Société républicaine du progrès social et politique, rapport sur l'association internationale des travailleurs (Mai)

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Garnier frères (Paris). 1872. France (1870-1940, 3e République). In-8°. Pièce.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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SOCIETE REPUBLICAINE
DU
PROGRÈS SOCIAL ET POLITIQUE
RAPPORT
SUR
L'ASSOCIATION INTERNATIONALE
DES TRAVAILLEURS
Prix . 50 centimes
PARIS
EN VENTE CHEZ GARNIER FRERES, LIBRAIRES
RUE DES SAINTS-PERES, N° 6
Et au Siége de la Société, rue Buffault, n° 26
1872
RAPPORT
SUR
L'ASSOCIATION INTERNATIONALE
DES TRAVAILLEURS
SOCIÉTÉ RÉPUBLICAINE
DU
PROGRÈS SOCIAL ET POLITIQUE
RAPPORT
SUR
ASSOCIATION INTERNATIONALE
DES TRAVAILLEURS
Prix : 50 centimes
PARIS
ENTENTE CHEZ GARNIER FRERES, LIBRAIRES
RUE DES SAINTS-PÈRES , N° 6
Et au Siége de la Société, rue Buffault, n° 26
1872
RAPPORT
SUR
L'ASSOCIATION INTERNATIONALE
DES TRAVAILLEURS
INTRODUCTION.
MESSIEURS.
L'enquête sur le 18 mars a eu lieu. Une loi de proscription contre
l'Internationale a été rendue. La lumière est-elle faite, et le calme va-t-il
renaître? C'est ce qu'il est nécessaire de se demander et c'est ce dont il
est permis de douter.
Nous sommes loin d'attaquer les hommes consciencieux et dévoués
qui ont fait l'enquête. Nous sommes convaincus de la sincérité de la
Chambre, quand elle a voté la loi, mais ce que nous croyons fermement
aussi, c'est que l'enquête n'a rien appris et que la loi ne produira aucun
résultat. Suivant nous, la question à résoudre n'est pas telle qu'on la
pose, et la solution n'est pas là où on la cherche.
En effet, que nous apprend l'enquête? Que les uns voient les Prus-
siens partout, alors que les autres ne les voient nulle part. Que beau-
coup accusent l'Internationale d'avoir tout préparé et tout accompli,
alors que, suivant M. Tolain, les Internationaux se sont si peu mêlés du
mouvement, qu'ils ignoraient même ce qui se passait. Qu'enfin, suivant
certaines opinions les Prussiens ont renversé la Colonne pour prouver
qu'ils n'avaient pas été battus à Iéna ; que les bonapartistes ont brûlé la
Cour des Comptes pour ne pas rendre les leurs, et que le Palais de Jus-
tice avec son casier judiciaire ont été détruits par les habitués de la
6e chambre, fatigues de s'entendre reprocher leurs méfaits passés.
— 2 —
En présence de contradictions aussi complètes et d'hypothèses aussi
peu démontrées, que faut-il conclure? C'est que le 18 mars reste encore,
après l'enquête, à l'état d'une vaste et formidable énigme dont personne
jusqu'ici n'a su trouver le mot.
C'est à tort, suivant nous, que l'opinion publique n'a voulu voir dans
le 18 mars qu'un crime isolé, horrible dans ses moyens et dans ses con-
séquences ; au lieu d'en rendre responsable la situation générale, comme
elle aurait dû le faire, elle a simplement cherché un coupable contre
lequel les poursuites et les rigueurs seraient exercées. Ce coupable, elle
a cru le trouver dans l'Internationale, et c'est précisément son procès
qui vient d'avoir lieu devant l'Assemblée nationale.
En lisant les débats, ne croirait-on pas assister à une audience de
cour d'assises? Tout était là; tout, excepté l'accusé lui-même, dont la
condamnation par contumace ne saurait être exécutée.
