Six mois entre deux rives

De

Après avoir bourlingué des années avec Lucas, Lili, journaliste, a envie de stabilité : elle s’ancre à Paris, il poursuit ses voyages, ils s’aiment... Mais une rencontre va faire vaciller toutes ses certitudes. Rubene est écrivaine, californienne, fragile, solitaire et mal dans sa peau. Pas douée pour aimer, elle s’accroche pourtant à l’idée que Lili peut la sauver.

Entre la Seine et le Delaware, six mois suffisent à tisser une histoire. Déraisonnée pour l’une, salvatrice pour l’autre. Sauf que l’avenir comme l’amour ne se maîtrisent pas. En un instant tout peut parfois basculer...

Journaliste, Nicole Ligney participe à la création de Femme Actuelle où elle sera rédactrice en chef adjointe pendant vingt ans. Elle aime les États-Unis, la chanson et les chats. Six mois entre deux rives est son premier roman.


Publié le : mardi 26 janvier 2016
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093552378
Nombre de pages : 248
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À celles et ceux que j’aime… Les portes que nous ouvrons et fermons chaque jour décident de la vie que nous vivons. Flora Whittemore Pour gommer mes doutes, effacer mes peurs, me rassurer, je me suis souvent convaincue de la fatalité des choses. Mais comme l’éternité, l’avenir est une notion impalpable et il suffit parfois de quelques instants pour le faire basculer. Inutile de lutter, on ne peut tout maîtriser. On peut juste essayer. Essayer de résister. Tonus en berne et cœur en vrac. Tête vide et picotements au fond des yeux. Incapable d’écouter de la musique, de lire trois lignes, d’en écrire deux. J’ai perdu le sommeil et l’appétit. Ma vie chamboulée en un rien de temps. Mes notes me narguent d’un œil morne. Aligner les mots, en faire des phrases m’est impossible. Je ne pense qu’à l’appeler. L’appeler pour vérifier la justesse d’un mot ou le sens de sa pensée. Trouver un prétexte pour entendre le son de sa voix, grave, cassée par son léger accent. L’appeler pour mieux imaginer ses yeux d’une si drôle de couleur. Résister. Résister à ce sentiment diffus qui s’insinue… Résister encore.
Chapitre1
e Combien de temps s’est écoulé entre la mairie du 17 et la place de la Concorde ? Cinq, dix minutes, certainement pas plus, je ne sais pas, mon esprit est ailleurs, à me répéter les questions que je vais poser, sachant que rien ne se déroule jamais comme on l’a imaginé. Nous traversons la Seine. Une péniche chargée de sable croise un bateau-mouche. L’avenue Félix Faure est bloquée. Mon pouls s’accélère. Ne pas être en retard. Le boulevard Lefebvre et la rue de Vaugirard défilent à toute allure. Le dôme du Palais des Sports scintille sous le soleil timide. Le taxi me dépose. J’entre dans le grand hall du Salon du Livre et repère le stand sur le plan. — Bonjour, j’ai rendez-vous avec Mademoiselle McKye. — Elle vous attend dans le petit salon, là, derrière. — Bonjour, je suis Lili Ledieu. — Bonjour. Rubene. Elle est restée assise en tailleur sur son fauteuil. Converse, jean fendu au genou, bonnet d’où s’échappe une mèche de cheveux bruns. Et ses fameuses lunettes aux verres bleus. Je ne vois pas ses yeux. — Vous qui aimez la solitude, cette foule ne vous fait pas peur ? — Oh, je suis un peu en retrait, et j’ai mes lunettes ! Lunettes qu’elle fait glisser sur le bout de son nez pour me regarder bien en face. Foudroyée du regard. Il me semble que je mets un temps fou à trouver mon carnet dans mon sac. Je fais tomber mon stylo prestement rattrapé, mes doigts tremblent légèrement, Rubene semble s’amuser de la situation. Il faut que je récupère mon sang-froid. Je me sens bizarre, décontenancée, mais je sais pourquoi. McKye m’intimide et je suis fatiguée. Nouveau job. Rythme soutenu, nocturnes deux fois par semaine, régime pizzas-champagne instauré par Eva, la rédactrice en chef. J’adore l’ambiance, le sérieux de nos réflexions, cet hebdo fait pour les femmes par des femmes, avec intelligence et