Soufrière, retour vers le passé (érotique gay)

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Soufrière, retour vers le passé

Pierre Dubreuil

Gay pulp de 190 000 caractères.
Guadeloupe, été 1976. La Soufrière, volcan en sommeil depuis des siècles, donne soudain des signes d’activité. On craint une grave éruption, l’évacuation paraît inévitable. Antoine, qui a quitté son île natale depuis des années afin de vivre plus librement son homosexualité, accepte de rentrer au pays pour aider sa famille dans l’épreuve. Il est accompagné de Sandro, l’homme qui partage sa vie. Dans une atmosphère de fin du monde, Antoine raconte son enfance, son adolescence, ses premières amours. Il comprend combien son île lui a manqué, et en même temps qu’à Sandro, il nous la fait découvrir, il évoque les temps enfuis avec cette nostalgie douce-amère indissociable de l’âme créole… C’est aussi l’histoire de l’éruption, qui a marqué de manière indélébile tous ceux qui l’ont vécue.
Du même auteur : Mémoires d’Aurélien, Antoine 30 ans après et La saga de L’Odyssée d’Achille : Le lit du roi, La route des îles et Pirates et barbaresques.


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Publié le : mardi 5 juin 2012
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EAN13 : 9782363073365
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Soufrière, retour vers le passé

 

 

(190 000 caractères)

 

Pierre Dubreuil

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paris, 1er août 1976

 

Antoine ouvre un œil ensommeillé. Par les interstices des persiennes, sans pitié, le soleil fraie son chemin et prend la chambre d’assaut, lutte contre la pénombre qu’il ne tardera pas à vaincre. Antoine jette un regard au réveil : dix heures trente, et déjà une telle chaleur ! Décidément, cette canicule ne finira donc jamais ! Dans son île, là-bas, sous les tropiques, jamais on n’éprouve une telle sensation de gêne : le thermomètre peut atteindre des sommets, mais toujours les alizés viennent vous caresser la peau, vous rafraîchir le corps et l’âme. Ici, sous la chape en béton de cet été torride, Antoine se sent bouillir des orteils au cerveau ; il a même l’impression que la température, parfois, l’empêche de penser.

Il se retourne, voit Sandro endormi près de lui et son cœur bondit à l’unisson de son sexe. Qu’il est beau ! Un des rares avantages de cette chaleur obsédante, c’est qu’on n’a pas besoin, pour dormir, de s’engoncer sous des épaisseurs de couettes ou de couvertures. Voir les corps offerts, ou juste couverts d’un léger voile, ça vous excite sacrément la libido ! Sandro est couché sur le côté, tourné vers Antoine. Le drap le couvre jusqu’à la ceinture et moule plus qu’il ne les cache les jolis petits melons bien mûrs de ses fesses. La semi-obscurité brunit encore sa peau mate. Il dort comme un enfant ou comme un chat, la tête posée sur ses mains jointes. Antoine contemple son beau visage anguleux de méditerranéen aux joues bleuies de barbe, ses longues boucles noires de jais répandues sur ses épaules, ses longs cils recourbés, ses bras finement musclés, ses mains aux doigts interminables. Ces mains qui savent si bien caresser… C’est maintenant une barre de fer qu’Antoine a entre les jambes… Il ne peut s’empêcher d’effleurer du bout des doigts le flanc de Sandro qui ouvre les yeux et sourit.

— Bonjour, mon amour, dit-il de sa chaude voix de basse, avec ce petit accent qui a le don de mettre le feu aux sens d’Antoine. Bon anniversaire !

— Oh ! Tu y as pensé ! murmure Antoine, ravi.

— Bien sûr, que j’y ai pensé ! Pour qui me prends-tu ? Vingt-quatre ans ! Ça mérite bien un petit bisou !

Sandro se rapproche d’Antoine, se colle contre lui.

— Mais dis donc, qu’est-ce que je sens, là, contre mon ventre ? Tu n’as pas honte, petit cochon ?

Leurs lèvres se touchent et se mordillent, presque chastement ; les langues restent bien sages, elles se réservent pour plus tard.

— Tu n’es pas en reste, sale hypocrite ! ironise Antoine.

En effet, la hampe de Sandro, fièrement dressée, souhaite un bon anniversaire à celle d’Antoine. Les deux tiges, jointes, se caressent et s’embrassent. Sandro fait rouler Antoine sur le dos et s’allonge sur lui.

