Situation de la France en Europe et nouvelle organisation militaire / par M. A. Thétard,...

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E. Dentu (Paris). 1871. 1 vol. (149 p.) ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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SITUATION
DE
LA FRANCE EN EUROPE
ET
NOUVELLE ORGANISATION MILITAIRE
PARIS. — IMPRIMERIE A. RENNUYETR, RUE DU BOULEVARD, 7
SITUATION
DE
LA FRANCE EN EUROPE
ET
NOUVELLE ORGANISATION MILITAIRE
PAR
M. A. THÉTARD
INGÉNIEUR
Journal des mois d'août et septembre 1870
PARIS
E. DENTU, EDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Palais-Royal, galerie d'Orléans, 13
1871
A ADOLPHE PETIT
COLONEL DU GÉNIE
C'est à loi, à l'ami d'enfance, que j'envoie, en souvenir de
nos jeunes années d'école, ces pages écrites au jour du malheur.
Quel que soit le sort réservé à cet opuscule, accepté ou rejeté,
lu ou non lu, l'auteur n'a pas à s'en préoccuper. Tu sais que je
n'ai pas la moindre prétention aux oeuvres littéraires.
Mais tu sais aussi, et ce sera la justification de cet écrit, com-
bien est profond mon attachement pour le pays. Souviens-toi de
notre longue conversation à Metz (1867), lorsque nous envisa-
gions les conséquences d'une guerre entre la France et la
Prusse et nos pénibles appréhensions sur ce sujet.
L'avenir a donné raison à nos tristes prévisions, c'est vrai,
mais les coeurs généreux ne désespèrent pas, et le lien, que je
connais si bien, m'est un sûr garant de tes espérances pour un
avenir plus heureux.
Si j'avais consulté ton expérience de l'état militaire, nul doute
que je n'eusse modifié avec avantage plusieurs parties de mon
Elude. Le temps et l'éloignement ne me l'ont pas permis,
A. THÉTARD.
Quelques préliminaires sont indispensables
à l'étude que nous venons soumettre au juge-
ment du lecteur.
Nous allons les exposer aussi rapidement que
le comporte la nature de ce travail. Ils n'ont
pour but que d'établir, s'il est possible, une
similitude d'appréciation toujours nécessaire à
l'adoption de l'idée principale.
Nous laisserons à ces notes, écrites en août
et septembre, au courant des événements et des
émotions inséparables d'une pareille époque, le
peu de cohésion que l'on pourrait, à bon droit,
leur reprocher. Elle n'en exprimeront que plus
sincèrement les convictions de l'auteur sur une
situation politique appréciée en dehors de tout
esprit de parti.
SITUATION
DE
LA FRANCE EN EUROPE
ET
NOUVELLE ORGANISATION MILITAIRE
CHAPITRE I
APERÇUS PRÉLIMINAIRES
L'histoire un jour nous dira qu'un homme ,
du nom de Napoléon, fut porté au pouvoir par
le peuple français dans un de ces moments où
le principe d'ordre, principe le plus sacré, se
trouvait fortement atteint.
C'était à la suite d'une de ces révolutions si
fréquentes dans les dernières années de notre
histoire; révolutions souvent inévitables chez
les peuples qui perdent le sentiment de la foi
politique. Sans entrer dans l'examen d'une
question aussi complexe, nous dirons qu'en
France nos crises sociales furent toujours le
résultat d'un entraînement dû à l'opposition
1
2 APERÇUS PRELIMINAIRES.
systématique d'hommes dont l'intelligence ne
répondait nullement à l'ambitieuse vanité 1
Celle de 1848 en est un exemple. Cet exemple,
malheureusement, pourra se renouveler si le
gouvernement, siégeant à Paris, se trouve tou-
jours exposé aux surprises d'une minorité im-
posant ses actes révolutionnaires à la France.
Le coup d'État de 1851 accompli, ces mêmes
hommes, arrivés pour la plupart aux fonctions
gouvernementales, ont été les médiocres exécu-
teurs des volontés plus ou moins intelligentes
d'un pouvoir trop personnel.
Ce pouvoir, fondé par un abandon peu
croyable de tous les droits d'un peuple, fut créé
par la constitution de 1852. Huit millions de
suffrages l'acclamèrent. La France avait soif
d'ordre, et la crainte, très-légitime du reste, de
nouvelles dissensions civiles vint augmenter le
nombre des suffrages décernés à l'élu du 10 dé-
cembre.
Cette constitution donna au pays ce calme
trompeur et cette prospérité apparente qu'of-
frent les intérêts matériels développés avec exa-
gération et qui, pour les esprits superficiels,
1 Voir la note n°1.
APERÇUS PRÉLIMINAIRES. 3
semblaient être des certitudes de durée. Les
esprits plus calmes considéraient cet état de
choses comme un sommeil dont le réveil pouvait
être des plus funestes. La preuve n'en est-elle
pas dans cette appréhension constante mani-
festée par tous, quand on se demandait : quelle
serait la situation de la France après la mort
de Napoléon? N'était-ce pas la négation de toute
croyance à la dynastie?
Les discours officiels d'un Sénat où. malheu-
reusement l'illustration n'était pas toujours
obligatoire pour en ouvrir les portes ; les dis-
cours d'un Corps législatif composé d'une ma-
jorité complaisante, essayaient de faire croire
au pays à ce système d'hérédité. Ils n'y croyaient
pas eux-mêmes.
Un tel régime de compression des idées, aug-
menté d'un pouvoir personnel, dispensateur de
tous emplois, ne pouvait qu'amener l'abaisse-
ment des caractères : positions, argent, croix,
tout fut prodigué. Les événements actuels nous
prouvent que le discernement du souverain
n'était pas exempt d'erreurs dans la dispensa-
tion de ses grâces en faveur du mérite réel. Nous
venons de voir, dans la chute rapide du sys-
tème, que la mesure du dévouement et les prin-
4 APERÇUS PRÉLIMINAIRES.
cipes de fidélité pouvaient être estimés et placés
dans la même balance et aux mêmes poids.
Toutefois reconnaissons, comme circonstances
atténuantes, qu'il était bien difficile de sauver
un gouvernement assumant, depuis de longues
années, toute responsabilité personnelle. Mais
si, dans lés conditions désastreuses où sa poli-
tique venait de nous placer, il devait en sup-
porter le châtiment (nous en supportons bien les
effroyables conséquences I), il faut encore recon-
naître que, pour la dignité et la sécurité de la
France, ce n'était pas, en présence de l'ennemi,
le moment opportun pour une semblable exé-
cution.
A la date du 6 juillet, un ministre de Napo-
léon III vient lancer à la tribune du Corps lé-
gislatif des paroles qui précipitent fatalement
une nation dans la voie de la guerre. Ces pa-
roles sont telles que la France et la Prusse s'y
trouvent engagées toutes deux.
On ne peut admettre que cette dernière puis-
sance, imbue d'orgueil national, confiante dans
ses forces, puisse ne pas être froissée d'une
semblable déclaration faite en dehors de tous
les procédés diplomatiques acceptés et reçus
par l'usage.
APERÇUS PRELIMINAIRES. 5
Il devenait évident que le roi Guillaume n'ac-
cepterait qu'avec restrictions les demandes de
notre ambassadeur. Reconnaissons également
que ces demandes étaient formulées avec une
insistance qui ne permettait guère de les agréer,
en supposant que l'on en ait eu l'intention.
