Souvenirs d'un berger champenois ; par P.-N.-Rose Dollet. 3e édition revue et corrigée avec soin

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J. Guillemin (Wassy). 1866. Dollet, P.-N.-R.. In-16, 176 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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Il
Il 1) l' N
BERGER CHAMPENOIS.
SOUVENIRS
D'lIN
BERGER CHAMPENOIS
PAR
ose MO~LETT.
M € - DOI-LET.
"- >7/
^S^rfeœiÈME EDITION
rj m^y
Tic. e et corrigée avec soin.
Quiconque a beaucoup vu,
Peut avoir beaucoup retenu.
(LA FoxTAlxa.)
WASSY
IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE DE J. GUILLEM1N.
1866
Depuis longtemps la seconde édition de
mes Souvenirs est épuisée ; sur la demande
de quelques amis, j'entreprends cette troi-
sième, que je leur offre, comme un témoignage
de la plus vive reconnaissance, pour le dé-
vouement et l'attachement inaltérables qu'ils
m'ont toujours voués, en dépit de l'incons-
tance et du vent mobile de la faveur populaire.
C'est pourquoi j'aime principalement à m'en-
tretenir avec eux dans le cours de mon récit,
que je leur présente avec simplicité, confiance,
sans art ni prétention.
- VI -
L'amitié et la reconnaissance feront les
frais de la nouvelle préface.
L'élève qui m'a montré le plus de sym-
pathie, donné le plus de satisfaction veut
bien se charger de ce soin. Aussi je m'in-
cline volontiers devant cette noble pensée,
qui ne peut venir que d'une âme généreuse
et pleine des souvenirs du peu de bien que
j'ai pu lui faire.
Mes amis liront, je pense, avec plaisir cette
préface, qui exprime si bien les mouvements
d'un cœur dans lequel ils seront heureux de
se reconnaître ; car nous devons avoir les
mêmes pensées, les mêmes sentiments les
mêmes affections : on reconnaîtra, disait le
divin Maître, que vous êtes mes disciples,
si vous vous aimez les uns les autres. 0
douces paroles de Celui qui passa en faisant
du bien ; qui attirait à lui par sa bonté,
qui aimait à bénir, qui pardonnait à l'er-
reur, au crime repentant, et ne maudissait
que les fourbes, les menteurs et les hypo-
crites !
Aimons-nous donc les uns les autres, et les
— VII —
ennuis, les peines cruelles, les calomnies,
les injustices nous seront moins sensibles :
nous les verrons même passer au souffle de
l'amour fraternel, comme on voit le souffle
du midi emporter les vapeurs légères qui glis-
sent dans le lointain sur la plaine, et la terre
nous sera moins dure.
D'ailleurs que nous importe la terre? Le
temps que nous y passons avant de revoir la
patrie dure si peu, que nous devons le re-
garder comme le gîte d'une nuit ; nuit péni-
ble, mais que suivra le beau jour, où le Père
céleste essuiera les larmes, fera cesser les
cris et les travaux, et la mort ne sera plus.
PRÉFACE.
J'entreprends une tâche difficile, et qui me
laisse un regret profond, celui d'être au-dessous
de mon sujet, et de ne pouvoir rendre que
bien imparfaitement les impressions que m'a
causées la lecture d'un livre, qui parle d'une.
manière simple et naïve des aventures d'un
long voyage, couronné par un pèlerinage en
Terre-Sainte.
Heureux mille fois, celui qui, après avoir
parcouru le monde, est allé se reposer et
prier sur le tombeau du Sauveur, contempler
à loisir les lieux bénis et sanctifiés par sa
divine présence !
Si le cœur du chrétien est satisfait,
l'homme de science a aussi sa large part dans
les objets qui se présentent à son esprit. La
poussière même de ces lieux s'anime, pour
ainsi dire, et lui parle de leurs grandeurs
passées; une pierre, une roche, tout lui
rappelle une gloire qui semble éteinte pour
d'autres, mais qui vit dans son souvenir.
- x —
Aussi avec combien de respect, d'atten-
tion et de bonheur j'ai suivi les leçons de
notre voyageur, devenu mon maître après
son retour. C'est lui, en effet, qui m'inspira,
par ses récits, le vif amour que j'éprouve
depuis longtemps pour l'étude.
Les difficultés qui en rebutent tant d'au-
tres n'ont servi qu'à m'enflammer davantage;
jamais je n'éprouvai à les vaincre le moinirç
ennui, la plus légère fatigue. Avant de con-
naître ce bon maître, je traînais une vie pé-
nible et inquiète ; dès que j'en eus reçu les
premières leçons, je compris que l'étude est
une source féconde d'innocents plaisirs, et
je m'y adonnai de toute mon âme.
Puisque ce livre est dédié aux amis de ce
cher maître, ils me pardonneront cette
digression si douce à mon cœur.
Maintenant je retourne à mon sujet.
M. Dollet, dès ses plus tendres années, sentit
pour l'étude le plus vif amour, la plus ar-
dente passion. A l'âge de vingt-quatre ans,
se trouvant à l'étroit dans ses campagnes
tranquilles, il rêva d'autres climats, d'autres
— XI-
champs, plus vastes, plus étendus, sans limi-
tes coipme la science. Il put enfin réaliser
ce qui ne semblait d'abord qu'une douce
chimère, et fit ses adieux à son hameau. Le
cœur palpite bien doucement, quand après
une longue attente on touche au terme de
ses désirs. Aussi pendant douze ans qu'il
passa. dans la grande capitale, il acquit cette
science qui le caractérise, tout en conser-
vant sa simplicité d'autrefois.
Il voulut ensuite visiter ces lieux célèbres,
chantés par Homère et Virgile, illustrés par
les récits de la fable, immortalisés par la
gloire de nos guerriers (1 ) ; étudia l'une après
l'autre ces ruines fameuses qui parleront à
tous les âges. Il partit à pied, sans autre guide
que son ardeur et sa foi; traversa l'Allema-
gne, l'Italie, visita la Grèee, s'arrêta quelque
temps dans sa chère Syra. De là il s'embarqua
pour l'Egypte, autrefois le berceau des scien-
ces, aujourd'hui déchue et abatardie ; il con-
templa ces superbes pyramides, qui attestent
si haut le néant des grandeurs humaines.
(1) Les Drapeaux français, 2e édition,
— XII —
Enfin, après avoir traversé la S y rie., il
loucha aux lieux bénis et sanctifiés par la
présence du Sauveur du monde et l'objet de
tous ses vœux. Quels durent être ses trans-
ports, en posant le pied sur ce sol, qu'un
Dieu réparateur arrosa de ses sueurs et de
son sang ! Jaffa, Bethléem, Jérusalem furent
pour lui des sanctuaires sacrés, où chaque
pas lui semblait empreint des traces du Sau-
veur. Que la prière, cette douce rosée qui
rafraîchit l'âme, doit monter ardente vers le
ciel ; que la foi doit être vive, quand on peut
considérer une à une ces marques d'amour
de Jésus, et prier sur son tombeau !
Notre pèlerin dut enfin quitter cette Terre-
Sainte et revenir dans sa patrie ; mais au moins
son cœur était riche de souvenirs. Il aime en-
core à se rappeler ces jours heureux qui lui
laissèrent des impressions qui n'ont pas encore
vieilli.
On demandera, peut-être, comment un
simple berger du hameau put faire, avec
très-peu de ressources, une route de 2,500
lieues, parcourir tant de pays, visiter tant de
- xiii —
villes, converser avec tant de peuples divers
sans rien demander à personne. Lui-même
nous rapprend dans la préface de sa deuxième
édition.
