Six mois de captivité à Koenigsberg, Prusse orientale, par l'abbé Camille Rambaud,...

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Josserand (Lyon). 1872. In-18, VII-324 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
A
KOENIGSBERG
- PRUSSE ORIENTALE -
l'AR
t
I/ABBÉ CAMILLE RAMBALD-
AUMÔNIKR DES PRISONNIERS FRANÇAIS EN ALLEMAGNE
ET
Auteur du Siège, de Metz
LYON
P* N. JOSSERAND, LIBRAIRE-EDITEUR
3, I'LACE BELLECOUR, 3
1872
SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
A
KCENIGSBERG
— P H u S S K OKI 10 N X A LK -
LYON. — IMPRIMERIE l'IIRAT AINE, RUE GENTIL, 4.
MÊME LIBRAIRIE
OUVRAGES DE M. L'ABBÉ RAMHAU-U
MÉTHODE D'ENSEIGNEMENT RAISONNÉ, par M. l'abbé CAMILLE
RAMBAUD, du diocèse de Lyon, avec une lettre de N. S. P. le
Pape Pie IX et l'Approbation motivée de Mgr MEBIlILLOD. i vol.
in-8.- 6 fr.
« De l'avis de tous les hommes compétents qui l'ont examinée, cette
nouvelle Méthode est appelée à produire une révolution dans
l'enseignement. C'est d'après eux une œuvre magistrale qui, sor-
tant des vieilles ornières de l'enseignement primaire, doit lui ins-
pirer une marche plus rapide et plus en harmonie avec les besoins
du temps. »
LE SIÈGE DE METZ, Journal d'un Aumônier, avec une préface de
M. ATONIN RODELET, 2e édition, i vol. in-18 jésus. 2 fr.
Cet ouvrage est comme le premier volume de Six mois de Capti-
vité; il fut publié, en l'absence de l'auteur, sur ses lettres et sur les
notes qu'il envoya aux siens, lorsque, après la capitulation de Metz,
il suivit en Allemagne notre armée prisonnière. M. l'abbé RAMBAUD
appartient as diocèse de Lyon, où il dirige la belle Œuvre appelée
Cité de l Enfant-Jésus, destinée à abriter à la fois les vieillards et
les jeunes enfants, ceux-ci pour les élever par un système nouveau
d'instruction -primaire Gont la méthode pratique vient d'être publiée.
Le Siège de Metz comprend deux parties: Avant le siège, la cam-
.pagne;- Le siège et la capitulation de Metz. M. AN'rONIX RONDE-
LET, dans la préface qu'il a placée en tête du li^e,^t tous ceux qui
en ont rendu compte considèrent cet ouvrage comme le plus im-
portant qui ait été publié sur le blocus de Metz et comme contenant
dès observations très-vraies et très-judicieuses sur la véritable
cause de nos désastres.
SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
A
KOENIGSBERG
— PRUSSE ORIENTALE —
PAR
]jBÉ CAMILLE RAMBAUD
AUMÔNIER DES PRISONNIERS FRANÇAIS EN ALLEMAGNE
ET
Auteur du Siège de Metz
LYON
P. N. JOSSERAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR
3, PLACE BELLECOUR, 3
1872
Tous droits réservés.
PRÉFACE
Ayant assisté, comme aumônier, à la désas-
treuse campagne de 1870 et accompagné nos
prisonniers en Prusse, nous aimions souvent à
nous faire illusion sur notre solitude, en cau-
sant, par écrit, sur des événements du jour, avec
ceux que nous avions laissés et auprès desquels,
malgré la distance, notre cœur habitait. Ces
notes, réunies aux débris de nombreuses lettres
écrites ou reçues, ont semblé à des amis former
un ensemble de quelque valeur. Déjà ont été
publiées les notes envoyées lors de notre départ
pour l'Allemagne, à la suite de la capitulation
de Metz. Ce premier recueil, imprimé loin de
n PRÉFACE
nous, contient sur les événements militaires, des
jugements dont il aurait mieux valu nous abste-
nir, aussi hésitions-nous beaucoup à publier les
documents qui composent ce volume ; mais une
seconde fois nous avons dû déférer à des con-
seils qu'il nous semblait difficile de ne pas suivre.
Au reste, dans une époque aussi agitée que
la nôtre, peut-être bien ne faut-il rien négliger
de ce qui peut nous apporter une leçon, et il
est incontestable que de grands enseignements
ressortent des événements qui se sont passés
sous nos yeux, pour celui qui est bien persuadé
que la vie du monde n'est pas une vaine suite
de faits heureux ou malheureux, sans aucun
rapport les uns avec les autres, mais qu'elle est,
au contraire, le résultat des efforts de la Provi -
dence divine luttant contre les désastreux effets
de la liberté humaine.
Car si Dieu respecte notre liberté, si Notre
volonté est pour lui un sanctuaire inviolable,
il ne s'interdit cependant pas de mettre la.
main dans les choses du monde, lorsqu'elles
PRÉFACE III
finissent par marcher de telle manière que la
liberté des individus ne serait, en quelque façon,
plus assez forte pour surmonter les obstacles
s'opposant à la sanctification des âmes.
Et Celui qui -nous a créés par un acte de sa
bonté pourrait-il agir autrement, pourrait-il
laisser les passions mauvaises des hommes por-
ter tous leurs fruits? Non, car les lois sacrées
qu'il a données au monde n'étant autre chose que
la révélation des conditions nécessaires à son
existence, il en résulte que leur violation entraîne
nécessairement la destruction de l'humanité, ne
voyons-nous pas, en effet, cette violation dé-
truire la famille, rendre tout ordre impossible,
créer l'indifférence, l'impiété et enfin les mau-
vaises mœurs, qui, de leur nature, amènent fata-
lement la dépopulation d'un pays.
Pour tout homme qui sait regarder avec les
yeux.de l'intelligence éclairés par la foi, l'his-
toire offre de nombreux et continuels exemples
de cette intervention toute-puissante, et nous
croyons qu'à aucune époque elle n'a été aussi
IV PRÉFACE
visible et aussi terrifiante que dans cette
guerre.
Un peuple qui marchait à la tête de ce qu'on
est convenu d'appeler la civilisation, un peuple,
qui tenait il y quelques années la paix et la
guerre entre ses mains, s'est vu en un instant
réduit au néant ; l'armée qui faisait sa force et
sa gloire a été anéantie avant d'avoir combattu,
et à peine entamée s'en est allée tout entière en
captivité, et il s'est produit ce fait singulier que
le peuple vainqueur s'est trouvé embarrassé de
sa victoire ; tout s'était effrondré si rapidement
sous ses pas, que, maître de la France, ne vou-
lant cependant pas en rester possesseur, il ne
trouvait plus personne pour traiter et s'assurer
ainsi la paix et la jouissance paisible de ses vic-
toires ; fait unique dans l'histoire du monde et
digne des méditations de tous ceux qui savent
s'aider des choses visibles pour s'élever jusqu'à
l'intelligence des choses invisibles.
Nous espérons que ce livre ne contiendra rien
qui puisse blesser qui que ce soit, car nous
PRÉFACE v
croyons peu aux méchantes intentions, aux cal-
culs pervers, et c'est bien .souvent, mais la plu-
part du temps en vain, que nous avons voulu
prouver à nos pauvres et chers compagnons
d'exil qu'il ne fallait pas tant accuser les hom -
mes que les institutions et nos propres péchés ;
ils ne comprenaient guère ce langage, et cepen-
dant nous étions dans le vrai, c'est que l'homme
aime, aime toujours et partout le succès, il se
résigne difficilement à attribuer ses défaites à
lui-même; le succès lui semble le bien, le seul
bien, il lui le faut; nous oublions trop, et quant
à nous chrétiens, surtout, que notre modèle, notre
maître, notre Dieu, est mort crucifié, et que c'est
en mourant crucifié qu'il a triomphé ; parce qu'il
est en effet de la nature de l'homme et des so-
ciétés humaines de se laisser rapidement cor-
rompre par la prospérité, et une seule chose peut
nous arracher à cette corruption, c'est la douleur,
ce sont les souffrances qu'entraînent nécessaire.-.
ment à leur suite des événements semblables à
ceux dont nous venons d'être les témoins.