— Mon premier cadeau d’anniversaire, en attendant les autres, lui susurre-t-il à l’oreille. C’est moi qui fais tout, tu te laisses faire, tu ne bouges pas, tu vas voir, je vais être très, très, très gentil avec toi et ça va te plaire beaucoup.

Antoine, ravi, ferme les yeux. Il adore quand on le traite ainsi, comme une chose, mais une chose respectée, choyée, aimée. Il sent les mains de Sandro explorer ses flancs, ses cuisses, ses lèvres parcourir son visage, se poser sur son menton, ses paupières, son front, sa bouche. Sa langue qui entre et cherche la sienne. Là, il se croit autorisé à y mettre un peu du sien et unit avidement sa propre langue à celle de son amant.

— Tsst ! proteste Sandro. Tu triches ! J’avais dit : tu ne fais rien.

Il saisit la langue coupable entre ses lèvres et la caresse, la suce. Puis la bouche descend sur le cou, sur le torse. Antoine sent des dents mordiller ses tétons, des mains fortes et chaudes se poser sur ses hanches et remonter, cajoleuses. La bouche continue sa descente, court sur l’abdomen, plonge dans la minuscule cavité du nombril. Lorsqu’elle se pose sur son sexe, Antoine est parcouru d’un long frisson qui devient tremblement quand il sent sa hampe happée, avalée par un fourreau humide et chaud. Et ce fourreau maintenant va et vient, et à l’intérieur, un tourbillon engloutit Antoine. Il gémit doucement. Puis le fourreau s’en va, et Antoine sent qu’on s’empare de lui encore plus bas, qu’on s’occupe de ses boules qui s’affolent, de son périnée. Des bras soulèvent un peu ses jambes, et la bouche, la langue entrent dans sa raie, caressent son bouton de rose. Qu’est-ce que c’est bon ! Et puis la langue doucement entrouvre la porte, s’immisce à l’intérieur, tournoie, lubrifie le tunnel. Le paradis. Non. Le paradis, ça doit être beaucoup moins bien que ça ! Soudain, autre chose prend place à l’entrée, une chose qu’Antoine reconnaît aussitôt, qu’il reconnaîtrait entre mille : cette douceur, cette chaleur mêlées à tant de force et de vigueur, c’est le gland de Sandro, et le sentir là, c’est ce qui au monde l’électrise le plus, ce qui le rend fou de désir.

— Oh oui ! murmure-t-il, viens, viens en moi !

Sandro, sans hâte aucune, pousse avec fermeté et délicatesse sa tige orgueilleuse à l’intérieur d’Antoine qui, aussitôt, sent le plaisir l’envahir.

Lorsque Sandro lui fait l’amour, l’orgasme s’empare toujours au moins trois fois d’Antoine : quand il entre en lui, la jouissance irradie immédiatement de la porte des plaisirs comme un flux magnétique et se répand dans tout son être. Quand il arrive au fond, que son sexe touche la prostate, que son gland se met à la caresser d’abord, puis à l’assaillir, à la frapper au fil de ses allers-retours de plus en plus rapides, de plus en plus vigoureux, c’est l’extase, le véritable plaisir, l’inégalable félicité ; souvent, à ce moment-là, Antoine explose, des vagues de liqueur jaillissent de sa hampe sans même qu’il en ait conscience tant la jouissance interne est grande, et sans même que son gourdin perde un soupçon de sa fermeté. Et puis quand, au bout d’un temps qu’Antoine serait incapable de déterminer – quelques minutes, une heure, la journée entière –, la massue de Sandro grossit encore en lui et se met à trembler comme prise de folie, que son volcan entre en éruption, qu’Antoine sent les coulées de lave brûlante se ruer dans ses entrailles, il se met à grogner comme une bête et sa propre tige éclate encore, laissant jaillir de nouveaux flots d’élixir d’amour. Alors, épuisé mais comblé, il perd conscience quelques secondes…

 

***

 

Antoine revient à lui en sentant quelque chose de chaud et d’humide lui chatouiller le torse, le ventre. Il ouvre les yeux et voit Sandro qui s’active à lui faire une toilette en règle ; le gourmand a déjà englouti toute la liqueur d’amour qu’Antoine avait répandue ; il s’attaque maintenant à son sexe où demeurent quelques filets. À sentir cette langue qui s’active autour de lui, le petit appendice flasque reprend bientôt de la vigueur. Sandro le flatte de la main et sourit :

— Mais regardez-moi ça ! Tu es insatiable ce matin !

— Tu sais bien qu’il suffit que tu m’effleures du bout des doigts pour que je me mette à bander !

