Souvenirs d'un militaire pendant quelques années du règne de Napoléon Bonaparte / par M. Drujon de Beaulieu

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impr. de J.-B. Verpillon (Belley). 1831. 1 vol. (90 p.) ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1831
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DUN MILITAIRE
DU REGNE
DE
NAPOLÉON BONAPARTE.
IMPRIMERIE DE J.-B. VERPILLON.
1851.
AVANT-PROPOS.
SOUVENIRS
p'UN MILITAIRE
BU RÈGNE
DE
NAPOLÉON BONAPARTE.
J'AVAIS achevé à l'âge de dix-sept ans,, les élu-
des que l'on fait au collège, j'étais rentré cliez
mes parens qui me destinaient & l'état militaire;
c'était alors le chemin des honneurs et de la
fortune. Une demande avait été faite par mon,
père, à M, le Préfet dé l'Ain, de solliciter au-
près du Ministre de la guerre, mon admission
dans les Vélites-Chasseurs delà Garde Impériale;
cette demande fut accueillie, l'ordre du départ
arriva, il fallut m'éloigner de mon pays, devenu
plus cher à mon coeur, par divers genres d'af-
fections , et je pus dire avec quelques douleurs;
Il faut donc , déjà, pour la Gloire, *
<" Quitter Julie et lesJ Amours. ^
Mes amis voulurent m'accompagnêr jusqu'à
la ville voisine. Là, nos coeurs s'épanchèrent; ils
enviaient mon sort; tops eussent voulu me sui-
2
vre et prendre rang sous les drapeaux du plus
grand des capitaines.
A mon arrivée à Paris, je me présentai à M.
le baron Fusy, commandant de l'École militaire
qui, sur les titres dont j'étais porteur, me dirigea
sur Versailles où étaient casernes les différens
Corps de Vélites de la Garde,
Ce fut dans l'été de 1808 que je changeai le
frac bourgeois contre l'habit militaire ; j'étais fier
de mon nouveau 1 costume,, très élégant pour un
simple soldat; mais les commencemens du métier
me furent pénibles. Uh brigadier vieux et brutal
fut chargé de mon instruction: à l'en croire, je
devais tout savoir, sans qu'il eût la peine de rien
m'apprëridre. ' << A quoi vous sert, me disait-il,
» d'avoir appris le latin et fait d'autres études, si
>> vous ne savez ni manier, ni panser uîi cheval,
» ni faire l'exercice des armes ? c'est la dessus
» qu'il' fallait vous instruire» ? Mon instruction
ne fut pas longue, et lorsque je pus passer aux
manoeuvres de Técole d'escadron et" de bataillon*
j'eus, commîmes camarades, quelques loisirs 5
après le service. ' \ . *
Je restai à Versailles jusqu'au commencement
de 1809, époque où la guerre fut déclarée eii-J
Ire la France et l'Autriche; les Vélitesfurent
disséminés dans les escadrons de la vieille Garde,
et nous partîmes pour l'Autriche. Notrç*marche $<
comme on le sait, ne fut qu'une suite rapide de
victoires; nos troupes ulbulèrent celles deTeh-
iiemi, à Ratisbonne , à Landsont ,* à Ibersberg,
et sa capitale tomba bientôt en notre pouvoir.
Quand nous eûmes occupé Vienne, les Au-
trichiens s'établirent sur la rive gauche du Da-
nube , pour en défendre le passage à noire Em-
pereur qui s'était logé dans le Palais Impérial de
Schcenbrunn, bourg peuplé de belles maisons
de campagne, à demi-heure de la Capitale, la
Garde était cantonnée dans le bourg même et l'ar-
mée remplissait la ville Î le Danube baigne un
de ses faubourgs en face duquel est situé l'île de
Lobau. Napoléon, maître de cette île, y avait fait
passer beaucoup de troupes et dresser de fortes
batteries; l'ennemi bordait l'autre rive, et s'y te-
nait également retranché : ses principales posi-
tions étaient aux villages d'Aspern et d'Esfing,
qu'il avait hérissés de canons.
Le 22 mai 1809, l'Empereur lit jeter un pont
sur le bras du Danube qui le séparait des Autri-
chiens. Soutenues parle feu des îmtteries de l'île,
ses troupes passèrent ce pont et débouchèrent
dans les pleines de la Moravie. L'année française,
ses munitions et son artillerie filaient sans inter-
ruption , de la rive droite à l'île, et de l'île sur
le champ de bataille ; une lutte terrible était en-
gagée , cette lutte était inégale et désavantageuse
aux Français, parce qu'ils avaient affaire à tou-
tes les forces ennemies , tandis que les leurs ne
prenaient part au combat que successivement et
à mesure qu elles arrivaient de l'autre bord; tout-
à-coiip les communications furent interceptées
entre l'île et la rive droite. Le pont se trouva
rompu, soit par la violence des eaux grossies
par une pluie abondante, qui était tombée la
veille, ou par le choc impétueux de grands ba-
teaux chargés de pierres que le courant avait en-
traînés. 11 est probable que le général ennemi
n'eût pas d'abord connaissance de cet événe-
ment , qui força immédiatement les Français à
la retraite ; il parut craindre que cette retraita
ne fût simulée, et ne se fît dans le but de
l'attirer hors de ses positions ; il ne sut pas pro-
fiter de sa bonne fortune; il pouvait écraser,
noyer ou prendre tous ceux qui avaient passé
le fleuve, en les faisant charger avec vigueur;
il se contenta d'en tuer une partie à coups de
canons,
Bonaparte vit en frémissant Je danger qu'i'
courait, tandis que la meilleure partie de ses
troupes et de son artillerie restaient immobiles
sur la rive droite sans pouvoir lui porter secours.