Rappelons-nous que la scène se passait à Ems,
et que le roi de Prusse pouvait, avec quelque
raison, s'y considérer comme un simple parti-
culier. Lui-même indiqua que l'affaire Hohen-
zollern ne pouvait recevoir une solution régu-
lière que traitée à Berlin et présentée au conseil
des ministres. En supposant que ce fût une fin
de non-recevoir, il n'y avait aucun inconvénient
à l'accepter. On gagnait du temps. Pour nous,
c'était un avantage immense dans l'état de nos
armements.
Il se peut également que la Prusse ait profité
d'une négociation maladroitement entamée
pour pousser les choses à toute extrémité, la
Prusse étant prête à la guerre et bien renseignée
sur l'état de nos forces militaires.
Quant à Napoléon, il se croyait prêt. Nous ne
pouvons supposer que, malgré des assertions
contraires émises par lui, il se fût précipité dans
une semblable aventure s'il n'eût été soutenu, à
6 APERÇUS PRÉLIMINAIRES.
cet égard, par les affirmations de son ministre
de la guerre.
En supposant encore que les assertions de
Napoléon soient vraies et qu'il ait eu la convic-
tion que la France n'était pas en état de soute-
nir la lutte, les armements étant incomplets, il
n'en est que plus coupable. Dans cette situation,
il fallait se contenter de la renonciation person-
nelle du prince de Hohenzollern au trône d'Es-
pagne, et savoir attendre en augmentant les
forces du pays.
Ce qu'il est plus difficile d'imaginer, c'est
qu'un ministre, le chef du cabinet du 2 janvier,
accepte, au nom de la majorité qu'il représente,
la responsabilité d'une telle guerre sans s'assu-
rer que les ressources du pays lui permettent
de la soutenir, non-seulement avec honneur,
mais encore avec toute sécurité pour la France.
N'était-il pas de son premier devoir de contrô-
ler les affirmations du ministre de la guerre,
d'exiger de lui les détails relatifs aux arme-
ments, aux réserves, à nos ressources futures en
cas de revers ; en un mot, de prendre connais-
sance d'une situation dont le dernier lieutenant
de l'armée eût été capable de vérifier l'exacti-
tude ? Chez ce ministre, l'intelligence était aussi
APERÇUS PRÉLIMINAIRES. 7
faible qu'elle était présomptueuse. Il fallait que
la majorité fût bien aveugle pour ne pas réduire
à leur juste valeur les prétentions de M. Emile
Ollivier au rôle de chef de cabinet. Il est un des
grands coupables des malheurs qui frappent
notre pays. Rien n'excusera les faiblesses de
l'homme envers le souverain pour conserver
une place de ministre. Nous n'avons pas à par-
ler des autres membres du cabinet. Ils n'étaient
que les comparses obscurs de ce ministère si
malheureusement tragique.
Le 19 juillet, la guerre est déclarée.
Nous entrons en campagne avec des ressources
presque nulles et des moyens d'action insuffisants
comparés aux forces que nous avons en présence.
Seize années se sont écoulées depuis la guerre
de Crimée. Dix années nous séparent de la guerre
d'Italie. Pouvons-nous constater un progrès dans
notre organisation militaire envisagée sous les
rapports des diverses parties de l'administra-
tion? Nous ne le pensons pas.
À l'époque de la guerre de Crimée, on possé-
dait une. armée convenablement organisée et
assez bien disciplinée. Pouvait-on, lors de la
guerre d'Italie, établir le même terme de com-
paraison ? De l'aveu de quelques officiers, il n'en
8 APERÇUS PRÉLIMINAIRES.
était déjà plus ainsi. Aujourd'hui la discipline
de l'armée est-elle en progrès sur 1859? Nul
n'oserait l'affirmer, et de nombreux exemples
nous donnent les preuves du contraire.
Nous entrons en campagne après avoir eu,
en 1866, l'exemple de la guerre d'Autriche
contre la Prusse. Voyons si nous aurons profité
des leçons d'une expérience payée si chèrement
par d'autres.
La rapidité des succès de l'armée prussienne
en Bohême démontrait la force de son organi-
sation militaire. Quels devaient être depuis cette
époque les efforts du gouvernement et de la
France dans la prévision d'une guerre que l'am-
bition de la Prusse, d'une part, et la faiblesse de
notre frontière, de l'autre, rendrait inévitable?
La réponse est facile. Pour égaler la promp-
titude de la mobilisation de l'armée prussienne
et l'ensemble de ses forces, la France était obli-
gée de mettre sous les armes un million d'hom-
mes. Et cela, dans l'espace de moins d'un mois.
Disons la triste vérité : ni Louis-Napoléon, ni
son gouvernement, ni les Chambres ne compri-
rent une obligation d'où dépendait le sort de
notre pays.
La nation elle-même, affaiblie comme état
APERÇUS PRÉLIMINAIRES. 9
moral, avait presque perdu le sentiment mili-
taire, et le patriotisme n'était guère qu'une
question secondaire. L'opposition demandait
quelquefois l'armement des citoyens, mais
plutôt comme un moyen d'opposition démocra-
tique, et non dans le but de former une armée
puissante et régulière ; craignant cette puissance
même lorsqu'elle serait entre les mains de
l'homme dont elle désirait la chute.
Après plusieurs propositions, toutes insuffi-
santes, on arriva à l'adoption de la nouvelle loi
de 1868 sur l'armée. Elle délimitait :
1° Des contingents annuels votés par les
Chambres ;
2° Neuf années de service : cinq ans à l'acti-
vité, quatre ans à la réserve ;
3° La création d'une garde mobile compre-
nant tous les hommes non appelés au service
actif. Durée du service : cinq ans.
Dans nos explications ultérieures, on verra
que ces forces, même organisées, étaient loin de
nous donner un équivalent à opposer à l'armée
prussienne. Nous conservions l'application de la
loi militaire de 1832 augmentée de deux années
pour la durée du service et la création d'une
garde nationale mobile affectée principalement
10 APERÇUS PRELIMINAIRES.
à la défense des places fortes et des frontières. Ce
dernier élément de la défense était bien faible.
Des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, sans
éducation militaire, avec des cadres d'officiers
difficiles à former, cela n'était pas une création
réellement sérieuse. En 1870, à l'époque de la
déclaration de guerre, rien ou presque rien n'a-
vait été fait pour l'organisation de la garde na-
tionale mobile.
Voyons, à la date du 19 juillet, quelles étaient
approximativement les forces de la France.
Nous possédions cent régiments de ligne dont
les trois bataillons au complet de l'effectif de
guerre devaient donner 300 000 hommes. Les
bataillons des dépôts, appelés à combler les vi-
des, donnaient théoriquement 100000 hommes.
Plus les bataillons de tirailleurs. Il est cer-
tain aujourd'hui que nos régiments étaient loin
de posséder leur effectif réel, attendu que les
corps spéciaux de cavalerie, artillerie, génie,
gendarmerie, train des équipages, augmentés
de l'armée d'infanterie de ligne, donnaient au
maximum une armée de 250000 hommes ap-
pelée à soutenir le premier choc des masses
prussiennes.
