Société botanique de France. Hommage rendu à la mémoire de M. Moquin-Tandon (discours de M. E. Cosson)

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impr. de E. Martinet (Paris). 1864. In-8° , 16 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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SOCIÉTÉ BOTANIQUE DE FRANCE
HOMMAGE
RENDU
A LA MÉMOIRE DE M. MOQUIN-TANDON
Extrait du procès-verbal de la séance du 24 avril 1863.
PRESIDENCE DE M. E. COSSON.
M. le Président annonce à la Société la perte profondément dou-
loureuse qu'elle vient de faire dans la personne de l'un de ses
vice-présidents, M. Moquin-Tandon, membre de l'Institut, etc.
s'exprime de la manière suivante :
Messieurs et chers confrères,
Vous savez tous la perte douloureuse qui vient de frapper si cruellement la
Société botanique. M. le professeur Moquin-Tandon, que nous voyions il y
a peu de jours encore prendre part à nos travaux avec un si vif intérêt, a été
emporté dans la nuit du 14 au 15 de ce mois, vers deux heures du matin, par
un de ces accidents foudroyants, qui, il y a peu de mois, avait déjà enlevé à
notre affection l'un des membres les plus dévoués de notre Bureau, mon
excellent ami le docteur A. Jamain. Ma douleur est trop vive pour que je
trouve maintenant le recueillement nécessaire pour vous retracer, comme
je le voudrais, la vie laborieuse et si remplie du membre éminent de
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notre Société dont nous déplorons tous la mort imprévue. Je ne pourrai donc
vous donner qu'une esquisse bien imparfaite de la richesse de cette
organisation exceptionnelle, largement douée par la nature de toutes les
qualités du coeur et de l'intelligence. Je reconnais d'ailleurs mon incompétence
pour mettre en relief comme elles le méritent l'étendue et la variété des
connaissances de notre illustre et regretté confrère. Aussi dois-je me borner
à rappeler ses oeuvres botaniques principales, laissant à des voix plus autorisées
que la mienne le soin de mettre en lumière la valeur de ses nombreux
travaux en zoologie, en médecine et en littérature.
M. Moquin-Tandon (Christian-Horace-Bénédict-Alfred) naquit à Montpel-
lier, le 7 mai 1804. Sa famille paternelle était originaire du pays de Gex;
elle appartenait à la religion réformée, et, préférant perdre ses biens et garder sa
foi, elle quitta son pays natal lors de la révocation de l' édit de Nantes, pour se
fixer à Genève ; elle revint plus tard s'établir à Montpellier. La famille Tandon,
à laquelle appartenait la grand'-mère maternelle du professeur Moquin-Tandon,
avait des titres scientifiques et littéraires : c'est h la mémoire de l'un de ses
membres, Barthélemi Tandon, membre de l'Académie des sciences de Mont-
pellier, astronome distingué, que M. Moquin a dédié le genre J'andonia, de
la famille des Basellacées, et c'est à son grand-père maternel, Auguste Tandon,
que le jeune Moquin dut son goût pour les sciences et les lettres.
Dès sa première jeunesse, il montra une vocation si prononcée pour l'étude
des sciences naturelles, que son père, négociant des plus honorables, dut re-
noncer à lui faire embrasser la carrière commerciale (1). Il fit de brillantes
études littéraires, durant lesquelles il trouva moyen de suivre les cours de
zoologie et de botanique. Il eut même la bonne fortune d'assister aux der-
nières leçons que professa De Candolle à Montpellier. Par son intelligence
précoce il se concilia la bienveillance de ce savant éminent, et dès cette
époque commencèrent entre l'élève et le maître des relations de science et
d'amitié qui ne furent jamais interrompues. —Reçu bachelier ès-lettres le
h novembre 1822, il prit deux jours après sa première inscription à la Faculté
de médecine de Montpellier. Il devint ensuite l'élève et plus tard le collabora-
teur de Dunal et d'Auguste de Saint-Hilaire. Il trouva auprès de ces savants
une bienveillante amitié, qu'il aimait toujours h rappeler avec reconnaissance,
et leur intimité l'initia aux principes les plus élevés de la science, en même
temps qu'elle lui apprit ces procédés si utiles pour les dissections et les
observations délicates et que la tradition seule peut transmettre.
A vingt et un ans, en 1825, M. Moquin commença h s'occuper d'études sur
le groupe des Salsolacées. Ces plantes sont, comme vous le savez tous, bien
loin d'attirer l'attention des néophytes de la science, mais elles offraient au
(1) En 1820 et 1821, il a rempli dans la maison de commerce de son père, Moquin-
Tandon et Cie i d' abord les fonctions de simple copiste, plus tard celles de caissier.