Antoine glisse une main vers le bas-ventre de Sandro.

— Et puis, ce que je sens là ne m’a pas l’air particulièrement mou !

Ils rient. Ils sont bien, comme ça, chacun conscient de l’érection de l’autre et sachant qu’ils ne vont pourtant pas refaire l’amour tout de suite : rien ne presse, on est dimanche, ils ont toute la journée devant eux pour se faire des câlins, s’ils en ont envie. Ils sont allés en boîte la veille, rentrés à cinq heures du matin, un peu de repos n’est pas du luxe. D’ailleurs, avec cette chaleur, on ne peut pas faire grand-chose ! Antoine se met sur le côté et attire Sandro contre son dos.

— Viens, entre en moi, pas pour baiser, juste pour le plaisir…

C’est un des délices d’Antoine de somnoler avec la queue de son homme en lui. Sandro, doucement mais d’un seul coup, entre dans la caverne bien lubrifiée, se colle à son amant et saisit sa hampe dans la main droite. Antoine pousse un soupir ravi. En quelques secondes, il s’endort, rêvant au paradis. Non. Le paradis, encore une fois, ça doit être beaucoup moins bien que ça !

 

***

 

— Dring !

On sonne à la porte. Antoine s’éveille, sans bien déterminer ce qui l’a tiré du doux rêve où il était plongé. Sandro est toujours en lui, mais son sexe est au repos, et sa main tient toujours celui d’Antoine, endormi lui aussi.

— Dring !

Cette fois, Antoine entend le coup de sonnette. Coup d’œil au réveil. Treize heures ! Qui donc peut bien venir si tôt ? Tous leurs amis savent qu’ils passent le plus clair de leurs dimanches au lit, à baiser et à dormir…

— Dring ! dring !

On s’impatiente. Sandro se réveille aussi.

— Que se passe-t-il ? demande-t-il d’une voix ensommeillée.

— On sonne à la porte. Tu attends quelqu’un ?

— Mais non, voyons !

— Dring ! dring ! dring !

Antoine se lève – Oh ! le déchirement de sentir le sexe de Sandro quitter ses entrailles, d’autant qu’il commençait à reprendre des forces ! –, passe un petit peignoir qui ne cache pas grand-chose de ses charmes et se dirige vers l’entrée en prenant bien soin de refermer la porte de la chambre : inutile d’exposer son bel amant à des yeux potentiellement concupiscents ! Il ouvre. Sur le seuil, un jeune homme brun, à la peau mate, aux cheveux un peu crépus, un sac de voyage à la main. Antoine est tellement surpris de le voir qu’il met quelques secondes à le reconnaître. Puis un passé qu’il a sciemment mis de côté lui saute au visage.

— Xavier ! Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis venu te parler, Antoine. J’ai fait le voyage exprès pour ça.

— Tu es venu spécialement de Guadeloupe pour me parler ? Il n’y a donc plus le téléphone, chez Grand-Mère ?

— Ce que j’ai à te dire ne peut pas se dire par téléphone : je n’aurais pas réussi à te convaincre.

— Oh ! Tu m’inquiètes ! Mais on ne va pas rester sur le palier, entre.

Antoine conduit Xavier à la salle de séjour.

— Mon petit cousin ! Je suis content que tu sois là ! Excuse-moi, j’ai été tellement surpris de te voir que je ne te l’ai même pas dit. Et puis, je me réveille juste. Allez, on s’embrasse…

Ils s’étreignent et se collent sur les joues quatre gros bisous fraternels.

— Installe-toi, dit Antoine. Avant toute chose, je vais faire du café. Au fait, tu te souviens que je n’habite pas seul… Sandro est là, dans la chambre…

Comme il dit ces mots, la porte s’ouvre et Sandro paraît. Il a, lui aussi, enfilé un mini peignoir et l’on peut admirer ses solides jambes de macho jusqu’en haut ou presque, et une bonne partie de son torse velu. Le cœur d’Antoine se met à battre la chamade : ils vivent ensemble depuis plus de deux ans, et pourtant, à chaque fois qu’il le voit en petite tenue, le désir l’envahit. Il remarque avec amusement que Xavier le regarde, yeux écarquillés, bouche ouverte : c’est vrai que le petit cousin, lui aussi, aime les garçons…

— Bonjour ! roucoule Sandro de sa voix chaude et profonde.

Le timbre de son homme et son petit accent italien échauffent les sens d’Antoine. Si ça continue, ça va devenir gênant, avec ce peignoir de poupée !

