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Sous la croix du Sud

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376 pages

Cette année fut. encore marquée par le passage des sauterelles.

Un arrêté de la Direction de l’Intérieur avait promis des primes à ceux qui tenteraient de les détruire : on payait au kilogramme de cadavres d’insectes. Mais, sans parler de la fraude inévitable, la population de Nouméa paraissait communément douter de ce procédé de guérison do la « Plaie » biblique. Les malintentionnés, c’est-à-dire presque tout le monde, en profitaient pour dauber l’administration — l’éternelle accusée.

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Jean Dargène

Sous la croix du Sud

Roman de la Calédonie

A

 

 

MADAME JULIETTE ADAM

Sur la première page de ce livre, qui en sera la meilleure, permettez-moi, Madame, d’inscrire votre nom, pour affirmer publiquement ma très respectueuse affection et ma vive reconnaissance.

 

JEAN DARGÈNE.

PREMIÈRE PARTIE

I

LA DOMBÉA

Cette année fut. encore marquée par le passage des sauterelles.

Un arrêté de la Direction de l’Intérieur avait promis des primes à ceux qui tenteraient de les détruire : on payait au kilogramme de cadavres d’insectes. Mais, sans parler de la fraude inévitable, la population de Nouméa paraissait communément douter de ce procédé de guérison do la « Plaie » biblique. Les malintentionnés, c’est-à-dire presque tout le monde, en profitaient pour dauber l’administration — l’éternelle accusée...

C’était un matin de juin, aux premiers jours de l’hiver, un de ces hivers de la zone torride à température moyenne de vingt-trois à vingt-quatre degrés centigrades. Le soleil toujours radieux de la Nouvelle-Calédonie n’avait encore franchi ni la masse ferrugineuse des collines du « cap Horn », ni la montagne du Sémaphore qui le commande et, largement enveloppée de leur grande ombre, la ville alignait, sur le damier de ses rues désertes aux lointains encore douteux, les noires et vagues silhouettes de ses maisonnettes de bois et de ses édifices publics dépassés çà et là ou reliés par quelques touffes d’arbres compactes et indécises. Toutefois, à proximité de la rade où vigoureusement se détachaient, au milieu du bleu pâlissant du firmament et de l’eau, les coques goudronnées du Blavet et de la Dives et la peinture rouge dés canonnières, quelques pans de murailles, les tuiles rouges ou les lames de zinc des toitures commençaient à s’éclairer de légères clartés d’aube déjà-reflétées par la mer.

Là, d’ailleurs, la vie renaissait. Devançant la grosse chaleur dont s’accompagnent les premiers rayons d’aurore, les embarcations de la « division navale », — la poste aux choux, — allant aux provisions de bouche, venaient s’amarrer à l’escalier de l’estacade, où elles déversaient les commis aux vivres, les « maîtres coqs et les hommes de corvée. Et depuis longtemps, au « mât de signaux » du jardin des pilotes, flottait un pavillon écarlate, le pavillon du bagne central de l’île Nou aperçu au fond de la baie, à droite, en pleine lumière. D’instant en instant ses chaloupes débarquaient des escouades de condamnés. A quelques pas plus haut, dans la rue Magenta, l’on pouvait voir, par les grilles et les portes ouvertes à tous battants de la manutention coloniale, des forçats occupés à emplir des brocs de vin ou à brouetter le pain sortant des fours. D’autres traînaient des quartiers de bœuf. La distribution des vivres s’organisait de tous côtés des Vastes cours, par petits groupes, et les abords des « subsistances » regorgeaient de marins et de soldats porteurs de brancards et de sacs. En cette confusion des costumes de « treillis » de l’armée ou de la flotte et des blouses blanches du bagne, se distinguait l’uniforme bleu galonné d’argent des surveillants gardes-chiourmes. Ils avaient au ceinturon le sabre des sous-officiers et l’étui de cuir garni du revolver. Et c’était un va-et-vient mêlé d’appels, presque une bousculade.