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jeune observateur un intérêt d'autant plus grand que, sous leur aspect
uniforme et peu attrayant, qui les faisait nommer familièrement par lui
« les crapauds du règne végétal », il savait devoir trouver de ces caractères
curieux et inattendus dont l'étude offre le plus de charme au véritable
naturaliste. M. Moquin voulait même prendre comme sujet de thèse pour
le doctorat ès-sciences, la monographie des Salsolacées. Mais il ne larda
pas à reconnaître que ce sujet était beaucoup trop vaste et il en cherchait
un nouveau, lorsque le hasard de ses études le lui offrit. M. Moquin rap-
porte ainsi lui-même les circonstances qui fixèrent son choix (1) : « C'était
en 1825, je travaillais à ma thèse de botanique pour le doctoral ès-sciences,
la Monographie des Ckénopodées. La matière s'étendait devant moi, sa
longueur m'effrayait ; je cherchais un sujet plus court. Disséquant par ha-
sard la fleur d'une Crucifère, le Veila Pseudocytisus, je vis, à la place des
étamines géminées, une seule étamine avec une double anthère. D'autres
fleurs de la même famille me firent concevoir que chaque paire d' étamines
longues représente une étamine simple. J'étais arrivé au dédoublement, sans
voir encore la généralité de la loi. Dunal revient de Beauregard, une des fermes
qu'il gérait, je lui fais part de mes observations et de mon idée. Il bondit
sur sa chaise (je crois encore le voir!), il m'embrasse, ouvre un carton, en
tire les feuilles de son Essai sur les Vacciniées et me lit l' exposé de sa théo-
rie. J'étais ébahi ! Dunal m'engage à de nouvelles recherches, me conseille de
prendre les dédoublements pour sujet de thèse et m'autorise à puiser dans son
ouvrage inédit. De la sortit, l'année suivante, mon Essai.su?' les dédouble-
ments. » Dans ce premier travail, l'auteur se plaît à s'effacer pour faire large-
ment place à son maître, et il n'étudie guère le phénomène du dédoublement
que chez les étamines ; mais pour lui, comme pour Dunal, qui lui avait cédé
si généreusement ses titres à la priorité d'une idée neuve et féconde, le dédou-
blemant embrasse non-seulement tous les organes floraux, mais encore toutes
les autres parties de l'organisme végétal. De Candolle, l'un des premiers,
comprit l'importance de ces principes nouveaux, et il leur consacra un cha-
pitre dans son Organographie végétale (1827) et plus tard un autre article
étendu dans sa Théorie élémentaire (1844). Déjà antérieurement il avait
fait réimprimer le mémoire de M. Moquin dans la Bibliothèque universelle
de Genève. A. de Saint-Hilaire, dans sa Morphologie végétale, prêta l'appui
de sa haute autorité aux idées de Dunal et de Moquin-Tandon, qui obtinrent
également l'adhésion de M. Roeper; aussi bientôt firent-elles loi dans la
science.
Le 9 décembre 1826, après un examen brillamment soutenu, M. Moquin
obtint le litre de docteur ès-sciences. Le sujet de sa thèse de zoologie était
la monographie complète de la famille des Hirudinèes, dont il décrivit
(1) Voy. l'Éloge historique de Dunal, par M. J.-E. Planchon, p. 17. Montpellier, 1856.
— à —
les genres, les espèces et les variétés, eu insistant sur leurs moeurs et les détails
de leur organisation. Cuvier a dit de cette publication que c'était un beau tra-
vail, et Férussac l'a présentée comme un modèle de monographie. — Deux ans
plus tard, le 18 août 1828, il fut reçu docteur en médecine; sa thèse avait pour
titre Essai sur la phthisie laryngée syphilitique, et ce mémoire a été considéré
par Lallemant comme une étude neuve et digne d'attention. — En 1829, M. Mo-
quin fut appelé comme professeur à l'Athénée de Marseille, où il fit un cours de
physiologie comparée; c'était la première fois que cette partie de la science
était l'objet d'un cours spécial, car à cette époque la chaire du Muséum d'his-
toire naturelle n'avait pas encore été créée. —En 1833, il fut nommé profes-
seur d'histoire naturelle à la Faculté des sciences de Toulouse et chargé de
renseignement de la zoologie et de la botanique pendant cette première
année. A partir de 1834, il n'eut plus à professer que la botanique, mais la
ville de Toulouse lui confia la direction .de son Jardin-des-plantes et la chaire
de botanique appliquée attachée à ce jardin. Pendant près de vingt ans, il rem-
plit ces fonctions avec autant de zèle que de succès. —Il a été secrétaire de la
Faculté des sciences de Toulouse pendant douze ans, et pendant trois années
doyen par intérim de cette même faculté. — Comme directeur du Jardin-des-
plantes il avait donné aux collections de cet établissement une puissante impulsion
et avait réuni dans ses cultures une intéressante série de plantes des Pyrénées.