— C’est mon cousin Xavier, Sandro, je t’en ai déjà parlé… Xavier, je te présente Sandro.

— Ah ! oui ! Bienvenue, Xavier.

Sandro s’approche et, sans façons, fait la bise à Xavier qui en a l’air encore plus hébété.

— Xavier est venu spécialement de Guadeloupe pour me parler…

— Diable ! voilà une conversation qui revient cher ! Bon, je vais faire du café, discutez pendant ce temps-là.

— Qu’est-ce qu’il est beau, ton mec ! murmure Xavier lorsque Sandro a quitté la pièce. Tu ne dois pas t’embêter, mon salaud !

Antoine rit.

Il se rappelle ce jour, quatre ans auparavant. Son homosexualité venait d’être découverte et toute la sainte famille le vouait aux gémonies. Xavier, seize ans à l’époque, était venu le trouver et lui avait dit :

— Tu sais, Antoine, moi, je suis avec toi. D’ailleurs, moi aussi, j’aime les garçons !

— Comment ?! Tu en es sûr ? Tu as déjà couché avec un mec ?

— Oh ! non ! Ici, c’est trop risqué, trop compliqué. Mais je passe des heures dans les vestiaires du gymnase à mater les gars. Ça me fait tellement bander, ça m’excite tellement que des fois, je jute comme ça, dans mon pantalon, sans même toucher ma queue. C’est bon, mais quand même, j’ai envie d’autre chose. J’espère bien trouver chaussure à mon pied quand j’irai en France, pour Noël.

— Méfie-toi, ta mère pourrait se rendre compte de quelque chose.

— Ma mère ? Il y a longtemps que je lui ai avoué ! Bien sûr, au début, elle a pleuré, elle s’est lamentée, et puis, finalement, elle a accepté… Qu’est-ce que tu veux, elle m’aime, elle me prend comme je suis…

Antoine était resté sans voix ; certes, Estelle, sa cousine germaine, la mère de Xavier, mariée à un homme démissionnaire, a reporté tout son amour sur son fils unique ; certes, c’est une mère poule, une mère possessive ; mais de là à ce qu’elle accepte ouvertement l’innommable… Antoine n’avait jamais encore entendu parler d’une famille antillaise, a fortiori blanc-pays, qui eût laissé vivre en paix dans son sein un de ceux que tous désignent par le terme méprisant de makonmè (pédé). Peut-être cela se produisait-il parfois là-bas, chez les blancs-France, mais ici, dans ces îles du bout du monde bourrées de préjugés…

— Tu as de la chance, avait dit Antoine, songeant au scandale que sa mère à lui avait suscité, aux brimades qu’elle lui avait infligées, soutenue même par Grand-Mère pourtant si aimante et tolérante. Non, pardonne-moi, ce n’est jamais une chance d’être un makonmè, mais toi, tu as un petit avantage sur moi.

— C’est étrange, avait ajouté rêveusement Xavier, nous sommes les derniers rejetons de cette branche de la famille, et nous sommes des makonmè tous les deux. La lignée va s’éteindre. Grand-Mère trime pour rien dans ses bananes à quatre-vingts ans passés : dans une génération, l’habitation sera vendue…

Antoine l’avait interrompu, un peu agacé : il n’était pas d’humeur à plaindre quelqu’un de la famille, fût-ce Grand-Mère.

— Chacun sa croix, Xavier, la nôtre est assez lourde à porter…

Et Antoine, dès ses vingt et un ans, avait quitté la Guadeloupe, pour vivre sa vie sans entraves, pour essayer de trouver un équilibre. En France, bien que la vie ne fût pas un tapis de roses – l’homosexualité était encore un délit passible de prison, même si cette loi n’était appliquée que dans des cas exceptionnels –, en France il avait vite changé d’avis sur le sort des makonmè : bien sûr qu’ils pouvaient, à condition de respecter quelques règles, se construire une existence libre et épanouie. Et quand il avait rencontré Sandro, il avait compris que c’était même une chance, et il avait remercié le Ciel de l’avoir fait comme il était, car un bonheur pareil, jamais une femme ne le lui aurait donné… Comme jamais non plus elle ne lui aurait donné tant de plaisir, mais le plaisir, il le connaissait depuis longtemps, c’était l’amour qui lui manquait, l’amour qu’il doutait de trouver…