VI PRÉFACE
Nous ne nous découragerons donc pas. Bien
loin de là, nous espérerons'et espérerons même
beaucoup pour notre patrie, elle est le pays du ca-
tholicisme, des missionnaires, des œuvres de cha-
rité, des idées généreuses, et c'est pour cela que
Dieu n'a pas voulu qu'elle pérît sous les coups
des vices qui la minaient ; il a voulu la renouve-
ler dans ses cendres, et elle vivra bientôt d'une
vie nouvelle, si nous savons profiter de la leçon,
emprunter à nos vainqueurs eux-mêmes un peu
de cette-force qui nous les fait paraître rudes,
mais qui nous manque tellement que notre dou-
ceur est devenue presque de la faiblesse.
La vie de l'homme sur la terre, et particuliè-
rement celle du chrétien, est nécessairement une
lutte. Nous devons être doux, il est vrai, mais
nous devons être forts aussi et parfois rudes avec
nous-mêmes et ceux que nous sommes chargés
d'élever. Nul acte louable, héroïque, ne peut
s'accomplir sans un effort de l'âme, arrivant
jusqu'à l'acceptation de la douleur et même de la
mort.
PRÉFACE VII
Ce sont ces considérations qui, malgré une
certaine crainte, nous ont déterminé à laisser
publier ces notes. Les réflexions qu'elles contien-
nent ont été écrites sous l'impression salutaire
et féconde d'événements mémorables; puissent-
elles aider quelques âmes à reconnaître la main
de Dieu dans les malheurs de la patrie, et, les
détachant des choses qui passent, leur faire com-
prendre qu'il n'y a qu'une chose nécessaire et
véritablement grande : connaître, aimer et servir
Jésus-Christ, le Verbe de Dieu fait homme et
mort crucifié pour notre salut !
1
SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
A
KOENIGSBERG
- PRUSSE ORIENTALE -
CHAPITRE PREMIER
CAPITULATION DE METZ. — DÉPART. — FERME BELLE-CROIX. -
PETIT MARAIS. — BIVOUAC. — DE SAINTE-BARBE A BOULAY.
TETERCHEN. — SOUS LES MURS DE SAARLOUIS. — SÉJOUR.
- LA TOUSSAINT ET LES MORTS. «
Metz, le 29 octobre 1870.
Voici plus de deux mois que Metz est bloqué ;
depuis quinze jours il circule des bruits de capi-
tulation; les soldats ne reçoivent que cent ou deux
cents grammes de pain et de, la viande de mauvais
cheval, l'artillerie et la cavalerie sont complète-
ment démontées.
Je ne m'arrêterai pas à discuter comment on a
pu arriver à un tel résultat avec une armée de
2 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
cent cinquante mille hommes, protégée par une
place telle que Metz ; je laisse ce soin à de plus com-
pétents que moi : quand on a vu de près une bataille
on comprend les difficultés de la guerre, et on ne
consent plus à en parler légèrement ; d'ailleurs il
ne m'appartient pas à moi, prêtre de Jésus-Christ
mort pour ses bourreaux, de récriminer contre les
hommes.
Cependant, le 26 octobre, on annonce comme
certain que la capitulation est signée. Les officiers,
dit-on, seront seuls prisonniers, les soldats et
sous-officiers seront renvoyés dans leurs foyers.
Un colonel et des officiers d'état-major que nous
allons, dans la soirée, voir au quartier général,
nous assurent de bonne foi que telles sont les
conditions, et déjà ils s'inquiètent de leur départ.
Mais il n'en était rien, le contraire devait être
la vérité, Le lendemain, en effet, on disait que les
soldats étaient livrés à la discrétion de l'ennemi,
et que les généraux et les officiers seraient libres à
la seul condition de s'engager à ne pas servir
contre la Prusse, pendant la guerre présente. 0
mon Dieu ! n'est-ce pas le renouvellement du
grand mystère de l'innocent Agneau de Dieu
vendu et égorgé pour les péchés du monde ?
Grâce à un bruit mensonger répandu dans les
divers corps, les soldats croient qu'ils vont être
REMISE DES ARMES 3
renvoyés dans leurs foyers. Quoique colères et
indignés, ils rendent assez facilement leurs ar-
mes. C'était pitié de voir ces monceaux de fusils,
de gibecières, de cartouches, jetés dans la boue, et
c'est seulement le 29 au matin qu'on annonce
qu'il faut aller sur la route de Boulay, à la ferme
de Belle-Croix, se mettre à la disposition des
Prussiens.
A cette terrible nouvelle, la vérité tout entière
apparaît aux soldats, mais, pauvres agneaux, ils sa-
vent à peine se plaindre ; le fait est :que l'âme ne
semble pas assez grande pour saisir de suite
l'immensité d'un tel malheur. Ils murmurent un
peu, ils écoutent dédaigneusement les adieux que
croient devoir leur - adresser leurs généraux et
autres chefs, et puis les voilà défilant le sac au
dos et les bras pendants pour se rendre au lieu
indiqué.
J'étais à Queuleu avec l'abbé ", où nous atten-
dions depuis plus de quinze jours, soit une trouée,
soit une solution. Apprenant ce qui se passe, nous
rentrons à Metz avec notre petit bagage afin de
nous occuper dans les ambulances, en attendant
que nous puissions obtenir des autorités prussien-
nes la permission d'aller évangéliser nos pauvres
soldats prisonniers.
Mais, en arrivant à Metz par la porte Mazelle,
4 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
nous rencontrons les divers corps d'armée défi-
lant en longues bandes, même les gardes mobiles,
ces pauvres gardes mobiles, dont à peine quel-
ques-uns avaient tenu le fusil.
Il pleut, il fait froid, rien de plus triste qu'un
tel spectacle.
« Partons, partons de suite avec eux, dis-je au
jeune homme qui, venu de Lyon avec moi le
19 juillet, ne m'avait pas quitté pendant toute la
campagne. Non, non, c'est impossible, on ne peut
laisser ainsi tout un peuple sans prêtres ; vouloir
suivre les soldats pendant cinq ou six cents lieues,
un sac sur le dos, à travers la boue, paraîtra
peut-être une entreprise folle aux yeux de beau-
coup. et qu'est-ce que cela fait? »
Cependant nous entrons en ville, on veut nous
faire dîner; je refuse, car je suis très ému; je ne
vois plus que ces longues bandes de pauvres jeu-
nes gens s'en allant en captivité, comme autrefois
le peuple d'Israël.
Plus je réfléchis, plus ma volonté s'affermit,
mon parti est pris, je vais consulter un père jésuite
auquel je me suis confessé l'avant-veille ; il ap-
prouve pleinement ma détermination, me bénit et
je pars. Au reste, je crois Lyon bloqué, je n'ai
donc pas à m'inquiéter de ce côté pour le moment.
Quant à l'argent, dont il me reste peu, je ne veux
LE DÉPART 5
plus m'en inquiéter. Pensant à partir, j'étais bien
allé demander à M. Worms, banquier, de me
prendre encore une traite de cinq à six cents
francs, sur M. D-., qui avait déjà si généreu-
sement payé celle que je me permettais de tirer
sur lui au mois d'août.
M. Worms se met tout entier à ma disposition,
avec un empressement admirable, mais comme il
me confirme le blocus de Lyon, je ne veux plus
engager ma signature, et je me contente de lui
demander une aumône qu'il me donne, tout en
me priant de prendre au moins trois cents francs
sur un simple reçu. Je refuse, je compte sur la
Providence, sur la parole de Notre-Seigneur Jésus
qui a dit à ses apôtres de ne porter ni argent, ni
sac, ni bâton, de ne s'inquiéter de rien, qu'il
veillait sur nous ; et je fais bien, l'avenir me prou-
vera que la parole de l'Evangile est toujours
vraie.