Si nous retranchons de cette armée le corps
APERÇUS PRÉLIMINAIRES. 11
du général Douay, estimé à 30000 hommes,
il restait au plus 220 000 hommes répartis
entre Thionville et Wissembourg, soit une ligne
de 120 kilomètres environ à défendre.
La bataille de Reichshoffen, forçant les
corps de Mac-Mahon et du général de Failly à
la retraite, l'armée française, après sa con-
centration sous Metz, n'était plus que de
160000 hommes. Si l'on diminue ce chiffre
des pertes au feu subies à Forbach et de
celles inhérentes à toute armée en retraite, il
est certain que son effectif ne dépassait pas
140000 hommes, la concentration effectuée.
Pendant que le maréchal Bazaine combattait,
dans les journées des 14, 16 et 18 août, pour
se dégager des forces supérieures qui le met-
taient dans l'impossibilité d'opérer tout mou-
vement, soit de retraite, soit de marche, pour
donner la main aux opérations ultérieures de
Mac-Mahon, voyons ce qu'il avait été fait pour
compléter l'effectif des corps battus à Reich-
shoffen.
Le maréchal Mac-Mahon a dû ramener à Châ-
lons environ 15000 hommes. En y ajoutant le
corps à peu près intact de de Failly, on a un
total de 45 000 hommes.
12 APERÇUS PRÉLIMINAIRES.
L'armée de Mac-Mahon, dans les batailles li-
vrées à Sedan et aux environs, est estimée à
120000 hommes, sans y comprendre le corps
du général Vinoy. Ce serait donc 75 000 hommes
qui auraient été armés par les soins du général
de Palikao, y compris la création du corps du
général Vinoy.
Nous ne donnons ces chiffres que pour des ap-
proximations. En ce moment nous recherchons
quelles pouvaient être les forces de la France au
début de cette guerre et nous arrivons au nombre
de 325000 hommes, dont 250000 dans l'armée
du Rhin, et 75 000 hommes en réserves en-
voyées à l'armée de Châlons.
On remarquera que, lors de la création du
corps de 75000 hommes destiné à l'armée de
Mac-Mahon, il fut formé des bataillons de
marche et que l'infanterie de marine fut mise à
réquisition. Ces faits ne prouvaient pas en faveur
d'une mobilisation facile et de l'abondance de
nos ressources.
C'est donc avec un effectif de 325000 hommes
que nous étions obligés de repousser l'invasion
allemande. En citant ces chiffres, nous ne pen-
sons pas être loin de la vérité. En effet, nous
possédions au début huit corps d'armée, dont
APERÇUS PRÉLIMINAIRES. 13
le chiffre,moyen de chacun peut être évalué à
30 000 hommes environ. Ce qui donne le total
des 250000 hommes énoncé ci-dessus pour
l'armée du Rhin.
Quelles étaient à cette époque les forces
réelles de l'ennemi?
Nous avions au début à lutter contre une
force d'environ 600 000 hommes, marchant sur
trois colonnes parallèles à des distances qui per-
mettent la jonction rapide dans la nécessité
d'une concentration. Ces trois colonnes partaient
de Mayence, Coblentz et Cologne pour rompre
notre ligne de défense comprise entre Thionville
et Wissembourg. Après les batailles de Forbach
et de Reichshoffen,les armées allemandes repri-
rent une marche identique, sauf l'arrêt d'un des
trois corps sous les murs de Metz, pour contenir
le maréchal Bazaine, rejeté sous cette place à la
suite des combats du mois d'août.
Les deux autres corps d'armée, ou colonnes,
poursuivirent leur mouvement en avant en ob-
servant ceux du maréchal Mac-Mahon. Ils l'ar-
rêtèrent dans sa marche sur Metz, et après
quatre journées de combats aux environs de
Sedan, ils obtinrent la reddition de la presque
totalité de l'armée sous les murs de cette ville,
14 APERÇUS PRÉLIMINAIRES.
le plus grand désastre qu'il ait été donné à la
France de subir.
La manoeuvre du maréchal Mac-Mahon pour
dégager le maréchal Bazaine ne paraît pas justi-
fiée. En supposant que la jonction des deux ar-
mées françaises se fût effectuée, elles étaient en-
core dans une infériorité numérique trop pro-
noncée pour résister aux masses allemandes
réunies et surtout à la supériorité de leur ar-
tillerie.
Nous avons vu quelle était la force de nos
armements. Voici, à très-peu près, l'état exact
de ceux de la Prusse et de ses alliés dans la cam-
pagne de 1870 :
3 contingenté du service actif (3 ans de serv.). . . 315 000
4 contingents de la réserve (4 ans de serv.) 280 000
5 contingents de landwehr (5 ans de serv.) 300 000
Contingents des Etats du sud de l'Allemagne. . . 225 000
Total . 1120 000
Le nombre des fusils en Prusse est de 1500 000
et 2 200 pièces de canon.
L'armée se décompose ainsi qu'il suit :
En campagne 680 000
Pour remplacements et réserves. 250 000
Garnison des places fortes. . . . 190 000
On voit qu'avec de telles forces et sans être
APERÇUS PRÉLIMINAIRES. 15
dans la nécessité d'opérer des prodiges de stra-
tégie, un général de l'intelligence et de la capa-
cité de M. de Moltke peut avec facilité obtenir
constamment la supériorité numérique dans
tous les engagements.
Dans la situation où nous étions placés au 25
du mois d'août, quand il demeurait évident que
Bazaine était dans l'impossibilité de percer les
lignes ennemies, n'eût-il pas été préférable que
l'armée de Mac-Mahon se repliât sous Paris ?
On abandonnait Bazaine, il est vrai, mais
c'était un sacrifice momentané fait à l'impérieuse
nécessité. Peu sûr du résultat définitif, lorsque
la jonction eût été opérée, ne valait-il pas mieux
sauver Mac-Mahon, seul espoir du dernier arme-
ment, que de perdre à la fois nos deux armées?
Mac-Mahon. se ralliant sous Paris avec le corps
du général Vinoy, présentait un effectif de cent
cinquante mille hommes, lequel pouvait, dans un
temps assez court, donner à ce général plus de
deux cent mille hommes. C'était un puissant ap-
pui moral pour Paris assiégé que celui d'une telle
armée régulière d'observation. Dès ce moment,
en poussant activement les nouvelles levées, la
guerre eût été peut-être moins défavorable à
nos armes ; des forces se concentraient, des sur-
16 APERÇUS PRÉLIMINAIRES.
prises pouvaient s'exécuter, et deux cent mille
hommes, partis du centre de la France, forçant
les lignes prussiennes au-dessus de Nancy, ve-
naient tendre la main à Bazaine.
. Des revues rétrospectives, sur un passé aussi
douloureux, pourront sembler puériles; elles
ont cependant leur utilité, celle de signaler les
fautes commises pour en éviter le terrible re-
tour. Ajoutons quelques mots à ce pénible
épisode :
Gagner du temps était la voie du salut. Ce
n'était pas le moyen d'y parvenir que d'exposer
la seule armée que nous possédions, et dont la
perte ne nous laisse, à l'heure présente, que
de bien faibles espérances pour le salut du
pays!
A qui faut-il attribuer la responsabilité du
honteux désastre de Sedan? L'avenir seul nous
l'apprendra. Les événements sont trop récents
pour déterminer, avec une froide et juste appré-
ciation, la mesure du blâme à infliger. Mais nous
pensons que la présence de Napoléon III n'a pas
été sans une influence malheureuse à cet égard.
