Six mois de l'histoire de France, par Adolphe Poignant

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Garnier frères (Paris). 1851. In-8° , 265 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1851
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SIX MOIS
DE
L'HISTOIRE DE FRANCE
SIX MOIS.
DE
L'HISTOIRE DE FRANCE
PAR
ADOLPHEPOIGNANT
PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES
10 , rue Richelieu, et 215 bis, Palais-National
ROUEN
■A.' LEBRUMENT, LIBRAIRE
45, quai Napoléon
1851
SIX MOIS
DE
L'HISTOIRE DE FRANCE.
LETTRE PREMIÈRE.
Paris, 20 octobre 1847.
J'ai reçu la lettre qui m'exprime vos craintes
d'événements fâcheux pour le gouvernement.
Vous doutez de sa stabilité. Vous me demandez
en même temps s'il serait sage de vendre vos
rentes sur l'Etat. Moi, vous répondre de la
bausse ou de la baisse des effets publics! Je
me garderai bien de vous donner des avis sur
un sujet, aussi scabreux. Seulement, puisque
vous vivez loin de la capitale, je vous rendrai
1
— 2 —
un compte exact de ce qu'on dira, de ce qu'on
fera, de ce qui se passera enfin.
Mais souvenez-vous bien que, par caractère,
peut-être un peu par expérience, je suis le
docteur Tant-Pis. Je vous montrerai les choses
comme je les verrai. Vous en prendrez, vous
en laisserez ce que vous voudrez. Ce sera votre
affaire, ce ne sera pas la mienne.
— 3 —
LETTRE il.
Paris, 22 octobre 1847.
C'est dans les villes que sont nées les révo-
lutions ; de sont les villes aussi qui en oui
éprouvé le plus rude contre-coup dans leurs
intérêts et dans leurs moeurs. C'est donc des
villes, et principalement de Paris, que je dois
vous entretenir.
Charles X voulait reconstituer une aristocra-
tie qui, dans ses prévisions, devait être un
corps intermédiaire entre lui et le peuple.
Cette aristocratie convenait d'âmeurs parfaite-
ment aises penchants , et il la retrouvait dans
ses souvenirs .
Louis-Philippe, en arrivant au trône, a com-
pris très-bien qu'il devait faire tout le contraire
de ce que voulait son prédécesseur. Il a négligé
l'aristocratie. Il s'est appuyé sur la classe
moyenne qui allait mieux à ses goûts et à ses
habitudes, et dont il s'était déjà entouré, avec
un peu d'affectation peut-être, sous les Bour-
bons de la branche aînée.
Alors la société s'est trouvée ainsi constituée
dans les villes :
L'ancienne aristocratie a perdu le; prestige
et tous les avantages attachés aux titres nobi-
liaires et à la naissance.
La bourgeoisie est aujourd'hui la
force du gouvernement, qu'elle paye de ses
préférences par un concours dévoué et efficace,
en lui apportant les ressources de la richesse,
de l'industrie et ducommerce.
Au-dessous sont les ouvriers;et les prolé-
taires.
L'ancienne aristocrate,regrette le passé, là
bourgeoisie veut maintenir le présent, et les
prolétaires, peu satisfaits du présent, vou-
draient le changer contre un, avenir
permettrait d'entrer dans les rangs de la bour-
geoisie, Tel est, en résumé, le tableau trai de
la société dans les villes.
La grande influence de l'aristocratie sous l'an-
cienne monarchie est passée aux banquiers.
L'aristocratie des grandes fortunes à remplacé
l'aristocratie des grandes familles. Les Rothschild
ont succédé aux Montmorency.
De cette substitution dé l'influence des for-
tunes à l'influence des familles est résultée une
transformation dans les moeurs des villes, trans-
formation qui, plus tard peut-être, sera fatale
à la stabilité du trône et de nos institutions.
Dans les villes, Fargent est devenu la princi-
pale, la véritable puissance. La société s'est
trouvée travaillée par un désir immodéré dé
bien-être matériel. Le culte des" intétrêts à été
la religion universelle, et a étouffé le culte des
devoirs.
Aujourd'hui tout le monde veut être riche.
Partout règne un désir ardent, effréné de faire
fortune en peu de temps, parce que la foi dans
la royauté s'affaiblit de jour eh jour, et qu'on
tient à se; créer une position indépendante des
événements. Le gouvernement a de la peine à
satisfaire ces passions cupides qui débordent
de toutes parts.
Ce sont des députés qui sollicitent des che-
mins de fer et des canaux pour leurs départe-
— 6 —
ments, et qui, ont eu soin d'avance de prendre
des intérêts dans ces entreprises.
Le gouvernement a besoin de conserver sa
majorité. Il accorde donc les canaux et les
chemins de fer demandés, et il engage même
des centaines de millions dans ces projets plus
ou moins praticables.
Ce sont des sociétés de capitalistes, d'archi-
tectes et d'entrepreneurs qui proposent de re-
bâtir une partie de Paris, de l'assainir, de le for-
tifier. Ils font démontrer par des journaux,
qu'ils payent, tous, les avantages, pour la sû-
reté et la salubrité publiques, de ces entre-
prises qui doivent leur procurer d'énormes
bénéfices.
Le gouvernement, qui veut à toute force
être un gouvernement populaire, donne encore
cette satisfaction à l'opinion publique, c'est-à-
dire aux journalistes : les travaux sont votés
avec ma supplément de budget de quatre ou
cinq cents millions.
Ce sont enfin des fonctionnaires, des em-
ployés, qui, devant ces énormes largesses du
gouvernement, sont presque honteux d'être
oubliés, et qui demandent des augmentations
de traitement, qu'on s'empresse de leur accor-
der à grand renfort de millions.
Toutes ces dépenses exagérées enflent outre
mesure les budgets dé l'État et écrasent les
finances.
Il n'y reste plus de place pour les dépenses
de la guerre et de là marine, qui font cepen-
dant la force de l'État ; et on se demande com-
ment le roi Louis - Philippe , administrateur si
habile de sa fortune personnelle, laisse ainsi
gaspiller les finances de la France.