Les auberges et tavernes qui pullulent aux alentours du petit arsenal de la marine et de la direction du port se hâtaient de tirer leurs volets, et d’allumer de tremblotantes bougies. Avant de se rendre sur les chantiers de l’administration ou à leurs travaux libres chez les particuliers, les condamnés se pressaient vers les comptoirs d’étain, y tuant » fraternellement « le ver », assez bons princes pour souffrir parmi eux la présence de surveillants qui ne dédaignaient point de boire en aussi agréable compagnie, — d’autant plus que c’étaient partout les surveillés qui régalaient »... Aussi, à cette heure de camaraderie touchante et quotidienne, où aucune indiscrétion n’était à redouter, régnait-il, au fond de ce quartier, — de la rue Wagram à la rue de Rivoli, — une gaîté folle, un entrain charmant que bien des ouvertures d’ateliers honnêtes sont, hélas ! contraintes d’ignorer... Et toujours des embarcations arrivaient ? de l’île Nou, les derniers venus du bagne se joignant aussitôt à leurs « collègues » avec de nouvelles manifestations de joie, interrompues seulement lorsque des corvées de matelots apparaissaient. Froissés de ce contact pénible, ceux-ci se faufilaient rapidement par le milieu de la chaussée,

A ce moment, vers le haut de la rue toujours sombre, deux cavaliers coiffés du casque blanc des pays chauds debruchèrent en face du palais du gouvernement. Ils en contournèrent le parc ; et lorsqu’ils eurent dépassé les bureaux de la poste, ils s’engagèrent dans la rue montante de l’hôpital qui, des la vallée du Tir, se transforme en une route bifurquée un peu au delà du cimetière et terminée — du côté du nord — à la rivière de la Dombéa et à la petite ville de Païta.

Apoplectique, la figure réjouie, écrasant visiblement son cheval d’ordonnance sous un embonpoint exagéré, l’un des cavaliers portait l’uniforme de chef d’escadron de gendarmerie. Son compagnon, en complet noir, très correct, à la tournure élégante, un sac de paysagiste on toile havane sur le dos, montait une bête également régimentaire, et son maintien laissait paraître une évidente inquiétude. Avec un sourire malicieux, le commandant lui demanda, à la descente : « Un petit temps de trot, n’est-ce pas, mon cher substitut ? »

Suivant la théorie, les deux chevaux étaient partis du même pied, et le jeune magistrat, qui n’avait pas eu le temps de répondre, s’efforçait de faire bonne contenance, se maintenant de la main droite au pommeau de la selle tandis que, sans y prendre garde, il relevait la tête de son cheval avec le bridon auquel il se cramponnait énergiquement de la main gauche. Mais l’officier fut clément et l’on adopta bientôt un petit galop de chasse, très doux sur la route devenue plate, le long de la mer.

 — On est comme dans un fauteuil, à présent, dit le substitut rassuré.

 — Vous devez avoir l’habitude de ces expéditions, monsieur Civel ?

 — Il y en a tous les jours, mon commandant, et bien inutilement ; mais, après tout, moi, cela m’est égal. Je touche des frais de déplacement. Ce qui ne m’empêche pas de déplorer l’état de décomposition morale de la Nouvelle-Calédonie.

 — Un pays pourri avant d’être fondé !...

 — Dont les Anglais n’ont pas voulu... Et quand nos bons amis les Anglais laissent quelque chose derrière eux...

 — Ce n’est pas comme nous, la Nouvelle-Zélande !... Heureusement d’ailleurs pour la civilisation. L’Algérie coûte encore à la France après tant d’années, grâce à notre beau système colonial, et cette Nouvelle-Zélande, que nous avons dédaignée, paye ses dépenses et sert même à sa métropole une rente de 40 millions pour l’intérêt et l’amortissement des capitaux qu’elle lui a empruntés...

Il y eut un court silence, imposé sans doute par des réflexions toutes personnelles ; puis le chef d’escadron ajouta : « On compte beaucoup ici sur la venue du nouveau gouverneur. »

Ce gouverneur-là, le comte Doris, était en effet le gros espoir de la partie saine de la population. Officiellement annoncé depuis deux mois, il était précédé de la renommée la plus flatteuse. On le disait animé des meilleures intentions et chargé d’un sac de réformes.

 — Dites donc, mon commandant, ne pensez-vous pas que, s’il est l’autoritaire qu’on suppose, lé comte Doris ne mette le holà aux empiétements désastreux de l’administration pénitentiaire ?

 — Lui ?... Je ne lui en donne pas pour- un trimestre chez nous. J’ai déjà eu l’honneur de servie sous ses ordres aux Antilles, C’est un des officiers de la marine les plus collet monté, un bourreau de discipline. Quand il connaîtra de vue le poste absurde où on l’envoie, vous verrez qu’il demandera à aller reprendre à Sydney le paquebot le plus prochain...