Peut-être aura-t-il voulu, dans la situation fausse
où il se trouvait d'empereur sans pouvoir et de
général sans commandement, risquer une ma-
APERÇUS PRÉLIMINAIRES. 17
noeuvre militaire et une bataille dont le résultat
heureux pouvait seul, suivant lui, modifier sa
situation personnelle. Il sentait que le pouvoir
se dérobait, que l'armée le rendait responsable
des revers subis, autant par manque de prévision
dans nos préparatifs que par un manque réel de
capacité dans le commandement en chef.
Ajoutons encore que les fautes politiques s'en-
chaînent presque toujours avec les fautes mili-
taires. Pourquoi, après les batailles livrées sous
Metz, Napoléon ne demandait-il pas la paix,
ainsi que le fit l'Autriche en 1866? Metz n'était-
il pas, pour nous, l'équivalent de Sadowa?
C'est à se persuader que l'on fait un pénible
rêve quand, se rendant compte à très-peu près,
des forces respectives des deux puissances, on
voit entreprendre une pareille guerre! Et chose
plus surprenante encore, trouver des hommes
aptes au métier des armes, des ministres, des
administrateurs, un monde d'intelligences, dont
pas un seul n'ose adresser au souverain un con-
seil ou une remontrance à cet égard. Parvenu à
ce degré du respect, pour servir les volontés du
maître, on peut en conclure que de tels hommes
sont nés pour la perte des nations qu'ils ont la
prétention de gouverner.
2
18 APERÇUS PRÉLIMINAIRES.
Après avoir exposé la situation de la France,
jetons un coup d'oeil rapide sur celle de la Prusse ;
nous terminerons ainsi ces aperçus prélimi-
naires.
Napoléon ayant eu pour exemple la guerre
d'Autriche en 1866, et n'ayant pas su profiter
de cette leçon d'histoire contemporaine, est
certes inexcusable; mais une faute bien plus
complète est celle de ne pas avoir eu toujours à
la pensée l'histoire de la Prusse à l'époque du
premier empire français.
Il eût vu que la Prusse, détruite après Iéna,
subissait la loi d'un vainqueur aussi peu poli-
tique que généreux. Napoléon Ier condamnait
cette puissance à l'obligation outrageante d'un
effectif d'armée limité à 40 000 hommes. Con-
dition plus pénible, si c'est possible, que la ré-
duction et le morcellement de la Prusse. C'est
alors qu'un des hommes d'Etat de ce pays,
M. de Stein, imagina, pour mettre à néant cette
clause du traité, d'augmenter la durée du service
et d'appeler sous les drapeaux, le cas échéant,
tous les hommes valides. Ce mode du recrute-
ment des armées a été continué en Prusse de-
puis cette époque sur les bases analogues.
Tous les événements politiques survenus en
APERÇUS PRÉLIMINAIRES. 19
Europe de 1815 à 1864 furent acceptés par la
Prusse avec calme. Son gouvernement, instruit
par le malheur (puisse-t-il en être de même pour
nous !), n'avait qu'un but: Fortifier ses institu-
tions militaires pendant la durée d'une longue
paix, ne voulant recourir à l'emploi dés armes
que dans les éventualités d'une nécessité absolue
et au moment voulu.
La guerre du Danemark fut le premier essai
sérieux de ses armements. Certaine, en 1864,
de sa force, ayant à la tête de ses armées des
officiers généraux instruits et travailleurs, sa
chancellerie dirigée par un homme au génie
audacieux, entreprenant, ambitieux et pour le-
quel souvent, il faut le dire, les moyens ne sont
pas toujours à la hauteur morale du but pour-
suivi : la grandeur de sa patrie, Bismark lutta
longtemps pour entraîner et décider son roi à la
grande lutte contre l'Autriche.
Les hésitations du roi Guillaume, en 1866,
montrent combien il craignait pour son pays les
chances, toujours si redoutables, de la guerre.
Du moins, nous supposons sincères de telles
hésitations et surtout dans un pareil moment.
La campagne de 1866 fut en politique ce
qu'elle fut en guerre: l'événement le plus heu-
20 APERÇUS PRÉLIMINAIRES.
reux qui ait été accompli en Europe au profit
d'une puissance.
Bismark fit de l'Italie, création de la France,
l'alliée de la Prusse. Notre appui moral lui était
donc acquis, et en effet l'Autriche victorieuse
nous forçait d'entrer en ligne, contre elle, pour
que l'Italie ne retombât pas sous le joug d'où
l'avait tirée notre maladroite politique. Les
chances les plus heureuses étaient entièrement
dans le jeu du ministre prussien. Des mirages
territoriaux avaient été offerts à Napoléon
comme compensation; il n'en eut jamais que
l'éblouissement. Son hardi et habile adversaire
avait, à notre égard, pris plus de précautions
qu'il n'était nécessaire. Nos ministres d'alors,
triste reflet de l'incapacité administrative du
souverain, ne montraient qu'hésitation et fai-
blesse.
Le ministère de la guerre, épuisé par la cam-
pagne du Mexique, n'était pas capable de jeter
deux cent mille hommes sur le Rhin. Nos arse-
naux étaient vides. Nos forteresses démunies.
Tels étaient les résultats de cette guerre dont on
cachait au pays les coûteuses dépenses.
La Prusse n'ignorait rien de notre position.
Pour elle le moment voulu était arrivé.
APERÇUS PRÉLIMINAIRES. 21
Tel est le premier acte de ce drame dont l'em-
pire germanique devait être le dénoûment et
dont nous jouons, malheureusement, le second
acte avec un rôle indigne de la France.
En 1867, Napoléon III soulève, d'une façon
intempestive, la question du Luxembourg.
Les risques courus par le pays, dans notre
situation d'un armement inférieur, étaient re-
doutables. Le maréchal Niel, alors au ministère,
contribua à l'apaisement de cette affaire. Il en
profita pour réarmer nos places fortes, approvi-
sionner nos arsenaux, en un mot, combler, en
partie, ce que la guerre du Mexique avait absorbé.
Deux années après Sadowa vint le vote, au
Corps législatif, de la loi militaire dont nous
avons blâmé précédemment la triste création.
Si le maréchal Niel eût vécu, aurait-il donné
une administration plus rationnelle à la garde
mobile ? Nous le croyons. Mais, quel que soit le
mode que l'on ait employé pour organiser ces
troupes, elles n'auraient jamais présenté que des
troupes d'une notable infériorité comparées à
celles de l'armée active. Une éducation militaire
de quinze jours par année n'était pas sérieuse.
A partir de 1866, la Prusse n'a pas cessé
d'armer et de compléter ses défenses.
22 APERÇUS PRÉLIMINAIRES.
Telles étaient les situations respectives des
deux puissances à la veille de la déclaration de
guerre. Situation déterminée autant qu'il est
possible de le faire pour des événements si ré-
cents 1.
Peut-être un jour l'historien de cette triste
époque trouvera-t-il de nouveaux documents
pour justifier le prisonnier de Sedan, non au
sujet de la guerre et de ses causes, mais pour
l'avoir entreprise avec des moyens aussi dispro-
portionnés de résistance et tels que le véritable
motif, à l'heure où. nous écrivons ces lignes,
nous paraît être celui d'une erreur d'esprit réel-
lement inqualifiable.