« Je dirai tout d'abord que je m'inquiétai
» fort peu des besoins physiques : assez fré-
» quemment du pain et de l'eau pour toute
» nourriture, le bord d'un fossé pour mon
» repos, un sac de quinze à vingt livres
» pesant pour tout mobilier, mes jambes
» bien déliées très-souvent pour tout moyen
» de transport ont suffi à ces besoins.
» Cette vie dure, mais sévère et exempte
» de tout excès, m'a valu une santé robuste,
» que n'ont pu encore altérer les travaux
» auxquels je me suis constamment livré
» depuis mon retour.
» De tout cela on peut conclure qu'il en
» coûte peu pour conserver sa santé, lors-
» qu'on sait se respecter, et se livrer aux
» jouissances intellectuelles, bien supé- -
» rieures à celles que procurent des mets
» délicats et une vie molle, esclave des plai-
» sirs sensuels et. abrutissants. »
G. DE.
LA VIE MATÉRIELLE
ET LA VIE INTELLECTUELLE.
Cette pauvre petite chose que l'on craint, à sa
naissance, d'exposer an grand jour, à cause de
la faiblesse de ses yeux et de la fragilité de ses
autres organes: ce petit être, mystérieux mélange
de l'intelligible et du sensible, de l'esprit et de
la matière, et qui doit devenir un homme, ne
trouve à son entrée dans la vie et durant le pre-
mierâge, qu'une route unique, où il lui soit permis
de diriger ses pas. Ce temps, donné à la matière
pour se développer librement, tandis que l'intel-
ligence et la réflexion sommeillent, est considéré
comme la plus belle époque de la vie matérielle ;
en effet, l'enfant, ignorant les innombrables
misères de la vie sensible, n'a d'autre soin que
celui de jouer, de courir, de grandir, de déve-
lopper, de fortifier ses organes souples et délicats,
sous les douces lois de sa mère, qui l'aime
— 16 --
comme un amour, et qui sait, par un sublime
instinct, aller au-devant des moindres besoins
de cette précieuse partie d'elle-même. Mais bien-
tôt une pensée qu'on lui suggère d'abord insen-
siblement, puis dont on l'assiège à toute heure,
la pensée d'un avenir, vient troubler ses beaux
jours. La route, ssmée de fleurs, qu'il suivait
joyeux et sans souci, se bifurque, et présente
devant ses pas deux sentiers bien distincts.
L'un, qui ressemble d'abord à la route gaie et
fleurie par les charmes apparents d'une douce
jouissance, où la jeune nature s'éveille, s'épa- -
nouit, fleurit dans sa liberté, conduit à la vie ma-
térielle, ennemie de tout effort, de toute contrainte,
de tout sacrifice, et aboutit à l'ignorance, quel-
quefois à l'abrutissement.
L'autre , en apparence hérissé d'obstacles,
d'insomnies, de misères morales, que doit, faire
surmonter la pensée d'un brillant avenir, conduit
à la vie de l'intelligence, seule capable de nous
dégager des liens qui nous attachent à la terre.
La Vie matérielle.
11 n'est pas toujours facile à l'homme de choi-
sir entre ces deux sentiers si différents. Quelques-
uns, en effet, obligés par leur naissance de gagner
— 17 —
le pain 4e chaque jour à la sueur dé leurfoont;
en-ae livrant, sans repos, sans relâche, à des tra-
vaux pénibles et matériels, ne peuvent guère,
sans de grands et sublimes efforts, en distraire
leur pensée.
L'homme irréfléchi, ennemi de toute contrainte,
entraîné parles objets qui l'entourent, peu sou-
cieux de chercher ailleurs de quoi nourrir ses fa-
cultés intellectuelles, suit naturellement les at-
traits que présente la matière.
Le paresseux, cet être ignoble, qui croit les
autres-obligés de subvenir à ses besoins, plein du
souvenir de ses beaux jours du premier âge, vou-
drait les continuer toujours, sans songer que
chacun doit paraître à son tour sur la scène du
monde pour lutter et combattre.
L'ambitieux, toujours occupé de l'éclat des gran-
deurs, des richesses, du soin d'augmenter sa for-
tune et sa renommée, n'a pas le temps, comme
l'un d'eux me le disait un jour, de songer à autre
chose : il faut, avant tout, qu'il fasse ses af-
faires.
Le vicieux, en proie à ses passions honteuses,
préfère cette sorte de vie, qui, par ses jouissances
toutes sensuelles, répond, sans les satisfaire, à
ses désirs brutaux et criminels. -
L'égorte tout à lui-même, qui
pe s Z - ikpz 9 I..narticulières, qui ne songe
2
— 18 —
qu'à son moi chéri, ne peut avoir que des idées
étroites et rampantes, comme son âme de boue.
Gardez-vous de lui confier le soin de vos intérêts :
mandataire infidèle, il vendra vos droits les plus
sacrés, dût-il vous réduire à la misère ; car,
homme de terre, la terre est tout pour lui. Ne
vous laissez pas séduire par s:'s vaines paroles.
Il sait, dans un langage doré, joindre le men-
songe à la tyrannie, l'hypocrisie à l'injustice, et
les plaintes d'un frère malheureux ne trouvent
dans son cœur aucun écho.
Voilà bien Yanimalis homo, l'homme animal,
qui, attaché à la matière, est incapable de goûter
les choses de l'esprit.
Un homme d'une certaine intelligence et quel-
que peu lettré, mais réduit à la misère, et cher-
chant péniblement de quoi vivre, sentant peser
sur lui tout le poids.de cette vie misérable, me
disait un jour avec l'accent du désespoir : ah!
monsieur, la vie est un tyran !
Ce cri d'une âme, devenue la proie de la vie
matérielle, nous rappelle d'autres plaintes. Acca-
blé sous les rigueurs de la plus grande infortune,
non par sa naissance, ou par sa faute, mais par
suite de malheurs imprévus, inévitables, le pa-
triarche des déserts, cet homme de douleur,
exprima ses angoisses en des termes que les échos
ont transmis de siècle en siècle jusqu'à nous.
- 19-
« L'homme, né de la femme, vit un petit
» nombre de jours, et il est rassasié de peines.
» Il surgit comme la fleur de l'herbe et il est foulé
» aux pieds ; il fuit comme l'eau, il glisse comme
» l'ombre. Est-il digne de vous, Seigneur, de
» regarder ce je ne sais quoi que l'on ap-
» pelle un homme, et de vous mesurer avec lui
» dans un jugement entre lui et vous! Retirez-
» vous au moins un peu de moi, jusqu'à ce que
» mon heure vienne, comme l'heure où le mer-
» cenaire reçoit son salaire ! Hélas ! l'arbre qu'on
a a coupé n'est pas encore sans espérance ; il
» peut reverdir, il peut végéter de nouveau ;
» lors même que ses racines auraient été dessé-
» chées sous la poussière, l'humidité de l'eau
» lui rendrait la séve, et ses feuilles renaîtront
» comme au jour où il fut planté ; mais quand
» l'homme est mort et dissous, où est l'homme ? il
» est comme l'eau écoulée d'un lac, comme le
» fleuve tari ; il ne revient plus. » (Job, traduct.
de LAMARTINE.)