Déjà ce qu'il avait autour de lui se mettait en
déroute et se précipitait avec effroi sur le pont
qui menait à l'île, et qui était intact. La foule
des soldats s'y pressait eii désordre et tellement,
que la Garde de l'Empereur faisait de vains ef-
forts pour lui frayer un passage au milieu d'elle/
Un chasseur de cette Garde, nommé Dronot,,
se jette dans l'eau,, traverse à la nage le bras du
fleuve, va dans l'île chercher une barque qui s'y'
trouvait amarée et la* lui amena au moment où il
parvenait à mettre le pied sur le pont. La barque
fut inutile, et le chasseur reçut la Croix d'hon-
neur en récompense de cette action.
Dès que Napoléon fut rentré dans l?île avec
ceux que la mitraille avait épargnés, il fit\rom-
fi
pre le pont et foudroyer par nos batteries les
Corps ennemis qui osaient trop s'avancer; ils
retournèrent alors prendre leurs premières po-
sitions.
Dans ce moment, l'Empereur parut être tom-
bé clans les plus tristes réflexions, et se laisser
accabler par la douleur. Je le vis descendre de
cheval, se coucher sur la terre, et rouler des
regards terribles sur nous qui l'environnions ;
ses généraux restaient muets autour de lui : alors,
on lui apporta le maréchal Lannes qui, prêt de
rendre le dernier soupir, voulut encore le voir
et lui adresser quelques paroles.
La bataille d'Esling que les Autrichiens nom-
mentla bataille de Gros-Asperh, fut une bataille
Ïierdue pour Napoléon, quoiqu'il ait prétendu
'avoir gagnée, et que la flatterie en fit pour lui
une victoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que
cet avantage fut sans effet pour lés Autrichiens,
Les Français restèrent trois jours dans l'île de
Lobau sans être inquiétés par l'ennemi. La ma-
jeure partie de leurs troupes rentra dans Vienne
lorsque les ponts furent rétablis : notre armée
souffrit cruellement du manque de vivres pen-
dant ces trois jours, on mangea bon nombre, de
chevaux.
L'étonnement et la consternation des Viennois
furent extraordinaires, lorsqu'ils virent que les
Français étaient encore maîtres de leur ville. Pen-
dant tout le temps que dura la bataille, leurs
prêtres, accompagnés d'une foule immense , ne
cessèrent d'invoquer Dieu dans leurs Temples,
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pour obtenir notre défaite, et lorsque le peuple
fut instruit de noire mouvement rétrograde, il
forma des allroupemens séditieux que ceux de
nos gens qui étaient restés dans la ville eurent
grand peine à dissiper.
Napoléon revenu de son effroi (car cet homme
à grand caractère laissa voir quelquefois que
son amc devenait faible ) , Napoléon , dis - je ,
revint s'établir à Schoenbrunn; il se renforça des
Légions victorieuses et nombreuses d'Italie que
commandait le Prince Eugène, fit de nouvelles
dispositions pour repasser le Danube, et reprit
l'offensive. Déjà un Corps considérable des nôtres
avait traversé le fleuve entre Vienne et Pres-
bourg, et tourné l'ennemi dans ses redoutables
positions d'Esling et de Gros-Aspern. Le gros
de l'armée Française le passa à Vienne sur des
ponts solidement établis et présenta la bataille
aux Autrichiens qui ne la refusèrent pas. Pour
cette fois le sort ne fut pas douteux , et la Vic-
toire couronna nos Aigles, le 2 juillet 1809,
dans ces mêmes lieux où elles avaient été re-
poussées quelques semaines auparavant. Les plus
grands chocs eurent lieu au bourg de Wagram,
à peu de distance du village d'Esling; à deux
heures après midi les ennemis culbutés sur tous
les points étaient en pleine déroute : il arriva
alors un événement extraordinaire et qu'on ne
put expliquer. Les bagages et les ambulances sef
trouvaient derrière l'armée, hors de la portée du
canon; là étaient dirigés les blessés et les cava-
liers démontés qui y formèrent bientôt un amas
n
d'hommes de toutes armes ; le bruit se répand
parmi eux que la bataille était perdue; des cris
douloureux se firent enlendre, une terreur pani-
que s'empara de tout ce monde qui s'ébranla pour
fuir. Les employés de l'armée quittèrent leurs
postes ; les chirurgiens abandonnèrent les bles-
sés; ceux-ci furent impitoyablement jetés dans
la boue, foulés aux pieds et écrasés par les baga-
gcs. Les voitures se heurtèrent, se renversèrent
dans les fossés, où les conducteurs les laissèrent
pour aller plus vite. Rien de Français trouvèrent
la mort dans cet instant fatal : plusieurs arrivè-
rent dans Vienne, d'autres ne s'arrêtèrent que
lorsqu'ils eurent reconnus qu'aucun ennemi ne
les poursuivaient.
Au contraire, Napoléon victorieux, poursuivit
vivement les Autrichiens, fuyant devant lui, et
les atteignit près de Zéneïm, après une marche
forcée de vingt heures , il fit tant de diligence
que déjà les ennemis étaient tournés et environ-
nés de toutes parts. Us demandèrent une trêve
avec instance, elle leur fut accordée; celte trêve
devint le prélude de la paix que conclurent les
pallies belligérentes deux mois après , et dont la
main de l'archiduchesse Marie-Louise fut une
des secrètes conditions : mariage fatal à Napoléon,
mais qui ne se célébra qu'en 1810, car il lui
fallut ce temps pour déterminer sa première
épouse à une séparation.