1 Voir la note n° 2.
CHAPITRE II
DES CAUSES DE LA GUERRE
ET DE L'INTERVENTION DES NEUTRES
Quelques esprits en France ne voyaient pas
sans inquiétude, à la suite des événements
de 1866, les résultats politiques et les agran-
dissements dont la Prusse venait d'augmenter
sa puissance.
Ils comprenaient que cet Etat, doué d'une or-
ganisation militaire formidable dont elle venait
de donner les preuves à l'Europe, ne contien-
drait pas longtemps ses aspirations ambitieuses
et qu'elle pourrait annihiler promptement le
rôle de la France. Non pas le triste rôle que nous
faisait jouer le gouvernement de Napoléon avec
une politique au jour le jour, mais encore l'ac-
tion d'un gouvernement sage, honnête et pa-
triotique, s'il était donné au pays d'en posséder
un; en admettant que le pays lui-même sache
le conserver quand il le possédera!
24 DES CAUSES DE LA GUERRE.
Ils craignaient également qu'une nouvelle
aventure politique de Napoléon tombant dans
les pièges de la diplomatie prussienne ne vînt
nous jeter dans une guerre terrible, et cela sans
y être préparés. Ils souhaitaient et deman-
daient un armement considérable pour garan-
tir nos frontières, et pouvoir au besoin mettre
un frein à l'ambition de la Prusse. Ils deman-
daient encore une politique qui vînt grouper
autour de la France les Etats européens dont
la faiblesse numérique était un puissant motif
pour chercher en nous leur point d'appui.
Notre isolement en Europe, par suite des fautes
commises, nous faisait un devoir de cette nou-
velle combinaison, les grandes puissances ayant
été amenées à cette conclusion pénible pour les
intérêts de la France : qu'une alliance avec
nous n'était ni sûre ni possible.
Pour en donner des preuves, nous n'avons
qu'à rappeler en quelques mots les principaux
événements de ce règne.
En 1851, le 2 décembre, un coup d'Etat sour-
dement préparé place Napoléon à la tête de la
nation française. Cette dernière fait abandon
de toutes libertés et même de dignité par l'ac-
ceptation de la Constitution de 1852.
DES CAUSES DE LA GUERRE 25
Deux ans après, en 1854, Napoléon pro-
voque, par une action diplomatique assez ha-
bilement menée, la Russie à agir contre la
Turquie. L'Angleterre, émue par les actes trop
prononcés de l'ambition russe, y prend part et
devient l'alliée de la France. Le Piémont, dirigé
par le comte de Cavour, entre dans l'action
commune; il envoie un faible corps d'armée
en Orient. Il prépare ainsi son adjonction au
congrès qui réglera les conditions de la paix.
C'est le premier rôle important que joue dans
la politique contemporaine la nation italienne
avant son unification.
Le traité de Paris, conclu en 1856, donne à
la France une excellente situation en Europe.
II fallait s'y tenir. Le reproche que l'on pour-
rait adresser au traité de Paris, c'est que la
Russie n'y était pas assez ménagée au point de
vue de la dignité, ce qui est toujours une faute
quand on n'est pas assez puissant par soi-
même pour imposer à tout jamais au vaincu
sa volonté. Telle était notre position à l'égard
de la Russie. Humilier cette puissance, c'était
la contraindre à l'alliance de la Prusse.
Ajoutons que l'Autriche était venue peser de
son poids et déterminer le nouvel empereur de
26 DES CAUSES DE LA GUERRE.
Russie, Alexandre II, à la conclusion de la
paix. C'était donc en réalité l'alliance de la
France, de l'Angleterre, de l'Autriche et du
Piémont. Rappelons encore que ce dernier Etat
vint jeter dans les séances du congrès les pre-
mières réclamations de sa politique d'avenir.
Il provoquait une action dissolvante de nos
alliances, attendu que les suggestions de Cavour
ne frappaient que l'Autriche, notre alliée-
L'Angleterre avait été surprise par la guerre
de Crimée, et c'est au moment où cette puis-
sance se préparait à un immense effort que
Napoléon quitta la partie déjà si lourde et si
onéreuse pour la France. De là date un premier
refroidissement de l'Angleterre à notre égard.
Quatre ans ne se sont pas écoulés que, le
lor janvier 1859, Napoléon abandonnait l'al-
liance de l'Autriche pour courir les tristes aven-
tures de la guerre d'Italie. Une sortie, quelque
peu inconvenante d'orgueil, réminiscence du
premier empire, fut faite aux Tuileries à l'am-
bassadeur d'Autriche. La France apprit pour
cadeau de nouvel an qu'elle allait subir les
hasards, les frais d'une nouvelle guerre et les
chances quelquefois si funestes d'un change-
ment de politique.
DES CAUSES DE LA GUERRE. 27
Il s'agissait d'enlever à l'Autriche ses pro-
vinces italiennes. L'Italie devenait libre, disait
le programme, des Alpes à l'Adriatique. Nouvel
émoi dans le public. Les Chambres, toujours
muettes, acceptent sans nulle opposition, non-
seulement les conséquences de la guerre, mais
plus encore la perte d'un allié.
Ce sacrifice consommé pour la plus grande
gloire de l'Italie, ou plutôt du Piémont, dont le
roi venait de s'allier à un Napoléon : tendance
à la politique de famille ; encore une réminis-
cence du premier empire.
Provoquée par le Piémont, l'Autriche, pour
sauvegarder sa dignité, est obligée d'envahir la
frontière piémontaise et d'attaquer. Les co-
lonnes françaises, qui n'attendaient que cet acte
d'hostilité, franchissent les Alpes.
C'est alors que l'on vit l'incurie de notre
administration de la guerre et la décadence
progressive de notre organisation militaire,
surtout en ce qui concernait les approvision-
nements de l'armée. Quant à la stratégie, au
dire des hommes compétents, elle fut presque
nulle. La Prusse remarqua nos fautes. Con-
fiante dans ses forces et regrettant le rôle pas-
sif qu'elle avait joué lors de la guerre de Cri-
28 DES CAUSES DE LA GUERRE.
mée, elle provoqua, par une attitude menaçante
à l'égard de la France, la conclusion de la paix
avec l'Autriche.
Cette dernière puissance était amoindrie, hu-
miliée, et au profit de qui, de l'Italie? d'une
nation dont la fidélité aux alliances conclues
avec notre pays ne fut jamais qu'un leurre et
une déception, les événements actuels nous le
prouvent. Le comte de Cavour continue sa po-
litique envahissante ; il met en oeuvre le parti ré-
publicain, et par l'intelligence de ses menées, il
accomplit la presque unité de l'Italie. Rome su-
bissait, au moment de la mort de ce diplomate,
les premières atteintes de sa politique de four-
berie expectante. Mais du moins, Venise et le
quadrilatère détournaient pour un temps en-
core ses convoitises et garantissaient à la France
un semblant de fidélité à son alliance. Alliance
payée, disent les Italiens. C'est possible; mais
sans nos soldats, notre sang et nos millions,
seriez-vous un Etat dans l'Europe?