Voici les paroles d'un autre patriarche de la
solitude, redites à bien des siècles de distance
et sous un tout autre climat :
« L'homme ici-bas est souillé de beaucoup de
» péchés, enchaîné par les passions, troublé par
» diverses craintes, embarrassé de mille soins,
» dissipé par la curiosité, séduit par la vanité,
— 20 --
» environné d'erreurs, accablé par le travail,
» chargé de tentations, énervé de délices, tour- -
» mente par la pauvreté. »
« C'est bien peu de chose que l'homme, dit
» Bossuet, tout ce qui prend fin est bien peu de
1) chose t J'entre dans la vie avec la loi d'en sor-
» tir; je viens faire mon personnage, je viens me
» montrer comme les autres, après il faudra
» disparaître. J'en vois passer devant moi, d'an-
» tres me verront passer ; ceux-là mêmes donue-
» l'ont aux autres le même spectacle ; tous enin
» viendront se confondre dans le néant. Je ne
» suis venu que pour faire nombre, encore n'a-
» vait-on que faire de moi. Ma partie est si petite
» en ce monde, et si peu considérable, que
» quand je regarde de près, il me semble que
» c'est un songe de me voir ici, et que tout ce
» que je vois ne sont que de vains simulacres. »
Toutefois la fin de cette vie matérielle, si
courte, si éphémère, quelle est-elle? Bossuet va
nous l'apprendre :
c( Que faites-vous, cependant, grand homme
n d'affaires, homme qui êtes de tous les secrets,
» et sans lequel celte grande comédie du monde
» manquerait d'un personnage nécessaire? La
» fin est venue, la fin est venue. La justice que tu
» croyais endormie s'eit éveillée contre toi; la voilà
» à ta porte. Toutes les terreurs te semblaient vaines,.
— 21 —
a toutes les menaces trop éloignées; et maintenant,
» dit le Seigneur, je te frapperai de près, et je met-
» trai tous tes crimes sur ta tête, et tu sauras
» que je suis le Seigneur qui frappe. Vous entrez
» au séjour de l'éternité. Voyez qu'il n'y a plus
» de soleil visible, qui commence et qui finisse
» les jours, les saisons, les années. Rien ne finit
» en cette contrée ; c'est le Seigneur lui-même
» qui va commencer de mesurer toutes choses
» par sa propre infinité. »
» Combien s'abusent ceux qui placent la su-
» prêiiie félicité dans les sensations ! Ils peuvent
» connaître les plaisirs, ils n'ont pas idée du
» bonheur. »
(LA ROMIGUIÈIiE.)
Ces lignes suffisent pour faire connaitre
une existence si déplorable , que cependant
on appelle communément la vie réelle, parce
qu'elle tombe sous les sens, qu'on la saisit, pour
ainsi dire, avec la main (1), qu'on la dévore
des yeux (2), qu'elle repaît d'orgueil (3), d'hon-
neurs frivoles, de distractions qui nous empê-
chent de nous élever à la vie intellectuelle, con-
templative, céleste ; vie délicieuse, que pourtant
l'on nomme si vulgairement idéale, imaginaire !
(t) Conçu pif ccnlia carnis.
(2) Conciiptsccnlia oeuforum.
(3) Supcrbia vilte.
- 91) -
La Vie intellectuelle.
Un sage de la Grèce a dit : « De tous les mor-
i) tels, le savant seul a le privilège de n'être point
» étranger sur la terre étrangère ; il ne manque
» point d'amis lorsqu'il les perd ; mais il porte
» avec lui le titre de citoyen dans toutes les
» villes du monde, et peut mépriser les revers
» de la fortune. »
» Supposons, dit un autre sage, que l'on nere-
» tire pas de l'étude des belles-lettres tout le fruit
» que certainement on en retire, que tout leur
» avantage se borne au plaisir qu'elles procurent ;
» cette dernière raison suffit seule pour les ren-
» dre dignes de l'application d'un homme qui se
» respecte. Elles servent, en effet, de nourri-
» ture à la jeunesse, derécréation à la vieillesse,
» d'ornement dans la prospérité, d'asile et de con-
» solation dans le malheur; elles nous charment
» au foyer, n'embarrassent point au dehors, ne
» nous quittent ni le jour ni la nuit, embellissent
» nos voyages, donnent un attrait de plus aux
» agréments de la campagne, arrachent de nos
» cœurs les vices et nous préparent à la vertu,
» qui, dans son temps, fait naître des fruits
» abondants et délicieux. »
Les méditations des savants produisent tous
— 23 —
les jours de nouveaux bienfaits. « A l'aide de la
» science, l'homme a presque changé la face du
n monde : il a su dompter par l'esprit les ani-
» maux qui le surmontaient par la force ; il a su
» discipliner leur humeur brutale et contraindre
» leur liberté indocile. Il a même fléchi par
» adresse les créatures inanimées. La terre
» n'a-t-elle pas été forcée, par son industrie, à
» lui donner des aliments plus convenables, les
» plantes à corriger en sa faveur leur aigreur
» sauvage, les venins même à se tourner en re-
» mèdes pour l'amour de lui. Le feu et l'eau, ces
» deux grands ennemis, s'accordent néanmoins
» à nous servir dans des opérations si utiles et
» si nécessaires. Quoi de plus ? il est monté jus-
» qu'aux cieux : pour marcher plus sûrement,
» il a appris aux astres à le guider dans ses
» voyages ; pour mesurer plus également la vie,
» il a obligé le soleil à rendre compte, pour
» ainsi dire, de ses pas. Il fouille partout hardi-
» ment, comme dans son bien, et il n'y a au-
» cune partie de l'univers où il n'ait signalé son
» industrie. » (BOSSUET.)
ib Voyez notre vieille Europe, en secouant son
» ignorance, en renouvelant ses mœurs, elle est
» devenue la patrie des lettres, des sciences et
a des arts, à un tel point qu'elle se trouve au-
» dessus de toutes les rivalités que les annales
— 24-
» des nations pourraient mettre en comparaison
» avec sa gloire ; tous ses grands hommes ont
» surpassé en toutes choses les génies des siècles
» écoulés. »
(Extrait d'une Leçon en Sorbonne.)
Ceux qui dès l'âge le plus tendre embrassent
l'étude avec amour, acquièrent un cœur pur, un
esprit juste, foulent aux pieds tout intérêt pro-
pre, pour suivre la vertu, obéir à sa voix, sans
avoir égard aux cris insensés de la multitude,
aux vains discours des hommes, aux menaces,
aux injustices, aux atroces vengeances.
Telle est la vie intellectuelle ; vie de l'esprit et
du cœur, elle doit nous rendre un jour à notre
véritable patrie, à notre père céleste qui nous at-
tend. Ceux qui s'en nourrissent, non-seulement
sont utiles à leurs frères, mais eux-mêmes sont
éclairés d'une lumière intérieure bien plus vive,
plus éclatante que la lumière qui brille aux yeux
du corps, et qui n'est que ténèbres.
Par elle nous jouirons bientôt de la douceur
et de la liberté de l'air natal, selon la promesse
que nous en font tant de grands hommes, dont
les savants écrits sont comme autant de lettres
consolantes qui nous donnent sans cesse des nou-
velles de notre pays, nous font concevoir l'espé-
rance d'un prompt et heureux retour. C'est ce
— 25 —
qui fait dire à l'un de nos poëtes, en parlant du
juste à son départ de ce monde :
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.
Aussi quand nous sommes plongés dans les
douceurs de cette espérance, nous aimons à re-
dire avec un pieux solitaire :
« 0 bienheureuse demeure de la cité céleste !