A la suite de la loi, des cinq ans de prison et des 2,000 francs d'a-
mende qui en font la base, des journaux sérieux ont écrit que, désor-
mais, il n'y avait plus rien à craindre et que la Société n'avait plus qu'à
jouir en paix des fruits d'une telle victoire. C'est ainsi qu'on lit dans la
Gazette des tribunaux du 23 mars :
« Dans les rangs de l'Internationale, comme jadis dans l'armée de la
« Commune, les faibles, les ignorants, forment la majorité; beaucoup ne
« marchent que contraints et forcés. C'est à ceux-là qu'il faut s'adres-
« ser d'abord. Il faut leur montrer que désormais, contre leurs OPPRES-
« SEURS, ils auront l'appui de la loi. Une solennelle mise en demeure
« doit les appeler à opter entre les imposteurs auxquels, dans un moment
« d'égarement, ils ont pu vouer leurs âmes, et le titre de Français et de
« citoyen. La crainte des rigueurs de la pénalité, l'attachement à la pa-
« trie, l'ambition de prendre part aux luttes électorales ramèneront la
« plupart; si quelques endurcis persistent, le châtiment exemplaire des
« meneurs finira par les détacher. »
Des articles de cette nature, bien qu'écrits avec la plus entière bonne
foi, n'en doivent pas moins produire les plus funestes résultats. Qui donc
veulent persuader la Gazette des tribunaux, et tous les journaux qui
écrivent dans le même sens et émettent les mêmes idées? Sont-ce les
faibles et les ignorants, ou, pour mieux dire, ceux qui souffrent? Loin
de voir des oppresseurs dans ceux qui leur parlent d'affranchissement,
de partage, d'égalité, ils les écouteront toujours comme des libérateurs;
et, d'ailleurs, ces faibles et ces ignorants ne lisent pas la Gazette, et ses
articles ne sauraient avoir sur eux aucune influence.
C'est donc aux forts et aux lettrés, c'est-à-dire à ceux qui jouissent,
que s'adresse l'article? Or, pour ceux-là, nous le déclarons hautement,
et la main sur notre conscience, c'est leur tenir un langage coupable
que de leur parler ainsi. Il faut, suivant nous, crier bien haut et bien fort
— 3 —
pour que tout le monde le sache : Que les mêmes causes amèneront les mêmes,
effets; que les idées ne peuvent être combattues que par les idées et que les lois
de proscription ne peuvent rien contre elles; que le mouvement du 18 mars
n'est pas un fait isolé, mais la conséquence logique du mouvement révolution-
naire, inauguré par le XVIIIe siècle; que ce qui a eu lieu hier recommencera de-
main; qu'enfin la bourgeoisie, maîtresse aujourd'hui de la situation, doit tenir
compte des revendications dont l'Internationale s'est, faite l'interprète et que, si
elle ne le fait pas, elle périra et avec elle la société actuelle tout entière.
Ce n'est pas en disant, toujours et partout, que les Internationaux sont
des bandits et des malfaiteurs, que l'on se rendra compte de rien. Dans
le grand mouvement révolutionnaire, ils représentent une secte dont les
idées sont déjà précises et dont les formules sont très-arrêtées. Quant à
nous, il nous semble préférable d'étudier l'Internationale, sans l'atta-
quer, plutôt que de l'attaquer sans la connaître. Qu'il nous soit donc
permis, avant d'aller plus loin, de passer rapidement en revue son dé-
veloppement et ses idées, d'après les renseignements que nous puise-
rons à ses archives officielles.
Origine de l'Internationale.
Le mouvement social qui a donné naissance à l'Internationale est la
conséquence logique du mouvement philosophique et industriel, inau-
guré par les idées du XVIIIe siècle. C'est à ce moment qu'il s'est formé,
définitivement dans le monde, deux grands partis : l'un, philosophique,
n'admettant comme principe premier que l'expérience et, comme consé-
quence pratique, l'obtention du droit; l'autre, religieux, n'admettant
comme principe premier que la révélation et, comme conséquence pra-
tique, l'accomplissement du devoir. Le monde s'est ainsi trouvé partagé
entre l'École, qui enseignait la science, et l'Église, qui enseignait la
morale.
Mais que peuvent la morale sans la science, et la science sans la morale?
