Son fils

De

« C’est bien là, l’ironie de notre histoire : c’est grâce à nos parents que notre relation a commencé. Et c’est à cause d’eux qu’elle n’a pas abouti. » C’est à l’occasion d’un déménagement que Loubna tombe sur « le cahier ». Celui qu’elle veut tout d’abord jeter à la poubelle mais qu’elle récupère in extremis, juste avant qu’il disparaisse à jamais dans la benne à ordures. Mais on ne jette pas une histoire d’amour. Surtout celle là. Loubna se rappelle alors cette période fiévreuse alors qu’ils sont tous les deux adolescents : flash back sur les circonstances peu banales de leur rencontre. Zoom sur un fabuleux coup de foudre... Mais stop devant l’interdit qui frappe cette relation. Car Charles est le fils du nouveau compagnon de la mère de Loubna et ils vivent tous sous le même toit.

Ellen Willer est à la fois publicitaire, journaliste et écrivain. Elle a écrit plusieurs livres pour adolescents, dont La Lettre d’Argentine pour lequel elle a reçu le prix Tatou blanc 2014 et Le Garçon qui ne s’interressait qu’aux filles.


Publié le : mercredi 11 juin 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791091416245
Nombre de pages : 176
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« C’est bien là, l’ironie de notre histoire : c’est grâce à nos parents que notre relation a commencé. Et c’est à cause d’eux qu’elle n’a pas abouti. » C’est à l’occasion d’un déménagement que Loubna tombe sur « le cahier ». Celui qu’elle veut tout d’abord jeter à la poubelle mais qu’elle récupère in extremis, juste avant qu’il disparaisse à jamais dans la benne à ordures. Mais on ne jette pas une histoire d’amour. Surtout celle là. Loubna se rappelle alors cette période fiévreuse alors qu’ils sont tous les deux adolescents : flash back sur les circonstances peu banales de leur rencontre. Zoom sur un fabuleux coup de foudre… Mais stop devant l’interdit qui frappe cette relation. Car Charles est le fils du nouveau compagnon de la mère de Loubna et ils vivent tous sous le même toit.
Ellen Willer est à la fois publicitaire, journaliste et écrivain. Elle a écrit plusieurs livres pour adolescents, dontLa Lettre d’Argentine,Le Garçon qui ne s’intéressait qu’aux filles.
La semaine dernière, pendant le déménagement, en me préparant pour aller chercher ma fille à l’école, je suis tombée sur le cahier. Je savais qu’il était là, quelque part, mais où ? Au début, je le changeais souvent de place, en espérant que je finirais par oublier la dernière cachette en date. Après, j’ai oublié, simplement. Je l’ai pris en main, prête à l’ouvrir, et puis je l’ai reposé. Déjà troublée. Pour repousser la tentation, je l’ai lancé avec une étrange brutalité vers l’un des cartons à jeter. J’ai bien visé, ce qui est assez rare chez moi. Il y est arrivé directement, avec aisance, dans un souffle étouffé, comme s’il cherchait lui aussi à se faire discret. Tout à fait d’accord apparemment pour être sacrifié. Pour sortir de ma vie, définitivement. Pour annuler l’effet de ce qu’il contenait sur moi. J’ai fermé le carton avec du scotch brun, deux couches, bien serrées, puis une troisième dans l’autre sens, comme pour m’empêcher d’y revenir. De revenir sur ma décision. Sur mes souvenirs. Les déménageurs sont arrivés comme prévu le lendemain matin. Quand l’un d’eux, en le montrant du doigt, m’a demandé s’il pouvait l’emporter, j’ai dit : – Non, celui-là est à jeter. Il m’a proposé de le descendre avec les autres et de le déposer au passage dans la benne à ordures. Je l’ai laissé faire. Le déménageur était déjà dans l’escalier quand je l’ai rattrapé. – J’ai oublié quelque chose dedans. Enfin, je crois que c’est dedans. Il a eu l’air de trouver tout à fait naturel que je change d’avis. Comme s’il s’y attendait. En soupirant à peine, il a posé le carton en équilibre sur une marche. Il l’a maintenu de son genou, a pris un gros cutter dans sa poche ; il a sorti la lame et a fendu le scotch comme on tranche des scellés. J’ai pris le cahier. Le déménageur m’a lancé un regard aussi indulgent qu’agacé. Une fois de retour chez moi, je suis restée indécise, debout, dans ma chambre à présent presque vide, le cahier dans la main. Et puis, tout d’un coup, sans savoir pourquoi, je l’ai pris contre moi. Je l’ai serré de mes deux