Parlerons-nous des expéditions lointaines,
Chine, Cochinchine ? Elles donnaient, nous dira-
t-on, un aliment à notre marine. Au prix de
grandes dépenses, il est vrai, et pour lesquelles
aujourd'hui la France serait en droit d'exiger
DES CAUSES DE LA GUERRE. 29
une compensation. Mais qui de nous entend, à
l'heure funeste de ce jour, le canon des vais-
seaux de la Baltique?
Quant à l'expédition du Mexique, entreprise
en 1861, terminée en 1866, nous n'en parlerons
qu'au point de vue de notre situation actuelle.
Cette guerre commencée avec l'action commune
de l'Angleterre et de l'Espagne, continuée par
nous , seuls à en supporter le fardeau, dirigée
en politique avec l'espoir de regagner l'alliance
de l'Autriche en faisant monter sur un trône
de création nouvelle un frère de l'empereur
François-Joseph , fut pour Napoléon III l'équi-
valent de notre guerre d'Espagne en 1809 1
Elle engloutit nos hommes, nos approvision-
nements, nos millions. Elle se termine par un
abandon effectué sous la menace des Etats-Unis
et par un drame sanglant dont la responsabilité
frappe Napoléon.
Ce terrible dénoûment était-il fait pour ra-
mener vers la France les sentiments de l'Au-
triche et ceux du chef de cet empire?
Durant la période de cette guerre, en 1863,
la France, par l'organe du souverain, présente
1 Voir la note n° 3.
30 DES CAUSES DE LA GUERRE.
à la Russie des réclamations inopportunes au su-
jet de la Pologne. Il faut remarquer que de cette
époque seulement datent les tendances ambi-
tieuses de la Prusse. L'entente de cette puis-
sance avec la Russie était un fait accompli.
Nous arrivons à l'année funeste de 1866, cette
année plus funeste encore pour la France que
pour l'Autriche.
Rappelons-nous les événements de 1864 et
la triste politique jouée par notre gouverne-
ment dans l'affaire du Danemark. Un discours
de Napoléon, prononcé en 1853, déclarait
qu'il s'opposerait à tout démembrement de cet
Etat. En 1864, il n'était plus question d'un
pareil engagement ; mais constatons également
qu'à cette époque le rôle de l'Angleterre ne fut
pas plus brillant que le nôtre.
La Prusse, qui, depuis deux ans, se préparait
à la guerre, n'hésita plus. Confiante dans l'inac-
tion de l'Angleterre, connaissant la faiblesse de
nos armements, sachant que de ce côté elle n'a-
vait rien à craindre, que nos cadres étaient aussi
vides d'hommes que nos approvisionnements
l'étaient en matériel, la Prusse jeta le masque.
Nous n'entrerons pas dans le détail des actes
d'immoralité politique de cette puissance à l'é-
DES CAUSES DE LA GUERRE. 31
gard de l'Autriche. Qui ne conserve encore pré-
sent à son souvenir cette polémique de men-
songes soutenue par le ministre prussien dans
l'affaire des duchés? Qui ne se rappelle encore
les voyages intéressés de Vichy et de Biarritz?
L'exemple de Cavour traçait la conduite de Bis-
marck. L'idée si funeste à la France, celle des
nationalités, allait porter ses fruits les plus
amers.
L'esprit d'audace astucieuse du ministre de
Guillaume devait accomplir pour l'Allemagne ce
que Cavour venait de réaliser en partie pour
l'Italie.
Et ce qu'il y a de plus remarquable : c'est
qu'il allait être donné à un ministre prussien
de terminer l'unification de l'Italie tout en ef-
fectuant celle de l'Allemagne. C'était là un de
ces coups heureux de la politique dont l'his-
toire n'offre pas d'exemple.
Le 8 avril 1866, la Prusse conclut avec l'Italie,
sans en prévenir la France, un traité d'alliance
offensive et défensive. Premier échec donné à
notre politique et avertissement sérieux. Napo-
léon subit cet acte sans aucune réclamation. A
tout prix, il devait s'y opposer et signifier à la
Prusse que la France repousserait par les armes
32 DES CAUSES DE LA GUERRE.
toute alliance de cette nature. La France ayant,
par son sang, fondé l'unité italienne, elle ne
permettrait pas à cette puissance de contracter
une alliance d'intervention dans les affaires de
l'Allemagne; alliance qui, à un moment donné,
pouvait se retourner contre nous. Que si la
Prusse doutait des résultats de la guerre et que
ce traité fût d'une nécessité impérieuse pour lui
assurer la victoire, la France, créatrice de l'unité
italienne, avait droit à des compensations, com-
pensations à stipuler séance tenante.
Que la Prusse vidât par les armes ses diffé-
rends avec l'Autriche au sujet de l'Allemagne,
c'était son droit; la France n'avait pas à inter-
venir dans cette question. Mais elle ne devait pas
permettre à une puissance étrangère d'y prendre
part et moins encore à l'Italie qu'à toute autre.
C'est ainsi que, pour rester dans les idées
émises par Napoléon, il eût dû traiter cette
question. Mais, peu ou mal renseigné, sans idées
justes au sujet des forces de la Prusse et n'écou-
tant, à cet égard, que les rapports d'officiers dont
les dires ne contrariaient pas ses vues, il croyait,
c'est probable, à la puissance militaire de l'Au-
triche. Puis, Magenta et Solférino devaient quel-
quefois lui présenter leur souvenir de résistance
DES CAUSES DE LA GUERRE. 33
héroïque; en un mot, il ne pouvait croire à la
supériorité de l'armée prussienne.
Cette erreur nous devint funeste. La Prusse,
mieux renseignée que nous ne l'étions nous-
mêmes sur nos forces, ne craignit pas de dé-
garnir ses frontières rhénanes. Mobilisant
600000 hommes, elle entra en Bohême. Les
succès furent rapides, décisifs. Les lignes autri-
chiennes brisées en plusieurs rencontres se con-
centrèrent à Sadowa. La perte de cette bataille
décida l'Autriche à traiter de la paix en deman-
dant à la France sa médiation. C'était un tort;
traitant directement avec la Prusse, l'Autriche
évitait un démembrement. Pour prix de notre
intervention, elle cédait à Napoléon la Vénétie.
Le soir, Paris illumina. Cet acte ne prouvait
guère en faveur de l'intelligence politique de
notre capitale ! L'Italie, en possession de la Vé-
nétie, rompait l'alliance française. Elle n'avait
plus qu'à attendre une guerre sur le Rhin pour
marcher sur Rome, ce qui vient d'avoir lieu.
La défaite de l'Autriche était un malheur pour
la France. Les angoisses patriotiques de notre
ministre d'Etat à cette époque le prouvent, mais
on reconnaissait la faute commise quand il
n'était plus temps de la réparer.
3
34 DES CAUSES DE LA GUERRE.
La Prusse, devenue une puissance à laquelle
les armées de l'Europe ne seraient qu'en nombre
équivalent pour résister, ne devait plus mettre
de bornes à ses désirs ambitieux. A cette heure,
elle nous en fait subir les cruelles conséquences
et nous pouvons constater l'ingratitude de l'Italie
agissant sous les inspirations du ministre prus-
sien. Si un reste de pudeur et la crainte de
l'Autriche ne retenaient la Péninsule, nul doute
que le système des mirages territoriaux, imaginé
par Bismark, ne lui eût fait jeter sur la France
son léger appoint militaire pour reprendre Nice
et la Savoie.