Ils s’étaient remis au pas, gravissant péniblement la côte de l’Abattoir, derrière laquelle ils voyaient se dérouler la « grande rade » que limitaient les découpures vives de l’île Non et les lointains fuyants de la presqu’île Ducos. A leur droite, la suite des collines du Sémaphore, dont la nudité misérable se recouvrait par places de brousses poussiéreuses, les protégeait encore contre le soleil ; mais, déjà, une chaleur suffocante pénétrait l’atmosphère alourdie et l’on sentait que de cette immense clarté d’aurore épandue sur tout un côté du ciel, allaient tout à coup s’élancer les rouges irradiations et les implacables ardeurs qui précèdent, sans intervalle, le lever du jour tropical. Les chevaux, déjà luisants de sueur, scandaient d’un coup de respiration bruyante chacun de leurs efforts dans la rude montée de cette tranchée de terres ocreuses :

Tenez-vous bien, dit le commandant, nous allons de nouveau descendre : voici la côte de Montravel.

Elle apparut, très déclive, s’enfonçant par une chaussée surélevée entre les marais et les bosquets de palétuviers marins. Au loin, par-dessus l’isthme de la presqu’île Ducos, les hautes montagnes légèrement voilées d’une brume violette cernaient l’horizon et se perdaient vers la mer parallèlement au cours de la Dombéa.

 — Pas trop vite, si vous voulez bien, réclama le charmant substitut.

Mais, à peine s’étaient-ils élancés, que doux autres cavaliers sortis d’un petit chemin à gauche leur barraient la route.

 — Tiens, messieurs Camberwell ! s’écria joyeusement l’officier de gendarmerie.

 — Le commandant Madelaine ! dit l’un des arrivants, et vous aussi, monsieur Civel !... Comment va ?

Aussitôt des poignées de main s’échangèrent. Et l’on s’arrangea de front, sur une même ligne : « Où diable prenez-vous donc de telles biques, monsieur George ? demanda en souriant le commandant à celui des messieurs Camberwell qui seul avait parlé.

 — Chez le père Combat, l’unique loueur. Ce sont des Norfolk, s’il vous plaît, — vos chevaux réformés. Chaque samedi, mon frère Mun et moi, nous venons en cet équipage, inspecter la propriété de M. Miriol qu’il nous a confiée durant son séjour à Bordeaux, son pays...

Les cavaliers passaient devant le gué de la Quarantaine, lequel franchit l’anse Uaré de la presqu’île Ducos à travers les plateaux de coraux, vis-à-vis le camp de Montravel affecté à là classe des forçats militaires. Des surveillants assis à la porte de l’enclos firent le salut réglementaire, mais ils ne purent se retenir de rire.

 — Ils se gaussent de nos coursiers ! remarqua George Camberwell. A chaque fois que nous montons les rosses au père Combat, semblable chose nous arrive. Aussi, partons-nous d’ordinaire au petit jour et ne rentrons-nous qu’à la nuit close, pour éviter les ovations trop enthousiastes.

Il eût été difficile, en vérité, d’imaginer plus piètres montures que celles des deux frères. Ces carcasses osseuses de balzans brûlés, dont on comptait aisément les côtes et les vertèbres, n’avaient plus sur le cou que de vagues vestiges de crinière. Les genoux étaient usés ou tuméfiés ; la tête d’une maigreur pitoyable laissait saillir à l’opposé du chanfrein une auge démesurée. Et ces faméliques qui avaient perdu depuis longtemps la notion de l’avoine et qui n’eussent pas soldé, même avec tout leur cuir, les frais de l’écorcherie, conservaient une allure si pesante et si brusque, qu’à chaque enjambée leur cavalier devait en ressentir une commotion violente de toutes les parties du corps. Le comique de cet état lamentable était achevé par la dissemblance bouffonne de la taille des hommes et des bêtes. Les Camberwell se voyaient réduits à laisser pendre jusqu’à terre leurs longues jambes hors des étriers. Mais en leur qualité d’Anglais nés horsemen, ils ne paraissaient pas s’inquiéter outre mesure de ce manque de stabilité, A force de jarret, ils finissaient par enlever leurs méchantes bourriques assez suffisamment pour maintenir une distance favorable à la conversation. Soigneusement observé, le ridicule de cette allure avait donné un peu plus d’assurance au délégué du Parquet. Il se redressait sur son cheval avec toute l’aisance que donne le sentiment de la parfaite correction.