respect. J’aime l’urgence et le stress que nous procure le calendrier à respecter, les fous rires partagés qui nous font tenir, les départs de la rédaction au petit matin, les « à tout à l’heure » ensommeillés. Je m’amuse à travailler. Et les jours passent à une vitesse phénoménale. Lucas a eu le temps de rentrer, de rester deux semaines en France puis de repartir en Australie après un arrêt en Thaïlande. Ici, c’est la course. Son absence ne me pèse pas trop, pas de temps pour le manque. Et quand il semble étonné que je ne puisse pas le rejoindre, ne serait-ce qu’une semaine, je lui raccroche quasiment au nez. Les vacances ne sont pas au programme. Aucune envie d’un tour dans lebushpar 30 °C et de kangourous dans le paysage, même avec Lucas pour compagnon de voyage. À quelques jours de l’ouverture du Salon du Livre, bien que je ne veuille pas y aller pour ne pas croiser les éditeurs plaqués quelques mois auparavant, j’avais consulté le programme. L’invitée d’honneur était Rubene McKye. Et j’adorais cette fille. Six ans plus tôt, j’avais dévoréLes dessous des flamants roses, un best-seller vendu à des millions d’exemplaires. Un roman flamboyant et troublant dans lequel Rubene McKye faisait se télescoper l’histoire sombre d’Alice, adolescente tourmentée, etAlice au pays des merveilles. La première était hantée par l’eau et
les flamants qui allaient bientôt en manquer. La seconde s’ennuyait au bord de l’eau, se laissait glisser dans l’inconnu et jouait au croquet avec des flamants roses en guise de maillet. L’adolescente superposait l’image de l’oiseau avec celle de la femme, obsédée par leur même fragilité, pendant qu’Alice s’aventurait dans un univers violant les lois, absent de conventions et de bon sens. L’une et l’autre étaient en quête d’identité, se retrouvaient captives de leurs cauchemars. L’une et l’autre se cherchaient et se persuadaient qu’on ne pouvait se contenter d’apparences. Pour vérifier les sentencieuses affirmations des grandes personnes, elles n’avaient d’autres moyens que de traverser le miroir. Puis Rubene McKye, pour qui ce livre n’était destiné qu’aux adultes rêvant de retrouver l’innocence de l’enfance, n’hésitait pas à casser le mythe de Lewis Carroll, dévoilait son attirance pour les fillettes, comparant sonAlice au pays des merveillesà la mallette de jouets et de poupées qu’il avait toujours avec lui au cas où, dans un jardin public, il rencontrerait la petite fille de ses rêves. Quant à l’eau, pourtant indissociable de la vie des hommes et des flamants, elle la voyait en un abîme où se côtoyaient la vie et la mort, comme dans le Styx. Le livre se terminait sur l’envol de flamants roses, symboles de l’âme migrante des ténèbres à la lumière. Avec cette dialectique de légende, la jeune écrivaine s’était retrouvée propulsée sur le devant de la scène littéraire. En voyant son nom sur l’écran, j’avais été tentée. — Eva, on ne fait rien sur le Salon du Livre ? — Pas le temps, nous sortons dans une semaine. Mais dans le numéro suivant… un portait peut-être. Qui est l’invité d’honneur ? — Justement, c’est McKye, elle est géniale ! — Géniale écrivaine, mais vraie chieuse ! Je l’ai rencontrée à la sortie des Flamants, elle ne répondait à mes questions que par oui ou par non. C’est une handicapée de la vie cette fille ! Je n’ai pu faire qu’une critique du livre et elle a exigé de la voir. Aucune correction puisqu’elle ne m’a jamais recontactée ! — Si je décroche l’interview, j’ai combien de colonnes ? — Si tu arrives à la faire parler tu as une pleine page. Mais bon courage ! — Accroche-toi, me glisse ma copine Laulau à l’oreille. J’ai lu tous ses bouquins, j’adore. Eva a dû la refroidir, avec toi, tu vas voir, ça va coller. Rubene McKye a la réputation d’être une grande timide, une Californienne secrète, tapie dans son repère de Big Sur, ne pouvant écrire loin de l’océan. Une femme talentueuse, mystérieuse, entourée de toute la suspicion que le mystère implique. À la parution