A midi et demie, mon sac est prêt, mon jeune
homme approuve parfaitement ma détermination,
et, quoique avec chagrin, se décide à ne plus me
suivre, car pour une telle mission il faut être seul;
à deux on ne prend jamais que des demi-me-
sures, on se ménage l'un et l'autre, à moins que
l'un des deux ne domine entièrement l'autre par
sa sainteté, ce qui n'est pas le cas ; je fais mes
6 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
adieux aux excellentes personnes qui nous ont si
généreusement donné l'hospitalité; elles savent
que jamais je ne les oublierai ; n'ont-elles pas été
pour nous une véritable providence ?
Nous sortons par la porte des Allemands à la
recherche de quelque régiment que je connaisse.
A notre gauche, sur les glacis du fort Belle-Croix,
nous apercevons rangés en ordre les tristes restes
de la cavalerie'; pauvres chevaux, à peine ont-ils.
la force de se tenir debout, et je crois que s'ils
pouvaient penser, ils ne se plaindraient pas beau-
coup de la capitulation qui va au moins leur pro-
curer du foin.
Enfin, près des Plantières, nous rencontrons de
longues bandes de soldats sans armes, venant du
côté du fort de Queuleu et se dirigeant, à travers
la boue et la pluie, vers la route de Boulay.
Nous passons à côté de cette pépinière où nous
avons soigné pendant un mois quelques centai-
nes de malades; là, j'entre en conversation avec
un capitaine du 51e de ligne ; il gémit sur les évé-
nement, mais il n'acceptera pas de rester libre, il
préfère la captivité, il donnera des leçons, lira,
s'instruira; bon exemple à suivre.
Cependant, tout en causant, nous arrivons à la
ferme Belle-Croix, au-dessus du fort des Bordes ;
nous trouvons à cheval, sur le bord de la route et
LE PRINCE CHARLES 7
entouré de son état-major, un général prussien,
on dit que c'est le prince Frédéric-Charles, grand
Allemand, rappelant par la forme de son casque,
et sa belle barbe les anciens rois germains, tels
que nous nous les représentions dans nos têtes
d'écoliers.
Je m'approche timidement en lui demandant la
permission de suivre nos soldats dans l'exil.
« Oh! Monsieur, me répond-il, vous êtes libre,
vous n'avez pas besoin de permission ; allez, allez,
vous faites bien, très-bien; toutes les autorités
prussiennes vous protégeront. »
Un peu plus loin, après m'avoir coupé un bâ-
ton, A"", mon fidèle compagnon, me quitte, non
sans s'être beaucoup fait prier ; j'espère qu'il par-
viendra à porter de mes nouvelles aux miens, je
le charge de prévenir de ma décision M. Gillet de
Lyon, dont le cœur généreux comprendra mon
départ subit, et ce n'est pas sans une certaine
émotion que je me trouve seul au milieu de cette
armée en déroute.
Les soldats s'étonnent de me voir comme eux
dans une telle position. « — Eh quoi, me disent-
ils, êtes-vous donc aussi prisonnier? — Pas du
tout, leur réponds-je, les prêtres ne sont jamais
prisonniers, je suis le prisonnier de Dieu, de vous,
mais non des Prussiens ; on ne pouvait laisser
8 SIX MOIS A KEONIGSBERG
partir tout un peuple de chrétiens sans prêtres," je
serai votre curé, j'irai vous voir, je vous dirai la
sainte messe. » Et telle a été ma réponse à des
centaines et milliers qui, durant la route m'adres-
sent la même question, et tous semblent con-
tents, s'étonnent; les chefs prussiens me saluent
et m'offrent déjà des cigares que je donne aux sol-
dats. Les généraux eux-mêmes nous adressent la
parole : « Allez, ayez bon courage, disent-ils aux
soldats, on vous donnera de bon bœuf, vous re-
viendrez avec de bonnes joues. » Serait-ce vrai?
c'est au moins une espérance.
Au reste, tout le long de la route sont des voi-
tures de marchands de pain, d'eau-de-vie et de
vin, et il faudrait voir avec quel empressement
elles sont prises d'assaut par nos soldats. C'est si
bon du pain blanc quand on ne mange que du pain
de son depuis quinze jours !
Le temps est affreux, et, tout en hâtant le pas
afin de parcourir un peu la colonne, une foule de
réflexions sur la cause de tant de malheurs se
pressent dans mon esprit. Quelle leçon ! quels en-
seignements nous devrions y puiser ! A la nuit,
nous arrivons au -petit marais à une demi-heure
de Sainte-Barbe, et voici qu'on s'arrête, les pieds
dans la boue jusqu'à la cheville, au lieu même où
nous venions camper avec la 2e division du
L'ARMÉE PRUSSIENNE 9
1.
3e corps, le 7 août ; quelle différence dans notre
position! Alors nous ne rêvions encore que vic-
toires.
Cependant les soldats prussiens nous entourent
et nous surveillent déjà plus qu'en sortant de
Metz; il est vrai que jusque-là, dans les champs,
le - long de la route, l'armée prussienne, rangée
en bataille, nous surveillait assez. La cavalerie
nous a semblé magnifique et tous les hommes
-d'une santé florissante, c'est l'observation que
font nos soldats aùxquels on avait dit depuis si
longtemps que les Prussiens mouraient de faim.
Nous apercevons de plus, à gauche et à droite de
la route, de longs abris construits avec des bran-
ches d'arbres, appuyées les unes contre les autres
en forme de toit et couvertes d'une épaisse cou-
che de terre, plus de cent ou cent cinquante hom-
mes pouvaient facilement se loger dans une seule,
et de là, grâce à quelques sentinelles, ils gar-
daient tout aussi bien la route que si on les avait
forcés à se mouiller ou à geler dans les tranchées
voisines.
- Mais ce qui étonne le plus nos soldats, c'est de
ne trouver aucun de ces travaux formidables
qu'on disait entourer Metz et rendre impossible
toute trouée ; en effet, les Prussiens n'ont élevé
sur la route de Boulay que quelques redoutes ill-
10 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
signifiantes et inachevées. « On nous a trompés,
disent-ils, ah! comme nous aurions facilement
enlevé cela. » Ils paraissent dire vrai.
Cependant, il n'est pas inutile de remarquer
que cette route n'est pas le côté par lequel aurait
dû sortir l'armée, car cette route mène en Prusse,
il aurait donc fallu se rabattre à gauche ou adroite,
à gauche, c'était impossible, la Moselle est là, il
aurait fallu la traverser; à droite, on serait tombé
en plein dans les camps prussiens, il ne faut donc
pas trop se hâter de juger.
Il pleut, nous sommes mouillés, que faire? Nous
regardons avec envie les fenêtres éclairées de
quelques maisons voisines, il ferait si bon s'asseoir
auprès d'un de ces feux ! Nous nous amusons à
observer un officier prussien, soupant philosophi-
quement, sur le bout d'une table, d'un morceau
de lard entouré de pommes de terre. Enfin, après
une rude demi-heure d'attente, un signal est donné,
nous tournons à gauche et, à travers un étang d'eau
jaune, nous arrivons à Sainte-Barbe. Ce village
est complétement occupé par les Prussiens, nous
le dépassons de quelques centaines de mètres, et
l'on nous fait entrer au nombre de plus dix mille
dans une immense terre labourée, qui n'est que
boue. Pendant deux heures on nous classe, on
nous compte, etc. Des canons sont braqués sur le
PREMIÈRE NUIT II
camp. Des sentinelles nous entourent. Je me
promène au milieu de nos pauvres soldats, et voir
que je partagé leur misère est peut-être une petite
consolation pour eux.
Cependant il faut passer la nuit, je n'ai pas
de tente, il pleut. La parole de l'Évangile est
toujours vraie, plusieurs groupes de sergents
m'offrent avec le plus grand empressement de
partager leurs tentes ; j'accepte celle de braves
sous-officiers du génie, pauvre, très-pauvre tente,
déchirée, boueuse, en tout semblable à celle des
simples soldats ; mais ces bons messieurs se don-
nent mille peines pour que je sois mieux, ils me
font partager leur léger souper, et tant bien que
mal on finit par dormir ou faire semblant de dor-
- mir jusqu'au jour; et c'est grâce à Dieu, je le
crois, que notre tente a pu tenir contre la pluie et
l'orage.