 — On devine, dit à George le commandant Madelaine, qu’après un pareil voyage vous devez revenir pour le moins éreinté ?

 — Pas autant que mon frère Mun, qui, plus grand que moi, aurait, tout compte fait, avantage à porter son cheval !...

Un éclat de rire général accueillit cette plaisanterie.

Ayant dépassé le mur blanc du cimetière et laissé sur leur droite la route du Pont-des-Français et de Saint-Louis, les cavaliers sortaient des marécages et ils s’engagèrent sur la belle route de Païta. Les colorations célestes devenues sensiblement plus vives s’affolaient à leur rencontre, en un déploiement splendide d’éventail où tous les mauves, tous les smaragdins, tous les incarnats se mariaient dans une fusion de métaux rutilants et lumineux. Un ciel de Gifford Dyer ou de Ziem !... Le soleil allait paraître. Mais les cavaliers auraient pour eux l’abri des bois où le chemin commençait à s’encaisser entre deux talus, — ces bois de la Calédonie que l’abondance des perpétuels et insupportables niaoulis, au feuillage blanchâtre, à l’aspect désolé de l’olivier et du saule, rend si attristés et si mélancoliques.

Une blanche maisonnette sans étage, étalant devant sa porté un jardinet rempli d’une végétation touffue, marquait à gauche la lisière dé la forêt. A la petite barrière de l’entrée s’accoudait une jeune fille d’une vingtaine d’années, aux cheveux blonds et libres sur une camisole de batiste lacée par derrière, qui moulait étroitement un de ces bustes d’Anglaise si alléchants et si souvent menteurs. Elle se mit à rire. Elle montrait de jolies dents longues.

 — Bônn-djour ! dit-elle pour tout le monde.

 — Bonjour, miss Sal, répondit seul le commandant Madelaine. Ses trois compagnons ayant salué gravement, il ajouta : « Déjà levée ? »

 — A cause il faisait plou bon avant le soleil. Je souis exacte toutes les matins.

Il lui jeta un baiser, de la main et, en deux temps, rattrapa les autres ; qui, par discrétion, ne s’étaient pas arrêtés.

 — Vous ne connaissez donc pas miss Sal, Messieurs... la belle Sarah ?... venue de Sydney comme bar-maid au café Old-England de la rue de l’Aima ?... Assaillie par les propositions les plus déshonnêtes à la fois et les plus séduisantes, elle aimmédiatement compris qu’il fallait rendre la serviette et se consacrer exclusivement à la licence et à l’art libre.

 — Elle s’est logée un peu loin, remarqua le substitut.

 — Miss Sarah sauvegarde ainsi le décorum britannique en même temps qu’elle assure l’incognito à ses nombreux adorateurs. On vient chez elle en villégiature.

 — C’est une jolie fille, dit Mun Camberwell, mais elle se fera assassiner une belle nuit, pour son magot, par quelque condamné en bordée.

 — Vous pourriez deviner juste, ajouta Civel... On prétend qu’elle en a déjà reçu dans l’intimité. Les condamnés gagnent de l’argent, et vous savez, les filles...

 — Oh ! oh ! fit George railleur, quels agréables commensaux d’amour !

Mais le commandant Madelaine parut vexé. Il répliqua :

 — Les condamnés ne sortent pas la nuit. Des revues sont passées le soir dans tous les camps, à l’heure de l’appel. Je le sais mieux que personne. Je centralise les rapports des surveillants.

 — Et vous vous fiez aux surveillants ? demandèrent à la fois George et Mun Camberwell.

J’y suis bien obligé. Ils sont d’ailleurs. dignes de confiance, pour la plupart. Parbleu ! il y a partout des brebis galeuses... Ainsi, M. Civel et moi, nous allons précisément interroger le surveillant du pont de la Dombéa, qui a commis des irrégularités d’écritures. Il porte sur ses inventaires des objets que nous savons ne plus être dans ses magasins.

 — Vous êtes donc devins ? demanda George.

 — Une dénonciation est parvenue au gouvernement, qui a avisé le parquet ; la dénonciation anonyme d’un condamné.