L'Église s'obstinant à ne rien changer à ses dogmes, et même à ses
rites, tombait dans une déconsidération générale en repoussant les
découvertes les plus élémentaires de la science; exagérant son principe
de la grâce et niant l'initiative humaine, elle aboutissait bientôt à un
mysticisme religieux, dont les conséquences finales seraient pour notre
société un abrutissement comparable à celui qui paraît avoir envahi
d'une manière définitive les peuples de l'Orient. Et, pourtant, que n'avait
pas fait l'Église pour les progrès de la civilisation et de l'esprit humain!
De son côté, l'École brillait du plus vif éclat. Par les sciences, elle
pénétrait les secrets de la nature, découvrait les lois qui la régissent et
parvenait à s'en rendre maître. Appliquant ses découvertes aux besoins
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de la civilisation moderne, elle inventait les machines et répandait sur le
monde des richesses inconnues jusqu'alors. Mais elle, aussi, a fini par
exagérer ses principes. Elle enseignait le droit, mais elle ne parlait pas
du devoir. C'est de son sein qu'est sortie la doctrine du droit au
travail; c'est elle qui a produit les revendications armées. En niant l'im-
pératif des lois morales, elle aboutissait, de son côté, à un mysticisme
pratique qui a permis à une classe de croire qu'elle pouvait vivre des
secours de l'État. Telle a été l'origine des ateliers nationaux et des
trente sous de la garde nationale; comme l'application permanente d'un
tel système aboutirait en peu de temps à la consommation de l'épargne
sociale, la misère pour tous en serait la conséquence inévitable.
Nous ne pouvons, dans ce présent rapport, suivre l'Église dans ses
aberrations. Nous nous contenterons d'étudier ce que l'École mo-
derne a fait de nous, en nous parlant toujours de nos droits, sans jamais
nous enseigner nos devoirs.
Le mouvement philosophique et scientifique qui se développa vers le
milieu du siècle dernier eut pour double conséquence : d'une part la
Révolution française, de l'autre la transformation des procédés indus-
triels et la création de l'industrie moderne. — Cette identité d'origine
amena dans la manifestation de ces deux événements une fâcheuse coïn-
cidence qui compromit les bienfaits que l'on en pouvait attendre.
Sans l'invention des machines, le résultat de la révolution de 89 eût
été complet. Les castes avaient été supprimées, les priviléges nobiliaires
n'existaient plus, le travail était devenu le principe du droit de pro-
priété; chacun était libre de travailler et de trouver dans le travail les
conditions de son indépendance. Mais l'industrie moderne, avec l'énorme
capital qu'elle exige pour sa mise en train, supprimait en fait, si elle
laissait subsister en droit, tous les bienfaits de la révolution. Les capi-
talistes, comme autrefois les nobles, organisèrent la situation à leur
profit. Eux seuls se trouvaient avoir profité de la révolution, alors qu'ils
l'avaient faite de compte à demi avec les classes ouvrières. Ces der-
nières se trouvaient réduites au salariat sans fin. L'espoir de l'indépen-
dance s'était éteint, et les natures résignées étaient seules capables d'ac-
cepter un régime de cette nature.
Ainsi la grande industrie, les machines, fruits des progrès de la science,
qui semblaient par leur production presque indéfinie devoir aboutir à la
liberté et à la richesse pour tous, avaient produit un résultat absolu-
ment opposé. Les classes ouvrières, qui avaient cru un moment à leur
émancipation par la révolution de 89, s'étaient trouvées immédiatement
après placées sous une domination plus lourde encore que la domina-
tion nobiliaire, à savoir la domination du capital. Autrefois, chacun pou-
vait avoir l'espoir d'arriver à être patron, ou tout au moins propriétaire
d'un métier; désormais, la grande usine avait tué toutes ces espérances.
- 5 —
C'est sous l'empire de ces idées qu'eut lieu la révolution de 1848. Il
se manifesta, sans doute, dès cette époque, une tendance très-marquée
des ouvriers à s'associer entre eux ; mais, en général, le principe en
lui-même fut mal compris : ce qui paraît dominer en 1848, c'est l'idée
du droit au travail et de la substitution de l'État à l'initiative privée.
