Souvenirs artistiques. Victor Orsel ; par Louis Enault

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impr. de E. Thunot (Paris). 1854. Orsel. In-8° , 12 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1854
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SOUVENIRS ARTISTIQUES.
VICTOR ORSEL
PAR
LOUIS ÉNAULT.
PARIS.
IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET CIE
RUE RACINE, 26, PRÈS BE L'ODÉON.
1834.
SOUVENIRS ARTISTIQUES.
VICTOR ORSEL.
Nous venons de recevoir les trois premières livraisons des OEuvres
posthumes de Victor Orsel, éditées par son ami M. Alphonse Perin,
Victor Orsel fut longtemps un des meilleurs et le plus original
peut-être des peintres hagiographes de notre époque, avec non
moins de science que Cornélius, non moins de grâce que Steiolé,
non moins de poésie qu'Overbeck. Mais il marchait presque seul,
dans un sentier âpre, où la foule n'osait guère le suivre. Il a eu
des fidèles et des dévots qui l'adoraient tout bas : il a inspiré des
enthousiasmes silencieux ; mais il n'a jamais connu les enivrements
de la popularité tumultueuse. Il a été servi selon ses goûts : la
gloire bruyante n'eût pas tenté cette nature sincère et discrète.
Peintre religieux avant tout, il vivait au pied de l'autel, et il semble
que l'ombre mystique du sanctuaire conserve immortellement jeune
la fleur délicate de son talent. Il avait cinquante-cinq ans lorsque
la mort ferma ses mains pleines d'oeuvres et d'espérances, et l'on
retrouve encore dans ses derniers travaux l'inspiration printanière
et le souffle frais des blondes années.
On connaît cette vie de calmes efforts et de labeur patient, cette
enfance écoulée dans les joies austères et douces de la famille, au-
près d'un admirateur passionné du moyen âge, qui lui donnait à
la fois l'intelligence et l'amour de l'art chaste et naïf; au milieu de
ces belles gravures de Marc-Antoine, qui lui firent comprendre et
admirer, dans le commerce intime de Raphaël, la grâce sévère et
la beauté sobre. Il traversa l'atelier de Guérin, le peintre aux
idées profondes, mais trop exclusivement épris de l'art païen, trop
sévèrement renfermé dans les limites de l'épopée antique ; —
c'était peut-être un danger—mais Orsel se sentit bientôt entraîné
vers la Bible et l'Évangile, sources intarissables d'inspiration.
La ville de Lyon, sa patrie, possède aujourd'hui ses premiers
tableaux : une Charité pleine de tendresse, et que Lesueur eût
signée; une Mort d'Abel, où, à travers les préoccupations aca-
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démiques de l'élève, on retrouve çà et là dans les têtes, — dans
celle d'Eve, par exemple,— cette concentration d'émotion , cette
intensité d'expression qui seront plus tard l'originalité d'Orsel et le
charme suprême de ses oeuvres.
Livré à lui-même dans ce grand musée qu'on appelle l'Italie, où
le choix et le discernement sont choses si nécessaires, mais où du
moins le souffle inspirateur vous anime sans cesse et parfois vous
soulève, Orsel rendit aux grands maîtres le seul hommage qui les
honore : il les étudia sans les imiter. Sur cette terre féconde, qui
semble ne produire que des modèles, il étudiait toujours, il étu-
diait partout, dans les rues, dans les églises, sur les places pu-
bliques. C'est là qu'il surprenait la vive nature, le mouvement qui
trahit la passion, le regard où la pensée éclate, en un mot tout ce qui
révèle l'âme et tout ce qui fait l'artiste pathétique : l'expression.
A Rome, il rencontra et il comprit, — cela n'arrive pas à tous
les Français, — les deux réformateurs qui devaient renouveler l'art
moderne au xixe siècle, Cornélius et Overbeck, ramenant déjà l'é-
tude des artistes et l'attention du inonde vers la fresque ressus-
citée. Orsel sut les admirer tout en restant lui-même , avec cette
force d'originalité résistante et robuste qui est la première et l'in-
dispensable condition du génie.
