Solitude du témoin

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Bêtise souveraine, perte des valeurs, politiquement correct, doxa littéraire, sous-culture, déchéance de l’esprit critique : voilà quelques-unes des formes que prend la guerre en cours, aux yeux de l’écrivain qui n’a, aujourd’hui, presque plus de voix, dans un monde où règne l’insignifiance.
D’où ces textes, de nature diverse, le plus souvent brève ou fragmentaire, qui envisagent ce qui s’achève tout en se maintenant comme cadavre : la culture, quasi morte, parce que tuée par le refus d’hériter et devenue le pouvoir culturel.
Il faut donc repenser la figure de l’écrivain comme partisan sans parti, comme témoin animé de la volonté de dire ce qu’il voit, chaque jour, en France et ailleurs.
Richard Millet est écrivain. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont, en 2014, Le Corps politique de Gérard Depardieu (Pierre-Guillaume de Roux) et Sibelius, Les Cygnes et le Silence (Gallimard).
Publié le : mardi 17 mars 2015
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EAN13 : 9782756106403
Nombre de pages : 178
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Richard Millet
Solitude du témoin



Bêtise souveraine, perte des valeurs,
politiquement correct, doxa littéraire,
sousculture, déchéance de l’esprit critique : voilà
quelques-unes des formes que prend la guerre en
cours, aux yeux de l’écrivain qui n’a,
aujourd’hui, presque plus de voix, dans un
monde où règne l’insignifiance.
D’où ces textes, de nature diverse, le plus
souvent brève ou fragmentaire, qui envisagent ce
qui s’achève tout en se maintenant comme
cadavre : la culture, quasi morte, parce que tuée par le refus d’hériter et devenue le pouvoir
culturel.
Il faut donc repenser la figure de l’écrivain
comme partisan sans parti, comme témoin
animé de la volonté de dire ce qu’il voit, chaque
jour, en France et ailleurs.

Richard Millet est écrivain. Il est l’auteur de
nombreux ouvrages dont, en 2014, Le Corps
politique de Gérard Depardieu (Pierre-Guillaume
de Roux) et Sibelius, Les Cygnes et le Silence
(Gallimard).