» Jour éclatant de l'éternité que la nuit n'obs-
» curcit jamais, que la vérité souveraine éclaire
» sans cesse de ses rayons; jour éternel de joie
» et de sécurité que nulle vicissitude ne trou-
» ble ! »
Dès le premier âge, entretenu de ces belles
pensées par une pieuse femme, l'ornement, ou
plutôt, par son titre d'épouse de Jésus-Christ, la
sainte protectrice de notre famille, j'aimais à vi-
vre dans nos paisibles campagnes, où j'essayais,
tout en gardant les troupeaux de la ferme, de
pénétrer dans le sanctuaire des muses :
Alala me parlait de la jeune Amérique,
Homère me chantait les combats d'Illion,
Virgile l'Ausonie, et le récit biblique
M'apprenait à servir le grand Dieu de Sion.
Ces auteurs, remplis de scènes patriarchales et
champêtres, dans le calme des champs, à l'om-
bre des forêts, d'où je voyais paître mes trou-
— 26 --
peaux dans la plaine, suffisaient pour entretenir
en moi l'amour de l'étude et le désir de m'ins-
truire. Au sein de la plus douce liberté, j'ignorais
la haine et la vengeance, et ce désir de nuire qui
dévore les hommes, et ce vil troupeau de zoïles,
de sycophantes, de superbes despotes, d'igno-
bles calomniateurs.
Aussi je jouissais du bonheur sous le chaume,
Tandis que je l'ai vu trompeur eL vain fantôme,
Sous les brillants lambris, dans le bruit des cites,
Verser le noir poison dans les cœurs atlristés !
Pour encore embellir ma charmante retraite,
Dociles à ma voix, ô vous que je regrette,
Revenez, charmes purs d'un rapide printemps,
Plaisirs que je trouvai toujours vrais et constants,
Lorsqu'aux jours, où fuyant et le monde et ses chaînes,
Je gravais mes chansons sur l'écorce des chênes,
Ou le long d'une rive, à l'ombre des ormeaux,
Je redisais mes chants aux gens de nos hameaux.
Cependant ces jours heureux , ces plaisirs
champêtres qui ne laissent après eux aucune
amertume, aucun regret, parce qu'ils sont sim-
ples comme la nature, purs comme l'innocence,
ne devaient pas durer toujours.
Plus j'étudiais seul, plus mon intelligence de-
venait avide, insatiable. Un voile épais semblait
me dérober le monde réel et ne laisser à ma vue
que des ombres, derrière lesquelles je croyais
entrevoir le vrai soleil qui éclaire et chauffe les
— 27 —
âmes. J'aurais voulu, pauvre ver rampant, sortir
de mon enveloppe terrestre, pour prendre l'essor
vers les cieux, et voir la lumière dans la lumière
même. Ce désir d'agrandir le cercle de mes fai-
bles connaissances me fit comprendre le besoin
d'avoir des guides sûrs et éclairés. Alors s'offrit,
pour ainsi dire, d'elle-même une douce et chère
solitude, où, pendant douze ans, les chefs-d'œu-
vre de la Grèce et de Rome, et ce que l'Europe a
produit de plus riche en littérature et en vertu
ont fait mon bonheur et mes délices. Mais avant
de quitter nos campagnes, nos forêts et la chau-
mière, je voulus encore une fois épancher mon
cœur :
Recevez mes adieux, forêts, fertiles plaines,
Des prés et des coteaux délicieux gazons,
Agréable feuillage, ornement de nos chênes,
Dont l'écho répétait mes joyeuses chansons!
Peut-être désormais mon chalumeau champêtre,
De lieux chers à mon cœur tant de fois entendu,
Avec moi délaissant le toit qui m'a vu naître,
Restera sur ces bords au saule suspendu.
De tes jours si charmants, ô douce solitude,
Le vivant souvenir va causer mes regrets ;
Bien longtemps dans ton sein, loin de la multitude,
Ah, combien la vertu m'offrit d'heureux attraits !
Pourquoi donc te quitter, ô mon humble chaumière !
Redirez-vous jamais aux forets d'alentour,
Echos des bois, ô vous qui charmez la clairière,
Redirez-vous jamais le chant de mon retour?
— 28 -
Séparation douloureuse. — Douceur
de l'étude.
Si ma passion pour l'étude, mon désir im-
mense d'apprendre, devenus à cette heure plus
puissants que jamais, ne m'eussent poussé vers
un but que bien des gens ne comprenaient pas
et qu'ils appelaient imaginaire, je n'aurais pu ré-
sister aux larmes, aux prières, aux reproches
même de ma pauvre mère, qui, attachée à ma
personne, comme le lierre s'attache à l'arbre son
soutien, paraissait bien décidée à ne pas me laisser
partir.
Enfin ayant pu me délivrer de son étreinte, j'o-
béis à l'instinct qui m'entraînait loin de la chau-
mière et de ce que j'avais de plus cher au monde,
en gardant toutefois dans mon cœur, en traits
ineffaçables, le souvenir de cette cruelle séparation.
Bientôt j'eus lieu de me distraire, à la vue de
la grande capitale, du nombre infini de ses opu-
lentes demeures, de ses tours, de ses palais. Quel
changement subit l Habitué à la vie simple et
calme de nos campagnes, je me trouvais tout à
coup au milieu du tumulte, du fracas, ce qui me
parut d'abord la confusion d'un véritable chaos ;
mais je vis bientôt que chaque chose avait sa
place, et que tout annonçait l'ordre et la sécu-
rité.
- 29 -
On a dit de ce grand centre d'un puissant et
magnifique empire qu'il donne asile au vice le
plus éhonté et à la vertu la plus sublime ; à ce
qu'il y a de plus pervers et de plus honorable
parmi les hommes. « Ce sont deux peuples de
» bons et de méchants, dont les lois sont si fort
» opposées, les mœurs si contraires, les desseins
h si incompatibles, qui vivent néanmoins ensem-
n ble dans une même société, sont éclairés d'un
» même soleil, respirent le même air. Cependant
» le ciel et la terre ne sont pas si fort éloignés,
» les ténèbres et la lumière ne sont pas si con-
» traires que sont la vertu et le vice. »
Ce nouveau séjour que je m'étais choisi, pour
m'affermir dans l'étude des sciences et la prati-
que de la vertu, m'offrait par mes rapports for-
cés avec ceux du dehors, avec ceux qu'agite en
tout sens la vie matérielle, au sein de cette vaste
cité, le tableau fidèle du monde dont nous parle
Bossuet.
« Qui donc nous a jetés dans ce flux et reflux
» des choses humaines ? qui nous précipite dans
» cet abîme et cette mer agitée de tant de tem-
» pêtes ? Voyez de toutes parts régner l'impiété,
» le désordre, le luxe, les molles délices, l'aTa-
» ri ce, l'ambition, et enfin toutes sortes de cri-
» mes. Quel plaisir pour nous en cette vie, où
» les meilleurs ne sont pas mieux traités que les
— 30-
» plus méchants. Au contraire, nous verrons or-
» dinairement les méchants dans le haut crédit,
» et les sages dans la bassesse. Quelle estime
» pouvons-nous faire de cette sorte de bien, que
» notre Père céleste, qui sait si parfaitement le
» prix des choses, donne en partage à ses enne-
» mis? Considérez que dans une grande maison
» ce que l'on réserve aux enfants est toujours
» le plus précieux ; et que ce que les serviteurs
» peuvent avoir avec eux de commun esttou-
» jours le moins important. Nous sommes les
» enfants de Dieu, et les méchants n'ont pas seu-.