En 1860, nous publiâmes une brochure d'é-
conomie politique dans laquelle nous blâmions
la guerre d'Italie, son unité préjudiciable à la
France et nos regrets d'une semblable politique.
Quant à l'Italie, elle présente un fait sans précé-
dents dans l'histoire : celui d'une nation qui,
sans aucun succès par les armes, avec des défaites
sur terre, sur mer, s'agrandit à l'égal des pre-
mières nations et cela au milieu d'une pénurie
de ressources complète, soutenant son crédit
avec les expédients les plus honteux pour ne pas
tomber dans la banqueroute!
Enfin, l'Italie n'étant plus contenue par l'Au-
DES CAUSES DE LA GUERRE. 35
triche avec le quadrilatère vénitien, l'Italie,
maîtresse de Rome, alliée de la Prusse, amie
de la Russie, viendra peut-être au jour de nos
malheurs frapper notre patrie du dernier coup.
Il ne manquerait plus que cette honte pour
effacer celle de Sedan.
Après les immenses résultats obtenus par le
traité de Prague, la Prusse sentit combien il
était nécessaire pour elle de prendre ses précau-
tions contre la France. En acceptant la délimi-
tation des rives du Mein et la création d'une
Allemagne du Sud, elle se réservait de jouer la
dernière partie contre nous. Maîtresse du conti-
nent, elle créait l'Empire. C'est dans ce but que,
depuis Sadowa, la Prusse n'a pas cessé d'aug-
menter ses armements.
Nous-mêmes, nous lui donnions prise sur ce
terrain; mais malheureusement, il faut le dire,
le maréchal Niel ne rencontra pas dans les
Chambres, dans le pays, l'appui qu'il était en
droit d'espérer après l'exemple des malheurs de
l'Autriche. Exemple inouï, nous le répétons
encore, et dont la France n'a pas su profiter.
N'ayant pas voulu s'imposer à temps les sacri-
fices nécessaires, elle voit aujourd'hui ce qu'il
lui en coûte. Terrible leçon de prévoyance.
36 DES CAUSES DE LA GUERRE.
Puisse-t-elle ne pas être perdue pour l'avenir!
Nous arrivons à 1870.
La Prusse, ainsi que nous l'avons dit précé-
demment, armait sans interruption; elle s'en-
tourait de toutes les précautions qui assurent le
succès. Elle fortifiait ses côtes de la Baltique et
mettait ses places fortes du Rhin en complet
état de défense.
Toutes les ressources de cette puissance éco-
nome, laborieuse, douée d'une administration
dirigée avec ordre, arrivaient à leur destination
réelle. Son armée possédait des officiers expéri-
mentés et ses cadres se trouvaient toujours exac-
tement remplis. Elle était certaine de mobiliser,
en moins de temps qu'il ne nous en fallait pour
concentrer notre armée à la frontière, des forces
très-supérieures aux nôtres, et cela, pendant la
marche de ses réserves.
Sa diplomatie ne restait pas oisive ; elle agis-
sait avec vigueur. Ses agents si nombreux en
France, en Autriche, en Italie, en Espagne, sus-
citaient et entretenaient l'agitation nécessaire
aux visées politiques de son premier ministre.
L'intelligence fatale de cet homme embrassait
un cercle d'action d'une immense étendue, et si
les moyens n'étaient pas toujours d'une honnêteté
DES CAUSES DE LA GUERRE. 37
irréprochable, ils n'en contribuaient que mieux
à la garantie du succès. Regrettables maximes
d'Etat! propres aux médiocrités ministérielles,
mais dont une supériorité intellectuelle aussi
élevée que celle de M. de Bismark pourrait
aisément se passer s'il tenait à l'estime des
hommes et au jugement favorable de l'histoire.
Quant au ministre de la guerre, en Prusse,
son activité égalait celle du chancelier.
De nombreux agents subalternes, recrutés dans
l'armée active, étaient envoyés en France pour
étudier notre terrain dans ses moindres détails.
Pas un éclaireur prussien qui ne connut nos
provinces de l'Est, mieux peut-être que la plu-
part de nos officiers. Leurs généraux prenaient
connaissance de nos places fortes, de nos res-
sources et surtout des fortifications de Paris.
Nous en avons été témoin, en 1868, aux redoutes
du fort de Gravelle. En un mot, la Prusse ne
négligeait rien pour assurer la victoire d'une
guerre qu'elle préparait avec intelligence, cer-
taine de l'exécuter avec audace.
L'incurie et la paresse de nos gouvernants
étaient bien éloignés d'une semblable activité.
Nous ne voulons pas jeter tout le blâme sur le
souverain; nous reconnaissons qu'il était animé
38 DES CAUSES DE LA GUERRE.
du désir de modifier l'armement de la France,
mais par nature il ne possédait pas les qualités
de l'organisateur et du travailleur surtout, quand
il était de la plus impérieuse nécessité de changer
radicalement nos institutions administratives,
lesquelles, par une centralisation fixe, immua-
ble, presque souveraine, ont la prétention de
tout ordonner, de tout voir et d'imposer des
idées tellement routinières, que toute modifica-
tion utile vient échouer contre la force d'inertie
dont elles sont douées 1.
Si nous ajoutons à ces causes de mauvaise
administration, connues de la Prusse, les ma-
laises de notre état social, nous compléterons ce
triste tableau.
La lutte des intérêts matériels a pris sous ce
règne une extension inquiétante au point de vue
de l'accord des différentes classes de la société.
Nous avons assisté à toutes ces diverses créa-
tions, soit industrielles, soit financières, et dont
la plupart n'étaient que des prétextes à un
agiotage ignoble. La fortune à tout prix, tel était
le but à atteindre. On vit des hommes se retirer
gorgés et repus de l'argent des malheureux qu'ils
1 Voir la note n° 4.
DES CAUSES DE LA GUERRE. 39
avaient dévalisés légalement, non sur les grandes
routes, mais sur des voies de chemins de fer fon-
dées, les unes en France, les autres à l'étranger.
Que de scandales dont nous avons été les témoins.
Que de ruines dans les familles, et cela pour le
profit de quelques-uns ! A ces nommes tout était
bon pour prendre. Il n'y a pas d'autre mot à
employer. Ce qu'il y a de plus incompréhensible,
c'est que toutes ces différentes créations im-
mondes étaient signalées sous des titres fastueux
avec la prétention de rendre des services au
pays, au commerce, à l'industrie! Ces hommes
se disaient être les inventeurs des chemins de
fer; à les entendre ils étaient les bienfaiteurs de
l'humanité et la France était trop lente à leur
élever des statues!
Voilà, pour le haut d'une certaine classe de
la société. Voyons plus bas. Des théories, plus
que hasardées, se faisaient jour; elles venaient
atteindre jusqu'à nos centres d'éducation. Elles
glorifiaient le matérialisme le plus abject. C'était
la négation de tous les principes sociaux, poli-
tiques et religieux sur lesquels marchent la
société et l'humanité ! On ne croyait plus à rien.
Tous les liens se relâchaient; la famille elle-
même n'était plus qu'une obligation naturelle.