Joséphine forcée de quitter son époux ne s'en
sépara qu'avec douleur et fut ensevelir ses larmes
dans un cMleau près de Paris, accompagnée
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des regrets de tous les Français, mérités par ses
rares qualités, car elle n'usa jamais de son crédit
que pour faire le bien» Les événemens semblent
avoir prouvé que Napoléon eût mieux fait de la
conserver, et sur-tout de ne pas s'allier à une
Princesse de la Maison d'Autriche.
En eftet, sans celle union il se serait défié
davantage du Cabinet de Vienne, notre plus
grand ennemi, et n'eût pas entrepris son expé-
dition de Russie qui causa sa perte. Peut - être
serait-il encore sur le trône des Français, plein
de santé et de gloire. La vanité et l'ambition per-
dent aussi les Grands hommes! Etait-il nécessaire
que Napoléon, fils d'un simple gentilhomme,
Empereur d'une création toute nouvelle, mêla
son sang à celui d'une des Maisons Souveraines
de l'Europe pour se créer des héritiers ? Une
Française était-elle indigne de cet honneur ! Le
sang Français devait - il être entièrement exclu
du trône l
Après la trêve de Zéneïm nous revînmes dans
nos cantonnemens. 11 y avait parade à Schoen-
brunn tous les jours à dix heures du matin, et
revue des troupes qui ne cessaient d'arriver de
France. L'Empereur fit, dans cet intervalle, un
acte de justice qui fut applaudi par toute l'armée.
Un chirurgien-major de la Garde était logé à
Vienne chez la Princesse de Lichtenstein, dont
le mari était employé dans l'armée d'Autriche ;
les vivres étaient rares et chers dans la ville par-
ce que chaque habitant avait logé et nourri chez
lui beaucoup de Français. Ce chirurgien, mécon-
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lent de ce que sa table n'était pas assez bien ser-
vie adressa à la Princesse des plaintes à ce sujet,
dans une leltre pleine d'invectives et de propos
indécens : celte dame trouva le moyen de faire
parvenir sa lelU'e à l'Empereur qui, justement
indigné contre son auteur, le fil appeler près de
lui à l'heure de la parade. «C'est vous, lui dit-il,
» qui vous permettez d'adresser aux dames des
» complimens si beaux et si flatteurs ? vous n'êtes
» pas Français, ni digne de servir près de moi » !
11 lui arracha la Croix de la Légion d'honneur,
et ordonna qu'il fût privé de son emploi.
L'Empereur eut envie, quelques jours après,
de chasser dans le parc de Laxembourg, où se
trouve un château appartenant à la Maison d'Au-
triche, à deux ou trois lieues de Schoenbrunn.
Défense avait été faite quelques temps aupara-
vant , à tout Français ou étranger, de chasser
dans ce parc pour ne pas en détruire ou effa-
roucher le gibier, Napoléon s'y rendit, suivi d'une
troupe nombreuse ; lorsqu'il fut descendu de voi-
ture , me trouvant un des premiers de l'escorte
fournie par le régiment des Chasseurs de sa
Garde qui, en temps de guerre , sur - tout, ne
s'éloignait jamais de sa personne, et qu'il pa-
raissait affectionner dîme mpiûère toute privi-
légiée , me trouvant, dis-je, tout près de lui,
dans ce moment, je mis pied à terre , selon l'u-
sage , je remis mon cheval à un autre cavalier ,
el me rangeai derrière Sa Majesté, avec bon
nombre de mes camarades : notre consigne était
en pareil cas de suivre l'Empereur pas à pas,
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d'écarter toute pevsonne suspecte qui tenterait
de s'en approcher, et de veiller à la sûreté de
ses jours.
Rerlhier, Prince de Neuchatel, était là , rem-
plissant les fonctions de Grand-Veneur, sans dé-
roger à son grade de Major-Général de la Grande
Armée; deux cents Suisses, armés de bâtons ,
s'avançaient en demi-cercle pour faire la battue :
nous marchions tous ensemble dans les taillis ,
nous ne trouvions point de gibier; « Berthier,
» s'écrie Napoléon , nous ne voyons rien, tes
» gros Suisses ne savent pas battre». Nous par-
courûmes un espace de terrain assez considéra-
ble , sans être plus heureux. Napoléon prend de
l'humeur et fait appeler les gardes - chasses de
l'Empereur d'Autriche ; « d'où vient, leur dil-il,
» que le gibier est si rare dans ces cantons » ?
Sire, répondirent les gardes : « le gibier était ici
» en grande abondance, mais vos soldats en ont
» beaucoup détruits : hier encore des officiers de
» Dragons de la garde de Votre Majesté sont ve-
» nus chasser dans ces lieux, envahi nous leur
» avons fait quelques représentations, et voulu
» leur objecter que Votre Majesté avait ordonné
» qu'on lui conservât la chasse , ils nous ont ré-
» pondu par des menaces , et forcés de nous
» éloigner ».