» lement l'honneur d'être nommés ses esclaves:
» ce sont ses ennemis et les viclimes de sa fu-
n reur. Et néanmoins les plaisirs et les grands
» avantages, après lesquels les mortels abusés
» ne cessent de soupirer, sont pour l'ordinaire
» en la possession des méchants. Voulez-vous
» que Dieu vous donne de l'argent? les voleurs
» en ont aussi. Désirez-vous la santé du corps,
» les dignités du siècle ? beaucoup de méchants
» possèdent ces avantages. Ainsi Dieu donne
» tous les biens aux méchants, et il se réserve lui
» seul pour les bons. »
- Ces réflexions et beaucoup d'autres semblables
portaient mon âme à fuir jusqu'à la pensée du
vice, à marcher d'un pas ferme dans le sentier
de la science et de la vertu, seules dignes de
l'homme sur la terre.
— 31 -
Aussi je me livrai tout entier à l'étude du grec
et du latin, de ces deux langues les plus belles
que l'homme ait jamais parlées, et qui sont en-
core la base la plus solide de la république des
lettres et de la plus haute civilisation.
Quelques esprits futiles, amis plutôt de la ma-
tière que de la réflexion et du travail de l'esprit,
demandent chaque jour, « à quoi bon le grec et le
latin pour le commerce de la vie. Pourquoi per-
dre ainsi les plus belles années de la jeunesse ?
Se lever en plein hiver avant le jour, et, à peine
éveillé, se rendre à l'étude !. Se courber sur
des livres qu'on ne lit pas toujours. D'ailleurs on
apprend aussi bien le mécanisme de notre lan-
gue en traduisant les auteurs allemands et an-
glais, que les auteurs latins et grecs.» « Pauvres
raisons ! Ces belles années de la jeunesse ne sont-
elles pas employées principalement à former
l'esprit et le caractère, à fixer la volonté, à inspi-
rer l'amour du travail et le goût des occupations
solides, à faire prendre les graves habitudes de
l'ordre, de la docilité et de la règle, à communi-
quer au jugement ce degré d'activité, de péné-
tration et de vigueur, sans lequel un homme
sera toujours médiocre ; enfin à donner à l'âme
cette forte trempe, cette énergie courageuse et
patiente que ne peuvent émousser ni l'ennui, ni
le dégoût, ni les difficultés, ni l'inconstance ? »
- 32 —
Malheur à l'élève qui s'ennuie en la compagnie
d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Platon, de
Fénelon, de Racine, de Bossuetl Mais on ne les
lit pas toujours, voilà pourquoi l'on s'ennuie !
J'ai appris par l'expérience, et par tout ce que
j'ai vu de beau et de bon sur la terre, que l'étude
des langues anciennes, qui ont formé la nôtre,
que la lecture de nos grands auteurs sont les
moyens les plus sûrs pour arriver au perfection-
nement cle la raison et du langage, par l'étude des
beaux monuments de la pensée, de la parole hu-
maine, de l'éloquence, de la sagesse et du génie. En
étudiant ces magnifiques modèles en tout genre.
de littérature, avec la ferme volonté de nous
instruire, nous donnons à notre cime un élan
généreux vers les belles choses, nous ennoblis-
sons notre existence que la vie matérielle ne
tend qu'à détruire. Mais le jeune homme désite
de jouir, et les préceptes des sages, qu'il ne lit
pas toujours, ne disent rien à son cœur !
Déjà douze ans s'étaient écoulés depuis le jour
où je commençai à me plonger dans les douceurs
d'une vie toute consacrée au développement de
mes facultés intellectuelles. Toutefois j'avais en-
tendu tant d'hommes au magnifique langage,
suivi tant de cours scientifiques et littéraires,
éprouvé tant de douces jouissances, que douze
ans me paraissaient un jour !
— 33 -
3
Heureux temps que celui où l'on peut appren-
dre, sans autre souci que l'embarras du choix
entre tant de maîtres illustres ! Quelques-uns,
sans doute, avançaient des propositions hardies,
erronées, contraires à la saine philosophie, a la
droite raison ; mais à côté du mal se trouvait tou-
jours un bienfaisant remède, pour éclairer les
incertitudes de l'esprit, régler les élans trop vifs
du cœur.
Ainsi se serait peut-être écoulée ma vie, si je
n'eusse appris, sans m'y attendre, la mort sou-
daine de ma pauvre mère. Après quelques jours
donnés à une douleur profonde, je résolus de
voyager, de laisser là mes livres, mes chères étu-
des et tous les charmes de l'esprit que procure
notre capitale, unique sur la terre, pour tout ce
qui a rapport aux avantages immenses qui s'of-
frent au jeune homme rangé et studieux.
Voulant d'abord visiter l'Allemagne, je traver-
sai l'Alsace, où circulaient encore des rumeui s
peu honorables pour un certain personnage.
dont les échos de nos bois, répétant les plaintes
du pauvre, redisent en gémissant l'audace et
l'injustice; mais
Le sage, sans rien dire,
Allant droit son chemin ,
Jette un léger sourire
Sur le faux parchemin.
— 34 -
Si le vent populaire
Lui sourit quelquefois,
La vertu séculaire
Lui semble un meilleur choix.
J'eus d'abord pour compagnons de voyage, au
delà du Rhin, un jeune Allemand fort instruit et
une dame française, que le destin cruel forçait
d'abandonner le sol natal, malgré la rigueur de
la saison. L'intéressante conversation et les ma-
nières aimables du jeune homme, ses procédés
pleins d'égards et de délicatesse, l'habitude qu'il
avait du pays, allégeaient un peu les ennuis du
voyage ; mais au bout de quelques jours il nous
quitta, et nous laissa dans l'abattement. La dame
française surtout, naturellement sensible, parais-
sait fort affligée. Contrariée d'ailleurs de ce qu'elle
avait eu mille peines à placer dans la voiture son
chien, son perroquet et ses immenses bagages,
forcée, par de tristes circonstances, à se mettre
sous notre protection, elle éprouva une vive dou-
leur de nous voir séparés de notre ami. Les sou-
venirs de la France, la solitude des lieux que nous
traversions, le vent qui mugissait, la neige qui
tombait, le froid qui se faisait cruellement sen-
tir, la rendaient silencieuse et triste. Elleme pria
de lui lire pour la distraire la Pauvre Fille, l'Exilé,.
de lui chanter la Romance de Chateaubriand ; mais
— 35 -
elle pleurait et je me tus. Comme elle faisait route
pour Vienne, et que mon but était d'aller de ville
en ville, de visiter les universités, de connaître les
hommes et les choses d'un pays que, dans cer-
tains cours publics, j'avais entendu nommer la
patrie de la science et de la raison, nous nous
quittâmes, ainsi que nous avait quittés notre
jeune ami, avec peine et sans espoir de nous
revoir jamais.
Je parcourus ces champs de gloire,
Où tant de fois nos preux soldais,
Enfants chéris de la victoire,
Ont triomphé dans les combats (1).
De l'Océan aux Pyramides
Le monde a vu Napoléon
Guider ces guerriers intrépides :
Tout se taisait devant son nom.
Au sein des mers les plus sauvages
Il dut finir, hélas, ses jours !
Mais, s'il n'est plus, sur nos rivages
Écho nous le redit toujours.
(t) Les Drapeaua: français, 8 édition, page il S.
— 36 -
Séjour en Allemagne.
Je crus distinguer trois classes d'hommes en
Allemagne : le peuple, les nobles et les savants.