Au mois d'avril 1843, M. Moquin a été nommé chevalier de la Légion
d'honneur.
En 1850, il fut chargé par le gouvernement d'une mission pour l'explora-
tion botanique de la Corse ; son voyage, durant lequel il recueillit de riches
matériaux, avait surtout pour but de compléter les importantes collections
formées dans celte île par son ami Requien. Malgré ses occupations si variées,
il se proposait de publier une Flore de Corse, considérant comme un pieux
devoir envers la mémoire de son ami de faire connaître par son livre toutes
les richesses des collections qu'il lui avait léguées. Il consacra jusqu'au der-
nier jour ses trop rares moments de loisir à cet important travail que, mieux
que tout autre, il eût été à même de mener à bonne fin. Il s'était assuré le
concours de M. Montagne pour la partie cryptogamique.
En 1853, présenté en première ligne par la Faculté de médecine et le Con-
seil académique pour la chaire d'histoire naturelle à la Faculté de médecine
de Paris, il fut choisi par le ministre parmi d'autres candidats d'un grand
mérite el appelé à ces hautes fonctions professorales. Son cours, dont il s'oc-
cupait avec amour, était un des plus suivis de l'École.
Les Éléments de zoologie médicale (1860) et les Éléments de botanique
médicale (1861), dans lesquels il a résumé son enseignement, renferment
toutes les notions de zoologie el de botanique utiles au médecin, en même
temps qu'ils exposent en quelques pages les principes généraux de ces deux
sciences et les bases des classifications généralement adoptées.
Les importants travaux de M. Moquin et spécialement ceux sur la botanique
l'avaient désigné au choix de l'Institut. Nommé membre correspondant, le
12 mai 1851, en remplacement de F. Link, de Berlin, il fut nommé membre
titulaire dans la section de botanique, le 20 février 1854, où il succéda à
A. de Sainl-Hilaire, son maître et son ami. — En 1857, il a été appelé à
siéger à l'Académie de médecine, dans la section de thérapeutique et d'his-
toire naturelle, â la mort au docteur Martin Solon.
M. Moquin, l'un des membres fondateurs de notre Société, a pris la part la
plus active à sa constitution. Vice-président dès la première année, en 1854, il
n's cessé depuis de faire partie du Bureau ou du Conseil. Président en 1857,
il a montré, par le zèle et le soin avec lesquels il a dirigé nos travaux, tout
son dévouement pour notre institution.
Membre de la Société impériale zoologique d'Acclimatation dès sa fonda-
tion (1854), il a été appelé à prendre place dans le Conseil d'administration
en 1857, et a été nommé vice-président en 1862. Depuis la nomination de
M. Drouyn de Lhuys au ministère des affaires étrangères, il a eu souvent à
diriger les travaux de la Société el à présider ses séances. Il se faisait un devoir
de ne jamais manquer aux réunions du Conseil, où il savait habilement pré-
senter les questions administratives les plus compliquées et où par la sûreté de
son jugement il s'était acquis l'influence la plus légitime (1).
La Société des Amis des sciences, dont l'illustre Thénarda été le fondateur,
et dont le but est, comme vous le savez, de venir en aide aux plus nobles in-
fortunes scientifiques, ne pouvait trouver indifférent le coeur généreux do
M. Moquin. Son concours pour l'établissement et la propagation de la Société
fut aussi dévoué qu'efficace. A la dernière réunion publique annuelle de cette
Société, qui a eu lieu le lendemain même de sa mort, un éclatant hommage a
été rendu à sa mémoire par S. Exe. M. le maréchal Vaillant, hommage auquel
les nombreux assistants se sont associés avec la plus vive sympathie.