EAN numérique : 978-2-7561-0639-7978-2-7561-0640-3

EAN livre papier : 9782756106366


www.leoscheer.com SOLITUDE DU TÉMOIN DU MÊME AUTEUR
Aux Éditions Gallimard
LA VOIX D’ALTO, 2001 (Folio n° 3905).
LE RENARD DANS LE NOM, 2003 (Folio n° 4114).
MA VIE PARMI LES OMBRES, 2003 (Folio n° 4225).
MUSIQUE SECRÈTE, 2004.
HARCÈLEMENT LITTÉRAIRE, entretiens avec
Delphine Descaves et Thierry Cecille, 2005.
LE GOÛT DES FEMMES LAIDES, 2005 (Folio n° 4475).
DÉVORATIONS, 2006 (Folio n° 4700).
L’ART DU BREF, Le Cabinet des lettrés, 2006.
DÉSENCHANTEMENT DE LA LITTÉRATURE, 2007.
PETIT ÉLOGE D’UN SOLITAIRE, 2007 (Folio 2€ n° 4485).
PLACE DES PENSÉES, sur Maurice Blanchot, 2007.
L’OPPROBRE. Essai de démonologie, 2008.
LA CONFESSION NÉGATIVE, 2009 (Folio n° 5150).
BRUMES DE CIMMÉRIE, 2010.
LE SOMMEIL SUR LES CENDRES, 2010.
TARNAC, L’Arpenteur, 2010.
Suite de la bibliographie en fin de volume
© Éditions Léo Scheer, 2015
www.leoscheer.comRICHARD MILLET
SOLITUDE DU TÉMOIN
Éditions Léo Scheer« Tant de faux révoltés, si éloquents dans le monde,
qu’il a vus à ses pieds, risibles ! »
Georges BERNANOS, Sous le soleil de Satan.
« Vivre sur ce qui, étant notre mort, ne tue en nous
que l’oubli. Si ce n’est pas la fin de l’espoir que
demain nous apporte, j’oserai dire Dieu. »
Joë BOUSQUET, Papillon de neige.La France est en guerre depuis l’Indochine, par
les conflits auxquels elle prend part, ici et là, autant
que par l’interminable expiation à quoi la
contraint la culpabilisation postcoloniale qui est
une des manifestations du Culturel : une guerre
civile, donc, non pas au sens où il y aurait combat
entre deux parties de l’humanité, celle-ci décrétée
indivisible politiquement, mais, plutôt, entre
l’individu et la masse, au sein d’une France épuisée.
Je ne la peindrai pourtant pas en mère affligée,
comme le protestant d’Aubigné. Encore faudrait-il
qu’il demeurât quelque chose qu’on puisse appeler
France, du point de vue national. Je ne suis,
comme tant d’autres, que le témoin d’une
décomposition dont la présence agressive de l’islam, la
déchristianisation, la défaite des langues littéraires,
le consumérisme, l’abolition de la mémoire,
l’individualisation petite-bourgeoise, le capitalisme
mondialisé, la bêtise politiquement correcte, sont
9moins le signe d’une métamorphose historique
que du déclin de la notion d’histoire elle-même,
dont le rapport à la langue est le révélateur le plus
implacable. Contre l’islam, la mondialisation, le
capitalisme, l’antiracisme d’État, la démocratie ?
Contre, plutôt, ce dont ils sont les mots d’ordre et
contre l’ordre qu’ils instaurent, pour peu qu’on
puisse prendre au sérieux ceux qui voient là des
catégories « positives », en réalité spectaculaires. Ma
position de banni est celle de l’outsider, en fin de
compte un rôle comme un autre, à ceci près que je
fais chaque jour l’épreuve de ce bannissement dans
ma vie quotidienne, avec la nécessité de parler
pour ne pas laisser triompher le parti dévot. L’isolé
absolu que Barthes voyait dans l’écrivain sans
valorisation minoritaire me conduit, plus que jamais, à
être un témoin, en premier lieu celui de la fin de
ce qu’on a appelé une nation. Témoigner est
devenu une tâche guerrière. Le sentiment de
répétition, voire d’obsession, qu’on pourra sentir ici
n’est donc pas entièrement de mon fait ; il dit
plutôt ce qui hante le monde, la guerre en cours,
la perpétuelle montée au front, la solitude du
veilleur.
Beyrouth, novembre 2014.I
CE QUI N’EN FINIT PAS
1
Nous vivons sous le régime de la fin. L’idée de
fin hante le langage sans se confondre tout à fait
avec la pulsion de mort ; ou alors elle en est une
ruse, et la fin est toujours déjà là, dès lors que nous
nous inquiétons de ce que nous pourrions sauver
ou perpétuer. Il est également possible qu’elle soit
un effet de Propagande destiné à faire accepter non
pas tant la fin d’une civilisation (européenne,
humaniste, judéo-chrétienne) que le fait que cette
civilisation n’en finit pas d’agoniser sous le nom
même du progrès et qu’elle se présente désormais
à nous comme spectrale, masquant son éternel
11recours à l’archaïsme et au paganisme sous la
couleur de la perpétuelle nouveauté ou de
conquêtes sociales.
Qui est hanté vit dans la terreur de ce qui est
mort et ne cesse de revenir, le revenant étant, en
l’occurrence, le spectre de la fin qui obsède le
monde occidental ; d’où la haine que voue celui-ci
à tout ce qui lui rappelle qu’il est mourant – le
passé comme l’avenir : une mort sans trépas ; un
songe d’éternité malheureuse – ; d’où l’hébétude du