Pour faire face à ces immenses besoins, pour
donner satisfaction à ces appétits qu'on a sur-
excités, a-t-on créé de nouveaux débouchés
pour notre commerce, de nouvelles branches
de revenus, de nouvelles ressources, en un
mot? Non. Il semble que le budget de l'Etat soit
la poule aux oeufs d'or; qui doive suffire à;tou-
tes les éventualités, à toutes les exigences.
Aussi, le gouffre du déficit se creusé de plus
en plus, et ce qu'il y a de triste à dire, c'est
que tous ces budgets écrasants ne produisent ni
gloire ni profit pour la France.
Cependant les ouvriers et les prolétaires, qui
ne prennent qu'indirectement part à toutes ces
prodigalités, sont près, de perdre patience. De-
puis que , chaque jour, vingt journaux, qu'ils
lisent avidement, leur présentent le système
d'égalité,commenté , amplifié et ressassé de
toutes les manières, ils commencent à croire
que cette égalité devrait aussi s'étendre au bien-
être-matériel et a toutes les jouissances de la
vie.
Pourquoi celui-ci est-il couvert d'un habit,
quand celui-là porte une veste? Pourquoi celui-
ci va-t-il en voiture, quand celui-là est forcé
d'aller à pied ? Pourquoi l'un a-t-il le superflu,
quand l'autre a tant de peine à se procurer le
nécessaire? Ne sont-ils pas tous égaux, tous ci-
toyens de la même patrie ?
Ces questions sont dans: tous, les coeurs
sinon dans toutes les bouches. Qui les met
en avant ? Beaucoup moins un désir Immo-
déré de bien-être que l'envie contre ceux qui
possèdent.
Interrogez, en effet, dix, vingt, trente pro-
létaires, vous; trouverez toujours ce senti-
ment gravé dans le fond de leurs coeurs,
sans qu eux-mêmes peut-être s'en rendent bien
compte.
J'irai plus loin. Je suis convaincu que l'en-
vié est un sentiment plus fort que le désir
du bien - être , et qu'un nombre infini de
gens supporteraient plus facilement Une éga-
lité de misère que l'inégalité dans les condi-
tions.
Que peut la raison contré des séductions qui
s'attaquent à ce que l'homme a de plus vivace
en lui, l'amour-propre et l'intérêt.
Le peuple d'ailleurs est écrasé d'impôts, et
se rappelle, avec amertume et colère, qu'en
1830 on lui avait promis un gouvernement à
bon marché. Il se demande où vont ces impôts.
Il commence à se plaindre tout haut, et ses
plaintes trouvent dans les villes bien plus d'é-
chos que dans les campagnes.
Cependant le gouvernement à l'air de ne
s'apercevoir de rien, de ne rien prévoir. Les
ministériels appellent cette insensibilité de la
fermeté; d'autres y verraient de l'incurie et
de la maladresse.
J'ai dû, en commençant ma correspondance,
vous présenter d'abord un état de la situation.
Pénétrez-vous-en bien. J'aurai encore d'autres
renseignements à vous donner sur notre situa-
- 10 -
tion financière, morale et politique. Ce sera
l'objet des premières lettres que je vous écrirai.
Vous pourrez ensuite beaucoup mieux appré-
cier la portée, pour la tranquillité et le crédit
public, des événements qui surviendront.
— 11 -
LETTRE III.
25 octobre 1847.
On m'a envoyé de Rouen là cote dé mes im-
positions de cette année, et j'y ai remarqué
avec peine une augmentation sur l'année der-
nière. Je ne douté pas que la répartition n'ait
été faite équitablement ; mais je suis non moins
certain que chaque année nos impositions aug-
mentent. Je ne serais pas fâché de savoir jus-
qu'où nos ministres prétendent porter l'art de
faire passer la France par l'alambic, et d'ex-
traire de la matière imposable tout ce qu'elle
peut produire.
J'avais eu la visite, il y a quelques mois, du
contrôleur des contributions. Il avait dirigé sa
loupe microscopique sur mes bâtiments. Il y
avait découvert des lucarnes, de petites ouver-
tures, qu'ayant lui on. avait négligées, et qu'à
mon grand étonnement il avait baptisées du
nom de fenêtres; La conséquence de cette ha-
bile investigation avait été que mes bâtiments
avaient cent huit ouvertures au lieu de quatre-
vingt-quatre fenêtres pour lesquelles j'étais im-
pose.
Me voilà donc enrichi de vingt - quatre fenê-
tres et d'un surcroît de contributions.
Je m'étais permis quelques observations aux-
quelles le contrôleur avait répondu d'un ton
de conviction : « Nous voulons seulement
asseoir une juste répartition de l'impôt. Nous
préserve le ciel de pressurer les contribuables !
Egalité pour tous, c'est notre devise.: »
Gomment ne pas approuver un pareil lan-
gage'? Au fait ce digne homme avait raison, et
il ne me restait pas le plus petit mot à dire.
Mais il avait ajouté : le gouvernement a de
grands besoins.
Cette fois je m'étais fâché. « Qu'est-ce à dire ?
comment les seize, cents millions que nous lui
payons ne lui suffisent pas! c'est donc Un Gar-
gantuu que ce gouvernement, puisque rien ne
peut le rassasier; »
A quoi le contrôleur,; qui est un homme d'es-
prit, avaitrépondu : « Quelle comparaison!..
Maître Rabelais: risquait; ces sortes de choses
dans un:temps où le gouvernement était absolu,
pouvait tout se permettre sans discussion, sans
contrôle ; mais, sous un gouvernement consti-
tutionnel, c'est bien différent. Le budget est-il
trop enflé? vos députés, sont maîtres de le
réduire et par cela même qu'ils ne le font pas,
ils l'approuvent.
« Si d'ailleurs, ce qui s'est vu quelquefois,il
apparaissait du gaspillage dans les financés, les
journalistes tailleraient leurs plumes,la pressé
libre entasserait Volumes sur volumes pour
dénoncer les abus et en faire justice ; les Cicé-
rons de la chambre des députés se draperaient
dans leur toge, et diraient aux ministres; de
leur plus grosse; voix : Quousque tandem?