Bivouac Sainte-Barbe, 30 octobre 18/0.
A six heures environ nous nous levons pour
piétiner dans la boue; déjà fument des feux, j'ad-
mire comment nos soldats savent partout trou-
ver du bois pour se chauffer, même sous la
12 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
pluie. Quelques-uns font le café, le café, cette
précieuse boisson qui réchauffe et console de tant
de misères ; mais je ne puis en accepter de ceux
qui m'en offrent avec empressement, car je rêve
de dire la sainte messe, c'est dimanche; mais pas
moyen, il vente, il pleut. Cependant j'ai regretté
de ne pas l'avoir dite à genoux, dans une tente ;
j'aurais pu aussi la dire sous une espèce de dais
de toile tenu par quatre hommes, mais l'idée ne
m'en est pas venue, puis il est question de distri-
bution de vivres, de départ, on s'agite. En effet,
vers neuf heures, nous recevons, et moi comme les
autres, pain de seigle, lard, riz, café, etc.; il
faut se résigner à manger le lard cru avec le pain
qui est au reste bien meilleur qu' on ne pourrait se
l'imaginer.
La pluie cesse un peu, la matinée se passe au
milieu des incertitudes sur le moment du départ,
et dans le camp les choses ne vont pas trop mal.
On dit bien que pendant la nuit un soldat qui vou-
lait se sauver a été tué par une sentinelle prus-
sienne, mais ce n'est pas sûr. Voici un rassem-
blement : qu'est-ce? Hélas, ce sont deux pauvres
chasseurs qui ont éprouvé à leurs dépens les effets
du schnaps. La terrible liqueur commence ses ra-
vages. Un soldat prussien me fait signe de venir
avec lui : nous traversons la route et il me montre
UN DINER 13
au milieu d'un champ quelque chose d'informe,
enduit de boue et étendu par terre ; c'est un lan-
cier, que faire? L'ivresse lui passera. Il y a si long-
temps que ces pauvres enfants étaient privés de
tout.
Cependant je désirais bien offrir quelque chose
à nos bons sous-officiers du génie, je m'achemine
donc vers Sainte-Barbe. A travers une fenêtre
j'avise une cuisine de paysan, dans laquelle
sont réunis quelques Prussiens ; les gaillards ne
m'ont pas l'air de s'y faire du mauvais sang, et à
leur mine on voit qu'ils ne se contentent pas de
cheval mourant.
Un grand feu brille dans la cheminée, et autour
sont rangées de nombreuses marmites. A cette
vue, il me vient à l'esprit que l'heure du dîner est
peut-être bien arrivée, j'ai dans ma musette du
pain et du lard cru de la distribution du matin,
pourquoi n'entrerai-je pas dans cette maison? je
m'y sécherais un peu. A tout hasard j'essaie: on
est plein de déférence pour moi, on m'offre même
de ce qui cuit, mais pas besoin n'est ; je plante un
morceau de lard au bout d'un pique-feu, je le pré-
sente au brasier qui le rôtit le mieux du monde,
et avec mon pain de seigle je fais un dîner large-
ment assaisonné de ce qui fait tout trouver bon.
Mon repas fini, je m'avance un peu au-delà de
14 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ.
l'entrée du village et je découvre un véritable
magasin de comestibles, abondant en liqueurs et
en toutes sortes de choses ; il est tenu par un Al-
lemand qui me semble y faire de fort bonnes af-
faires, je lui achète une bouteille d'eau-de-vie et
la porte à mes hôtes de la nuit, qui en sont ravis.,
car ce n'est qu'à grand'peine que leurs camarades
peuvent se procurer quelques verres de schnaps
auprès des cantiniers ambulants qui circulent
parmi nous avec leurs voitures couvertes de toile
blanche et sont littéralement envahis. Puis que
d'embarras pour le change des monnaies ! les uns
reçoivent plus qu'ils n'ont donné, tandis que d'au-
tres perdent tout.
Vers trois ou quatre heures, voyant qu'on ne
nous donne aucun ordre et le bruit se répandant
que nous n'irons pas à Boulay, je crains que
l'abbé --, auquel j'y avais donné rendez-vous, ne
m'y trouve pas et ne sache plus où se diriger, je
me décide à m'y rendre seul à pied, sauf à venir
rejoindre ma colonne le lendemain.
Me voici donc en route dans une boue incroya-
ble, entreprenant la chose impossible de faire dix-
sept kilomètres par un tel temps et de nuit. Mais
Dieu veille sur nous plus que nous ne le pensons ;
et à peine ai-je fait péniblement un kilomètre
qu'arrive un large Prussien monté sur un chariot
LES FRÈRES DE BOULAY 15
traîné par deux excellents chevaux ; il m'offre de
la meilleure grâce du monde une place, me disant
qu'il va jusqu'à Boulay. J'accepte volontiers, car
déjà je désespérais d'arriver ; selon la coutume,
on m'offre des cigares, bref, grâce au trot rapide
et continu de nos deux chevaux, nous arrivons à
sept heures à Boulay.
Je vais de suite chez les frères où j'espérais
trouver l'abbé *". Là, je suis reçu à bras ou-
verts par cet excellent frère directeur, qui déjà
nous avait donné l'hospitalité le 5 août; ce m'était
une joie de le voir, car il est la parfaite image de
la charité elle-même. Nous causons et nous ne
nous couchons que tard; nous avons tant de cho-
ses à nous raconter. Sa maison est transformée en
infirmerie prussienne, et il n'a pas trop à se plain-
dre. sauf les inconvénients inséparables de toute
occupation par une armée ennemie.
Le lendemain, je célèbre la sainte messe dans
la chapelle des frères, et je me dispose à retour-
ner à Sainte-Barbe, espérant y trouver encore ma
colonne ; les bons frères veulent même m'accom-
pagner jusque-là., mais à la sortie du village
nous apercevons de loin nos pauvres soldats arri-
vant en bandes nombreuses. Ils sont mouillés,
couverts de boue, parmi eux j'en trouve beaucoup
de connaissance : le 18e de chasseurs, le 69e de
16 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
ligne au milieu duquel je suis fort étonné de trou-
ver Daumalin, l'ordonnance de l'abbé ***. Ce brave
garçon, espérant pouvoir rester avec son maître,
a renoncé à son privilège d'infirmier, mais il s'est
égaré, se trouve seul, et c'est avec la plus parfaite
résignation qu'il accepte sa captivité ; il m'annonce
que l'abbé *** s'est mis en route, j'espère donc
pouvoir enfin le rejoindre.
Le bon frère de Boulay s'apitoye sur l'état de
nos pauvres prisonniers, son grand cœur voudrait
trouver le moyen de les soulager tous, mais que
faire ?. Cependant la colonne avance, j'embrasse
les frères,je me recommande à leurs prières et me
voici le sac au dos, le bâton à la main, entrepre-
nant d'arriver à Saarlouis à plus de trente-cinq
kilomètres. Bien des soldats commencent à fai-
blir. Rien de plus triste que nos cavaliers et nos
gendàrmes démontés ; n'ayant pas de sacs, ils se
sont confectionné de lourds paquets de leurs har-
des et ustensiles de cuisine, les uns portent ces
paquets sur la tête, d'autres les pendent sur leur
dos; gênés par leurs lourdes bottes, ils sont bien
vite affreusement fatigués.