Bientôt il se révéla tout entier dans son tableau du Bien et du
Mal, commencé à Rome, achevé à Paris. Il ouvrait à l'art une voie
nouvelle; il avait trouvé l'émotion dans la beauté. Le beau n'était
plus un but, mais un moyen; il ne s'en servait que pour faire
rayonner la pensée et resplendir le sens intime.
Je ne discute point, j'expose.
Cette vaste composition, le Bien et le Mal, n'avait d'autre unité que
celle du sujet; mais cette unité même s'imprimait si puissamment sur
foutes les parties de l'oeuvre que, de dix tableaux réunis dans le même
cadre, elle ne faisait vraiment qu'un seul tableau. Une même idée,
l'opposition des deux principes, la lutte du bien et du mal, se déve-
loppe successivement dans une série de sujets très-sévèrement re-
liés entre eux. Au milieu, deux jeunes filles : l'une qui foule aux
pieds le livre de la Sagesse ; l'autre qui étudie le texte sacré ;
près de celle-ci un ange qui protège, et près dé l'autre un démon
qui tente. Puis, de chaque côté, les suites du premier pas; ici la
pudeur, le mariage, la maternité souriante, le bonheur; là, au
contraire, le libertinage aux fleurs fanées, puis l'abandon, la ma-
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lédiction paternelle, enfin le fond de l'abîme, le suicide! Au
sommet de la composition, dans un ciel d'apothéose, le Christ ré-
munérateur et vengeur reçoit la fille chaste dans sa gloire et re-
pousse l'autre dans les ténèbres.
Orsel avait désormais trouvé sa voie. Ou sait comment il y marcha.
La chapelle de la Vierge, à Notre-Dame-de-Lorette, fut son oeuvre,
sa vie et sa mort, tout lui-même, lui tout entier! elle sera sa gloire.
Nous n'avons point à juger cette chapelle. Le monde la connaît.
La mort prit l'artiste au milieu de sa tâche. Il laissa l'oeuvre in-
terrompue, léguée aux soins d'une main amie. Il laissait, hélas!
bien d'autres oeuvres, que personne n'achèvera, mais, du moins
M. Alphonse Perin les recueille et les publie, telles que la mort
les a faites, avec ce zèle pieux et ce soin jaloux qui honorent éga-
lement et celui qui l'inspire et celui qui l'éprouve.
Les livraisons que j'ai sous les yeux renferment vingt-quatre plan-
ches, qui comprennent elles-mêmes trente ou quarante composi-
tions. Elles suffiraient à révéler l'auteur ; car elles mettent en lu-
mière les faces les plus saillantes de son talent : l'intelligence de
l'art antique et le sentiment chrétien.
On peut les diviser en cinq classes, dont je dirai rapidement
quelques mots :
Dessins terminés ;
Compositions à l'état de premières pensées;
Études pour tableaux ;
Croquis sur nature;
Compositions achevées sur des sujets modernes.
Il faut ranger dans la première catégorie : Ruth et Noémi, Noè et
ses fils, la Science, le Salut des malades, la Prescience de la Vierge.
On retrouve dans le petit tableau Ruth et Noémi la grâce ex-
quise et la tendresse de cette belle églogue biblique, racontée par
les Juges entre un crime et une bataille. Noémi est assise à l'ombre
d'un sycomore, Ruth s'agenouille à ses pieds, et Orpha, solitaire,
reprend déjà la route de la patrie; les tours de Beit-Léhem pyra-
mident dans le lointain bleu, et la ville, éclatante de blancheur,
étage sur les collines ses amphithéâtres de maisons.
Je ne dirai qu'un mot du Noé et ses fils. En le voyant, j'ai pensé à
Poussin. C'est le même paysage grandiose et calme, la même entente
du sujet et, jusque dans les détails, la même sobriété riche.

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