desFlamantsquelques photos d’elle avaient été publiées : McKye à sa table de travail, ambiance monacale, lunettes aux verres bleus sur le bout du nez ; McKye dans le désert, assise sur le marchepied d’une Jeep noire ; McKye en skate dans les rues de San Francisco. Images d’une enfant sérieuse grandie trop vite, d’une ado devant son jouet, d’une jeune femme rieuse sortie de son sanctuaire habituel. Dans quelle galère m’étais-je mise ? Pourquoi proposer une interview alors que j’ai horreur d’interviewer ! Je n’aime écrire que des guides de voyage, sur le terrain, avec Lucas ; des papiers de société pour lesquels j’enquête auprès de gens qui me font confiance parce que je leur ressemble ; et des bios, seule, le nez dans la doc. C’est à elles que va ma préférence. La matière est là, alignée sur le sol, je pioche et j’opère. Une autopsie en quelque sorte. J’analyse l’âge, les excès, le cœur et ses amours, les passions destructrices ou porteuses d’espoir, la vie, la
mort, le passé, l’héritage… Je suis seule avec des fantômes. Mais une interview ! Que peut-il sortir d’un dialogue entre une solitaire et une sauvage ? Par malchance, j’avais obtenu le rendez-vous. Je devais faire vite. Replonger dans lesFlamants, les deux polars qui avaient suivi et le petit dernier, un recueil de poèmes très écolos. Le jour venu je suis fébrile : McKye m’impressionne. Et puis comment vais-je m’habiller ? Être à l’aise, surtout. J’ai fouillé mon placard, t-shirt, jean et pull noir, ma petite veste kaki, une écharpe. Non, pas mes baskets, mes mocassins de cuir fauve. Mon sac fourre-tout, mon stylo, mon carnet Moleskine, celui de Chatwin et d’Hemingway. Maintenant je suis devant elle, et son regard me transperce, et j’en perds mes moyens, et je vais la foirer cette interview. Je le sens.
Chapitre2
Le programme est devant moi : accueil, cocktail d’ouverture, puis enchaînement d’interviews et de séances de dédicaces. C’est déjà ennuyeux. Je n’ai toujours pas compris pourquoi je suis l’invitée du Salon du Livre. Depuis six ans, rien de magistral, j’en suis consciente, mais le succès desFlamants roses fait que l’on hésite à ne pas trouver génial tout ce que je ponds. Je ne dis pas que ça ne vaut rien, je dis que moi je ne vaux plus grand-chose. Je manque d’inspiration, et même d’envie de vivre, mais pas question d’avouer mes états d’âme aux journalistes, surtout ne pas raviver en eux leur besoin de fouiner dans ma vie. Je vais donc me contenter d’être ce qu’ils veulent et, pour ne pas les décevoir… rester laconique, garder mes lunettes, ne pas trop sourire… Avec les lecteurs je suis plus sociable, j’aime les rencontrer, mais pas des heures assise derrière une table. Au début de la séance, après avoir échangé quelques mots avec chacun d’entre eux, j’essaie de trouver une dédicace originale. Deux heures plus tard, je flanche et ils ont tous la même « With love, Rubene McKye ». Alors, si j’ai répondu oui à l’invitation du Salon ce n’est que pour une seule raison : il avait lieu à Paris. Rubene, nous avons prévu une première interview demain à 12 h pour que vous ayez le temps de vous remettre du décalage. C’est pour un hebdo féminin. Mais ce n’est ni un journal ni une journaliste people, soyez rassurée. Je l’observe de loin. Un peu moins grande que moi, cheveux châtain clair, coupe au carré, jean noir et veste kaki, sûre d’elle, avec un air froid à vous donner des frissons. Elle s’avance vers moi, relève une mèche de cheveux et la glisse derrière l’oreille, s’assied… sa première question me met à l’aise. Elle parle d’un sentiment, la peur en l’occurrence. Elle a la voix douce, feutrée, calme, j’en aime tout de suite la musique. Pour échanger un regard sans artifice, je baisse mes lunettes. Je ne sais pas si mon geste l’étonne, mais elle écarquille les yeux. Des yeux gris-bleu comme mon océan. Quand elle fouille son sac, sort son carnet et son stylo qu’elle fait tomber maladroitement, elle a tout perdu de sa froideur. — J’ai