A ces mots, Napoléon entre en fureur, il frap-
pe la terre du fusil qu'il tenait clans ses mains ,
et le brise : « Qu'on appelle, dit-il, le comman-
» danl de l'escorte des Dragons ». Ceux - ci
étaient à quelque distance derrière nous; il arrive
11
en caracolant sans se douter de la frottée qu'il
allait recevoir. « Comment, Mrs les Dragons, je
» vous établis dans ces lieux pour y garder ma
» chasse et c'est vous qui la détruisez ? (une corn*
» pagnie de dragons était logée dans le château);
» c'est une indignité, ni mes chasseurs, ni mes
» grenadiers , ne m'auraient pas fait une sem-
» blable,sottise, vous n'êtes bons à rien, je vous
» bannirai de ma Garde ; commandant, vous me
» ferez connaître ceux de vos officiers qui ont
» transgressé mes ordres, afin que je les punisse,
» ou je vous rends responsable de la faute qu'ils
» ont commise». Ces paroles prononcées avec
véhémence, et accompagnées de gestes mena-
çons avaient atterré ce commandant ; vainement
il implorait le secours de sa langue pour excuser
les siens, il ne pouvait que balbutier.: Sire, Sire,
disail-il, mais déjà Napoléon lui avait tourné le
dos : il sorlit de ce parc, remonta dans sa voi-
ture et la fil diriger vers un petit castel de forme
gothique qui se trouve non loin de là au milieu
d'un très petit lac , et situé sur un tertre ou ro-
cher qui s'élève du milieu de l'eau. On y conserve,
dit-on, plusieurs objets curieux et antiques , tels
que des Mosaïques et des Armures d'anciens
Chevaliers.
Deux bateaux, avec leurs rameurs, atten-
daient sur les bords du lac, l'un reçut les géné-
raux de la suite, l'autre reçut l'Empereur et ses
gardes, il s'appuyait sur le bras du Prince de
Ncuchalel qui ne l'avait pas quitté. Je m'étonnai
de voir qu'il préférait s'asseoir sur un des côtés
12
coupans du bateau, plutôt que de prendre place
sur les coussins qui couvraient les bancs qu'on
lui avaient préparés ; était-ce méfiance ou origi-
nalité , craignait-il de ne pas voir en face tout
ceux qui l'accompagnaient? 11 promenait sur
eux son regard imposant, et ils inclinaient la
tête d'un air respectueux.
J'étais debout devant lui, je jetais sur sa per-
sonne quelques regards à la dérobée, et ces
réflexions s'offrirent à mon esprit. A quoi tiennent
les destinées du monde ? Souvent à la vie d'un
homme qui comme un'fil peut-être tranchée;
si je voulais, à l'exemple de cet insensé qui brûla
le temple de Delphe , faire porter mon nom à
la postérité , j'abaisserais le fer de mon mous-
queton sur la poitrine de celui qui, dans ce mo*
ment, pèse dans sa balance le sort des Nations;
je le percerais d'une balle meurtrière et la face
de l'Europe serait changée; je périrais à l'instant
même, mais qu'importe mon existence au prix
de si grands résultats! Je le répèle, je fis alors
ces réflexions ; elles se glissèrent dans la tète
«l'un jeune homme de dix-huit ans, quoique je
fusse bien éloigné de vouloir commettre un si
grand forfait: j'eusse plutôt donné mille vies pour
celui dont la gloire semblait être celle de ma
Pairie , et que je considérais comme un Dieu
sur la terre. Je ne restai pas long-temps dans
celle illusion ; je compris plus tard que ce Dieu
n'était qu'un homme et que dans notre être il
n'est rien de parfait.
Napoléon ne fut plus tenté > depuis celte épo-
15
que, de prendre le plaisir de la chasse dans le
pays des Autrichiens ! 11 en remis la partie à son
retour dans la capitale de l'Empire Français.
En attendant, tous ses soins se dirigeaient vers
la guerre, il la préparait de nouveau comme
si les négociations pour la paix n'eussent pas
élé entamées. Il visitait souvent les diverses po-
sitions occupées par ses troupes , et sur-tout un
camp retranché qu'il avait fait former en avant
de Vienne, de l'autre côté du Danube, pour
faire croire qu'il était homme à passer l'hiver
dans ces contrées si la paix n'avait pas lieu. Ce
camp orné de belles baraques de bois, ressem-
blait à une grande ville, et contenait soixante
mille soldais; là commandait le sévère Davoust,
qui défendit, sous peine de mort, à tout étran-
ger de pénétrer dans le camp, de crainte qu'il
ne s'y glissât des espions ; cette défense fut fa-
tale à des espions véritables et même à quelques
curieux : elle faillit coûter la vie à un Français
parent d'un Ministre d'état, qui était venu join^
cire l'Empereur à Vienne depuis peu de jours ;
il eut la curiosité d'aller visiter ce camp renom-
mé , il y fut bientôt saisi et amené en présence
du Maréchal qui donna ordre de le fusiller sans
admettre aucune explication. Heureusement
jpour ce Français, l'exécution de cet ordre fut
confiée aux soins d'un Aide de camp du Maré-
chal , qui voulut bien la différer jusqu'à ce que
le patient eût eu le temps de donner de ses nou-
velles au Ministre qui s'empressa de le réclamer.
Davoust, en le faisant élargir, lui conseilla d'être
plus prudent à l'avenir»
14
Plus de trois mois S étaient écoulés depuis la
trêve de Zénéïm, le mois d'octobre s'écoulait,
et nous^ étions dans l'incertitude de savoir si
nous sortirions encore le sabre tle son fourreau ,
ou si nous verrions tout-à-fait la fin des hostilités
contre la puissance Autrichienne, dont les Etals
étaient en majeure partie occupés par nous,
ainsi que leur Capitale.