Vers midi nous arrivons à Teterchen. Là on
-désire nous reposer et nous sécher un peu, mais
comment faire ? Impossible de nous trouver un
abri suffisant. On a donc imaginé de nous éclairer
TETERCHEN 17
des feux dans un pré ; en attendant que tout soit
prêt, on nous fait stationner une longue demi
heure sous la pluie ; le bruit se répand même que
L'on va s'arrêter, mais cela ne se peut pas. Voici
donc qu'à travers une ruelle qui n'est qu'un ruis-
seau nous défilons et entrons dans un pré qui,
piétiné par tant de monde, n'est bientôt plus qu'un
vaste étang de boue ; on apporte de la paille, du
bois, les feux s'allument et fument à qui mieux
mieux, aveuglant tous ceux qui tiennent à se
chauffer, c'est un spectacle indescriptible., ce-
pendant un grand nombre d'habitants apportent
café et eau-de-vie, et pas mal en obtiennent.
Mais une heure écoulée, il faut se remettre en
route, et les soldats prussiens n'opèrent pas ce
mouvement sans peine, quoiqu'ils n'hésitent pas à
nous faire passer par un jardin potager dont nous
détruisons les magnifiques choux et autres légu-
mes. De nouveau nous suivons cette route, qui
semble n'en pas finir; tous, nous nous fatiguons
peu à peu, la pluie rend lourds les vêtements et
les bagages, mon sac commence à me peser, mais
je pense à la croix de Notre-Seigneur Jésus, et
cela me donne du courage pour moi et pour les
autres. -
Un peu après Teterchen nous trouvons les li-
mites de la France et de la Prusse. Déjà les Prus-
18 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
siens ont peinten noir et blanc la moitié du poteau
français qui était peint aux trois couleurs., il se
manifeste quelque émotion parmi nous, on en-
tend quelques cris de : i Vive la France ! » mais
c'est peu de chose ; six heures de pluie et de boue
atténuent singulièrement la sensibilité.
Le jour commence à baisser et Saarlouis
semble encore bien loin. A un certain point on
nous fait quitter la route pour prendre l'ancienne,
vieille- descente pleine de pierres ; nouveau tour-
ment pour les pieds déjà blessés, nouveaux gé-
missements ; mais il faut marcher, poussés par ces
soldats prussiens qui marchent, marchent tou
jours, sans murmurer ; alors je me prends à penser
au Juif errant, qui, lui aussi, devait toujours mar-
cher. Comme lui, n'avons-nous pas crucifié Jé.
sus-Christ par notre indifférence, nos blasphèmes,
nos impuretés? Aussi méritons-nous bien d'enten-
dre comme le Juif errant cette parole impitoyable :
Marche, marche., et nous allons en effet mar-
cher pendant six cent lieues, et étaler devant tout
pays notre misère et notre faiblesse, car nous
sommes déjà en bien piteux état. Les gravures de
la retraite de Russie pourraient servir pour nous,
en remplaçant la neige par de la boue.
Du haut d'une montagne où la bise souffle bien
vive, nous apercevons enfin au loin, dans la
RÉFLEXIONS 19
plaine, quelques lumières espacées symétrique-
ment, ce doit être le chemin de fer. Mais c'est
encore bien loin, et toujours la pluie et la boue.
Des hommes n'en peuvent plus et doivent, pour
marcher, être soutenus sous les deux bras par
leurs camarades. Oh! mon Dieu, comment alors
ne pas élever son cœur vers vous, et ne pas re-
chercher la raison de tant de souffrances ? Si les
désastres de la France sont une punition, les vé-
ritables coupables sont-ils ceux qui se traînent
péniblement sur les chemins de la Prusse ? Jeunes
gens de vingt-deux à vingt-six ans, ne sont-ils
pas au contraire les pauvres agneaux qui souffrent
pour les péchés du monde ? Ils ont peu' ou point
de religion, je le sais mieux que personne, car je
suis témoin de leurs blasphèmes continuels, de
leur peu de résignation et d'intelligence chré-
tienne de la douleur, mais est-ce leur faute ?
Leur ignorance est-elle coupable? L'homme
peut-il savoir autre chose que ce qui lui est en-
seigné? Et cette ignorance ne doit-elle pas être
presque tout entière attribuée à leurs parents et
aux institutions au milieu desquelles- ils ont été
élevés? Et si on dit qu'arrivés à l'âge de raison,
ils auraient pu profiter des moyens qui leur
étaient offerts pour s'instruire, c'est vrai, absolu-
ment parlant, mais combien c'est faux dans la
20 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
réalité.- Qui ne sait que la première ignorance de
l'homme consiste précisément à ignorer qu'il ne
sait rien par lui-même et qu'il ne saura jamais
que ce qu'il aura appris, de sorte que l'âge de
l'enfance passé il est bien difficile d'apprendre
sérieusement.
C'est donc à vous, ô pères et mères,' qui avez
déserté vos devoirs qu'il faut s'en prendre, c'est à
ces écoles sans foi qu'un gouvernement insensé
protégeait, c'est à l'insuffisance de nos moyens
d'instruction religieuse, c'est à cette fièvre de l'ar-
gent qui avait envahi notre pays, avait détruit les
bonnes mœurs en troublant toutes les relations
sociales, soit par la destruction de nos anciennes
villes, sous prétexte d'aligner les rues, soit par la
création trop rapide de moyens de communication,
soit par celle de ces ateliers colossaux, où l'homme
n'est plus qu'un numéro, une des dents d'un ter-
rible engrenage, et enfin c'était le gouvernement
lui-même qui semblait avoir reçu la mission
d'activer le mal ; on aurait dit qu'une de ses fonc-
tions les plus essentielles était de donner des fêtes
et de développer le goût des plaisirs et du luxe ;
ses théâtres rappelaient les folies des empereurs
romains, et grâce à l'incroyable et absurde fo-
lie des subventions budgétaires accordées aux
théâtres, un chanteur ou une danseuse coûtaient
NOS FAUTES 21
plus À la France que cent cinquante instituteurs.
Qu'on laisse donc au moins à ceux qui aiment ces
plaisirs malsains la peine de les payer.
Mais je faisais aussi notre examen de conscience
à nous, catholiques, je me demandais si, avec plus
d'énergie, nous n'aurions pas pu remédier à tant
de maux, et si nous n'avions pas eu le tort de trop
compter sur le gouvernement pour nous aider dans
la grande œuvre de la sanctification des âmes.
Oui, c'est vrai, le premier devoir d'un gouverne-
ment est de protéger le bien et la religion ; mais
l'histoire n'est-elle pas là pour nous apprendre que
jamais les gouvernements n'ont réellement accom-
pli cette mission sainte, et que bien au contraire
l'Eglise a presque toujours eu à souffrir lorsque
l'autorité séculière, même de bonne foi, a voulu
mettre la main dans ses affaires. Et l'avenir nous
prouvera que l'Église seule est capable de réfor-
mer les mœurs, de faire revivre la foi dans les
âmes. Nous avons donc peut-être trop douté de
notre force, nous n'avons pas osé assez protester,
au moins par notre propre vie, contre les mœurs
nouvelles et païennes envahissant toutes les
classes.
Les nombreuses familles étaient devenues une
exception dont on rougissait presque, et on traitait
de rétrogrades et de ridicules les. saints évêqus
22 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
qui, comme S. É. le cardinal de Bonald, avaient
le courage de rappeler les chrétiens à l'observation
de la loi naturelle ; et le mal allant toujours en
augmentant, l'abus des voyages, des eaux, des
campagnes, venait rendre presque impossible l'ac-
complissement des devoirs qui incombent à tout
père, à toute mère, et les mêmes mœurs pénétrant
peu à peu dans le peuple, le commencement de la
fin semblait venu.
Mais j'ai peut-être tort, ô mon Dieu, d'écrire
ces choses, et cependant, sous l'impression de la
misère profonde dans laquelle je voyais les mil-
liers d'hommes qui couvraient la route, ces pen-
sées et d'autres plus terribles et plus graves
encore se pressaient en foule dans mon esprit, et
j'aurais voulu pouvoir monter sur un lieu élevé,
au milieu d'une grande assemblée de nos habitants
des villes et leur dire les paroles qui, ardentes,
me venaient sur les lèvres.