eu raison de ne pas réviser mon anglais, vous parlez parfaitement français. Où l’avez-vous appris ? — Ici, à Paris. — Vous avez vécu longtemps en France ? — Quelques années. Mon père était chercheur en acoustique. Il avait obtenu une bourse pour travailler sur la mise au point d’un processeur de sons numériques, un développement scientifique mené plus tard à l’Ircam. Du chinois pour nous, n’est-ce pas ? J’avais un an. Nous sommes restés à Paris pendant sept ans, jusqu’en 1977. Ma mère faisait un peu de traduction pour un éditeur et me gardait auprès d’elle. Financièrement, ce travail lui permettait de mettre du beurre dans les épinards, comme vous dites, et lui laissait assez de temps libre pour me nourrir intellectuellement. Je connais par cœur les monuments, les salles de concert, les musées et toutes les bibliothèques de Paris et des environs ! — C’est ce qui vous a donné le goût de l’écriture ? — Peut-être, je ne sais pas… ou mon goût de la solitude… Quand on est enfant unique, il faut savoir s’occuper seule. J’avais toujours un livre à la main. Et un carnet. Je ne jouais pas, j’écrivais. N’importe quoi. Quelques lignes. Des haïkus avant même de savoir ce que c’était ! Je m’ennuyais terriblement. Je rêvais d’avoir un frère ! Vous voulez une bière ? — Non merci, pas avant le déjeuner.
— Vous voulez déjeuner ? — Je préférerais terminer l’interview ! — Mais l’un n’empêche pas l’autre… Vous êtes d’accord ? me dit-elle en faisant glisser une nouvelle fois ses lunettes aux verres bleus sur le bout de son nez. Je connais un petit chinois tranquille, rue de Vaugirard. Elle se déplie. Grande et mince. T-shirt échancré, au cou plusieurs chaînes fines d’argent, médailles entremêlées dans les boutons de sa veste. Une dégaine pas possible. Garçon manqué sexy. Charisme et charme fou. Elle enfonce son bonnet un peu plus, rajuste ses lunettes, rejoint la sortie à grandes enjambées, tête baissée. Dans un angle de la salle, à l’abri des regards, elle ôte son bonnet, ses lunettes, ébouriffe ses cheveux. — Une coupe étudiée pour laisser penser que je suis toujours mal coiffée, précise-t-elle avec un clin d’œil couleur œil-de-tigre, brun pailleté d’or. Une Tsing Tao pour commencer ? — Avec plaisir ! À l’inverse de mes mains moites, j’ai la gorge sèche. Je suis face à une McKye que l’on dit timide à en paraître distante, censée ne répondre que par monosyllabe, censée ne boire que de l’eau, végétarienne… Et elle est là, sympathique, souriante, presque bavarde, devant une bière et des crevettes sel et poivre ! Ses doigts tapotent la table d’une drôle de musique. Et les miens tentent de suivre le rythme de son tempo rendant mon écriture illisible. — Vous avez connu le succès avec votre premier livre. Vous étiez très jeune, comment l’avez-vous vécu ? — Cela n’a pas été facile. Je me suis retrouvée en pleine lumière, moi la fille de l’ombre. J’avais vingt-six ans, rien à mon actif. Je sortais d’une histoire d’amour douloureuse, je ne voulais pas qu’on parle de moi, de ma vie. Il n’y avait d’ailleurs pas grand-chose à en dire. J’ai joué à la sauvage, entretenu le mystère ; je n’ai plus quitté mon bonnet ni mes lunettes. Puis le calme est revenu. Je me suis remise à faire mon jogging sans avoir à me retourner pour voir si un photographe n’était pas embusqué derrière un buisson. J’ai recommencé à écrire… — … mais vous avez changé totalement de genre. Comment passe-t-on des Flamants, récit flamboyant, à la noirceur de deux polars, pour finir par des poèmes écolos ? — Mais il y a un lien, plusieurs même. Le principal c’est l’eau. L’eau vaseuse des Flamants, celle de la mort pour les polars avec noyade dans chacun d’eux, l’eau source de vie pour les poèmes. L’eau dont j’ai une peur panique. Et puis il y a la quête. Quête d’identité dans les trois premiers, la mienne et celle des coupables, et quête d’amour, de bonheur, de sérénité. — Vous êtes en quête de tout cela ? Elle rit en se balançant sur sa chaise qui ne