Ce n'est guère que vers 1864 que l'on voit apparaître en France l'idée
coopérative dans toute sa netteté; nous la saluons comme la première
manifestation du vrai; dans son application à la production, l'honneur
en revient presque tout entier aux ouvriers français. Nous parlerons plus
tard de cette forme d'association si remarquable, et des bienfaits que
l'on peut en attendre 1.
Le mouvement qui se passait en France était commun aux autres na-
tions de l'Europe; les formes pouvaient varier, mais, au fond, l'idée était
la même : amélioration du sort des travailleurs. C'est de la rencontre de
toutes ces idées éparses que devait surgir l'Association Internationale.
En Angleterre, le bill de l'habeas corpus avait mis depuis un siècle la
nation en possession de certaines libertés inconnues alors sur le conti-
nent.
Sous l'influence de ce régime libéral, les ouvriers purent facilement
s'associer pour le maintien de leurs droits et la défense de leurs intérêts.
Mais ces associations portèrent toujours le caractère particulier qui
résultait de la situation économique exceptionnelle de ce pays.
Loin de triompher de la noblesse comme elle avait réussi à le faire en
France et dans quelques autres pays du continent, la royauté en Angle-
terre avait été, au contraire, subjuguée par elle et le régime féodal jouis-
sait encore à la fin du siècle dernier de tout le prestige, de toute la force
que lui avait assurés la conquête normande. La possession du sol et de
la richesse publique se trouvant entièrement concentrée dans les mains
de l'aristocratie, la révolution industrielle s'effectua à son profit sans
changer la situation économique des différentes classes de la société.
L'ouvrier anglais, qui ne pouvait prétendre à l'émancipation sociale, ne
chercha, après comme avant, dans l'association, que le moyen de résis-
ter aux empiétements des classes privilégiées et à la domination du ca-
pital.
De là ces sociétés de résistance et les Trade-Unions, qui, suivant
nous, n'ont aucune portée philosophique bien arrêtée.
C'est une manière pour les ouvriers de défendre utilement les ques-
tions de salaire, d'heures de travail, et de soutenir les grèves, mais qui
ne touche pas à la question sociale elle-même.
Quant à la coopération proprement dite, elle n'a été appliquée par les
1. Ceux qui voudront avoir, des renseignements complets sur les sociétés coopératives
pourront recourir à l'excellent livre que notre président, M. Vavasseur, a publié sur cette
matière,
1*
— 6 —
Anglais qu'à l'organisation de leurs sociétés de consommation, qui per-
met au détail de profiter des prix du commerce en gros; mais ils ne
paraissent pas avoir songé à la société coopérative pour arriver à la
production. La terre n'étant pas divisée en Angleterre comme en France.
le jour où la question sociale surgira dans ce pays, elle peut se résou-
dre par un effondrement général et rapide.
L'Allemagne nous offre, au contraire, un ensemble complet d'appli-
cations du principe d'association à toutes les conditions de l'activité so-
ciale. A côté des sociétés de crédit et de consommation, on voit éga-
lement surgir les sociétés de production..
Sous l'initiative intelligente de M. Schultze-Delitz, le nombre de ces
sociétés acquit rapidement un développement considérable. Mais a côté
d'elles se développaient en même temps les écoles de Lassalle et de
Karl Marx, dont le socialisme autoritaire rallia bientôt la majeure partie
de la population ouvrière et devint la base de ces grandes associations qui
s'étendirent peu à peu sur toute l'Allemagne, associations qui présentent
une grande analogie avec l'Internationale elle-même et dont quelques-
unes ont définitivement adopté son programme et accepté ses statuts.
Telle était la situation générale, lorsque la mise en question de l'in-
dépendance de la Pologne vint offrir une occasion à cet esprit de se ma-
nifester. A tort ou à raison, la question polonaise a le privilége d'exci-
ter au plus haut degré, depuis un siècle, les passions les plus violentes
chez les partisans et les adversaires de son ancienne indépendance. A
tort ou à raison, le parti démocratique voit dans la lutte de la Pologne
contre la Russie la lutte de la liberté contre le despotisme, du droit
contre la force. Le cri de vive la Pologne! a déjà servi de prétexte a bien
des manifestations populaires,. Le meeting de Saint-Martin's-Hall, qui
rassembla encore une fois sous ce même prétexte les délégués des
classes ouvrières des différentes nations, servit de point de départ à la
nouvelle alliance qui devait réunir le prolétariat de tous les pays.