 — Et l’on accueille la dénonciation d’un condamné ? demanda encore George Camberwell.

 — En principe, non, répondit M. Madelaine ; mais l’on est bien obligé d’en tenir compte, au moins pour faire des enquêtes.

Tous, néanmoins, s’accordèrent à juger ce procédé écœurant. M. Civel fit même remarquer que personne n’était à l’abri des pires intrigues en ce pays où l’on ne savait jamais si la main tendue au shake-hand rencontrait celle d’un libéré du bagne ou d’un honnête homme.

 — Et rien, dit Mun en riant, ne ressemble plus à un honnête homme qu’un libéré décrassé...

Ils arrivaient au 8e kilomètre, au bas de la grosse colline de la propriété Jefferson dont le versant oppose les porterait à la rivière. Avant de l’attaquer, ils mirent pied à terré devant une misérable auberge. L’hôte, un ancien forçat, ne leur offrit que de l’absinthe à laquelle, ils ajoutèrent l’eau d’une gargoulette égueulée, rafraîchie au soleil par l’évaporation. De l’autre côté de la route, un parapet en maçonnerie surmonté d’une grillé formait la bordure d’un parc magique. Seulement, l’épaisseur du fourré y masquait d’un impénétrable rideau l’existence des habitations, qu’indiquait pourtant une belle allée sablée, sur laquelle des canards et des coqs se pavanaient en liberté. Le parc gravissait jusqu’au sommet de la montagne. On en apercevait les cimes inextricablement boisées par-dessus les énormes branchages des kauri et dès ébéniers des premiers plans. Ceux-ci atteignaient, sur ce versant, des hauteurs de soixante-dix à quatre-vingts mètres. Dans leurs profondes retraites, tout enchevêtrées de grosses lianes et que l’orientation faisait en ce moment obscures on devinait une délicieuse fraîcheur. Des milans, des tiercelets et des aigles s’y poursuivaient avec des cris d’alarme.

Le galop d’un cheval retentit dans l’allée du parc et l’on vit sortir un cavalier, à l’air déluré, vêtu de la toile blanche du bagne et qui portait en sautoir une large gibecière. Pour passer devant l’auberge il se mit au pas et souleva son chapeau de paille ; mais, revenu de sa surprise, le commandant s’était déjà placé en travers de la route. Il arrêta le cheval par la bride.

 — Dites-moi, mon gaillard, vous êtes du camp de la Dombéa ?. Et comment vous trouvez-vous, équipé de la sorte, à plus d’une lieue de distance de vos surveillants ?

 — Mon commandant, je fais la poste, j’ai la permission.

 — La permission de qui ? la poste de quoi ?

Le condamné, qui, sûr de son droit, n’avait même pas songé à user de subterfuge, retira de sa poche un papier soigneusement calligraphié et encadré de belles lignes noires. Et tous y purent lire, avec une stupéfaction qui n’allait pas sans une certaine gaîté : « Il est permis au porteur, condamné de la 5e classe, de circuler autour du camp dans un rayon de trente kilomètres. Service de la correspondance. — Ce permis est valable du 1er janvier au 31 décembre de la présente année. »

 — Et qui a signé ça ? interrogea le commandant intrigué par une signature illisible.

 — Mais, le surveillant-chef, mon commandant ; c’est lui qui nous signe ce qu’il nous faut.

Cela dépassait tellement toute imagination et tout rêve, que M. Madelaine ne songea pas une minute à intimer à l’heureuse estafette l’ordre de rebrousser chemin. Ses amis, d’ailleurs, se préparaient au départ et, avant de mettre le pied à l’étrier, lui-même dut prêter son aide au magistrat novice qui, vingt fois, avait essayé de remonter à cheval sans réussir à empêcher sa bête de partir alors qu’il restait encore une de ses jambes à terre... Le condamné était déjà hors de portée de la voix.

 — Quand je vous l’affirmais, se hâta de dire Mun Camberwell pendant qu’on reprenait enfin le petit trot, vos condamnés sont plus heureux que les colons libres. Ils sont nourris et logés et, en fait de travaux forcés, à douze mille qu’ils sont ici, ils ont percé un maximum de trente kilomètres de route. Encore était-ce à leurs débuts, avant le séjour des déportés de la Commune de Paris, quand on les forçait réellement à travailler... Maintenant, ils construisent à loisir des magasins à Nouméa, pour l’administration, avec l’assistance de l’infanterie de marine sur qui, en vérité, repose la tâche.