repose plus que sur deux pieds. — Comme tout le monde non ? On a toujours besoin de savoir qui on est vraiment, et on est toujours à la recherche de l’amour et du bonheur. — Et vous ne les avez pas encore trouvés ? — Pas encore. Mais je veux croire qu’ils ne sont pas loin. Je ne sais pas pourquoi je lui ai dévoilé plus de moi en un seul déjeuner qu’à toute la presse en six ans d’interviews. Son côté fair-play et attachant sans doute. Elle doit m’appeler, me faire relire son texte. On pourra peut-être aller boire une bière ensemble… J’ai le sentiment de planer, l’effet Tsing Tao. Cet après-midi, les
lecteurs vont avoir des dédicaces formidables. Mon éditeur m’entoure d’attentions, m’emmène dîner, s’inquiète de ma santé, veut connaître mes projets, me parle des siens, m’interroge sur mon futur manuscrit. — En cours ? — Pas en cours, mais j’ai des idées, j’avancerai, promis, dès mon retour aux States. Tout au long de la conversation je perçois des flashs bleus comme les lumières d’urgence d’une ambulance. Mon cerveau m’envoie des signaux de quatre lettres, Lili. Lili. Lili. Drôle d’impression en sortant du restaurant. Au moment de lui serrer la main elle s’approche et c’est l’accolade américaine. Elle embaume Kenzo pour homme, senteur marine et iodée que je connais par cœur, c’est l’eau de toilette de Lucas.
Chapitre3
Quelques mois plus tôt. Lucas s’est envolé pour un de ses nombreux voyages. En traînant les pieds, j’arrive dans cette petite maison d’édition où je m’asphyxie un peu plus chaque jour… Un Post-it sur mon ordinateur « Rappeler Caroline ». Un message de sa part avant 10 h du matin est synonyme d’urgence. Je compose son numéro tout en retirant mon blouson. — Salut Caro, que se passe-t-il ? — Je suis tombée du lit malgré ma soirée mouvementée. Mais c’est important. Tu ne vas pas continuer dans ta minable maison d’édition où tes talents sont exploités. Tu dois te remuer, mais comme tu ne le fais pas… Hier soir j’ai rencontré l’assistante de la rédactrice en chef d’un futur magazine féminin. Un journal qui va faire un tabac, lancé par un grand groupe… — Oh, avec toi tout est toujours grand ! — Laisse-moi finir. Elle recherche une journaliste et j’ai dit que tu étais la meilleure. Elle va t’appeler pour un rendez-vous. Tu y vas, c’est un ordre ! Tu as des nouvelles de Lucas ? — Oui, il est bien arrivé en Australie et commence ses repérages. Mais il m’a prévenue, il risque d’y rester au moins deux mois. — Tant mieux, tu vas pouvoir t’investir, travailler jour et nuit, être enfin bien payée. — Oui si l’assistante m’appelle, si j’ai un rendez-vous, si je conviens. Ça fait beaucoup de si. — Et si tu n’arraches pas ce poste, tu n’es plus mon amie. Tiens-moi au courant. Bises. Caroline a toujours été impulsive, décidé que je ferais carrière. « Je te managerai, tu vaux mieux que la vie que tu mènes, Lucas n’a pas assez d’ambition… ses petits guides de voyages qui l’entraînent au bout du monde pendant que tu te coltines le quotidien… » Elle le trouve égoïste, trop attaché à sa liberté. Mais sa liberté c’est aussi la mienne et j’y tiens. Libre, je l’ai été depuis ma plus tendre enfance. Libre dans ma tête, libre de rêver et de voyager au gré des mots, des pages. Et j’avais toujours un livre entre les mains. Jamais voulu aller à l’école maternelle, trop effrayée par les ribambelles de gamins agglutinés autour de la maîtresse comme des grains de raisin à leur grappe. Trop rebelle pour accourir dès que la cloche se faisait entendre. Trop indépendante déjà pour me laisser enfermer. Ma mère cédait, je repartais en sautillant vers la maison. Mes parents m’ont alors appris à lire, principalement dans le journal. Dès que je me sentais seule j’ouvrais un livre. J’avais pourtant une sœur, mais ses dix ans de plus que moi l’entraînaient vers d’autres préoccupations. Et, surtout, elle m’avait laissée entendre que je ne devrais pas être là, que je n’étais pas de la famille. Je la supportais en pensant qu’un grand frère aurait été bien mieux. Et je replongeais dans mes bouquins en quête d’aventures. J’avais appris la lecture dans le journal il m’avait donc semblé naturel, plus tard, de devenir journaliste. C’est dans un journal de voyage, au milieu d’une bande de farfelus, que j’avais rencontré Caroline. Elle avait jeté son dévolu sur moi. « Tu