10 DES CAUSES DE LA GUERRE.
Il est vrai que la PATRIE cédait sa place au MONDE
entier, c'était plus commode pour se débarrasser
de ses devoirs envers la sienne. On acclamait la
fraternité universelle sans comprendre que ce
n'était qu'un rôle de dupe, lorsqu'il était sans
chance de réciprocité; on frappait les armées
par le ridicule; on éteignait tout patriotisme;
on applaudissait aux représentations théâtrales
et aux productions d'une littérature ordurière.
Ajoutez au tableau un luxe extravagant, sans
frein, le produit de l'envie et de la vanité, source
de tant de ruines, et vous aurez une partie des
éléments dissolvants qui frappaient notre société
en 1870.
Les souverains du Nord, en 1867, lors de leur
visite à Paris, durent quelque peu se réjouir de
voir la France tomber aussi tristement dans
une pareille période de décadence!
D'autres questions, d'une extrême gravité,
touchaient au travail national.
La vie à bon marché, ce problème que beau-
coup d'esprits recherchent avec courage, était
loin de se réaliser pour nos classes ouvrières.
La journée moyenne du salaire, malgré son
augmentation, ne pouvait souvent suffire aux
besoins de la famille. Le renchérissement de tous
DES CAUSES DE LA GUERRE. 41
les objets et denrées nécessaires à la vie avait
atteint des proportions hors de tout rapport
avec la rémunération du travail. De là existait
un malaise général, malgré la richesse apparente.
L'antagonisme entre le chef d'industrie et l'ou-
vrier ne fit que s'accroître, et la loi sur les coa-
litions préparait l'ère des grèves ! situation aussi
fatale à l'ouvrier qu'aux patrons et dont le
contre-coup est toujours supporté par le pays.
Cette loi était prématurée; dans un pareil mo-
ment, elle ne pouvait qu'augmenter nos diffi-
cultés intérieures. Quant à notre appréciation
à son égard, nous sommes persuadé que ce n'est
pas cette loi qui mettra fin aux luttes d'intérêts
entre les chefs d'industrie et les ouvriers.
Nous basons notre opinion sur les raisons
suivantes :
Que demandent les ouvriers dans leurs récla-
mations? Deux choses : une augmentation de
salaire; une diminution du nombre d'heures de
travail.
Ce principe nous semble faux, surtout en ce
qui touche la deuxième partie.
Dans la première, il pouvait, jusqu'à un cer-
tain point, être admis, attendu que l'augmen-
tation de salaire réclamée ne diminuait que les
42 DES CAUSES DE LA GUERRE.
bénéfices réalisés par l'entrepreneur pour un
travail identique à celui livré précédemment.
C'est à l'entrepreneur de décider s'il veut ou s'il
peut en supporter la diminution.
Dans la deuxième partie de la réclamation, le
principe nous paraît complétement faux. En
voici la raison : la France ne travaillant pas
seulement pour ses nationaux, doit considérer
que les états voisins, concurrents et possesseurs
d'ouvriers, dont la main-d'oeuvre est inférieure
à la nôtre comme prix de revient, verrait son
commerce fortement atteint parla réduction des
heures du travail. Cette réduction élèverait le
prix de ses produits, et le marché français se
trouverait évincé des marchés européens. De là,
perte sérieuse pour notre commerce d'expor-
tation.
Si l'on conduit ce raisonnement à son extrême
limite, n'est-il pas à craindre que l'ouvrier, par
des réclamations constantes, ne vienne aug-
menter encore le déficit? Il en résulterait une
surenchère outrée des produits manufacturiers,
par suite pénurie dans les demandes, et des
ruines industrielles en seraient la conséquence.
Enfin allons plus loin et ayons le courage de
dire toute la vérité : c'est que l'on fait, avec cette
DES CAUSES DE LA GUERRE. 43
loi, d'un peuple de travailleurs un peuple de
paresseux!
On se demande alors quel peut être le remède
à un pareil état de choses?
Pour nous il n'en est qu'un seul.
C'est que tout producteur, quel que soit son
titre au travail, possède le droit de participation
aux bénéfices réalisés par l'établissement auquel
il appartient.
Nous n'entrerons pas, au moment actuel, dans
les développements de cette grave question.
Nous nous réservons de la traiter ultérieure-
ment. Nous n'avons été entraîné dans l'expres-
sion de cette formule que pour indiquer un
moyen d'arrêt à l'une des causes dissolvantes de
la société française.
Le chancelier prussien n'ignorait nullement
l'ensemble de notre situation sociale. Aussi ap-
puyait-il, de l'or de la Prusse, tout ce qui pou-
vait en augmenter le péril. Elections, émeutes,
grèves d'ouvriers, possédaient leurs agitateurs
étrangers. Tous les renseignements, à cet égard,
sont authentiques. On n'aime pas à faire de
semblables suppositions et l'homme qui cher-
che avec bonne foi la vérité y répugnera tou-
jours. Citons encore pour preuve dernière cet
44 DES CAUSES DE LA GUERRE.
espionnage permanent dont nous subissons au-
jourd'hui la forte étreinte.
Tel était notre état politique, social et mili-
taire en l'année 1870.
Le comte de Bismark comprenait que le mo-
ment était venu et que la Prusse devait en pro-
fiter Il espérait surtout que les dissensions ci-
viles, présagées par nos élections, ne pourraient
que faciliter l'accomplissement de ses desseins.
A une époque antérieure, la candidature du
prince de Hohenzollern au trône d'Espagne était
déjà projetée. Que la Prusse tînt pour nous cet
échec en réserve clans l'arsenal de sa diplomatie,
elle était dans son droit. Mais que le peuple
espagnol si fier, à juste titre, dans son orgueil
national, acceptât un Prussien pour roi, c'est ce
que l'histoire ne voudra ni croire ni compren-
dre. Il fallait, pour appuyer une semblable can-
didature, un ministre espagnol dénué du senti-
ment patriotique. S'il faut un roi à l'Espagne,
pourquoi ne le prend-elle pas parmi ses en-
fants? Est-elle donc si dénuée de citoyens émi-
nents pour aller chercher à l'étranger ce que cer-
tainement elle doit trouver chez elle. Est-ce la
république, dont le nom lui fait peur ? Cette
DES CAUSES DE LA GUERRE. 45
forme de gouvernement ne procurerait pas à
cette puissance autant de révolutions, certes, que
ne lui en ont procuré les quarante années qui
viennent de s'écouler sous les formes de régence
ou de royauté.
La France devait-elle accepter la candidature
du prince de Hohenzollern? Il est certain qu'elle
ne pouvait, sans protestation, subir cet échec;
c'était un nouveau défi jeté par la Prusse. Ce qui,
à nos yeux, le prouve, c'est qu'après le désiste-
ment personnel du prince, le roi. Guillaume se
réservait encore sa liberté d'action. Et l'empres-
sement du chancelier prussien à signaler aux
puissances européennes que la Prusse ne re-
cevrait plus, à l'avenir, notre ambassadeur,
démontre, plus que suffisamment, son ardent
désir d'entrer en lutte.
Quel devait être l'effet produit sur notre pays
par une semblable déclaration ?
Nous laissons à chaque homme de coeur son
appréciation sur un pareil acte.
Si nous n'excusons pas les fautes, n'accusons
pas non plus le sentiment de juste indignation
dont la France fut saisie quand elle eut connais-
sance de ce procédé inqualifiable. Les Chambres
et le pays furent unanimes en cette circonstance.

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