« Comment voudriez- vous que devant tant
d'obstacles insurmontables, le. gouvernement
s'avisât d'augmenter, à tort ; et à travers, les
impôts?»
Ces paroles rassurantes avaient entièrement
dissipé mes eraintes, et j'avais remercié avec
une grande effusion le digne contrôleur, quand
- 14 —
cette malheureuse cote d'impositions m'a re-
plongé dans mes déplorables incertitudes.
J'ai voulu, comme on dit vulgaifement^creu-
séf la question. Je me suis permis une petite
revue rétrospective y" et voilà ce que j'ai décou-
vert
Au moment de la première restauration ; ; en
1814, ontrouvasur le grand-livre soixante-trois
millions dé rentes inscrites. Voilà ce qu'avaient
coûté à la France la république et l'empire,
c' est-à-dire, l'établissement de la plus gran de
puissance des temps modernes.
Pendant les quinze ans dé son existence, là
restaui'ation éleva la dette publique dé soixante-
trois millions à deux cent treize millions de
rentes inscrites. Elle laissa de plus une dette flot-
tante de deux cent soixante-dix millions. Là
dette publique était donc presque quadruplée.
Arrivé la monarchie dé 1830, proclamée si
hautement le gouvernement à bon marché, qui
devait opérer réductions sur réductions et accu-
muler les économies. Eh bien ! en 1 847, âpres
dix-sept ans de régné, la dette inscrite monte
à deux cent quarante millions dé fentes, la
dette flottante passé neuf cents millions, et
- 15-
les impôts suivent une marche toujours crois-
sante;
Et cependant ce gouvernement a eu des
années d'une grande prospérité mais il a fait
comme certains fabricants de nos vallées, qui,
au lieu d'employër l'excédant des années heu-
reuses à payer leurs dettes et à se ménagér des
ressources pour les temps de Calamités , à mesure
que l'argent entre dans leur caisse, l'en font
sortir pour augmenter, dans une proportion
démesurée, leurs établissements ; achètent dé
nouveaux métiers, créent dé nouvelles fabri-
ques. Viennent une ou deux années malheu-
reuses; que seulement les produits diminuent;
alors là confiance disparaît, le crédit baisse, les
créanciers arrivent, et à leur Mité la hideuse
banqueroute.
L'augmentation des impôts en temps de paix
est une mesure déplorable, un contre-sens poli-
tique, attendu que le plus vulgaire bon sens fait
un devoir aux hommes d'État d'économiser en
temps de paix pour se préparer d'avancé aux
éventualités de guerre. Et d'ailleurs ne sait -on
pas qu'en fait de contributions, forcer lé pro-.
duit, c'est en tarir la source.
.,; - 16 —
Pourquoi donc avoir si fort déclamé avant
1830 contre lés prétendues prodigalités des
ministres; de Charles X ? Pourquoi tant d'amères
plaisanteries contre Ce milliard qu'on appelait
avec ironie : le budget normal de la restaura-
tion ? aujourd'hui on fait pis qu'elle. Voudrait-
on nous la faire regretter?
Je suis de ceux qui ne désiraient pas de révolu-
tion en 1830, mais qui, la voyant faite, l'ont
acceptée de bonne foi, ont voulu qu'elle donnât
ce qu'elle avait promis.
Or, elle avait promis une di
pots, et elle les augmenté; un gouvernement à
bon marché, et jamais gouverne
n'a coûté aussi cher. Quelque optimiste que
l'on soit, on ne peut cependant se refuser à
l'évidence.
— 17 —
LETTRE IV.
27 octobre 1847.
J'entends beaucoup parler du mal que fait la
corruption. Les esprits graves s'en affligent.
Dans le monde ministériel on paraît en pren-
dre son parti. Qui sait même (l'esprit français
est si léger) si on ne finira pas par s'en amuser,
par en tirer vanité. A une certaine époque être
libertin fieffé, être roué en un mot, fut un titre
d'honneur. Nous sommes peut-être destinés à
voir un jour les corrupteurs et les corrompus
occuper une place aussi distinguée. dans l'opi-
nion publique.
J'ai un ami si heureusement organisé, qu'il
ne s'étonne de rien et qu'il trouve toujours des
explications naturelles aux événements. Je lui
parlais hier de corruptions électorale et parle-
2
mentaire , objets de tant de récriminations, dé
tant de haines, et ensuite de la réforme deman-
dée à cor et à cri, et dans laquelle l'opposition
ne voit peut-être qu'un moyen pour arriver à
son tour au pouvoir. Savez-vous ce qu'il m'a
répondu : « Que les abus étaient aussi anciens
que le monde, et que; l'opposition se leurrait
d'un faux espoir en croyant qu'elle parviendrait
à les déraciner. »
Il a ajoute : « Dés ministres adroits et peu
scrupuleux sont toujours certains de remporter
lavictoire dans les élections par l'influence
prépondérante; qu'ils y exercent; appelez cette
influence corruption, à vous permis; mais vous
n'empêcherez pas que le fait n'existe, je vais
vous le démontrer par des chiffres.
" Il y a en France quatre cent cinquante-
neuf députés à nommer ;
" Et deux cent vingt mille électeurs.
" Je crois faire, les,, choses très-grandement
en évaluant à dix mille le nombre des électeurs
dont l'opinion est tellement notoire, tellement
invariable que la corruption n'osera pas même
tenter de les séduire,
« Il restera deux cent dix mille électeurs.
- l9 —
dont il s'agira de conquérir les votes. Ce sera
chose facile pour les ministres:
" En effet, le gouvernement dispose des
emplois dans le civil,dans le militaire, dans
l'Église même, depuis le plus grand jusqu'au
plus modeste ; du droit de distribuer, des
faveurs, des gratifications, etc, etc. Com-
bien d'existences seprouvent àinsi dépendre
de lui! Faisons-en le compte-par approxima-
tion
« Les employés du gouvernement sont évi-
demment des missionnair es d'életion, et les
préfets, sous-préfets, secrétaires généraux et
chefs, de division ne ; concevraient même, pas
qu'un employé put voter autrement que pour
le candidat, du gouvernement.