Le peuple est naturellement bon, sincère, géné-
reux, mais rampant devant ceux qu'il croit au-
dessus de lui. Je vis un jourplusieurs misérables
à genoux devant le roi qui traversait le jardin de
la cour. Dans presque toute l'Allemagne il y a des
écoles spéciales pour les enfants des nobles, à qui
l'on fait croire qu'ils sont d'une nature supérieure
aux autres citoyens ; aussi respectent-ils peu leurs
professeurs qu'ils regardent comme leurs subor-
donnés. Les grands de ce pays, élevés de la sorte,
sont fiers, méprisent le peuple qu'ils tutoient, et
qu'ils qualifient du nom de paysan, quand ils
daignent lui parler.
Dans les écoles du peuple, ainsi qu'au foyer
domestique, on a l'habitude de frapper les en-
fants ; on prétend que sans ce moyen brutal ces
malheureux n'écouteraient ni parents ni maîtres.
De tels sentiments expliquent la punition humi-
liante de la schlague : dans plusieurs pays les of-
ficiers portent une verge pour en frapper le
soldat.
La littérature allemande est riche, mais. com-
— 37 -
bien de périodes interminables, de pensées obs-
cures , de fatigantes réflexions à propos d'un
simple fait historique. Quel mensonge à l'endroit
de nos armées et de nos campagnes contre eux !
Leurs nombreuses défaites, selon eux, ne sont
dues qu'aux accidents, leur succès qu'à leur bra-
voure ; ne voulant pas admettre que si la campa-
gnede 1814, en définitive, tourna à leur avantage,
ce ne fut qu'à l'aide de leurs 600,000 hommes (1)
que notre grand empereur fit plus d'une fois
trembler, bien qu'il n'eut à leur opposer que
160,000 débris de ces phalanges, qui pendant 20
ans ont planté leur drapeau vainqueur dans toutes
les capitales de l'Europe.
Quant à leurs divers systèmes philosophiques,
ils me semblaient contradictoires et peu faits pour
la vérité, toujours simple et facile à saisir, bien
différente des pensées creuses plutôt que pro-
fondes de ces rêveurs, qui paraissent agir sous
l'influence de leur climat brumeux, de leurs mon-
tagnes, pendant six mois couvertes de neige, et de
leurs longues nuits d'hiver. D'ailleurs dans ce pays
on n'aime pas la France, et je m'apercevais trop
que j'étais chez l'étranger; aussi leurs études
philosophiques, scientifiques et littéraires n'é-
(t) Quelques-uns disent 1,000,000. (DURUJ.)
— 38 —
taient pas de mon goût, pas plus que leurs joies
et leurs plaisirs, qui notaient ni les joies ni les
plaisirs de mon pays. Un jour d'été j'en sortis
dès l'aurore, le sac au dos, le bourdon du pèle-
rin à la main. Pour alléger les fatigues du
voyage, je chantais dans la joie démon cœur:
0 France, ô ma patrie,
Pays de mes beaux jours,
0 ma terre chérie,
Je t'aimerai toujours !
Plutôt sur la fougère
Obéir à tes lois
Qu'en la terre étrangère
Sur le trône des rois !
Ah ! qu'ils sont préférables
Tes doux et beaux climats,
Aux trésors méprisables
De ces sombres frimas !
0 France, ô ma patrie,
Pays de mes beaux jours,
0 ma terre chérie,
Je t'aimerai toujours !
— 39 -
Les Alpes.
En chantant ainsi j'observais une certaine me-
sure qui m'aidait à doubler le pas, et bientôt
j'atteignis les montagnes, où je contemplais de
beaux lacs, des torrents, des cascades, des gla-
ciers suspendus à des rochers gigantesques. J'é-
tais content lorsque je voyais au-dessus de ma
tête ces masses énormes, âmes pieds d'effroyables
abîmes, où se précipitent des torrents orageux,
d'où jaillissent des fleuves avec un fracas mille
fois répété. Des nuages, sortant du fond des val-
lons, allaient se poser majestueusement sur la
cime des montagnes, ou se dispersaient dans les
cieux ; tandis que les échos répondaient à la fois
ou tour à tour à la voix des chasseurs, aux cris
aigus des oiseaux de proie, au murmure confus
de la nature.
De saints prêtres, dédaignant les grandes am-
bitions de la terre, y vont jouir du bonheur d'an-
noncer la parole de vie à ces peuples tranquilles,
dont la bonté et la générosité sont remarquables.
Tandis que dans les cités souvent on voit
l'homme dégradé, courbé sous le crime de ses
pères et de ses propres forfaits, mais entouré d'un
éclat trompeur, ambitionner, à l'aide de la four-
- 40 —
berie et du mensonge, des honneurs, d'où l'é-
cartent son ignorance et son impudicité ; au mi-
lieu de ces montagnes, s'il est quelques hon-
neurs, quelques dignités, sans intrigue et sans
fraude, le peuple, laissé à lui-même, dans sa
pleine liberté d'action, les accorde au plus digne.
La pièce suivante n'est qu'un faible écho des
émotions que ressentit mon cœur en me voyant
au milieu des Alpes :
Salut, inviolable asile
De l'innocence et de la paix !
Rochers brumeux, séjour tranquille,
Brillants glaciers, sombres forêlS,
J'admire vos scènes magiques,
Tous ces contrastes énergiques,
Ce ciel glacé, ces beaux gazons,
Ces vallons creux, ces hautes cimes,
D'où j'aperçois d'affreux abîmes,
D'où j'aime à voir tant d'horizons.
Chez vous le pâtre en sa cabane
Sait au passant donner secours,
Ce qu'aux cités l'homme condamne
Dans sa beauté règne toujours :
Au vagabon pauvre et débile
La charité prête un asile,
Lorsque déjà le jour faiblit;
Et l'amitié, si douce chose,
Avec son hôte qui repose
Partage son pain et son lit.
— 41 -
Un jour, dans sa course éclatante,
On vit le lion des déserts (1),
Sur vos durs rocs dresser sa tente,
Battre ses flancs, troubler les airs.
Mais sa fureur épouvantable
Pour vous n'eut rien de redoutable :
Il venait rendre ses beaux jours
Au ciel d'azur de l'Italie,
Qui cependant triste, avilie,
Gémit toujours, toujours !
(i) Lorsque le général Bonaparte traversait les sables d'Egypte
et de Syrie, il se plaisait, dans ces vastes solitudes, à trouver de
l'analogie entre son nom et celui de lion des déserts. Napoléon lui
semblait composé de deux mots grecs, napi, léo, qui signifient:
désert, lion. C'est ainsi que me l'ont raconté en Egypte des hommes
qui ont eu l'honneur de connaître le héros.
(Drapeaux, page 113).
— 42 -
L Italie.
Episode de la bataille de Marengo (14 juin 1800).
Je descendis des montagnes accompagné d'un
Italien de beaucoup d'esprit, qui se plaisait à
m'entretenir de nos gloires passées, et surtout du
grand homme qu'il ne nommait qu'en se décou-
vrant la tête par respect pour le héros :
On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps ;
L'humble toit, dans cinquante ans,
Ne connaîtra plus d'autre histoire.
BÉRANGER.
Un fait surtout, au sujet de la bataille de Ma-
rengo, me frappa plus que tous les autres. Bien
qu'il soit en partie consigné dans nos annales,
j'en parlerai ici, parce que déjà dans mon jeune
âge, étant avec un de mes maîtres au bourg
d'Éclaron, le bon curé des Grandes-Côtes, né au
même bourg, lui fit en ma présence le même ré-
cit, avec des circonstances à lui toutes particu-
lières, étant à Vienne à cette époque en qualité
de précepteur du jeune prince de Schwartzenberg.