bras. Le déménageur venait de remonter. Il m’a dévisagée, satisfait. C’était bien une histoire comme celle-là qu’il s’était imaginée. Une histoire comment au juste ? Comment pourrait-on imaginer une histoire comme la mienne, quand on ne l’a pas vécue ? Moi-même, je me surprends encore parfois à me demander pourquoi nous n’avons pas simplement ignoré notre situation particulière. Pourquoi je ne me suis pas autorisée à l’aimer. Aimer Charles, le fils de Paul. Son fils. Pendant un instant, je n’ai plus la réponse. Je ne la sais plus. Je me retrouve comme à seize ans, dans le doute, à court d’arguments. Dans ces moments-là, je tente de reprendre les faits, de les mettre en ordre, mais ils m’échappent. Impossible de contenir la réalité dans une continuité, elle déborde, s’amuse à m’égarer. Ces efforts me laissent chaque fois épuisée et me conduisent à la même conclusion : cette affaire, qui a donné une courbe à ma vie, une torsion à mon existence, a définitivement jeté le doute sur mes certitudes. M’a empêchée depuis d’aller droit devant. Elle a exigé de moi que je prenne des détours. Elle m’a forcée à me frotter à des interdits dont je n’avais pas conscience, à un âge où ils auraient dû m’être épargnés. Et à accepter que des questions restent sans réponse.
Je pensais à l’époque que le comportement de mon père avec Jenna serait l’épreuve qui marquerait le plus terriblement les premières années de ma vie. C’est faux. Ce que mon père a fait a été le facteur déclenchant d’une série de conséquences imprévisibles, mais seulement cela. Je m’en veux de l’avouer, mais Jenna ne m’obsède pas. Charles m’a longtemps obsédée.
1
Après tout, je n’ai rien demandé. Ce n’est pas ma faute si ma mère a décidé d’amener ce type à la maison. Pas ma faute non plus s’il a débarqué chez nous avec ses deux enfants parce que leur mère à eux a préféré suivre son nouveau mari à Hong Kong, plutôt que rester en France et s’en occuper. Maintenant, s’il se trouve que ces deux enfants sont des fils, que l’un des deux est plus âgé que moi et l’autre moins, ce n’est pas moi qu’il faut blâmer. Je n’y suis pour rien. Je n’ai pas fixé la chronologie de leur vie, ni souhaité le désastre de la nôtre. Est-ce qu’on est coupable de quelque chose qu’on n’a ni voulu ni provoqué ? Quand Paul et ses fils sont arrivés ici, j’ai tout fait pour que ça se passe mal. Le plus mal possible : – Loubna, tu peux peut-être mettre trois assiettes de plus ? Tu n’as pas vu que nous sommes six ici à présent ? Si, j’avais bien vu. Mais comment répondre à ma mère que ce n’est pas parce qu’on voit qu’on accepte. Et que cette mascarade de famille me dégoûtait. Faire comme si ces six personnes formaient un nouveau tout, c’était à vomir. Peut-être parce que ce nouveau groupe que nous formions faisait concurrence à la famille normale qu’on avait avant. Et parce que, à tout prendre, je préférais le vide de notre vie à trois, maman, ma petite sœur Sarah et moi, plutôt que ce faux plein.
Youssef, mon frère, était parti de la maison pour de bon l’été d’avant. Il avait décidé d’aller passer son année de première ailleurs. Et quand je dis ailleurs, je veux vraiment dire n’importe où sauf à la maison. La seule chose qui comptait pour lui, c’était de mettre le maximum de distance entre lui et mon taré de père. Quand il appris pour mon père et Jenna, Youssef a fait le malin, du genre, maintenant, c’est fait, on n’y peut rien. Mais je voyais bien qu’il était sur le point d’imploser, littéralement. Comme si toute cette histoire était une bombe dans sa poitrine, que mon père avait armée et qu’un rien pourrait déclencher. Au moment où Jenna a commencé à l’éviter, au lycée, à la cafétéria, chez des amis, j’ai bien vu, non, bien senti, qu’il était au bord de se fissurer. Jenna n’avait rien dit, rien raconté. Elle se contentait de rester à l’écart. Youssef l’appelait, elle ne répondait pas. Il l’invitait, elle ne venait pas. Il s’asseyait à côté d’elle en cours, elle changeait de place. Ma mère a même imaginé qu’elle ne faisait qu’obéir à ses parents qui n’aimaient pas l’idée qu’elle soit avec un Arabe. – Moitié Arabe, avait dit mon père, à table, quand ma mère avait suggéré cette explication. – Et alors, on a quoi, nous, les Arabes ? a demandé ma petite sœur.