« On en compte environ deux cent
mille, ci. ..................................... 200 000
« Mais les employés ne disposent
pas.seulement d'eux-mêmes. Ils ont,
des pères, des frères , des oncles,
des cousins , des amis, qui sont inté-
ressés à ce que l'employé conserve
sa place, incessamment convoitée
A reporter. .. 200 000
— 20 —
Report. . . 200 000
par le surnumériare. En évaluant
toutes: ces' influencés à quatre par
employé, c'est Se montrer assuré-
ment très-modéré : nous, arrivons à
huit cent mille, ci. . . . . . . . . 800 000
« Si nous ajoutons maintenant tous
lés surnuméraires, c'est-à-dire ceux,
qui aspirent depuis, longtemps à
prendre la place de l'employé, et
qui-doivent nécessairement vouloir
porter en première ligne, dans leurs
états de services, les démarchés,
prières, influences de tout genre
employées pour faire nommer; le ,
candidat du gouvernement, il est
impossible d'évaluer cette catégorie,
si ardente et si vivace, à moins de
deux cent mille, ci. . .. . ... . 200 000
« Si nous réunissons enfin tous les
gens qui, sans avoir dé droits acquis,
n'en sont peut-être que plus affamés
d'argent et d'honneurs, et comptent
sur là protection du candidat mi-
A reporter. . . 1 200 000
— 21 —
Report. . . 1200 000
nistériel, les uns, parce qu'ils sont
de la même ville; les autres, parce
qu'ils exercent la même profession ;
ceux-ci, parce qu'ils ont été élevés
avec lui; ceux-là, parce qu'ils ont eu
l'occasion de lui rendre quelque
, service, et qui se réservent de venir
un jour lui corner aux oreilles :
" Je suis, monsieur, bâtard de votre apothicaire, »
ou quelque autre recommandation
aussi puissante.
« Nous pouvons sans exagération,
élever au moins à mille, par député
ministériel , le nombre des corr
rupteurs et des corrompus de cette
dernière catégorie.
« Èn ne supposànt pour un moment
que deux cent cinquante-neuf dépu-
tés ministériels, nous avons encore,
à tirer hors ligne, pour le compté
du gouvernement, deux cent cin-
quante-neuf mille dévouements, ci, 259 000
A reporter. . . 1459 000
— 22 -
Report. . . 1 459 000
« On trouvé donc , à l'occasion
seulement des élections, quatorze
cent cinquante-neuf mille corrup-
teurs et corrompus, répandus sur là
surface de la France et agissant pour
le compte du gouvernement, ci.. . 1 459 000
" Voilà pour la corruption électorale.
" Quant à la corruption parlementaire, ce sont
les ministres et les députés déjà gagnés qui s'en
chargent. Voici comment cela se pratique :
« En sortant du creuset électoral, où ils se sont
retrempés, presque; tous lés députés qui arri-
vent à la chambre sont penétrés dû sentiment
de leurs devoirs, de la sainteté de leur mis-
sion ; aussiles premiers pas des ministres sont
incertains, hésitants, vacillants.
« Les premiers jours se passent à observer
chaque député, :à lediscuter, à l'analyser. Il
en est dont les preuves ont été si souvent
faites, qui se trouvent tellement liés par leurs
antécédents, qu'on les considère comme;tout
à fait imprenables , et qu'on se dispensé, même
dé les attaquer.
— 23 -
« Mais les députés douteux, et surtout les
nouveaux députés y dont les opinions plus ou
moins décidées, le caractère plus pu moins
flexible, ne sont pas bien connus, deviennent
l'objet de minutieuses et longues investigations
de la; part des ministres ou de leurs affidés, et
finalement d'un siégé dans toutes lés règles.
« D'abord on lance contré eux ; les troupes
légères, qui se composent en général de ces
députés doués d'une bienveillance et d'une
complaisance inépuisables , âyant habituellê-
mën le ;sourire sur les lèvres , qu'on voit tou-
jours en l'air ciiculant sur tous les bancs ,
recueillant colportant toutes lesnouvelles. Ils
ont pour mission de reconnaître le côtés faible
de la place, c'est-à-dire d'étudier le député, sa
famille, ses amis, son caractère,ses besoins,
ses; habitudes^
" Quand cette première, étude est faite et
qu'on s'est bien assuré dé quel côté l'attaque
devait être formée ,on essayê quelques ap-
proches par des chemins couverts ; on tente
quelques faussés attaques qui ont pour objet
principal d'apprécier le degré de résistance
qu'on rencontrera.
— 24 -
« On finit, par prendre position, et alors on
lance subitement sur le député, à brûle-pour-
point , une foule de projectiles, tels que : des
croix d'honneur, des invitations à des bals, à
des concerts, surtout à des dîners, et des pro-
messes de places, de canaux, de chemins de
fer, de grandes routes, etc., etc.
« Le pauvre député , tout étourdi d'une at-
taque aussi brusque, cherche néanmoins à faire
bonne contenance ; mais alors le feu redou-
ble; et à moins qu'elle ne soit à l'épreuve du
canon , il faut bien que la place se rende de-
vant une artillerie aussi formidable.
« Ce résultat est signalé par les applaudisse-
ments de la phalange ministérielle. Cette pha-
lange est bien aise, en effet, de se recruter
par deux raisons :
« La première, c'est que plus elle est nom-
breuse, plus ses succès sont assurés ;
« La seconde, c'est qu'en creusant au plus
profond de son coeur, elle y trouve peut-être
une faute, et le désir de faire tomber les autres
dans cette même fautes
« C'est cette dernière raison qui, depuis que
le inonde existe, pousse les mauvais anges à
assiéger incessamment les enfants d'Adam pour
les exciter au mal , et leur faire partager leur
triste sort et leur profonde humiliation. »
Que dites-vous des calculs et des raisonne-
ments de mon ami? On y trouve certainement
de l'exagération, mais il y a aussi beaucoup de
vrai. Que des électeurs apprécient la valeur
d'un député par ce qu'il produit, par ses solli-
citations infatigables, par son aptitude, en un
mot, à servir leurs intérêts privés; que des
ministres à leur tour, sollicités par ce député ,
fassent dépendre, d'un vote favorable à leur
existence ministérielle, la concession de telle
ou telle faveur; il n'est guère permis d'en dou-
ter. Eh bien ! je le dis avec un profond regret,
de tels abus, fréquemment répétés , s'ils sou-
tiennent le ministère, font un mal énorme à la
royauté qu'ils affaiblissent, qu'ils déconsidèren!