présent – la jouissance de la disparition, en
l’occurrence celle de l’individu dans la masse « citoyenne » :
la masse comme assomption nuageuse de
l’individu certifié éthique, ultime écho des exactions
génocidaires du siècle dernier, lesquelles sont aussi
un discours sur la fin, c’est-à-dire un inlassable et
aporétique questionnement sur l’inscription du
Mal historique dans la métaphysique des mœurs,
les kabbalistes seuls soupçonnant que Dieu pourrait
bien s’être « retiré » pendant ce temps, c’est-à-dire
que le Mal a une autre dimension qu’historique,
ou que, touchant d’une certaine manière à sa fin,
l’histoire prend une dimension que l’athéisme
universel, par exemple, est incapable d’envisager.
Toute réflexion sur la fin suppose un recours à
l’origine, selon un effet d’échos, de reflets à
interpréter comme futurs ; d’où une généalogie de la
12décomposition intellectuelle et spirituelle, qui a
souvent été proposée, de Chateaubriand à
Spengler, et de Maistre à Fukuyama, et à laquelle
on recourra sans relâche, et avec prudence, le terrain
d’observation étant miné, et violemment hostile,
sous couvert de tolérance. On doit aussi veiller à
ne pas tomber dans les délices du paradoxe, qui
peut être une façon de se laisser prendre à son
propre piège. La fin est bel et bien là, tout à la
fois signalée et contestée en tant que telle par le
Progrès. Il s’agit pour nous non pas de restauration,
ni de nostalgie, mais de trouver comment vivre
dans une fin qui n’en finit pas de finir, au nom
même d’une modernité qui a fait de l’après son
mode d’existence, sous les couleurs de l’immédiat,
de l’hybridation, du cool, du post-historique,
des redéfinitions sexuelles, de la dépénalisation
du vice, des droits de l’homme, voire du
posthumain, l’ensemble pouvant par commodité être
désigné sous le terme de Culturel, soit ce qui vient
après qu’on a répudié l’héritage d’Athènes et de
Jérusalem.
C’est donc une œuvre de mort que je traque
ici, en tant que témoin, dans ma solitude
d’hétérosexuel blanc, catholique, et qui n’a dans son sang
rien d’étranger : une fin qui n’en finit pas est
une abomination qui répond à la pornographie
13généralisée qui ravage l’Occident au nom même
du Bien. Cette œuvre de mort : le mouvement
perpétuel du mourir qu’on tente de nous fourguer
sous le nom même de vie, de la même façon que
c’est au nom même du vivant qu’on pratique
l’avortement, l’eugénisme et l’euthanasie, de quoi
témoignent les euphémistiques « interruption de
grossesse » et « accompagnement de la fin de vie ».
Ce qui n’en finit pas de finir n’étant pas un
concept ni une loi historique, il me faut veiller à ne
pas tomber dans les vertiges de l’illusion consistant
à regretter ce qui est réellement mort au lieu de
considérer la partie vivante de l’héritage : Homère,
Dante et Proust sont infiniment plus vivants que
tels lauréats de prix littéraires, lesquels appartiennent
à la mort française, comme la quasi-totalité de ce
qui se donne aujourd’hui pour de la littérature
mais qui n’est en vérité que du culturel, i. e. de la
Propagande, soit le mouvement même du mourir,
le Culturel se jouant entre la mer étale et la
répétition industrielle, si bien qu’en parler revient à
affronter le plus souvent l’informel pour s’introduire
dans les interstices des réductions tautologiques.
Existe-t-il donc quelque chose dont l’ennemi
et moi pourrions nous accorder pour dire qu’il est
clos ? La civilisation européenne ? L’ennemi suggère
qu’elle est morte sur les champs de bataille de 14-18
14et à Auschwitz. Sans être tout à fait faux, ce genre
d’énoncé ne dit pas ce que nous sommes, nous qui,
par exemple, continuons d’être catholiques, de
lire saint Augustin et Chestov, Pascal et Kierkegaard,
et Nietzsche pour sa dimension critique. Suis-je un
spectre, moi qui ai foi dans l’héritage que m’ont
transmis mes pères, parmi lesquels j’englobe aussi
bien les prophètes de la Bible que Bach, Rembrandt,
Balzac, Dostoïevski, Claudel ou Celan ? Oui, qui
suis-je donc, moi qui soupçonne que quelque chose
s’est bel et bien achevé mais pas de la façon dont on
voudrait m’en persuader, sous le nom d’hybridation
généralisée, de mondialisation, voire d’homme
nouveau, en tout cas de fatalité historique ?
On me répondra que cette interrogation
pourrait bien suggérer que c’est moi qui suis fini,
sorte de mort-vivant nostalgique d’un ordre culturel
défunt, dont le Nouvel Ordre moral a néanmoins
préservé (fût-ce au prix de sa muséification) ce qui
était tourné vers le Progrès et le Bien et dont je