Une fois qu’on a su ce qu’il en était, Youssef a compris l’attitude de Jenna, l’a encaissée, mais n’a pas réussi à l’accepter, accepter la distance qu’elle mettait entre elle et lui. C’est aussi pour ça qu’il a décidé de partir. Pour être loin de mon père, mais tout autant pour vivre moins douloureusement d’être séparé de Jenna. S’il était à des milliers de kilomètres de là, elle n’aurait plus besoin de l’éviter. Et lui n’aurait plus à subir, chaque jour, comme une petite torture, irradiante et lancinante, la façon qu’elle avait de faire un détour pour ne pas le croiser.
2
Nous ne savions encore rien de ce qui s’était passé, et Youssef sombrait doucement dans une sorte de dépression. Renoncer à Jenna, je pense qu’il aurait pu s’y résoudre, même s’il lui était vraiment attaché. Mais ne pas savoir pourquoi le rendait malade. De rage. D’impuissance. Un autre sentiment plus destructeur encore se formait en lui, de doute. Il perdait confiance en lui. Il n’approchait aucune autre fille, persuadé qu’il ne pourrait en retenir aucune. Finalement, c’est moi qui suis allée voir Jenna. – Qu’est-ce-que tu as, Jenna ? Il t’a fait quoi, mon frère ? – Rien, Loubna, rien. – Tes parents ne veulent plus que tu le fréquentes ? – Mes parents ? Ils ne sont même pas au courant. – Ils ne savent pas que tu es avec Youssef ? – Si. Ça oui, ils le savent. Mais… – Mais quoi ? Quoi, Jenna. C’est quoi, ce qu’ils ne savent pas ? – Loubna, tu crois vraiment qu’il faut qu’on en parle ? Je pense qu’on ferait mieux de tout laisser comme ça. – Tu ne vois pas que Youssef a mal. Que ça lui fait mal que tu ne veuilles plus le voir. – Moi aussi, ça me fait mal. Mais je ne peux rien faire contre ça. Je suis souvent revenue à la charge. Quand je la coinçais à la fin des cours, quand je la croisais à la danse. Elle esquivait. Et moi, je voyais Youssef s’étioler.
Un jour, en faisant les courses, je me suis retrouvée par hasard derrière elle dans la file d’attente. Elle m’a souri, d’un sourire triste. En déposant le contenu de son chariot sur le tapis roulant, elle a murmuré : – Tu sais, ça n’a rien à voir avec Youssef. – Il y a quelqu’un d’autre alors ? S’il y a quelqu’un d’autre, dis-le, Jenna. Ça aidera Youssef à faire une croix sur toi, sur votre histoire. Mais ça fait déjà deux mois que tu le zappes et on te voit toujours seule, sans personne. Youssef passe son temps à se demander ce qu’il t’a fait. Tous les soirs, il reste des heures sur son fauteuil à y repenser, à me poser des questions. Ça le rend fou. – Ce n’est pas lui, je te dis. J’ai fini par ne plus essayer de comprendre. Quand j’apercevais Jenna de loin, je la laissais m’éviter.
Jusqu’au jour où tout a éclaté. J’avais emmené Sarah à la piscine. J’avais fini de me rhabiller et je l’attendais, dans le vestiaire, à lisser mes cheveux, face au miroir. J’ai vu Jenna qui tentait de se faufiler discrètement vers une cabine. Dans son maillot de bain encore dégoulinant, elle s’appliquait à tourner sans bruit la clef de son casier. J’allais la laisser faire. J’allais renoncer à la surprendre. Quand Sarah, de la cabine, a demandé : – Loubna, tu peux m’aider ? Je n’arrive pas à remettre mes chaussures. Dans le miroir, je voyais, par l’espace ouvert en bas de la porte, ma petite sœur qui s’escrimait à enfiler sa sandale sans en défaire la bride. Jenna s’est immobilisée. Elle ne pouvait plus m’ignorer. – Loubna, je ne t’avais pas vue. – Moi non plus. Sarah est sortie, lui a souri : – Jenna, tu es là ? Si tu veux, on t’attend, et on fait le chemin ensemble. – Jenna n’est peut-être pas seule, Sarah. – Tu es avec un ami ? a demandé ma sœur. – Non, a rougi Jenna. Je suis seule. – Tu vois, a dit Sarah. Jenna a capitulé : – Attendez-moi. Nous rentrerons ensemble. Sur le chemin vers la maison, Sarah courait, nous rejoignait, repartait de l’avant. Jenna et moi avions beaucoup de mal à parler de tout et de rien. Nous étions en bas de l’immeuble quand elle a fini par demander : – Et Youssef, ça va ?