Quel besoin aurait-elle, en effet, d'employer la
corruption , si tous ses actes pouvaient braver
la censure la plus sévère, souffrir l'investiga-
tion la plus minutieuse?
Ces abus ne sont pas nouveaux. Il y en avait
eu des exemples sous le ministère. de MM. de
Villèle et Corbière, principalement en 1824.
— 26 —
Mais c'est précisément pour qu'ils ne repa-
russent plus, qu'on a fait la révolution de 1830.
Alors à quoi nous a-t-elle servi ? On s'est d'abord
adressé cette question dans les salons ; main-
tenant on se la fait dans les ateliers.
— 27
LETTRE V.
30 octobre 1847.
Dans ma dernière lettre, j'ai considéré la
corruption par rapport aux députés. Je vais
maintenant l'envisager sous le rapport du mal
qu'elle fait au; peuple par les mauvais exemples
qu'elle lui donne.
Tous les moralistes nous disent : Il faut res-
pecter l'enfance, c'est-à-dire, se garder de lui
donner de mauvais exemples. Pourquoi ? c'est
que l'enfance est sans expérience, accessible à
toutes les bonnes ou mauvaises impressions,
Par la même raison je dirai : Il faut respecter
le peuple, parce que, dépourvu d'éducation,
cédant à ses instincts, il est souvent bon ou
mauvais selon les exemples qu'il à; sous les
yeux.
— 28 -
Que lui apprend la corruption ?
Que la fortune, que d'honorables distinctions
ne s'acquièrent plus par un travail opiniâtre ni
par l'accomplissement des devoirs, mais par
l'intrigue et la faveur. Elle lui apprend à déser-
ter ses ateliers, où le bien-être arrive lentement,
mais sûrement, pour augmenter le nombre de
ces solliciteurs, qui, passant leur vie dans les
antichambres à toujours demander, à-toujours
désirer, y perdent le goût d'un travail honnête
et fructueux.
Elle lui apprend que la vertu n'est qu'un vain
mot; qu'avec de l'argent on peut frapper à
toutes les portes; qu'il n'est pas de convictions
qui ne cèdent à ce puissant moteur.
Elle change pour lui la signification des cho-
ses et même des mots.
Se vendre au plus offrant, mettre à sa dispo-
sition son influence, ses veilles, ses talents, sera
un acte, de sagesse et de prévoyance.
Sacrifier enfin aux autels du veau d'or, sera
se conformer aux idées reçues, marcher avec
son siècle.
Et ainsi des autres.
Avec la corruption il n'y a plus de droits, il
- 29 —
n'y a que la puissance de l'argent ou de l'in-
trigue.
Avec la corruption, le nombre des solliciteurs
augmente dans une progression effrayante ; car
tout devient possible, tout devient accessible.
On se récrie contre le favoritisme, mais les
conséquences de la corruption sont bien plus
dangereuses, et doivent être classées à un degré
plus bas que les conséquences du favoritisme.
Le favoritisme élève trop souvent des gens
incapables; mais il n'y a point là de calcul
honteux, c'est le régime du bon plaisir. A
bien. le. prendre, ce régime vaut encore mieux
qu'un état de choses où tout se vend, où tout
se paye en argent ou en services, où l'amour
effréné des richesses pervertit les meilleures
natures, flétrit les plus nobles caractères.
Corrompre, c'est énerver, c'est dégrader,
c'est avilir ; c'est rendre un peuple incapable
de ces grandes actions , de ces beaux dévoue-
ments, qui se rencontrent si souvent et si natu-
rellement dans les coeurs vertueux et haut placés.
C'est un crime de lèse-nation.
— 30 —
LETTRE VI.
1er novembre 1847.
Voulez-vous savoir jusqu'à quel degré de dé-
considération sont tombés certains députés,
lisez ce projet de pétition à la chambre qu'on
faisait circuler hier soir dans une réunion nom-
breuse à laquelle j'assistais. On a beaucoup ri,
et personne n'a trouvé que le tableau fût trop
chargé.
« Messieurs,
« Nous voyons avec une profonde indigna-
tion que tout lemonde est libre en France,
excepté vous, membres de la chambre des dé-
putés. Comparez, en effet, votre position à la
nôtre, c'est-à-dire à celle des trente-quatre mil-
lions neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille cinq
— 31 -
cent quarante -un habitants, qui, avec vous ,
composent la population totale de la France.
Ces derniers peuvent parler, agir, manger, boire
et dormir selon leur fantaisie, en se conformant,
bien entendu, aux lois et aux règlements. Leur
voisin n'a pas le droit d'inspection sur leur
conduite. Si. même il s'avise d'y regarder, de
trop près, chacun peut, avec les ménagements
convenables, lui dire: Que vous importent mes
affaires? Mêlez-vous de ce qui vous regarde;
ou même, au besoin, lui fermer la porte au
nez. ;
« C'est un droit qu'on apporte en venant au
monde.
« Etes-vous député? adieu la liberté, adieu
l'indépendance, adieu le repos, adieu les plai-
sirs. Vous êtes, dans votre vie publique et dans
votre vie privée, soumis à une véritable inqui-
sition-;
« En effet, messieurs , permettez-moi, sans
tirer, à conséquence et sauf les exceptions , de
vous apprécier dans deux positions : à la cham-
bre et hors de la chambre.
« A la chambre,
« Vous êtes le point de mire des ministres,
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de vos collègues, des journalistes et d'un public
curieux et moqueur qui garnit les tribunes.