On était vers la fin du mois d'octobre. Toul-
nà-coup la trompette sonne le rassemblement,
on se réunit autour d'elle , et nous apprenons
que la paix vient d'être- conclue. L'ordre nous
est donné immédiatement après , de monter à
cheval pour escorter l'Empereur qui repartait
pour la France. La course fut rapide et longue ,
car nous vînmes jusqu'à St-Poellen sans débri-
der , fatigués el couverts de boue, toujours au
trot et au galop par des chemins ,que les mau-
vais temps avaient rendus afireux. D'autres cava-
liers nous remplacèrent dans celte ville, et nous
nous dirigeâmes à pelites journées vers nos fron-
tières; à notre arrivée à Strasbourg, nous reçû-
mes l'ordre de doubler les étapes jusqu'à Paris
pour nous trouver aux fêles que Napoléon don-
nait aux Rois qu'il avail créés , et qui s'étaient
rendus dans la capitale de l'Empire pour le féli-
citer et recevoir leurs titres» Les Souverains de
llavière, du Wurtemberg, de Weslphalie et an*
ires, y assistèrent. Paris semblait être la capitale
l'Univers. Les fêtes furent somptueuses : tout
tkant terminé, les Rois reprirent Je chemin de
leurs Etats nouveaux, ou récemment agrandis.
Les Vélites furent séparés de la Vieille-Garde
et renvoyés à Versailles , où je restai depuis la
fin de 1809 jusqu'au commencement de 1812.
Je fus alors nommé sous-licUtenant dans le hui-
tième régiment de Lanciers qui venait de se for-
mer à Sedan dans les Ardennes. Ce régiment
était presque tout composé de Polonais nés dans
le duché de Varsovie, un tiers environ du corps
d'Officiers étaient d'origine Française, le comte
de Lubienslii, polonais, en était Colonel. C'était
un officier d'une grande naissance, fortement
constitué et brave dans les combats ; sa poli-
tesse , son affabilité le faisaient chérir de tous ses
subalternes ; son épouse , née comtesse d'Oslro-
lenska, lieu devenu célèbre dans la lutte actuelle
des Polonais contre les Russes, était à cette
époque une femme belle et d'une amabilité rare.
Le comte de Lubienski, commande aujourd'hui
en chef la cavalerie de l'armée Polonaise ; son
nom a été cité plusieurs fois avec éloge dans
les bulletins des derniers combats.
Je fus à peine arrivé à Sedan, qn il me fallut
faire mes dispositions particulières pour entrer
en campagne, car on ne parlait de tous côtés
que de la guerre que Napoléon allait entreprenT
dre contre la Russie, et de ses immenses prépa-
ratifs. On voyait des troupes venir du fond de
l'Espagne pour se diriger vers le nord de l'Eu-
rope , el on exerçait partout les recrues avec
une.grande activité.
Nous partîmes de Sedan dans le mois de fé-
vrier 18Ï2. Nous passâmes le Rhin à Mayence.
16
Je remarquai que celte ville se ressentait encore
fortement des désastres qu'elle avait essuyés
vingt ans auparavant, quand elle fut prise par
les Français, et défendue ensuite par eux dans
un long siège ; plusieurs monumens publics , et
beaucoup de maisons particulières étaient en-
core en ruines. De Mayence on se rendit d'une
seule marche dans l'opulente cité de Francfort-.
sur-le-Mein, de là à Hanau : on traversa en-
suite la Westphalie , et on entra dans les Etals
Prussiens:
Notre régiment et plusieurs- autres qu'on
avaient réunis, formaient, en avant de Berlin,
un Corps nombreux de cavalerie ; lorsque nous
fûmes arrivés vers les portes de cette Capitale ,
le général commandant ordonna de s'arrêter, de
mettre pied à terre, d'ôter les toiles qui cou-
vrent les schakots pendant la marche, et de se
nettoyer,pour entrer dans la ville. Pendant,ce
temps, le Général avait placé un poste vers la
porte, pour arrêter toutes les voitures qui se
présenteraient, afin qu'elles ne vinssent pas à
jeter du trouble dans nos rangs. Le hasard vou-
lut que le Roi de Prusse arriva dans une calèche,
pour aller à son château de Charlotlembourg; il
avait pour unique suite un écuyer. La calèche
fut arrêtée et obligée de se ranger à l'écart com-
me celle des autres; l'écuyer vint avertir le com-
mandant que le Roi, en personne, étail du nom-
bre des paliens; celui-ci s'empressa de faire partir
sa voiture, et quoiqu'il s'excusât de cet incon-
vénient, il ne laissa pas de faire grand bruit dans
*17
Berlin, el d'exciter les Prussiens à la haine qu'ils
nous vouaient déjà. La Renommée grossit les
faits en les racontant. Le Roi, disait-on, a été
arrêté, insulté dans sa capitale; il n'est pas maître
chez lui. De simples généraux lui font éprouver
des humiliations. Les habitans de Berlin n'a-
vaient pas besoin de-nouveaux prétextes pour
alimenter le dépit qu'ils ressentaient de leurs
précédentes défaites et des perles qui les avaient
suivies; ils étaient irrités des procédés pleins de
hauteur de Napoléon envers leur Gouvernement.
L'Empereur avait fait dire au Roi de Prusse :
« Mon avant - garde arrivera tel jour sur votre
» territoire, mettez-vous en mesure de la bien
» recevoir, autrement, je vous traiterai en en-
» ncmi. Vous ne pouvez rester neutre dans la
» guerre qui va commencer; prenez parti pour
» moi ou pour mon adversaire, peu m'importe.
» 11 faut promplement vous décider. Si vous êtes
» mon allié, vous ferez subsister mes troupes,
» et leurs dépenses vous seront remboursées ;
» vous fournirez en outre trente mille hommes
» pour agir contre l'Empire Russe ». Bonaparte
était alors si redoutable, et la Prusse si faible »
que son Gouvernement s'empressa de se sou-
mettre à tout ce qui lui était imposé. Mais l'es-
prit national était bien loin de nous être favo-
rable.