(1) Les regrets que la mort de M. Moquin-Tandon a causés à la Société d'Acclimatation,
et dont M. Drouyn de Lhuys, son président, s'est fait l'éloquent interprète, ne sont ni
moins profonds ni moins unanimes que ceux de la Société botanique. Je crois devoir
reproduire ici les passages suivants de l'allocution par laquelle M. Drouyn de Lhuys a
annoncé la triste nouvelle dans la séance générale du 17 avril :
« Ai-je besoin de vous retracer le portrait de ce collègue aimé; dont l'image est
présente à vos esprits comme à vos coeurs? N'est-il pas là pour ainsi dire devant vous?
Ne croyez-vous pas le voir et l'entendre? Il y a peu de jours, il siégeait à cette place
que j'occupe pour quelques instants et qu'il savait si bien remplir. Nous rappellerai-je
le charme piquant de sa parole, la sûreté facile de son commerce, l'enjouement de son
caractère, qui présentait un mélange de malice et de bonhomie ? Cet esprit à la fois
solide et, léger, puissant et élastique, avait toujours une allure aisée, sans fléchir, sans
s'affaisser sous le fardeau d'une vaste érudition. Des connaissances variées meublaient
richement son intelligence et ne l'encombraient jamais.
» Certains esprits portent des fleurs, d'autres des fruits; celui de M. Moquin-Tandon
produisait, avec une égale fécondité, les fleurs de la littérature et les fruits de la science. »
(Note ajoutée pendant l' impression.)
Un grand nombre d'autres sociétés savantes, françaises et étrangères, scien-
tifiques et littéraires, se faisaient gloire de compter M. Moquin au nombre de
leurs membres. Il était un des quarante mainteneurs de l'Académie des Jeux
floraux de Toulouse. Il devait sa nomination (1841) à la publication faite par
lui, conjointement avec M. Catien Arnoult, du précieux manuscrit des Leys
d' amors (Lois d'amour), admirable monument de la,littérature romane.
L'aptitude de M. Moquin pour l'administration lui fut des plus utiles dans
la direction du jardin de la Faculté de médecine de Paris, dont il était chargé
comme professeur de botanique. Le budget dont il disposait pour tous les
besoins de cet établissement était plus que modique, mais grâce à l'impulsion
du maître et au dévouement des employés sous ses ordres et en, faisant res-
sources pour les échanges des doubles de la belle collection d'Orchidées réunie
par les soins du jardinier en chef, M. Lhomme, toutes les espèces principales
employées en médecine, dans l'industrie ou clans l'économie domestique, étaient
représentées dans les carrés ou les serres du jardin. Ce ne fut pas sans un vif
chagrin que, par suite des modifications apportées au jardin du Luxem-
bourg par la ville de Paris, M. Moquin vit disperser et disparaître en partie,
par la suppression momentanée de l'école, les éléments de l'intéressante col-
lection des végétaux réunie par ses soins et ceux de ses prédécesseurs.
Quelques mois auparavant, M. Moquin avait déjà dû quitter la maison affectée
jusque-là à l'habitation du professeur de botanique, celte maison devant faire
place aux serres du Sénat. Pour lui, dont la bibliothèque et l'herbier étaient
coordonnés avec une telle méthode qu'à l'instant même il pouvait mettre la
main sur la plus mince brochure ou trouver la plante qu'il désirait consulter
ou étudier, le désordre qui devait résulter inévitablement d'un déménage-
ment était une bien vive contrariété. Mais, au milieu de tous ces tracas et de
ces difficultés matérielles, son activité ne fut pas ralentie un instant. Il y a
quelques mois à peine qu'il entretenait ses amis du projet d'un livre intitulé le
Monde de la mer, oeuvre à la fois littéraire et scientifique qu'il devait faire
paraître sous son pseudonyme littéraire d''André Frédol. L'auteur n'a pu
mettre la dernière main à son ouvrage, qui cependant est assez avancé pour
être publié par les soins de son fils aîné, M. Olivier Moquin-Tandon.
M. Moquin-Tandon offrait la réunion bien rare des aptitudes les plus di-
verses. Observateur aussi habile que persévérant, il constatait les faits avec
toute la rigueur scientifique, apportait dans l'élude et la description des espèces
une scrupuleuse exactitude, et ne négligeait aucune des questions souvent si
minutieuses de la synonymie. Esprit élevé et généralisateur, il savait déduire '
toutes les conséquences des faits particuliers, arriver aux rapprochements les
plus ingénieux et les plus vrais, et formuler des théories dont plusieurs sont
devenues des bases de la science. La facilité et la clarté de son exposition,
l'habileté avec laquelle il savait, en quelques traits, représenter sur le tableau
les figures nécessaires à ses leçons, en faisaient un professeur hors ligne et le

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