" Les ministres surveillent avec des yeux d'ar-
gus vos pas, vos démarches, interprètent les
mots que vous échangez avec vos collègues et
jusqu'à vos moindres gestes. Annoncez-vous
quelque esprit de révolte, quelque tendance
vers l'opposition, ils se font représenter votre
biographie, afin de connaître au juste ce que
leurs familiers osent appeler le tarif de vos
votes. Je ne connais rien de plus impertinent
que ce mot.
« Vos collègues vous regardent comme un
prétendant aux faveurs ministérielles, par con-
séquent comme un rival qu'ils doivent desservir
et écarter, et ne s'en font faute.
" Les journalistes guettent les fautes de lan-
gage , quelquefois même les naïvetés qui vous
échappent, pour enrichir leur feuilleton et
amuser, leurs lecteurs.
" Le public, qui garnit les tribunes, attend,
espérant bien que, d'un instant à l'autre, vous
lui donnerez le spectacle qu'il est venu cher-
cher et sur lequel il compte.
" Hors de la chambre,
— 33 —
" Vous ne vous appartenez plus. Vous êtes de-
venus la propriété des électeurs qui vous ont
nommés, ou plutôt la chose, res, comme di-
saient énergiquement les Romains en parlant
des esclaves.
« A eux en effet de vous ordonner de tour-
ner à droite, à gauche, de monter à là tribune,
de vous en abstenir, de voter, de ne pas voter.
« A eux de vous faire; lever matin pour aller,
malgré le vent, la pluie, la grêle , un froid ex-
cessif ou une chaleur de trente degrés, remplir le
rôle de solliciteur chez les ministres , les secré-
taires généraux, les directeurs et les simples
chefs de division.
« A eux de vous faire dépenser le plus clair
de votre revenu en courses de cabriolet, en
ports de paquets et de lettres, en gratifications
aux portiers, en dîners chez Véry ou au café de
Paris.
« Vous n'avez plus, vous ne pouvez plus
avoir d'opinion sur quoi que ce soit. Vos
électeurs, grâce à leurs mandats impératifs , se
sont chargés dépenser pour vous. Ils vous ont
seulement laissé la faculté de la parole, dont
vous usez bien ou mal, et même, le plus sou-
3
- 34 —
vent, dont vous n'usez pas du tout. En vous
l'homme s'est évanoui, lé député seul reste.
« Cette seconde position n'est véritablement
pas plus tenable que la première.
« Dans votre intérêt même, nous vous sup-
plions d'obtenir du gouvernement , le plus
promptement possible, Un projet de loi qui
aura pour objet : 1 D'abolir à tout jamais les
mandats impératifs comme contraires à la liberté
des opinions et à votre dignité ; 2° De vous
intérdire pendant la durée de la session l'en-
trée des bureaux des ministères, du salon des
ministres et surtout de leur salle à manger.
« De cette manière vous serez débarrassés de
par la loi et les constitutions du royaume , de
tout ce qui fait votre tourment et nuit à votre
considération. »
Cette pétition peut être considérée comme
une plaisanterie; ou comme un tableau de
moeurs. Si c'est une plaisanterie, il faut en rire.
Si c'est un tableau de moeurs, on doit profon-
dément s'en affliger. Malheureusement toutes
les probabilités sont en faveur de l' exactitude
du tableau.
35
LETTRE VII.
5 novembre 1847.
Nous vivons dans un siècle où l'abus de tout,
même du bien , est dangereux. Certes il n'est
rien de plus louable que de venir en aide à la
partie souffrante de la société, de lui donner la
main, de l'aider à sortir de l'ornière de la mi-
sère. Des hommes excellents, et entre autres le
duc de Liancourt, l'ont essayé. Que leur mé-
moire soit bénie !
Eh bien ! l'esprit de parti s'est emparé de ces
tentatives, inspirées par le plus pur amour de
l'humanité, pour essayer de jeter la perturba-
tion dans la société. Il a osé dire aux ouvriers :
« Les mains qui vous secourent sont moins pu-
res que les vôtres. On vous fait l'aumône quand
ce serait à vous de la donner si les richesses
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appartenaient au plus digne. » Ainsi c'est le
dénigrement et l'envie qu'on substitue à la re-
connaissance.
Je l'avoue, j'éprouve de l'indignation et de
la colère contre tous ces écrivains pleins de
fiel qui flattent l'homme du peuple aux dépens
de l'homme du monde, et se plaisent à le douer
de toutes les qualités , de toutes les vertus.
Voyez sur nos théâtres. Met-on en scène,
dans la même pièce, un homme doué d'une
bonne éducation et.un ouvrier ignorant mais
robuste ? Le premier aura tous les vices, le
second toutes les vertus. La réponse à ces
déclamations est dans le relevé des condam-
nations en police correctionnelle et en cour
d'assises.
Si c'est une innocente consolation que ces
écrivains ont voulu donner à. la classe moins
favorisée de la fortune, je leur pardonne volon-
tiers , mais ce n'est pas là ce qu'ils ont cherché.
Ils ont voulu exciter l'ouvrier contre le maître,
le pauvre contre le riche ; et il est malheureu-
sement à craindre qu'ils n'aient réussi.
Par une contradiction choquante, la plupart
de ces mêmes écrivains ne manquent jamais
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d'élever bien haut les avantages de l'éducation,
de réclamer pour le peuple les bienfaits de
l'instruction. Ils ont raison en cela , mais qu'ils
soient donc conséquents dans leurs discours.
Si pour avoir toutes les vertus, il suffit de n'être
qu'un simple ouvrier, sans autre éducation que
celle puisée dans l'atelier, pourquoi alors de-
mander pour le peuple une instruction et des
connaissances qui le feraient sortir de sa ver-
tueuse ignorance ?
Il est évident que les déclamations de ces
prétendus amis du peuple sont un mensonge
et qu'ils ne pensent pas ce qu'ils disent. Ils
flattent dans l'ouvrier deux détestables passions,
la haine et l'envie : la haine contre la société
qui ne l'a pas fait riche et heureux; l'envie
contre ceux qui sont plus favorisés que lui des
dons de la fortune. Et pourquoi? c'est, qu'ils
veulent, le cas échéant, se servir de lui comme
d'un instrument.