Je lus à Berlin les proclamations de guerre de
la France el de la Russie; l'une était imprimée
et se lisait partout, l'autre ne se montrait que
secrètement ; la preipnièrye était conçue dans un
18
style emphatique ; l'autre était plus modeste.
Alexandre annonçait à l'Europe qu'il laisserait
entrer les Français dans ses Etats, dans le but
de leur tendre un piège. 11 invitait les Nations
à profiter de cette circonstance pour secouer le
joug du conquérant. Napoléon disait de son côté :
« La Russie est entraînée par la fatalité : ses
» destins vont s'accomplir. Elle sera reléguée
» dans le Nord; il est temps qu'elle soit dépouil-
» lée de cette influence qu'elle a exercée sur
» l'Europe. Bientôt j'aurai rétabli le royaume de
» Pologne , et lui aurai rendu ses anciennes
» limites ». J
, Accoutumés à vaincre, en combattant sous les
enseignes de celui qui nous parlait ainsi, nous
rie trouvions rien d'étonnant dans son discours ;
nous ne doutions pas que la Puissance Russe ne
fût sur le point d'être renversée , et que le ro -
yaume de Pologne ne touchât à son rétablisse-
ment. Tout était en mouvement dans ce dernier
pays ; les Polonais couraient aux armes de toutes
parts ; les uns venaient grossir notre armée , les
autres s'organisaient en troupes nationales pour
soutenir leur prochaine indépendance.
Notre régiment partit de Berlin vers la fin du
mois de mai, sa marche fut longue avant d'ar-
river sur les frontières de Russie, car nous ne
suivîmes pas le chemin le plus direct. L'armée
se partageait sur diverses routes à cause des sub-
sistances» Nous visitâmes» en longeant, la vieille
Prusse, les villes de Marienbourg, Mariemver-
der, et Elbhig, située sur le Fmh-Haff, ou golfe.
19
d'eau fraîche, qui cependant tient à la Baltique
sans participer à sa salaison ; Kcenigsberg , ville
royale fondée par les chevaliers du Temple, en
l'honneur d'un roi de France, chose ignorée de
ses habitans ;, Tilsit, célèbre par son traité du
7 juillet 1807. Tout ce pays est sans montagnes,
on y trouve rarement quelques cailloux, le ter-
rein n'est parlout qu'un sable léger qui se meut
sous les pieds du voyageur, ce qui rend la mar-
che fatiguante, et la terre n'y paraît pas prodigue,
envers l'homme, de ses productions.
Non loin d'Elbing, est une contrée fertile, la
Nogat, île d'une étendue d'environ vingt lieues,
formée par une branche considérable de la Vis-
tule; elle était autrefois fréquemment inondée
par les débordemens de ce fleuve : les anciens
habitans s'en sont préservés par une forte chaus-
sée en terre qu'ils ont élevée contre les eaux, dont
les sédimens font germer et prospérer avec lar-
gesse les semences que le laboureur leur confie.
Lorsqu'on entre dans celle île, il semble qu'on
est tout-à-coup transporté sous un autre ciel :
l'oeil se plaît à y contempler la nature, il admire
la propreté et l'élégance des habitans.
De Tilsit, nous remontâmes le Niémen jus-
ques vis-à-vis Kownow : cette ville appartient à
la Lithuanie Russienne. Napoléon avait réuni sur
ce point la majeure partie de ses Légions nom-
breuses et formidables qui devaient envahir l'Em-
pire Russe sur plusieurs points ; là était sa Garde
qui seule formait une armée. De grandes masses
de cavalerie » une artillerie, immense, une in-
* 26
fanterïe redoutée de taule la terre, et un chef
dont le nom était la terreur de tous ses rivaux.
Venaient ensuite , mais à une dislance très éloi-
gnée, des provisions de tout espèce, les ba-
gages , des chars portant des moulins à bras et
des vases contenant les liquides : on assure que
plusieurs voitures étaient chargées de caisses
remplies de besicles destinées à garantir la vue
des soldats, dans les pays où le vent charie des
sables avec violence.
Ces bruits, répandus dans l'armée, faisaient
croire aux incursions les plus lointaines, l'Eu-
rope ne semblait pas devoir borner .nos con-
quêtes ; nous pensions devoir les porter dans les
régions Asiatiques, et nous étions sans inquié-
tude sur le succès, tant était grande notre con-
fiance dans nos propres'forces et dans celui qui
les dirigeait.
L'armée passa le Niémen à Kownow sur deux
ponts , el se déborda, comme un grand fleuve,
sur les terres de la domination Russe, Nous étions
alors vers les derniers jours du mois de juin : il
était, tard pour commencer une pareille cam-
pagne; il eut fallu pour en assurer la réussite,
qu'elle s'ouvrîldans le milieu du printemps; mais
la chose n'était pas aisée, en arrivant de si loin.
On aurait pu, dira-ton, faire marcher les trou-
pes pendant l'hiver, el les réunir près des fron^
tières Russes, afin de les franchir dès que le so-
leil aurait ramené les beaux jours ; mais cette
mesure oflrail aussi de grandes difficultés et beau-
coup d'inconvéniens.
(Quoiqu'il en soit, les gens de guerre sac-
21
cordent à dire que l'invasion eut lieu trop lard.
J-ies Russes ne s'y opposèrent nullement; leurs
armées s'étaient retirées à l'approche des nôtres ;
on n'en reconnaissait la présence qu'à la vue
des débris fumans des édifices publics qu'ils
avaient incendiés afin que nous ne pussions pas
en faire des magasins de subsistances. Dès
lors nous commençâmes à éprouver des pri-
vations ; nos convois étaient fort loin derrière
nous , mille obstacles entravaient leur marche,
et les campagnes que nous parcourions nous
offraient peu de ressources ; la population fu-
yait devant nous, entraînant son bétail au fond
de ses vastes forêts, et cachait ou emportait
ses provisions : elle avait raison de fuir, car
nous la traitions en ennemie, quoiqu'elle appar-
tînt à l'ancienne Pologne, à ce royaume que
nous allions rétablir.