Et j'offrai à Dieu, non pas tant mes souffrances,
car on ne souffre pas quand on fait ce qu'on veut,
mais celles des pauvres gens qui m'entouraient, se
plaignaient ou juraient même autour de moi. 0
nion Dieu, me ferez-vous la grâce de pouvoir leur
faire entendre votre parole et toucher leur cœur
lorsque nous serons arrivés?
Tout en pensant ces choses, et d'une manière
NOS MISÈRES 23
bien plus claire et plus vive qu'il ne m'-est possible
de l'exprimer ; nous arrivons enfin à peu de dis-
tance de Saarlouis; la pluie redouble, il fait nuit
noire, la boue nous monte littéralement jusqu'à
la cheville, et voici qu'on nous fait faire halte.
Pourquoi? Je ne le sais, car nous n'en pou-
vons plus. La ville, les troupes ne sont proba-
blement pas prêtes à nous recevoir. Alors s'agite
parmi nous une terrible question; va-t-on nous
faire camper? Camper par ce temps-là! nous som-
mes mouillés jusqu'aux os. Nous finissons par
le croire. Bon nombre d'hommes découragés se
laissent tomber sur les tas de cailloux qui bordent
la route, mais le trot de quelques cavaliers se fait
entendre et l'ordre d'avancer nous est donné. Nous
traversons je ne sais combien de ponts-levis, portes
fortifiées, etc., et nous voici enfin sur la place
de Saarlouis où l'on nous compte comme des mou-
tons, ce qui nous fait enfin espérer que l'on va
nous mettre dans des casernes; oh! un hangard,
un peu de paille, mais pas un champ boueux.
Les habitants semblent bons, nul ne nous in-
sulte, mais voici des officiers prussiens qui arri-
vent, et bientôt on nous fait tourner à droite et
nous apercevons enfin la tête de la colonne entrant
par une porte dans un vaste bâtiment. Comme
on se presse! Puis nous voici dans des chambres,-
24 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
on y apporte de la paille, des paillasses. Quelle
joie ! Il faut avoir vécu trois jours dans l'eau et la
boue pour comprendre le bonheur qu'il y a à se
trouver à l'abri, n'importe où. Nous nous serions
trouvés fort bien dans les corridors humides de la
caserne, et voici que l'on a même eu la précaution
d'éclairer les poêles qui se trouvent dans chaque
salle ; aussi travaillé-je jusqu'à onze heures du
soir à me sécher un peu.
Après une heure ou deux d'attente, on nous ap-
porte à chacun le quart d'un pain de. munition, et
le, café s'annonce par l'odeur qu'il répand dans
la maison, mais quand on l'apportera, nous dor-
mirons presque tous. C'est la veille de la Tous-
saint, je vais dans de nombreuses chambrées
l'annoncer à nos hommes : tous se félicitent à l'en-
vie d'être si bien couchés, d'avoir de la bonne
paille blanche et fraîche comme on n'en pas vu
depuis trois mois et de belles couvertures blan-
ches; les douleurs de notre mauvaise journée sont
oubliées. Ils promettent de venir à la messe que je
dirai le lendemain dans le corridor du premier
étage ; dans quelques chambrées je leur fais même
faire un bout de prière et leur donne ma bénédic-
tion, puis je vais moi-même m'étendre au sec sur
ma paillasse ; mais je suis bientôt obligé de la chan-
ger de place, car je sens tomber sur moi de larges
UNE MESSE 25
2
gouttes d'eau, ce sont des vêtements de dragon
qu'on a pendus au-dessus de moi et qui laissent
tomber l'eau dont ils sont imbibés.
Caserne de-Saarlo uis, 1" novembre )870.
Le matin venu, je sors un instant pour jeter
au moins un coup d'œil sur la ville ; sauf de bien
petites différences, elle est en tout semblable a
celles de France, et si mon costume est l'objet de
quelque attention, c'est une attention toute bien-
veillante. J'achète un peu de tabac pour nos pri-
sonniers, qui ne peuvent sortir, et je commence à
recevoir cette monnaie prussienne qui n'a pas la
régularité mathématique de la nôtre, mais qui,
enfin, est tout de même de la monnaie; je rentre
vers huit heures et demie et me dispose à dire la
sainte messe. Aidé de quelques militaires, je cons-
truit mon autel dans le corridor du premier. Une
large planche noire sur laquelle sont tracées les
fortifications de Saarlouis en forme le fond ; un
soldat prussien a la complaisance de nous appor-
ter.une table, un de nos caporaux parcourt la ca-
serne avec une sonnette, et au milieu d'un assez
28 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
et nous commençons à craindre de bivouaquer en-
core une fois ; c'est en effet le sort qui nous est
réservé, mais si le temps est humide, pluvieux,
la terre n'est plus grasse comme à Metz, elle est -
sablonneuse, nous n'avons pas de boue.
Quant à moi, je me promène au milieu des
groupes de soldats, cherchant à les encourager un
peu : c'est difficile, il n'y a que la foi qui donne là
résignation. Cependant, las de rester au froid
sur leurs jambes, quelques-uns, ramassant un peu
de bois, d'herbes sèches, commencent à allumer du
feu ; les habitants voyant cela apportent du bois ;
les uns le vendent, les autres le donnent, d'autres
apportent du pain, des pommes de terre, du
lait ; l'officier prussien qui nous garde fait lui-
même amener quelques voitures de bois et de
paille, elles sont débarrassées en un clin d'œil;
partout fument des feux qui nous aveuglent à
qui mieux mieux. Plus de doute, nous passerons
la nuit dans ce champ, on annonce même une dis-
tribution de vivres qui ne se fait pas.
Du reste, nous avons encore une bonne partie
de ce que nous avons reçu à Sainte-Barbe, de
sorte que, grâce à ce que les uns arrachent dans
les champs, à ce que les autres achètent, tous
finissent par faire un assez copieux repas, et moi
non plus, quoique sans provisions et sans ustensiles
UN BON SOUPER 29
2.
de cuisine, je n'ai pas été obligé de me passer de
souper; j'ai perdu, il est vrai, mes bons sous-offi-
ciers du gènie.maisj'aitrouvé là de charmants petits
sergents du 7e chasseurs, le fourrier est même de
Lyqd. C'est Brunier, jeune homme instruit, dessi-
nant bien; ces bons jeunes gens me font mille poli-
tesses, m'invitent à prendre une part de leur plat
de pommes de terre rôties qui sont vraiment très-
bonnes et m'offrent encore une place sous leur
tente. Décidément la parole de l'Évangile est
toujours vraie. J'ai même deux soupers au lieu
d'un, car n'ayant pu accepter de partager celui
de plusieurs autres compagnies du même batail-
lon, je suis obligé d'aller prendre le café vers
l'une d'elles. Là, tout en nous chauffant, voici -
qu'un vieux sergent se met à nous raconter une
foule d'histoires très-drôles quoique très-conve-
nables ; je regrette sincèrement de n'en avoir pu
conserver le souvenir: on riait malgré soi, et la
source ne tarissait pas.
Je rencontre aussi quelques soldats du 20e chas-
seurs, qui avait été si rudement éprouvé dans les
combats du 14, du 16, du 18 août, ils me racon-
tent ce que je ne savais pas : que c'étaient eux qui,
le 31, entrèrent les premiers dans Servigny-Sainte-
Bàrbe, ayant à leur tète le général de Cissey. Ce
brave général, véritable gentilhomme, qui m'avait
30 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
accueilli avec tant de bonté le 6 août, lorsque nous
passions aux Étangs, marchait, disent-ils, à l'at-
taque des batteries, sa canne à la main, à côté
d'eux, et s'il n'a pas été tué, c'est que les
balles n'ont pas voulu de lui. « Allons, allons,
mes enfants, leur disait-il, ne nous pressons pas,
nous arriverons, » et il entra un des premiers dans
la batterie. Et le lendemain il fallait l'évacuer.
Cependant, au milieu de tout cela je conserve
une inquiétude, j'aurais bien voulu -rejoindre
le bon abbé ***, avec lequel nous devions faire
campagne, il doit être arrivé à Saarlouis; je n'en
suis qu'à une demi-heure, mais on ne sait rien ; si
ma colonne venait à partir pendant mon absence :
les portes de la ville se ferment de bonne heure.