Ils lui répètent tout bas : « Auprès de toi sont
les gens riches. Leur superflu suffirait pour te
procurer les nécessités et peut-être les jouis-
sances de la vie. Ils te le refusent. Ils te con-
damnent ainsi, froidement, volontairement,
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à la misère et peut-êtreà la mort. Toi, qui as
une volonté ferme et des bras museuleux,
souffriras-tu plus longtemps cette choquante
inégalité, cette position déplorable? Ne faut-il
pas que tu vives ? »
Qu'on y prenne garde ! ce sont exactement
les arguments dont l'assassin Lacenaire se ser-
vait devant ses; juges en cour ; d'assises. Il
leur disait aussi : « Il faut que je vive. Or, la so-
ciété ne m'ayant point fourni de moyens de
m'assurer une existence , n'ayant trouvé que
dédain et refus auprès des riches, je me
suis armé dû tire-point pour me procurer de
vive force ce qu'on refusait à mes sollicita-
tions. »
Au lieu de ce détestable langage, que les
prédicateurs socialistes ne s'étudient-ils à dé-
montrer sans cesse à l'ouvrier les avantages que
procurent l'ordre et le travail ; à lui prouver
qu'il peut par son labeur, non pas d'un jour,
non pas d'un an, mais d'une suite d'années,
devenir l'égal de ces riches qu'on veut lui faire
haïr ; à lui citer l'exemple de bons ouvriers,
devenus riches à leur tour (et, grâce au ciel,
ces exemples sont fréquents) ; à lui faire voir
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enfin que dans notre société, telle qu'elle est
aujourd'hui constituée, toutes les carrières sont
ouvertes, même au prolétaire.
Que ne disent-ils encore à l'ouvrier: « Les
sociétés n'existent que par l'échange de services
réciproques. C'est une action continue de ser-
vices reçus et rendus qui lié les hommes. Les
riches font part de leurs richesses aux pauvres ;
les pauvres donnent leurs services, aux riches.
Si les riches gardent leur argent et les pauvres
leurs services, il n'y a plus de bien-être pour
personne ; il n'y a plus de société possible, tout
devient confusion et anarchie. »
Les ouvriers, j'en suis sûr, comprendraient
ce langage; mais, aujourd'hui on tient beaucoup
moins à les instruire sur leurs véritables inté-
rêts , qu'à les entretenir dans un état de sur-
excitation , pour; en faire à l'occasion des
soldats du désordre et de l'émeute.
Louis XVIII, en passant une revue, disait à
un soldat : qu'il avait dans sa giberne le bâton
de maréchal de France, que c'était à lui de l'en
faire sortir à force de belles actions. Je dis à
mon tour à l'ouvrier : qu'il a dans ses bras, son
intelligence et sa bonne conduite des moyens
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de franchir toutes les distancés et d'arriver à
toutes les positions sociales, mais sous la con-
dition de respecter la position et les droits des
autres.
Beaucoup de simples ouvriers sont peut-être
plus assurés aujourd'hui d'un avenir d'aisance
et de bonheur que tous ces enfants de grandes
familles qui ont vécu dans l'insouciance du
lendemain et sans se prémunir contre les in-
stabilités de la fortune. Pourquoi? c'est que
les uns amassent comme la fourmi, et que
les autres dépensent comme la cigale, sans
compter.
Regardons en effet dans les villes. Il est peu
d'anciennes familles qui aient conservé leurs
richesses et même de l'aisance. Presque tous
les riches sont des hommes nouveaux sortis du
prolétariat, parce que ces hommes ont su con-
quérir par leur travail et leur bonne conduite
une position que d'autres ont perdue par la
paresse et l'inconduite.
Je me figure quelquefois que toute la popu-
lation est placée sur une roue qui tourne tou-
jours. Chaque famille, dans une révolution
d'années, plus ou moins grande, doit à son
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tour arriver au sommet et descendre au plus
bas de la roue.
Ce n'est, en définitive, qu'une justice de la
Providence, qui ne voit dans les hommes que
des enfants d'une même origine, et qui assure
à toutes les familles une participation, plus ou
moins tardive, mais infaillible, au bien-être et
aux jouissances de la vie.
Aussi je ne me. lasserai jamais de répéter à
ceux qui se plaignent : patience et courage.
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LETTRE VIII.
11 novembre 1847.
Le roi Louis-Philippe perd tous les jours de
sa popularité.
On ne le voit plus, comme dans les jours qui
ont suivi la révolution de juillet, admettre à
sa table les banquiers et les chefs du commerce,
s'entourer des sommités de la science, accueillir
les ouvriers. Il se renferme dans le cercle, de
plus en plus rétréci, de ses intimes et de ses
aides de camp. Aussi ses plus chauds partisans
d'autrefois l'accusent aujourd'hui d'ingratitude.
Ils ont tort.
C'est en effet une loi générale que ceux qui
arrivent par un parti doivent d'abord, tant ses
exigences sont grandes, se brouiller avec ce
parti. Témoin Octave, Henri IV et Louis-Phi-
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lippe. Voilà ce qui a fait de l'ingratitude une
vertu royale. Les Bourbons de la branche aînée
ne sont peut-être tombés que pour avoir mis
en oubli cette condition de stabilité et s'être
montrés trop reconnaissants envers leurs par-
tisans.
Quant à la popularité, je la regrette peu pour
Louis-Philippe. Il eût même été à désirer, dans
l'intérêt du pouvoir, qu'il se fût montré plus
réservé, plus digne en un mot, dès le principe.
Un vieil adage a dit : major e longinquo reve-
rentia. Pourquoi? c'est qu'on ne respecte guère
ce qu'on voit de trop près. Nos pères le sen-
taient parfaitement. S'ils environnaient d'une
grande pompe ceux qu'ils plaçaient à leur tête,
ce n'était pas dans l'intérêt de ces hauts per-
sonnages, c'était dans l'intérêt du pouvoir lui-
même, pour qu'il fût honoré de tous..Ils sa-
vaient très-bien que la familiarité exclut le
respect.