Lorsque l'armée eut dépassé Vilna , capitale
de la Lithuanie, le dernier Corps, dont mon ré-
giment faisait partie, fut dirigé par le chemin
qui conduit de Vilna à St-Pélersbourg, vers la
Dwina, fleuve qui prend sa source dans la Rus-
sie blanche, et qui se jette à Riga dans la mer
Baltique, après un cours de plus de cent lieues.
Le deuxième Corps, y compris le contingent
Bavarois, était fort de cinquante mille hommes ,
el était commandé par le maréchal Oudinot» duc
de Reggio» Il fut bientôt assailli, dans sa mar-
che , par des troupes de cavalerie ennemie qui
nous chargeaient à l'improvisle, el se reliraient
dès qu'on leur faisait résistance; elles tombaient
22
sur nos fourrageurs; enlevaient nos traînards, par-
aissaient tour-à-tour sur nos flancs, devant nous
et sur nos derrières, et nous causaient des perles
sans se laisser combattre de pied ferme. Tel était
le genre de guerre que la Russie avait d'abord
adopté contre les Français, sur tous les points.
Le deuxième Corps traversa la Dwina el prit po-
sition sur les terres du gouvernement de Polotsk.
11 y eut une ligne militaire établie le long de
la rivière, depuis Witepsk en dessus de Polotsk
jusqu'à la ville de Riga, où se trouvait Magdo-
nal avec sa division composée de Français et
de Prussiens ; un autre général occupait Duna-
bourg, entre Polotsk el Riga. Celte ligne cou-
vrait, contre Jes forces russes qui défendaient
Sl-Pétersbourg, les opérations de la grande ar-
mée qui s'avançait Aers Moscou.
Je ne parlerai pas des opérations de cette
armée commandée en personne par Napoléon ;
elles ont été suffisamment racontées par diffé-
reïis auteurs qui ont décrit la guerre de Russie,
et qui à peine ont parlé des Corps qui agirent
séparément. Je vais donc retracer ici les prin-
cipaux fails d'armes du Deuxième, tels que je
les ai vus.
Le duc de Rcggîo avait occupé Polotsk dans-
le courant de juillet ; il y établit son quartier-
général et y fit élever quelques fortifications en
cas cl evénemens fâcheux. Par intervalle il faisait
pousser des reconnaissances par son avant-garde
sur la grand'roule qui mène de Pololsk à St-Pé-
tersbourg : celte route passe au milieu de gran-
25
des forêts qu'il se décida ensuite de traverser à
la tête de son Corps d'armée. On marcha quel-
ques jours* sans rencontrer beaucoup de résistan-
ce ; mais bientôt le général russe Witgenslein
qui avait rallié des forces considérables, sur ce,
point, fit tête à nos colonnes au milieu de ces
forêts, dans une position qu'il avait choisie et où
il nous attendait pour nous livrer bataille ; elle
fut sanglante et meurtrière. Les niasses Russes
tinrent ferme contre l'impétuosité Française ;
l'artillerie faisait de grands ravages dans nos rangs;
étonnés de celle résistance, qui était la première
de la part des ennemis, nos soldats hésitaient à
se reporter en avant. Oudinol, plein d'ardeur et
de courage, Voulut les reconduire à la charge;,
il fut blessé d'un coup de feu et mis, hors de
combat. Cet accident décida la retraite des Fran-
çais) elle se fil dans le plus grand désordre; et
nous perdîmes beaucoup de monde pour repren-
dre notre position dans la plaine en avant de
Polotsk. On passa la Drisa, petite rivière qui se
perd dans la Dwina, el on campa sur ses bords.
Nous pûmes alors étendre une ligne de bataille.
Gouvion-Sainl-Cyr, succéda au Maréchal dans
le commandement supérieur, en qualité du plus
ancien général de division, il avait fait des dis-
positions pour combattre l'ennemi dans la plaine
et nous fit reprendre l'offensive. Les Russes fu-
rent culbutés * après une action très chaude, et
repousses dans l'épaisseur des bois. Saint-Cyr ne
songea pas à les poursuivre ; un nouvel échec
eût été désastreux et funeste au plan général de
M
la campagne. Nous nous établîmes au milieu de
ces champs arrosés de sang. Les combats, en
avant de Polotsk, eurent lieu vers la fin du mois
d'août. Le dernier succès que nous obtînmes
valut à Gouvion-Sainl-Cyr le bâton de Maréchal.
Si nous eussions été battus, Napoléon se serait vu
forcé de suspendre sa marche vers Moscou et
de revenir sur ses pas pour combattre Witgeins-
iein, devenu, dès lors, maître de ses derrières.
La conquête de Moscou était manquée, l'issue
de la guerre différente, et peut-être beaucoup
moins fatale aux Français , mais pourtant Mos-
cou était sauvée.
