moi, presque tous les jours à la mer, qui devient mon amie. Nous en profitons largement dans l’insouciance alors que les Anglais livrent à partir du 5 août la bataille d’Angleterre, qui permettra à ce pays d’éviter l’occupation. Ce sera le premier échec du Reich. Je tire sur la jupe de ma mère pour réclamer et accélérer notre départ pour le bord de mer. J’aime la voir heureuse et rire sans retenue, c’est toujours le cas à la plage. De retour à l’appartement, maman me baigne pour enlever le sel puis me sèche énergiquement et me change. Je joue avec mes voitures en bois que je fais rouler à travers la pièce et j’aime surtout me regarder dans le reflet des portes des deux armoires provençales, l’une plutôt claire en bois de châtaignier, l’autre plus foncée en bois de noyer. Elles ont une patine élégante et sont régulièrement cirées, ce qui les fait briller dans le soleil. Mémé me gronde gentiment parce que partout, je laisse les traces de mes doigts. Nous n’avons guère de nouvelles de papa, mais nous apprenons par des voisins mieux informés qu’il est prisonnier et en bonne santé. Un jour, chez la marchande de poisson du bout de la rue Paradis, alors que ma mère se plaint de la dureté des temps, la commerçante lui répond: « Oh, ma petite dame, vous nous escagassez avec votre guerre… ». On m’offre de belles bottines toutes blanches car, grand événement, je marche, d’abord comme un funambule sur son fil en lançant prudemment un pied après l’autre et en me servant de mes bras comme d’un balancier, avec des chutes fréquentes qui ne
16. Kriegsgefangener.

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