Voici ce que j'ai retenu de ce récit, dont l'Italien
me renouvela le souvenir :
- 43 -
Un beau matin du mois de juin 1800, tout à
coup la ville de Vienne est tirée comme d'un pro-
fond sommeil, ou plutôt d'une vive inquiétude,
qui depuis quelques jours tenait les esprits dans
une cruelle attente. Un courrier arrivait d'Italie
avec la rapidité de l'hirondelle et l'allégresse d'un
jeune fiancé. L'armée autrichienne, dit-il, vient
enfin de remporter une éclatante victoire sur
l'armée française, commandée par son premier
consul ! Aussitôt l'on s'assemble en foule. D'a-
bord les cloches à grande volée, puis les tam-
bours, les clairons, la canonnade, invitent les
heureux viennois à prendre leurs habits de fête,
pour se joindre aux autorités civiles et militaires,
qui se rendaient au temple, afin d'assister à un
Te Deum, chanté en action de grâce pour une si
brillante victoire. Parmi la foule des grands et
des princes, se trouvait le précepteur du prince
de Schwartzenberg ; obligé de suivre son élève,
ce brave homme était loin de prendre part à une
joie qui n'était pas sa joie, à un bonheur qui n'é-
tait pas le sien. Aussi sa figure franche et ou-
verte ne put cacher le dépit secret de son cœur.
On surprit même quelque larmes dans ses yeux
et sur son visage.
La cérémonie terminée, chacun déjà se reti-
rait plein d'une folle allégresse, d'autant plus
- 44 --
folle que depuis longtemps on n'était pas habitué
en Autriche à de pareilles nouvelles. Mais voilà
que tout à coup arrive un second courrier, an-
nonçant tout le contraire, c'est-à-dire, une
grande défaite au lieu d'une grande victoire.
L'allégresse alors se change en tristesse, la fête
en deuil. Un seul visage s'épanouit à son tour de
joie et de bonheur. Le précepteur, affligé na-
guère de nos revers, se réjouissait des succès et
de la gloire de la patrie. Il dut alors quitter
Vienne et reprendre le chemin de la France.
Un autre matin de mai de l'année 1814, le bon
curé des Côtes fut soudain tiré de la méditation
qu'il avait coutume de faire, après avoir offert le
saint sacrifice de la messe, parle bruit d'une voi-
ture, le piaffement de quelques chevaux, le cli-
quetis des sabres d'une pesante cavalerie, enfin
par la voix d'un homme qui frappe à la porte de
sa cour. On ouvre, et l'on voit une magnifique
voiture, traînée par quatre chevaux superbes,
conduits par des hommes en grande livrée"; ve-
nait ensuite un peloton de hussards hongrois,
puis un fourgon. La portière s'ouvre, et un géné-
ral, d'une mine agréable, d'une taille avantageuse
et le sourire sur les lèvres, s'avance vers le bon
curé et le presse dans ses bras.
Après un moment de silence, l'homme aubril-
— 45 —
lant costume, aux belles épaulettes d'or, au su-
perbe casque empanaché, tel qu'Homère nous
représente le vaillant Hector, s'écrie, avec l'accent
le plus amical : Mon bon maître, voilà bien long-
temps que je ne vous ai vu ! Vous souvient-il en-
core de votre élève, le prince de Schwartzenberg ?
Je viens de Saint-Dizier, où je commande en chef
depuis quelque temps. Vous m'avez parlé tant de
fois de Saint-Dizier, d'Éclaron, de votre belle val-
lée, que, ni les fatigues des camps, ni le tumulte
des batailles, ni la longue absence, n'ont pu les
effacer de mon souvenir. Je me suis informé, j'ai
cherché ; enfin je vous revois ! L'étonnement du
curé fut si grand, l'émotion si vive, que ce bon
vieux maître ne put d'abord répondre que par des
larmes !
Enfin, tel que Jacob à la vue de Joseph, sortant
comme d'un profond sommeil, il embrasse à son
tour son cher élève, lui témoigne tout le bonheur
qu'il éprouve de le revoir si beau, si noble, si re-
connaissant, tellement généreux qu'il daigne se
souvenir de lui et venir le voir dans son obscure
retraite; puis s'excusant de l'embarras, de l'é-
tonnement qu'il a dû remarquer sur son visage,
en l'abordant : Vous voyez, dit-il, tout est pauvre
autour de moi: la paroisse, le presbytère, l'église.
Comment puis-je recevoir, non mon élève de
— 46 —
Vienne, mais le général en chef des armées au-
trichiennes ? Ne vous occupez pas de ce soin, re-
prit le prince, on y a pourvu. Sur son ordre, ses
gens tirent du fourgon tout ce qui convient pour
dresser un magnifique festin, qu'assaisonnent en-
core de délicieux souvenirs.
Après le repas, on passa au jardin, situé sur
une colline embaumée par les fleurs, d'où l'on
découvrait au loin des plaines, des prairies, des
forêts, des villages, surtout le joli bourg décla-
ron. La campagne était dans toute la beauté du
printemps. La nature, vive et brillante, comme
une vierge dans ses plus beaux jours, déployait
sa magnifique parure aux yeux du noble visi-
teur, qui, après les ennuis d'un rude hiver et les
fatigues encore plus grandes des camps et des
batailles, se trouvait heureux de pouvoir jouir de
quelques instants de repos avec son vieux maître,
dont la présence lui rappelait les belles années
qu'ils avaient passées ensemble au sein de la fa-
mille et de bons amis. Quels douxépanchements,
quelles douces jouissances, quels délicieux en-
tretiens, en se rappelant ces beaux jours ! Mais,
hélas, il fallut enfin se séparer ! On s'embrassa,
on se dit adieu, et des larmes coulèrent ! Le prince
emporta des souvenirs ineffaçables, et le bon curé
épancha, au pied de la croix, son âme résignée
et son cœur attendri !
— 47 —
Les personnes pour lesquelles j'écris ces lignes
me pardonneront cette digression, où l'amour de
la patrie et la reconnaissance d'un élève pour son
maitre jouent un si beau rôle : choses bien rares
par le temps qui court !
L'Italien, dont la conversation m'était si agréa-
ble, qui semblait si bien prendre part à la gloire
de la France, qui, sans le savoir, peut-être, faisait
tant de bien à mon cœur, m'accompagna jusque
sur la route de Vérone, où la vue de soldats al-
lemands nous plongea dans une tristesse pro-
fonde !
Nous nous quittâmes alors, et continuant ma
route, bien que par une chaleur étouffante, je
pris plaisir à voir une vaste plaine, ou plutôt un
vaste jardin, planté d'arbres de toutes sortes, et
de riches prairies avec de nombreux troupeaux.
Lé melon croît en pleine terre, ainsi que le fi-
guier ; le maïs remplit le vide laissé par la vigne,
qui s'attache à l'ormeau et produit des raisins
admirables à la vue et délicieux au goût. Mais ce
magnifique pays a des villes sales, vieilles et
pauvres. On y voit des châteaux, des palais à
moitié détruits, couverts de mousse et dont les
cours sont pleines d'herbes. Puisse enfin ce beau
pays jouir un jour, non de l'esclavage ni de la
licence, mais de la véritable liberté ! Comme je
— 48 —
m'arrêtais le moins possible dai's des lieux que
je trouvais si misérables, j'atteignis bientôt une
hauteur d'où je découvris Trieste et la mer.
Le lendemain, 15 d'août, j'assistai à la messe
dans une église dédiée à Marie, patronne de mon
petit village. Aussi comme je priai cette bonne
mère de protéger toujours un pauvre voyageur,
depuis longtemps seul sur la terre étrangère !