m’attacherais, moi, à sauver tant bien que mal la
part rétrograde, chue, défunte, refusant de vivre
dans le jour des vrais, des bons humains, ceux qui
ont foi non seulement dans l’homme tel qu’il est
mais surtout tel que les sciences humaines et
exactes le redéfinissent, c’est-à-dire le faisant enfin
accéder à sa réalité biologique, sexuelle, sociale,
15idéologique. Ce serait donc moi qui suis mort et
qui ne l’accepte pas… Au tombeau, donc ! Vade
retro, toi qui refuses d’en finir avec ces discours sur
la fin qui prolifèrent depuis longtemps, surtout
depuis le milieu du siècle dernier !
C’est oublier que je vis selon une autre
conception de l’histoire ; que le catholique attend non pas
la mort mais la mort de la mort, en ayant la
conscience permanente de la doublure symbolique,
surnaturelle, invisible de l’histoire officielle, sans
être naïf pour autant ; bien au contraire, la
tradition des moines-soldats a joué un rôle considérable
dans la constitution de notre héritage culturel. Ce
qui est mort, c’est l’idée de culture en tant que
civilisation, le Culturel, lui, étant l’alliance du
divertissement et de la Propagande, c’est-à-dire un
conditionnement de masse opérant au nom même
du narcissisme individuel. La culture, pour peu
que nous tenions encore à ce mot, est donc pour
nous une expression caduque, car employée par le
politiquement correct dans ses redéfinitions
(raciales, ethniques, sexuelles, sociologiques) de
l’humain, à quoi la littérature a été la première
sacrifiée, à commencer par la langue, désormais
vouée au consumérisme et à la Propagande, entre
deux régimes de terreur que sont l’islamisme (avec
l’antiracisme d’État pour corollaire) et le Culturel.
16Nous sommes donc voués à une terminologie
ambiguë, forcés d’employer encore des vocables
souvent détournés, ou vides de sens (culture,
musique, art, littérature, écrivain, histoire, rébellion,
et même chrétien), auxquels nous tenterons de
substituer d’autres mots, en premier lieu ceux de
critique, de crise, de refus, de dissidence, de marge,
de vérité. C’est donc au sein d’une grande solitude
que je m’avance ; non pas la solitude sociale qui
résulte de mon bannissement de la sphère
médiaticolittéraire, mais cet isolement qui tient à la position
de celui qui voit et qui dit ce qu’il voit : le témoin,
personnage insupportable en un temps d’inversion
générale où, pour paraphraser une formule célèbre,
le vrai est devenu un motif fictionnel du mensonge.
2
Par son déni de la dimension verticale de la
tradition judéo-chrétienne, le Culturel est la
conséquence d’Auschwitz, tout comme la vie
moderne est, dans son ensemble, Péguy, Bloy,
Bernanos l’ont répété avec force, un refus de toute
vie spirituelle, de la dimension surnaturelle de
l’histoire. Déculturation et déchristianisation vont
de pair ; et les zélotes du parti dévot, les sicaires
17du Nouvel Ordre moral, les thuriféraires du Bien
universel sont les héritiers de ceux qui ont rendu
possibles le génocide arménien, Auschwitz, le goulag,
les Khmers rouges, le Rwanda, et tout ce qui est à
venir sur le mode de l’inhumain, de l’amnésie, du
reniement de soi que l’incantation démocratique
rend acceptables comme abstractions éthiques
(l’abstraction comme fatalité de la « masse » redéfinie
en concept d’humanité).
*
La mort de la culture générale n’est pas
seulement le signe de la fin de la bourgeoisie cultivée
qui a rendu possibles la littérature, la musique et
l’art pendant des siècles ; elle est aussi le signe
d’un assentiment à la servitude volontaire, cette
disposition d’esprit sur quoi table le capitalisme
mondialisé qui a substitué le consumérisme à la
culture, et la « solidarité » à la dialectique maître/
esclave : une horizontale, d’où est banni
tout rapport de domination (exercé par le Blanc,
l’hétérosexuel, le mâle, l’Européen, le chrétien, la
hiérarchie, la langue), au profit du flottement
hédoniste de l’indéterminé, voire de
l’indéterminable, qui est pour nous un signe du démon.
18Aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux
FATIGUE DU SENS, 2011.
LANGUE FANTÔME, essai sur la paupérisation de la
littérature, suivi de ÉLOGE LITTÉRAIRE D’ANDERS
BREIVIK, 2012.
DE L’ANTIRACISME COMME TERREUR LITTÉRAIRE, 2012.
INTÉRIEUR AVEC DEUX FEMMES, 2012.
TROIS LÉGENDES, 2013.
L’ÊTRE-BŒUF, 2013.
LETTRE AUX NORVÉGIENS SUR LA LITTÉRATURE ET LES
VICTIMES, 2014.
CHARLOTTE SALOMON, précédé d’une LETTRE À LUC
BONDY, 2014.
LE CORPS POLITIQUE DE GÉRARD DEPARDIEU, 2014.

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