En 1862, l'Exposition de Londres reçut la visite de plusieurs délégués
des ouvriers français; ceux-ci, accueillis avec enthousiasme par les
ouvriers anglais, purent étudier à loisir l'organisation des sociétés de
résistance, dont le but et les résulats frappèrent vivement leur esprit..
Ils comprirent et conçurent le projet de réaliser les ressources qu'une
telle organisation pouvait donner aux classes ouvrières si elle était si-
multanément étendue à tous les pays et dans un but commun; cette
même pensée avait aussi germé dans d'autres esprits et se trouvait
également apportée au congrès par deux hommes qui ont chacun joué
un rôle considérable dans la marche révolutionnaire en Europe.
D'un côté, Karl Marx avait conçu le projet de réunir entre eux les
travailleurs de tous les pays; de l'autre, Mazzini voulait profiter de l'oc-
casion pour faire un appel au prolétariat et lui imposer un programme
unique à l'effet d'arriver à la révolution politique et sociale.
-7-
Mazzini et Karl Marx avaient chacun élaboré, pour la circonstance,
un projet de statuts et une adresse aux travailleurs. L'influence de Karl
Marx l'emporta sur celle de Mazzini, et les membres du conseil général
provisoire adoptèrent son manifeste, qui représente le premier docu-
ment officiel de la nouvelle association; lés idées émises par Karl Marx
sont le résumé de toutes les attaques dirigées contre la bourgeoisie et
contre l'ordre actuellement établi, et qui consistent à dire : c'est l'ou-
vrier qui produit et qui ne possède rien ; l'industrie, loin de lui profiter,
lui est contraire; les classes ouvrières sont soumises à la domination du
capital, dont elles doivent s'affranchir par tous les moyens possibles.
Cette adresse se termine par ces mots, que nous croyons devoir transcrire
littéralement :
« Les travailleurs possèdent un élément de succès, le nombre; mais,
« pour que les masses pèsent de tout leur poids dans la balance, il faut
« qu'elles soient unies par un lien commun, qu'elles soient dirigées
« vers un but défini.
« L'expérience a appris que pour avoir méconnu ce lien de fraternité,
« qui doit exister entre les travailleurs des divers pays et les exciter à
« se tenir fortement unis dans tous leurs combats pour l'émancipation,
« toutes ces tentatives isolées ont été frappées d'insuccès. Ce résullat
« est celui qui a engagé les travailleurs des différents pays, réunis le
« 24 septembre 1864, au meeting public de Saint-Martin's-Hall, à fonder
« l'Association Internationale des travailleurs
« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. »
Programme de l'Internationale. —Décisions des Congrès.
Le but de l'Association Internationale, à son origine, peut se résumer
dans les quelques points suivants :
L'émancipation économique des travailleurs de l'univers entier.
Tout mouvement politique doit y être subordonné.
L'Association, qui prend en mains la réalisation de cette tâche, ouvre
ses rangs à tous les travailleurs de quelque couleur qu'ils soient, à quel-
que nation qu'ils appartiennent, et quelles que soient leurs croyances
religieuses 1.
Congrès de Genève. — Le Congrès de Genève, en 1866, fut la première
assemblée générale qui réunit les délégués des diverses sections de
1. Voir le préambule des statuts.
— 8 —
l'Internationale, et le point de départ de son organisation et de son
développement. Les questions traitées dans cette réunion de la démo-
cratie internationale répondaient au programme que l'Association s'était
tracé.
Dans un long Mémoire, les délégués des sections parisiennes, après
avoir successivement examiné tous les points portés à l'ordre du jour,
soumirent à l'approbation de l'assemblée un certain nombre de conclu-
sions dont plusieurs ne furent pas adoptées.
Sans nous arrêter à analyser ce travail inspiré d'un bout à l'autre par
les théories de Proudhon, et dont les conclusions restent comme l'ex-
pression de l'opinion particulière des délégués français, nous arrivons im-
médiatement aux résolutions votées par le Congrès.