Pendant ces trois années d’exil, il avait de temps à autre reçu des nouvelles de Xavier, qui menait toujours la même vie : chasteté en Guadeloupe, à l’exception de quelques rencontres furtives avec des touristes ; expériences débridées lors de ses vacances en France… Puis la majorité était passée à dix-huit ans, âge que Xavier avait atteint peu après, et Antoine s’était attendu à le voir débarquer chez lui. Mais non. Il n’avait pas osé – ou pas voulu – sauter le pas, ou plutôt, comme l’avait supposé Antoine, quitter le giron de Maman… Chacun, après tout, était libre de construire sa vie à sa façon…

Et voici que Xavier, en ce jour d’août brûlé de canicule, venait sonner à sa porte…

— Alors, dit-il, laisse-moi deviner : tu t’es enfin décidé à t’installer ici et à vivre ta vie pleinement ? Tu peux compter sur nous pour t’aider.

— Tu n’y es pas du tout, Antoine : je suis venu te chercher.

— Me chercher ?!

Au même moment, Sandro entre avec le café. Antoine constate avec un vague soulagement qu’il s’est habillé : Sandro, c’est chasse gardée, il ne voudrait pas que le petit cousin se fasse des idées ; le petit peignoir, il était vraiment trop sexy, un véritable appel au viol.

Sandro place le plateau sur la table basse et propose :

— Je peux vous laisser, si vous préférez…

— Pas du tout, réplique Antoine, nous n’avons pas de secrets… Xavier, je ne comprends rien à ce que tu me racontes, qu’est-ce que tu veux exactement ?

— Je veux que tu rentres en Guadeloupe.

— Rentrer en Guadeloupe ?! Mais tu es fou ! Qu’est-ce que j’irais faire là-bas ? Ils m’en ont assez fait voir, quand ils ont appris que j’aimais les mecs ! Ici, j’ai trouvé mon équilibre… et l’amour. Je ne vais pas remettre tout ça en cause ! Et pourquoi, d’abord ?

— C’est ta famille, Antoine. Malgré tous les désaccords, au fond, tu les aimes, et eux aussi, ils t’aiment. Aujourd’hui, ils ont besoin de toi. Et moi encore plus : je n’arrive plus à gérer la situation…

— Mais enfin, quelle situation ?

— Je sais bien qu’en Métropole on se fiche complètement de ce qui se passe dans les DOM, mais je suppose que tu as quand même appris que la Soufrière était en éruption ?

— Oui, on en a un peu parlé, rien de bien important, à ce que j’ai compris, quelques secousses, quelques cendres éparpillées…

— C’est un peu plus grave que ça : ça fait un peu plus d’un an que l’activité a commencé, mais en fait on ne ressent les secousses que depuis décembre. Pour le réveillon, nous avons eu droit à deux tremblements de terre… Pas de dégâts, mais tout de même… Depuis, ça remue régulièrement. Haroun Tazieff est sur place. Il tenait jusqu’à présent des propos apaisants : l’activité volcanique se cantonnerait au sous-sol, une éruption proprement dite était improbable… Et puis, il y a eu le 8 juillet : à neuf heures du matin, explosion, faille qui s’ouvre, pluie de cendres : la nuit pendant vingt minutes… Deux heures plus tard, vingt-cinq mille personnes évacuaient, surtout dans notre région, Saint-Claude, Baillif, Basse-Terre : il faut dire qu’on est aux premières loges. À l’habitation, il y avait une couche de cinq centimètres de neige noire. Bien sûr, nous, nous sommes restés… pour l’instant. Mais Grand-Mère, ça la rend folle, si ça continue, elle va perdre la tête… Bien sûr, tu comprends, tu sais à quoi elle pense…

Antoine le sait exactement, aussi bien que s’il était dans la tête de Grand-Mère : c’est une chose qu’elle lui a si souvent racontée…

 

***

 

Grand-Mère, autrefois, a été une petite fille. Cela paraît incroyable : aux yeux de qui la connaît, il est impossible qu’elle ait été un jour autre chose que cette vieille dame à cheveux blancs énergique, autoritaire, courant de l’aube au crépuscule aux quatre coins du domaine pour houspiller les ouvriers et veiller au bon état des cultures. Et pourtant, comme tout un chacun, jadis, sur une autre planète, elle a été enfant.

Adélaïde Sainte-Hermine, tel était alors son nom. Son père, le maître de la Séraphine, grande habitation de la région basse-terrienne, faisait partie d’une espèce aujourd’hui en voie de disparition : le grand planteur créole. Il avait parfaitement réussi sa reconversion dans le rhum et la...

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