Trieste, ville moitié allemande, moitié ita-
lienne, présente un singulier contras Le de gaité
et de tristesse. L'Italien, naturellement ouvert,
même un peu léger, n'a guère que les relations
obligées par le commerce de la vie avec l'Alle-
mand, dont l'allure offre quelque chose de som-
bre, de fier, de dédaigneux.
Rivale de Marseille, par son commerce avec
l'Orient, cette ville est très-opulente, très-ani-
mée, et serait un séjour fort agréable, si les des-
potes du Nord lui laissaient plus de liberté.
En visitant le magnifique port de Trieste, j'a-
perçus, parmi les vaisseaux de diverses nations,
un petit bâtiment grec qui se disposait à faire
voile pour Athènes. J'y pris place, et bientôt,
poussés par un vent favorable, nous perdimes la
terre de vue. Comme les gens de l'équipage étaient
grecs, et que parmi eux sè trouvaient quelques
étudiants d'Athènes, je pus, à l'aide de mes sou-
— 49 —
4
venirs classiques, converser avec eux, m'habituer
à la tournure de leurs phrases, à leurs expres-
sions, pour ce qui a rapport aux premiers besoins
de la vie, surtout à leur prononciation, en sorte
qu'en arrivant au port du Pyrée, je me fis com-
prendre aisément sans interprète.
Charmes d'une navigation heureuse.
Durant la navigation, après une discussion
souvent très-animée, mais toujours très-conve-
nable, je me retirais seul à l'écart, afin d'admirer
plus à mon aise cette vaste étendue de mer, qui
me semblait sans fond et sans rivage.
Le vaisseau, mollement battu par les vagues,
le bruit léger des cordages, où semblait se jouer
le zèphir ; cet immense horizon , si différent de
celui de nos riants coteaux, de nos bois, de nos
vallons, si riches, si pleins de vie ; les beaux
clairs de lune, au sein d'une nature muette,
d'une nuit pure et embellie par une multitude
infinie d'étoiles ; le lever, le coucher du soleil,
qui, en donnant aux nuages mille couleurs di-
verses, me. présentait la vive image de nos ha-
meaux, de nos forêts.' de nos campagnes ; tout
— 50 -
cela me remplissait de douces émotions et me
rappelait bien des souvenirs.
11 me semblait revoir nos plaines révérées,
Ma Blaise au teint d'azur et nos moissons dorées,
Aux splendeurs du couchant.
Cent fois je saluai ces rives fantastiques,
De nos riches vallons, de nos coteaux rustiques
Tableau vif et touchant.
Souvent je m'écriai : 0 pays que j'adore,
Ton image me suit! oh ! oui, tu fais encore
L'objet de mes désirs.
Dans le ra\issement où cette onde me plonge,
Dans mes doux entretiens, dans les erreurs d'un songe,
Tu fais seul mes plaisirs.
Le 80leil levant.
Soudain voici venir à ses portes brillantes
L'astre puissant des cieux. Les heures vigilantes,
Pour hâter son retour,
Donner à ses coursiers une libre carrière,
Sur les pas de l'aurore écartent la barrière
Dont est close sa cour.
Dans sa marche rapide il sort du sein de l'onde;
Il approche, il accourt donner la vie au monde,
D'un pas impétueux.
— 51 —
Je quitte volontiers mes rêves, mon délire;
D'enthousiasme épris je révère et j'admire
Ce roi majestueux.
0 soleil, va donner la vie à ma chaumière,
De nos riches hameaux par ta vive lumière
Va réveiller les chants.
Tu leur dois tes trésors, ne les fais pas attendre ;
Sans ta douce chaleur les fleurs et l'herbe tendre
Périraient dans les champs.
Tu me sembles, soleil, un prince magnanime,
Dont le puissant regard, et réveille, et ranime
Le pays d'alentour.
La nature sans toi reste morte et sommeille ;
Mais lorsque tu parais tout se meut, tout s'éveille,
Et chante ton retour.
Le Petit Oiseau.
Pourquoi d'une aile si légère,
Petit oiseau de nos forêts,
Pourquoi laisser de la fougère
Les doux plaisirs pour des regrets ?
Il n'est ici d'herbe fleurie
Ni de thym parfumé,
Dont est si parsemé
Le vert gazon de la prairie.
Hélas, sur ce vaisseau,
— 52 -
Charmant petit oiseau,
Bien longues sont les heures î
Ali ! qui donc le bannit
Des amours de ton nid
Que maintenant lu pleures ?
Dans ton retour
Tu peux subir plus d'un orage :
Si loin de nous est le rivage !
Attends le jour,
Je crains pour toi cette nuit sombre.
Puissé-je encore, assis à Nombre
Au bord du bois,
Rendre un hommage,
Comme autrefois,
A l'agrément de ton ramage !
Ah souvenir si doux
Du séjour de nos pères,
0 rives étrangères,
Vous n'êtes rien pour nous !
La Nuit..
Que j'aime à contempler, ô nuit silencieuse,
De ces astres puissants la marche harmonieuse,
Au sein du firmament.
Combien j'admire encor sur les eaax suspendue
Cette céleste voûte, ainsi que l'étendua N
Du liquideélémant !
Si mon esprit l'élance au delà de ces mondes,
S'il cherche à pénétrer l'abime, de ces ondes,
Sous l'esquif ggitk,
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Il adore de Dieu l'ineffable génie,
Qui règle de sa main une telle harmonie
Dans celle immensité.
Je comprends désormais pourquoi l'homme a dû naître :
Dieu lui fit ce séjour pour le régir en maître,
Sous son nom tout puissant.
Il fit luire à ses yeux un trait de sa lumière ;
Pour encore ennoblir sa brillante carrière,
Il le fit innocent.
Jaloux de son bonheur,Te père du mensonge,
Dans son être glissant le poison qui le ronge,
Corrompit sa raison.
Cependant un rayon de la divine flamme
Scintille encore au loin, éclaire de son âme
L'orageux horizon.
Il a sn, dérobant à la voûte éthérée
Un feu que retenait cette source sacrée,
Plier les durs métaux ;
Puis l'on vit les vieux pins, transformés en carènes,
Se soumettre, obéir, au milieu de ces plaines,
A des maitres nouveaux.
Attachant une voile à cas énormes cîmas,
De la mer et des cieux bravant les deux ahîml's,
Il se tient au milieu ;
Tous les vents déchaînés, et la mer, etForage,
Ce triste isolement, si loin de tout rivage,
Tout n'est pour lui qu'un jeu,
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La Lune.
Digne ornement des cieux, où la nuit tu présides,
0 lune, que tu plais à mes esprits avides
De ta douce lueur!
Aux beaux jours tu charmais le berger du village ;
Me montrant l'horizon de l'hellénique plage,
Tu me rends la vigueur.
Ranimez-vous, concerts, accents mélancoliques,
Exprimez quelques sons, ô mes pipeaux rustiques,
Sur ces pâles clartés.
Ensemble saluons cette lune charmante,
Qui lance en vacillant sur cette onde dormante
Ses reflets argentés.
Qu'ils sont beaux, séduisants, ces reflets sur la terre,
Sous les climats vantés, sous la douce atmosphère
Du célèbre Orient!
Aussi mes jours heureux me sembleront renaître,
Où tant de souvenirs vont donner à mon être
Un essor plus riant.
Salut! rochers, déserts, montagnes et fontaines,
El vous, charmants échos, et vous, îles lointaines,
Poétiques forêts !
Beau ciel toujours si pur, et toi, terre homérique,
Montrez que nmn projet n'était point chimérique,
En suivant vos attraits !

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