J'ai donc été médiocrement touché des poi-
gnées demain que le roi Louis-Philippe distri-
buait à tort et à travers dans le commencement
de l'établissement de juillet. C'était une faute
grave dont je ne trouve pas mal qu'il cherche à
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se corriger. Que dirait-on d'un colonel de ré-
giment qui irait fraterniser avec les tambours?
Qu'en est-il résulté? c'est que le peuple voyant
la royauté de trop près, a perdu cette crainte
respectueuse que Napoléon et Louis XVIII lui
avaient inspirée.
Les rois, avant Louis-Philippe y avaient un
peu plus que la taille des autres hommes.
Depuis lui on n'a vu en eux que des hommes
ordinaires et quelquefois vulgaires. La royauté
a perdu son prestige.
Ici j'aurais à faire une dissertation peut-être
longue sur le respect que se doit le pouvoir et
le respect dû au pouvoir.
Sur le premier point, Louis-Philippe me pa-
raît s'être mépris complétement. Il aurait dû
prendre exemple sur Louis XVIII, qui, de tous
les rois de nôtre âge, me paraît celui qui eut le
plus juste sentiment de la royauté et des devoirs
qu'elle impose. Tant qu'il régna, il maintint
avec fermeté la dignité royale, et sut se faire
respecter, non-seulement en France, mais à
l'étranger.
Sur le second point, il faut reconnaître que
les Français sont une nation mobile, impres-
- 45 -
sionnable, et par cela même bien difficile à gou-
verner. Ilsn'ont pas le respect du pouvoir. Ils
se font en quelque sorte un point d'honneur de
s'attaquer aux choses les plus considérables, au
pouvoir, lui-même, parce qu'ils croient faire
preuve en cela d'indépendance et de courage.
Comment arriver à faire passer dans leurs
moeurs le respect du pouvoir, le respect de la
loi, ce respect qu'a tout. Anglais pour la bar
guette du constable. chargé de L'arrêter, du
constable dans lequel, par une admirablefiction,
il voit la loi personnifiée. Ce ne peut être, que
l'ouvrage du temps.
Je conclus que, dans leur intérêt, les rois, ne
gagnent jamais et perdent beaucoup à se faire
peuple. Les rois populaires sont comme les pa-
rents faibles qui finissent par gâter leurs en-
fants et rendre la demeure commune un vérita-
ble enfer.
Cette popularité, d'ailleurs , que d'imprudents
amis préconisent: avec tant d'affectation, in-
spire trop souvent aux rois une fausse sécurité
qui leur cache rapproche du danger. L'histoire
est fertile en pareils enseignements,.
La grande, la vraie qualité d'un roi, c'est la
fermeté ; et comment l'allier avec la popularité ?
Il faut le dire hardiment : presque aucun des
grands hommes, que l'histoire a recommandés
à là reconnaissance et à la génération des siè-
cles, ne fut populaire. Notre Henri IV lui-même
né l'a été qu'après sa mort.
Louis XVIII aussi n'était pas populaire : et
pourtant voyez,dans quel état il a trouvé la
France, voyez dans quel état il l'a laissée.
Il reçut la France environnée de malheurs,
de périls et d'humiliations ; il y ramena la paix
et l'abondance et cicatrisa les profondes plaies
que lui avaient faites deux invasions. Quel
roi sut mieux que lui se faire obéir? Quel roi
sut mieux que lui maintenir l'ordre et la paix
dans l'intérieur.
D'un autre côté, fut-il jamais un roi plus po-
pulaire que Charles X lors de son avènement
au trône, et même jusqu'au ministère Polignac ?
Vous voyez cependant ce qu'il est devenu.
Ce n'est donc pas le défaut de popularité qui
a perdu les Bourbons de la branche aînée, c'est
le défaut de fermeté. Mais ce mot demande à
être bien compris. Il y a en effet deux espèces
de fermeté :
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La fermeté qui est le résultat d'une connais-
sance et d'une appréciation parfaites des hom-
mes et des choses ; c'était celle de Louis XVIII.
Et la fermeté inintelligente, qui, dépourvue
de sagesse et de prévoyance, ne repose que sur
des préjugés ou sur une haute estime de soi-
même. Elle change alors de nom et prend celui
d'entêtement.
C'était la fermeté de Charles X.
Quant à Louis-Philippe, je ne sais trop com-
ment définir son caractère de roi. Il comprend,
je crois, la nécessité de se faire obéir et de répri-
mer ces habitués des émeutes et des sociétés
secrètes qui ont dû le mettre plus d'une fois à
de rudes épreuves de patience.
D'un autre côté, il n'oublie pas qu'il est
sorti d'une révolution et d'une élection popu-
laire.
Il a également présentes à la mémoire les
causes de la révolution de 1 830; et une de ses
grandes préoccupations est d'éviter les fautes
qui ont précipité la chute des Bourbons de la
branche aînée.
Ainsi il reculera toujours devant une violation
ouverte de la Charte.
Il craindra de donner des sujets, de mécon-
tentement à la garde nationale de Paris , dont
l'influence a si fort pesé sur les événements
Il rappellera à tout propos son respect pour
la Charte et les lois, afin d'éloigner même le
soupçon qu'il cherche à les enfreindre, et aussi
pour mettre continuellement sa conduite en
opposition avec celle des Bourbons de la
branche aînée.
Tout cela est d'une bonne politique, mais je
crois qu'il a tort de penser que ses dangers ne
peuvent venir que des Bourbons de la branche
aînée ou d'une violation de la Charte. Il ne se
méfie pas assez du parti, républicain, parce que
malheureusement les premiers actes de sa jeu-
nesse le rattachent à ce parti, ce que les jour-
naux libéraux ont soin de lui rappeler de temps
en temps.
Il voudrait bien être le maître chez lui. Il
voudrait bien contenter le peuple auquel il
doit sa couronne et rester fidèle aux conditions
de son origine ; mais il lui conviendrait bien
aussi de satisfaire les puissances étrangères dont
le mauvais vouloir lui est connu, et pour

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