Bref, je ne me décide pas à aller à sa recherche.
(Depuis, j'ai cru reconnaître que Dieu avait
peut-être lui-même voulu que nous allions chacun
de notre côté afin d'exercer une plus grande ac-
tion; notre projet de faire de simples missions
parmi les divers lieux de résidence de nos soldats
prisonniers eût rencontré des obstacles presque
insurmontables. )
Après avoir récité mon chapelet tout en arpen-
tant un champ de pommes de terre, je vais enfin
vers dix heures prendre place à côté de mes petits
sous-officiers du chasseurs.Quoiqu'ils aient veillé
SOUS LA. TENTE 31
assez tard pour écrire leurs souvenirs de la- cam-
pagne, à la lueur d'une chandelle attachée au bâton
de la tente, tous dorment, mais avec la plus déli-
cate attention ils m'avaient réservé et arrangé une
place; j'y étends ma peau de mouton, ferme de
de mon mieux la tente avec une épingle, car il fait
froid, et Dieu aidant, je finis par sommeiller un
peu, malgré la pluie qui se permet de tomber ;
quant à mes compagnons de chambre, ils dorment
admirablement, et si bien que j'ai su le lendemain
qu'ils s'étaient endormis sans éteindre leur chan-
delle, laquelle, ayant brûlé sa ficelle, avait fini par
tomber sur une couverture où elle avait fait une
large trouée ; une fumée épaisse remplissait déjà
la tente quand ils se sont réveillés.
Nul besoin de dire que lorsqu'on est ainsi logé
on se lève de bonne heure, il vente, il pleut pres- -
que, pourrais-je dire la sainte messe ? Je le dé-
sire de tout mon cœur, car c'est le jour des Morts,
je l'ai annoncé dans le camp. Vers huit heures,
la pluie ne semble pas vouloir tomber, un trom-
pette sonne la messe. Nous construisons l'autel
avec une vingtaine de sacs ; un sergent-major se
présente pour servant, de jeunes enfants du pays
tiennent les cierges dans leurs mains pour les em-
pêcher de s'éteindre, je fais entourer de près l'autel
par les soldats afin de couper le venj, les nom-
32 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
bre-ux habitants du pays, venus pour vendre des
denrées aux soldats, s'approchent également, at-
tirés par la nouveauté du spectacle, et je puis dire
la sainte messe sans accident. C'est bien de tout
mon cœur que je l'offre, pour les àmes du purga-
toire d'abord, mais je crois que je l'offre encore
bien davantage pour obtenir un peu de foi chez ces
innombrables soldats que j'entends courir, jurer
autour de nous sans qu'ils aient seulement l'air de
se douter qu'à vingt-cinq pas d'eux s'offre le saint
sacrifice de la messe ; il semble vraiment que pour
eux il n'y a qu'une chose importante, c'est leur
feu et ce qui cuit dessus. Ah ! mon Dieu, où en
sommes-nous venus en France ? Quel triste éta t
sous le rapport moral et religieux,, comme sous le
rapport militaire ! Ne nous sommes-nous pas trop
encensés nous-mêmes depuis je ne sais combien
d'années? La captivité de l'armée tout entière ré-
vèle sa mauvaise organisation et la mauvaise
direction qui lui a été imprimée par ses chefs ;
mais comme dans ce monde les institutions sont
composées d'hommes, elles ne sont en résumé
que ce que sont les hommes qui les compo-
sent. Il faut donc bien nous résigner à ne pas
considérer comme sans reproche tous ceux qui
composent l'armée, et quand je vois des hom-
mes sans respect ni pour Dieu, ni pour leurs chefs,
- LES FLAT.TEURS 1 33
ni pour les lois les plus saintes, je.me demande, si
nous ne devrions pas tous faire un peu notre rtleâ
ciclpâ.
Et ce n'est pas ce qu'on faisait en France dans
ces derniers temps ; on exagérait les mérites de tout
le monde. On décorait du nom de sacerdoce les
fonctions d'un simple instituteur qui souvent ne
sait guère que lire et écrire, on chantait les vertus
et les mérites du soldat jusque dans les cantiques ;
et que faisait-on ainsi, si ce n'est enlever à tous
ce qui fait l'énergie de la volonté, c'est-à-dire
l'humilité? Non, non,ce n'est pas ainsi que se fait
* le bien. Il est certain que les flatteurs ont tout
perdu, perdu le souverain, perdu l'armée, perdu
le peuple, perdu les instituteurs laïques et reli-
gieux,ils nous ont même peut-être fait du malànous,
prêtres, qui cependant devons être si peu de ce
monde. Pourquoi donc continuer à flatter? N'est-
il pas plus noble, plus viril de découvrir nos plaies
et de les panser?
La messe dite, je me vois.entouré -de bonnes Al-
lemandes qui toutes veulent me donner pour dé-
jeûner et du lait,, et du café, et du café au lait, et
du pain, j'accepte- bien entendu de quelques-unes,
un soldat me fait chauffer tout cela dans une ga-
melle, un autre me donne du sucre, un troisième
me prête une cuiller, et, à genoux sur de la paille,
34 - SIX MOIS.DE CAPTIVITÉ
me voici faisant un excellent déjeûner qui au reste
ne sera pas de trop, car il doit me mener jusqu'à
dix heures du soir comme nous le verrons tout à
l'heure.
Voici cependant que vers onze heures arrivent
des fourgons prussiens : ils contiennent du pain,
de la viande et des sacs. Grande émotion ! Pauvre
humanité, qu'es-tu donc pour que tu sois si vive-
ment excitée par ces misérables questions de vi-
vres? Cela semble la grande, l'unique affaire de la
vie. Mais comment faire cette distribution? Ce
n'est certes pas facile, car les soldats entourent en
masse les voitures, couvant des yeux les splen- -
dides morceaux de bœuf, gras et roses; il y a si
longtemps qu'ils n'ont vu que la viande maigre,
noire et sanguinolente du cheval. Je vais voir ce
qui se passe, et le capitaine m'apercevant me de-
mande, quel moyen il pourrait employer; je lui
conseille de se servir des fourriers ; il les fait ap-
peler par un trompette, et aprè s avoir fait les parts
de chaque compagnie, puis de chaque escouade,
on les répartit. Là, je suis témoin du moyen très-
ingénieux employé pour que chaque escouade soit
contente de la part qui lui échoit, car il n'est pas
toujours facile de diviser en lots parfaitement
égaux une cuisse de bœuf, par exemple.
On procède donc ainsi : le sergent fait placer à
UNE DISTRIBUTION 35
troispas devant lui un soldat qui lui tourne le dos,
puis, touchant une des parts, il dit à ce soldat :
« A quelle escouade cette part ? — A telle es-
couade, » répond le soldat ; l'escouade désignée
par son numéro s'approche, emporte la part que
vient de lui donner le sort et ne peut se plaindre
d'injustice ou de préférence.
Grâce à tous ces moyens, la distribution se fait
à peu près bien, il en est cependant encore beau-
coup qui se plaignent de n'avoir pas reçu de pain,
de n'avoir rien reçu, tandis qu'on en voit d'autres
qui ont des légumes secs au moins pour trois
jours. Franchement, il était difficile de contenter
tout le monde, il aurait fallu pour cela une véri-
table administration qui ne peut encore exister;
c'est ce que ne peuvent comprendre nos hommes
qui citent à tout propos la distribution régulière
des casernes ; qu'ils aient donc la charité de se
rappeler un peu celle du 28 au soir à Metz.