 — Et, fit observer M. Civel, cette promiscuité de l’échafaudage est même assez indécente !...

La conversation retomba. La côte devenait de plus en plus ardue et, à un détours le soleil avait frappé droit aux yeux des voyageurs. Jusqu’à l’extrême sommet il leur fallait surveiller les chevaux de très près, car la route coupée au flanc même de la montagne, en pleine argile ferrugineuse, était parsemée d’un rude ballast rouge, produit d’éboulements mal tassés. Mais dès qu’on redescendit ce fut une autre fête. Un nuage de sauterelles planait en interminable et épais tourbillon ; aspiré comme une trombe par les couches inférieures de l’air, il descendait par longues coulées jusque sur le sol où il roulait sa large traînée noire. Les sauterelles volaient au-devant des chevaux dont elles emplissaient les naseaux, se heurtant à la face des cavaliers qui, tous quatre, partirent à fond de train, plus ou moins maîtres de l’épouvante ment de leurs bêtes dont les oreilles s’étaient mises, à chauvir éperdument.

L’on parvint néanmoins sans encombre au pont de la Dombéa, devant le tertre pittoresque du camp pénitentiaire où les deux représentants de la justice devaient instrumenter. M. Madelaine héla un forçat qui se promenait philosophiquement, les deux mains dans les poches : « Hé ! là-bas, prévenez M. le surveillant Bédouin qu’il fasse remiser nos chevaux et se tienne à notre disposition.

 — Au revoir, Messieurs, dirent amicalement les frères Camberwell qui repartirent au grand trot sans passer le pont, mais en suivant le bord de la rivière.

Ils n’avaient pas franchi une centaine de mètres qu’ils se retournèrent à un grand bruit derrière eux : le commandant et M. Civel couraient dans leurs foulées.

Imagineriez-vous ce qui arrive ? leur cria le gendarme. Notre surveillant est à la pêche, en famille, avec sa femme et la plus grande partie de ses administrés. On nous a indiqué le gué de la Dombéa.

D’aussi touchantes mœurs patriarcales excitèrent l’hilarité. Mais, en songeant mieux à ce qu’étaient les compagnons de plaisir du surveillant et de sa femme et à ses fonctions bafouées, M. Madelaine lança un énergique : « C’est dégoûtant, à la fin t » Il ajouta que l’on marchait ainsi à quelque catastrophe. Personne ne viendrait plus à bout, du bagne. Depuis qu’en France on avait confondu dans la même pensée de commisération les transportés de droit commun et les déportés politiques, aucune répression n’était possible. Il n’existait plus que des peines morales et virtuelles. On avait supprimé les corrections corporelles, seules efficaces, et à des condamnés à perpétuité on infligeait comme punition de nouvelles années de bagne ! Vraiment, que pouvait-on en attendre ? surtout avec de tels surveillants !...

 — Les surveillants, se récria George Camberwell dont le sursaut fit faire à son cheval un violent écart, pauvres diables ! Ils ne savent à quel saint se recommander. S’ils répriment trop énergiquement un désordre, ils sont désavoués. Bien heureux si le Conseil de guerre ne leur demande pas compte de leur conduite. Ils sont toujours suspects, — sous réserve de prouver qu’ils n’ont point eu tort. Et personne n’ignore que de sang-froid les condamnés s’amusent à les mettre en face de ce dilemme : Ou bien fermer les yeux, ou se servir du revolver, avec toutes les conséquences que peut entraîner un tel usage. Les surveillants choisissent d’ordinaire la première alternative...

 — Je comprends ça, appuya le substitut, ils seraient bien naïfs de se créer des ennuis.

 — Enfin, continua George, on sait également que des forçats se sont plaints à des hommes politiques, à des journalistes de France et que leurs doléances ont été si bien écoutées que des officiers et des fonctionnaires ont reçu des blâmes.

 — C’est une honte ! dit encore M. Civel.

Mun, qui jusque-là s’était abstenu, no put s’empêcher de riposter :

 — Vos surveillants ne valent pas cher non plus. Beaucoup prostituent leur femme aux condamnés, dont ils sont quelquefois les débiteurs insolvables.