Après avoir approuvé les statuts élaborés et présentés par le conseil
général, et confirmé les pouvoirs de ce dernier pour l'année 1866-1867,
le Congrès aborde successivement les différents points qu'il avait à exa-
miner et sur lesquels il adopte les conclusions suivantes :
1° Ouverture d'une enquête économique sur la situation de la classe
ouvrière des différents pays ;
2° Réduction à huit des heures de travail ;
3° Réduction du travail des enfants dans les manufactures et con-
damnation du travail des femmes ;
4° Appui à donner aux sociétés coopératives;
5° Condamnation des impôts indirects et réalisation d'un impôt
unique;
6° Formation d'une Caisse internationale de crédit;
7° Condamnation du système des armées permanentes;
8° Mise à l'étude des moyens d'universaliser les secours mutuels.
Nous remarquerons, en passant, que le Congrès passe à l'ordre du jour,
après discussion sur les deux questions suivantes :
1° De la nécessité d'anéantir l'influence du despotisme russe en Eu-
rope par l'application du droit des peuples de disposer d'eux-mêmes,
et la reconstitution d'une Pologne sur des bases démocratiques et so-
ciales;
2° Des idées religieuses, leur influence sur le mouvement social, poli-
tique et intellectuel.
Congrès de Lausanne. — En 1867, un second Congrès se réunit à Lau-
sanne. Pendant l'année écoulée, l'Internationale avait recruté de nom-
breux adhérents, et le nombre des délégués présents dépassait de
beaucoup celui des membres du Congrès de Genève.
Les résolutions adoptées par l'assemblée peuvent être résumées de la
manière suivante:
1° Encouragement des sociétés coopératives comme moyen d'arriver
à l'émancipation des travailleurs ;
— 9 —
2° Suppression graduelle du prélèvement que le capital perçoit sur le
travail;
3° Suppression du salariat par l'association;
4° Création d'un enseignement scientifique professionnel et productif;
enseignement laïque et gratuite pour ceux qui ne peuvent en faire les
frais;
5° Retour à l'État des moyens de transport et de circulation;
6° Emancipation sociale par l'émancipation politique et établissement
des libertés politiques.
Nous ne nous arrêterons pas aux procès intentés aux membres de
l'Internationale sous le prétexte qu'ils faisaient partie d'une association
non autorisée. Là conséquence de ces poursuites qui plaçaient l'Interna-
tionale en dehors de la loi fut de lui donner définitivement un caractère
politique qui, jusque-là, avait beaucoup plus existé dans ses tendances
que dans ses actes. Les poursuites dont elle avait été l'objet, loin de l'af-
faiblir, lui assurèrent de nouveaux partisans.
Congrès de Bruxelles. —La réunion du Congrès eut lieu en 1868 à
Bruxelles, malgré l'opposition du Ministre de l'intérieur. Le nombre des
délégués présents fut encore supérieur à celui des deux premières,
assemblées.
C'est au Congrès de Bruxelles que, pour la première fois, l'Associa-
tion émet un vote relativement à la collectivité des instruments de tra-
vail, et qu'elle cherche à réglementer les rapports entre patrons et ou-
vriers en reconnaissant la légitimité des grèves et en leur promettant
son appui.
Les résolutions adoptées peuvent se résumer ainsi :
1° Protestation contre la guerre ;
2° Reconnaissance de la légitimité et de la nécessité des grèves et
création d'un conseil d'arbitrage chargé d'en décider l'opportunité et la
légitimité;
3° Organisation du crédit mutuel et des sociétés coopératives pour ar-
river à la propriété collective des instruments de travail;
4° Réduction des heures de travail pour permettre aux ouvriers d'ac-
quérir l'instruction qui leur manque aujourd'hui;
5° Mise à l'ordre du jour de la création d'une banque d'échange au
prix de revient;
6° Retour à l'État des carrières, houillères, mines, avec concession
pour l'exploitation à des sociétés ouvrières et non à des sociétés de ca-
pitalistes; retour à la propriété collective du sol arable, dont l'exploita-
tion serait confiée à des compagnies agricoles; retour à l'Etat des che-
mins de fer et des forêts dont l'exploitation resterait entre ses mains;
7° Encouragement donné aux sociétés coopératives.

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