Sarah s’est impatientée à nous entendre chuchoter. Après avoir embrassé Jenna, elle est montée vers l’appartement. Jenna a raconté les choses avec des mots neutres. Le soir, quand Sarah est allée se coucher, j’ai demandé à mon père, ma mère et Youssef de me rejoindre dans la cuisine. Puis j’ai demandé à mon père si ce que m’avait raconté Jenna était vrai. Il n’a pas nié. Il a répété plusieurs fois qu’il avait trop bu au pot de départ de son collègue et qu’il n’était pas tout à fait lui-même. Youssef s’est tu. Ma mère a éclaté en sanglot et n’a plus arrêté. Je ne sais pas ce qui l’a le plus horrifiée : que son mari lève les yeux sur une autre femme, que cette femme soit une jeune fille, ou que cette jeune fille soit depuis près de huit mois la petite amie de son propre fils. Au moment de se coucher, mon père s’est dirigé vers la chambre, comme d’habitude. Ma mère a refermé la porte sur lui, très doucement. Le samedi suivant, nous étions tous les cinq chez le psy.
3
Sur le comptoir de la réception, devant une secrétaire qui sentait la transpiration, Sarah a soigneusement choisi un morceau du gâteau au chocolat qui s’émiettait dans une assiette en carton. Quand le psy est venu nous faire signe de le suivre jusqu’à son cabinet, elle a avalé ce qui restait du gâteau d’un coup, et a eu du mal, ensuite, à retrouver son souffle. Dans le bureau, au moment où il a demandé à ma petite sœur de nous laisser, alors qu’elle avait tellement insisté pour nous accompagner, elle a paru soulagée. Ma mère avait encore les yeux rougis d’avoir pleuré toute la nuit. Mon père a raconté les faits comme si ce n’était pas de lui qu’il s’agissait, mais d’un inconnu dont il avait entendu l’histoire à la radio. Le psy posait des questions, mon père répondait, avec des détails qu’on ne lui réclamait pas, comme s’il voulait être le plus près possible de la réalité. Comme s’il voulait à présent tout dire sans mentir, puisqu’il avait décidé de parler.
Il y mettait une telle bonne volonté que c’en était à la fois brutal et touchant. En fixant la fenêtre et, au-delà, le ciel mouillé, il a dit qu’il avait trop bu ce soir-là. Pas au point d’être saoul, non, a-t-il précisé en cherchant l’indulgence, mais un peu ivre. Youssef lui a lancé un regard furtif, par en dessous. Le psy a demandé : – Que s’est-il passé au juste ? – Rien. Rien, a-t-il dit une seconde fois, comme pour s’en persuader. Elle était à la maison depuis un moment. Assise toute seule dans le salon. Youssef n’était pas là. Il n’y avait personne pour lui tenir compagnie. C’était gênant. Ma mère se décomposait lentement. Le psy, d’un signe, a encouragé mon père à en venir plus vite au fait. Un signe dont mon père n’a pas tenu compte. – Je suis venu lui parler. J’ai fini par m’asseoir près d’elle sur le canapé. Elle riait à tout ce que je disais. Chaque fois qu’elle se penchait, j’apercevais sa poitrine par l’échancrure de son chemisier. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je… – On est vraiment obligé de raconter la scène en détail ? s’est inquiétée ma mère. Après avoir proposé à Youssef de sortir, le psy s’est fait confirmer qu’il n’y avait eu que ce geste. – Je vous le jure, a dit mon père, pensant affaiblir sa faute. Seulement ma main sur le sein. Elle m’a crié d’arrêter. Elle a dit que j’étais fou, malade, je ne sais plus. Elle s’est levée. Et elle est partie.
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