 — Une preuve de plus, répliqua son frère, que les condamnés devraient coucher à l’île Nou et gagner moins d’argent, de façons si diverses. Mais tout le monde en veut. C’est moins cher que le libéré qui exige de quoi vivre... Aussi ne ferez-vous jamais comme nous en Australie. Votre Calédonie appartiendra finalement aux convicts qui ne la défricheront même pas...

La route longeait toujours la Dombéa, large et rapide, bordée de cannaies bien cultivées et de grands champs d’ignames. Sur la levée, la végétation entretenue par l’humidité était follement abondante. Du fouillis des fougères arborescentes, des myriotheca et des limodorum, émergeaient, les sandals, les bois de fer et les ébéniers, enfouis jusqu’aux premiers rameaux. A certaines dépressions de la berge on les arbres n’avaient pu loger leurs racines, l’acanthus ilicifolius et l’hibiscus tiliaceus, ces grands amants de l’eau, trônaient sur des tapis de lantana rose émaillés de fleurettes de gingembre sauvage aux variétés nombreuses, parmi lesquelles serpentaient les cordelles et les ramilles, pavoisées aux couleurs violettes d’une sorte de gigantesque fleur de la Passion. Par des trouées sous la verdure, on apercevait la rivière que diamantait le soleil, encombrée dans le milieu de son lit de larges traînées de blocs granitiques. Enfin, la berge s’affaissa tout à fait, la route tourna brusquement et, semée de pierre ponce et de galets étincelants de mica, elle dégringola vers la rivière où la décrue laissait un gué spacieux que des flaques d’eau sillonnaient.

Sur la rive opposée, assis à l’ombre d’un petit bois de cocotiers et de bananiers, une jeune femme coquettement parée d’étoffes claires et d’un chapeau de paille à bleuets et coquelicots, un surveillant militaire en uniforme et sept ou huit hommes en tenue de pénitencier pêchaient gravement à la ligne... si gravement, qu’ils n’avaient rien entendu ; l’apparition subite du commandant Madelaine les fit tous se lever d’un même bond automatique, trop surpris et émus pour qu’ils eussent conscience de lâcher leur bambou de pêche.

 — Monsieur Hédouin ! cria le commandant, arrivez, j’ai besoin de vous.

Il était demeuré sur la berge avec le substitut.

 — A ce soir, au cercle, dit Mun Camberwell déjà descendu vers le gué ;

 — Oui, moi, répondit le commandant, mais pas M. Civel. Vous savez bien qu’il n’y vient jamais. C’est un mystérieux. On ne le voit jamais le soir.

 — C’est peut-être un heureux ! hasarda George avec un malicieux sourire.

 — Certes, affirma M. Civel, — qui entendait très bien la raillerie, — un bienheureux, surtout lorsque, comme aujourd’hui, j’ai l’espoir de brosser quelque joli paysage.

 — Bonne chance, Messieurs ! cria George pour prendre congé. Et son frère ajouta encore : « Vivent l’amour et la peinture à l’huile !... »

Quant au surveillant, il s’était contenté de balbutier de sa place une excuse incomprise et, tandis que ses pensionnaires déguerpissaient furtivement dans toutes les directions, il se hâtait de venir, en compagnie de sa femme. Il croisa les Camberwell au milieu du gué et les salua. Sur ce côté, la berge s’inclinait en pente moins douce et le passage n’avait guère que la largeur d’une voiture. George prit les devants et, d’un vigoureux effort de jarret enleva son cheval jusqu’à la butte. Pour la franchir, Mun dut se reprendre à trois fois, mais il ne semblait nullement pressé de rejoindre son frère, car il s’amusa à attacher un grand lambeau de journal dans les branches d’un mayoré, — le seul arbre à pain qui fût aux environs. Avait-il l’intention d’en soustraire les fruits à la voracité des pigeons verts ?...

George tenait toujours la tête. A quelques centaines de mètres il descendit afin de retirer les barres d’un paddock où la route avait abouti. Là commençait la propriété de M. Miriol, divisée, dès l’entrée, en compartiments pour les diverses catégories de bétail. Des bœufs, l’abot aux pieds, des mérinos d’Australie vaguaient dans les enclos dont George ouvrait les barrières successives. Enfin, au bout d’une allée de manguiers et de mandariniers, apparurent les bâtiments admirablement entretenus d’une ferme flanquée d’un gracieux pavillon à vérandahs circulaires.