vas me faire recouvrer ma santé mentale toi… les autres me l’ont fait perdre. Ils sont dingues non ? Toi tu es normale Lili, pas vrai ? » Oui, sûrement, mais c’est quoi la normalité ? Après m’avoir proposé des tas de bons plans que je savais foireux, elle s’étonnait que je n’aie pas encore trouvé un mec et me tirait les cartes. Elle y croyait. Elle pressentait un départ imminent vers l’étranger, l’aube d’une belle histoire d’amour, une grande carrière, et un truc bizarre, comme une remise en question. Je prenais un air intéressé pour lui faire plaisir. Elle ne savait pas que j’avais mis une croix sur les histoires d’amour. Depuis Romain. Depuis douze mots dans une phrase. Une phrase de douze mots en guise d’adieu.«Je pars à l’étranger, ne cherche pas à me revoir, oublie-moi. »Deux mois après cette rupture sans autre explication, j’avais appris qu’il venait de se marier. Une cassure à vous rendre folle, à creuser un fossé entre les hommes et vous. Un traumatisme de plus… La peur de ne pas être celle que je croyais, avec une identité qui n’était peut-être pas la mienne comme l’avait suggéré ma sœur. Et la peur panique de l’eau. Dans ce journal où un vent de folie soufflait à tous les étages, je faisais figure de raison, ce qui me valut d’être appelée « maman » par tous. Sauf par Lucas. Il rentrait d’un reportage en Australie, collait des photos de kangourous au-dessus de son bureau, parlait de littérature et fredonnait sans cesse des airs de folk américain. « C’est chantant Lili », disait-il. À la mort de mon père, l’équipe s’était soudée autour de moi, m’entourant, me tenant chaud. Michel, le rédacteur en chef m’avait serrée dans ses bras. « Ne reste pas là Lili, pour reprendre goût à la vie il faut partir, les voyages font oublier. Je t’envoie en Californie. Départ dans trois jours, avec Lucas. » Là-bas j’avais découvert ce que je pressentais : Lucas était sensible, cultivé, plein d’attentions, solide, sincère. Un baroudeur au grand cœur. Mes angoisses, mes peurs, les sanglots qui m’étouffaient. « Tu seras toujours là Lucas, hein ? Tu ne me laisseras pas ? » Je m’étais laissée bercer. « Ça va aller Lili, ça va aller. » Lucas et San Francisco m’avaient fait oublier mon chagrin. Lucas m’avait fait oublier ma méfiance des hommes. Nous ne nous étions plus quittés. Le journal avait fermé ses portes faute d’argent, Michel, Jacques et d’autres membres de la bande étaient partis traverser l’Atlantique. Lucas et moi étions restés. « La vie continue Lili, on s’aime, on va voyager, écrire ensemble. » C’est ce que nous avons fait. Mon petit appartement sous les toits était devenu notre port d’attache. Chaleureux, encombré de souvenirs de voyage. Un bureau commun tapissé de livres, une odeur de tabac en suspension. Un repaire que j’avais de plus en plus de mal à quitter. Je voulais jeter l’ancre, arrêter cette vie nomade, faire un enfant. Besoin de stabilité. Lucas n’a pas posé ses valises, je n’ai pas imposé mes envies. Qu’il parte, qu’il revienne, qu’il m’aime. Moi je suis restée. Aujourd’hui, chez ces éditeurs où même mes photos au mur ne font pas entrer le soleil, on me reproche mes horaires. Hors normes. J’arrive trop tard, je pars trop tard… « Lili, ça ne va pas, ça ne peut pas durer, tu dois te plier aux règles. » Mais je n’ai pas l’habitude des contraintes, du confinement, du manque d’ouverture et de liberté. Lucas me manque et je m’ennuie à mourir. La sonnerie du téléphone me fait sursauter. — Lili Ledieu ? Bonjour, j’ai rencontré une de vos amies hier soir et elle m’a dit que vous recherchiez du travail.
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