Laissant achever toutes ces opérations, je vais
au village voisin visiter l'église et y adorer un peu
Notre-Seigneur, c'est là mon ami, le seul qui va
me rester pendant ce long voyage. Ce village est
Rinderpret, village allemand à maisons basses,
une longue et large rue me mène à l'église ; mais
ici commence cette singulière coutume d'avoir, de
chaque côté de la rue, devant chaque maison, un
3G SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
tas de fumier et d'ordures retenu par un encadre-
ment de pierres. A l'entrée du village, un brave
homme veut me faire entrer chez lui pour prendre
le café, je le remercie très-affectueusement,
le temps presse, car je veux voir l'église. Elle
est pieuse, ornée et pleine d'habitants qui assis-
tent à la messe des Morts. Que vos cérémonies
sont bonnes au cœur, mon Dieu ! Quoique en pays
ennemi, dès qu'on entre dans votre maison, on
sent qu'on est chez soi, dans la maison de son
père, de sa mère. Ma petite adoration faite, je
me hâte de revenir au camp. A l'entrée du village,
je rencontre un pauvre soldat qui, ne pouvant
plus marcher, est envoyé en dépôt au corps de
garde, je me charge de son sac et lui donne le bras.
Mais voici que de loin j'aperçois mes hommes qui
commencent à défiler, je me hâte de déposer mon
soldat dans une maison et j'accours ; déjà le
camp est levé, il ne reste plus que la paille que
les paysans s'empressent de ramasser. Qu'est de-
venu mon sac, mon précieux sac, qui contient tout
ce qu'il faut pour dire la sainte messe? Que de-
viendrai-je sans lui? Où a passé la 4e compagnie
du 7e chasseurs ? Il me semble apercevoir de loin
leurs manteaux gris-bleutés, je les trouve enfin
à quelque distance ; l'un d'eux avait eu la bonté
de se charger de mon sac et de mon bâton.
3
- CHAPITRE II
DE SAARLOUIS A TRËVES. — SPEICHER. - STEINFIELD-:-- LE CAPITAINE
DE BULZIMGLOWE. - GEROLSTEIN. - COLOGNE.
Nous voici donc marchant avec l'espérance du
chemin de fer. Cette fois notre espérance n'est pas
déçue.
On fait monter près de deux mille hommes dans
un immense convoi ; la plupart des wagons sont
découverts, mais il fait beau. Cependant le capi-
taine, qui est chargé de notre colonne, ne veut pas
que je monte avec les soldats. Je le regrette en un
sens, en un autre, il a raison; il me donne un
compartiment pour moi tout seul. Où allons-nous?
Qui le sait ? Continuerons-nous par le chemin de
fer, où devons-nous encore marcher? Terrible
question ! -
Nous traversons, sans nous y arrêter, diverses
38 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
villes et villages, Mezig, Saarbruck. Arrivé à
Trier ou Trêves, le train s'arrête. On nous fait
descendre. Pourquoi?.. Hélas! il faut reprendre
le sac, et marcher de nouveau sans savoir jus-
qu'où, ni jusqu'à quand. Nous passons rapidement
devant cette antique ville de Trêves, si célèbre
par ses souvenirs et qui conserve la robe sacrée
de Notre-Seigneur Jésus-Christ, cette robe tirée
au sort par les bourreaux, alors qu'on allait' le
crucifier. Lui, l'innocence même, ne se plaignait
pas, et tout'le long de notre colonne ce n'est qu'un
concert de plaintes. « Où mangerons-nous? où
boirons-nous ? » Que de blasphèmes se font en-
tendre contre les Prussiens !
Mais n'importe, il faut marcher; à peine quel-
ques soldats ont-ils le temps d'accepter les ra-
fraîchissements que des habitants ont la charité
de nous offrir.
Nous voici longeant la Moselle et le chemin de
fer; il n'est que trois heures, la nuit vient et nous
marchons toujours. Ces terribles Prussiens i:e
font jamais de halte. Nous traversons des forêts
de je ne sais combien de kilomètres de longueur.
Hélas ! si on nous faisait au moins camper sous
ces grands arbres, on y aurait bientôt fait du feu.
Les soldats se couchent le long de la route, quel-
ques Prussiens én font autant. A un certain en-
UNE HALTE 39
droit, un grand nombre de prisonniers s'arrêtent ;
l'un d'eux argumente les autres pour les enga-
ger à ne pas aller plus loin, mais il ne trouve
pas d'écho; nous ne sommes plus nos maîtres.
Quant à moi, mon sac me devient bien lourd,
mes pieds se blessent, je les arrange de mon
mieux, et, me courbant de nouveau sur mon bâ-
ton, j'essaie de donner un peu de courage à
quelques-uns : je hâte le pas pour atteindre la tète
de la colonne, tout en grignotant un morceau de
pain qu'un brave homme m'a forcé d'accepter
sur la route.
Vers neuf heures du soir, nous arrivons dans
un grand village. Que faire ? La tête de la colonne
est perdue, où aller? Notre capitaine est parti en
avant, nous voici sans guide ; les habitants de ce
village, dont je regrette de ne pas avoir conservé
le nom, se montrent très-charitables ; il nous
prend presque envie de nous arrêter là ; il serait
si bon de s'étendre à l'abri sur un peu de paille !
Quelques-uns cherchent un gite et le trouvent. Des
sergents du 7e chasseurs, toujours très-avisés,
vont tout simplement s'établir dans un hôtel. Que
sont-ils devenus? Se sont-ils joints à une autre
colonne, ou ont-ils pu s'échapper, ce qui est dou-
teux? Je ne le sais, mais je ne les ai pas revus
depuis.
40 SIX MOIS DE CAPTIVITÉ
Cependant une bonne dame qui avait eu la charité
d'apporter quelques rafraîchissements à nos soldats
et qui parlait français nous assure que notre lieu
de repos est au prochain village, à trois quarts
d'heure, que là nous serons très-bien reçus parle
maire qui est un excellent homme. N'est-il pas
plus sage de faire un dernier effort et de se repo-
ser tranquilles que de rester avec la perspectivé
d'être obligés de faire demain matin ce que nous ne
voulons pas faire aujourd'hui ?
Le plus grand nombre, et moi tout le premier,
reprend donc son sac et son courage et nous voici.-
de nouveau en route; on s'encourage, et vers dix
heures un quart nous apercevons une chapelle
isolée et enfin un village, et, à l'entrée du village,
notre capitaine et M. le maire, éclairé par une
lanterne et tenant une longue liste qui est celle
des habitants chez lesquels nous allons être logés.
« Monsieur le prêtre, me dit notre capitaine qui
était à côté du maire, votre quartier est chez le
pasteur. » Franchement, je ne m'attendais à un si
bon gîte ni pour nos prisonniers ni pour moi.
Je vois en effet chaque habitant emmener avec
lui quelques soldats qui sont contents, Dieu sait
comme. Une bonne fille me conduit chez le pasteur
qui me reçoit à bras ouverts, il se nomme Hermann,
a un vicaire et demeure, comme tant de curés alle-
SPEICHER 41
mands, avec sa sœur, qui me sert ma première
soupe allemande., une soupe claire au vin, du jam-
bon cru, coupé très-mince, etc., puis le vin blanc
et clair du Rhin. Hâtons-nous de boire le.dernier
verre, car minuit s'approche.
Quand je me suis vu englouti dans un énorme
lit allemand, je n'en pouvais pas croire mon
bonheur. Pas besoin de dire si - on dort après
huit heures de marche forcée. A sept heures, le
lendemain, je dis la sainte messe et suis très-édi-
fié d'y voir une certaine assistance et quelques
personnes communier. Je remarque une singulière
coutume : à l'offertoire, les hommes viennent en
procession faire le tour de l'autel et y déposent en
passant une pièce de monnaie ; après la commu-
nibn les femmes en font autant. M. le curé se
loue de la piété de ses paroissiens et m'offre des
intentions de messes que j'accepte au nombre de
quarante.
Je vais ensuite parcourir le village et je trouve
tous nos hommes, établis chez les paysans; ils
sont enchantés de la réception et déjeûnent très-
bien. Devant eux sont de splendides plats de ces
pommes de terre si rares à Metz, puis le café, la
bière, rien ne manque.
A quelle heure partirons-nous ? Ira-t-on loin ?
Ce sont les seules questions qui se font. Mon Dieu,

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