Nous restâmes en présence de l'ennemi sans
livrer de nouveaux combats, en attendant l'issue
des opérations de la Grande armée. En peu de
temps les environs de Polotsk furent saccagés, et
la disette se fit* sentir. Il était difficile de tirer
des vivres de la Lithuanie; celle province était
déjà épuisée. On ne faisait plus de distributions de
comestibles à nos soldats ; ils se dérobaient du
camp en grand nombre, et allaient isolément,
dans le lointain, chercher de quoi soulager la
faim qui les tourmentait; ils tombaient entre les
mains de l'ennemi qui les guettait de toutes paris,
ou étaient égorgés par les paysans furieux des
perles que la guerre leur avait fait essuyer. Par
surcroît de malheurs , une affreuse dissenterie ,
produite par la mauvaise qualité des eaux et des
alimens, vint décimer ceux qui restaient sous les
drapeaux; elle fut fatale sur-tout aux Bavarois ;
et les soldats de cette Nation qui formaient une
2I>
partie considérable du deuxième Corps parurent,
dans ces circonstances, moins vigoureux que les
Français, moins capables de supporter les fati-
tigues et les privations. Le fleuve de la Dwina
recevait leurs cadavres dans son sein et bientôt
les rejetait sur ses bords, où ils restaient sans
sépulture, ce qui produisait dans l'air une infec-
tion contagieuse.
La cavalerie du deuxième Corps avait été en-
voyée sur la droite de Polotsk , à une certaine
distance de cette ville, pour pouvoir faire sub-
sister les chevaux ; notre régiment, le huitième
Lancier, qui faisait partie de la brigade Corbi-
nau, fut dirigé à l'extrémité de cette aile. Nous
étions les plus exposés, dans cette position, aux
rencontres de l'ennemi. Ces rencontres étaient
fréquentes, mais en dédommagement nous nous
procurions plus facilement des vivres ; encore ils
étaient si rares que nous étions obligés, au mois
de septembre, de moissonner les blés, de les
battre, et de les moudre pour faire du pain; le
colonel avait fait établir une boulangerie où un
certain nombre de soldats étaient employés et
ne faisaient pas d'autre service. Ce pain était
beaucoup meilleur que celui des naturels du
pays. On parvint aussi à faire de la bière et de
ï'eau-de-vie qu'on extrait, dans ce climat, de la
fermentation du seigle. Nous étions retranchés
dans notre camp, et nous changions souvent de
position pour nous mettre à l'abri des surprises
de l'ennemi.
La moitié du régiment était jour et nuit sou&
26
les armes pour se défendre, en cas d'attaque,
cl reconnaître les mouvemens des Russes, vers
le point qui nous était confié, el dont'la garde
était précieuse au salut de toute l'armée. Nous
avions des. communications avec le neuvième
Corps, cantonné à Witepsk, sous les ordres de
Victor, duc de Bellune. il y avait entre ce Ma-
réchal et nous, une distance de vingt à trente
lieues; c'est dans cet intervalle que nos.patrouil-
les, rencontrant celles des ennemis, se battaient
avec des succès variés.
J'ai dit que notre camp ne restait pas long-
temps assis dans le même* endroit. Ce change-
ment était au gré du colonel, qui jugea conve-
nable de nous fixer pendant quelques jours dans
le château de Wiakonoff, dont les vastes bâti-
mens et les cours spacieuses étaient entourés ,
selon l'usage du pays, de fortes palissades. Les
châteaux des seigneurs Russes et Lithuaniens,
sont ordinairement construits dans une grande
dimension; il leur faul beaucoup de place pour
se loger avec leu* famille et leur nombreux do-*
mesliques : il leur faut encore de grands' espaces,
pour rétablissement des usines où on fabrique
la bière et l'eau-de-vie. On trouve chez eux la
plupart des commodités el des choses agréables
à la vie. * '
Le seigneur est ordinairement très poli et
d'une belle-éducation ; il est', sous ce rapport,
bien différent des habitans qui l'entourent, qui
croupissent dans l'ignorance la plus abjecte ; il
diffère encore de ces derniers par les formes
27
physiques et les traits de la figure : il semble
qu'ils forment entre eux deux espèces d'hommes.
On ne rencontre jamais de bourgeoisie dans les
communes rurales : dans chaque village se trou-
vent un noble et des paysans, plus ou moins
nombreux, qui sont ses esclaves.
Des arbres, façonnés à la hache et placés les
uns sur les autres, liés par des mortaises, for-
ment les murs des maisons de ces populations.
Le froid n'y pénètre pas, parce que les jointures
sont garnies d'un ciment fait avec de la terre ,
de la mousse ou de la paille mêlées ensemble.
Deux petites ouvertures qui se ferment à volonté
par des guichets, donnent du jour à l'unique
appartement de ces maisons, destiné à être
habité, et qui est toujours au rez-de-chaussée ;
le plancher supérieur est très épais et ne donne
aucune communication à l'air extérieur; il n'y
existe pas même de cheminée. Un four en bri-
ques , construit dans le milieu de l'appartement,
sert à les chauffer l'hiver, à cuire le pain et les
alimens du ménage; la fumée qui s'en échappe,
remplit la maison sans cesse, et suffoque ses
habitans qui sont forcés d'ouvrir la porte lors-
qu'ils ne peuvent plus y résister, dans le temps
même où le froid descend à vingt-cinq et trente
degrés.
Les paysans Russes ont les mains et la figure
noires comme nos ramoneurs. On peut juger par
là de la beauté de leurs femmes„ dont les traits
sont rarement réguliers. Les vêtemens des deux
sexes sont les mêmes; on n'y reconnaît point
28
de différence. L'un et l'autre, en été, s'affublent
d'une longue robe d'une étoffe légère lissue avec
la laine de leurs moulons, et qui se noue à la
ceinture avec une courroie ; leur coiffure est un
bonnet de la, même élolFe et d'une forme peu
gracieuse.
Leurs robes en hiver sont faites avec des
peaux de moulons apprêtées et cousues; elles se
retournent à volonté. Lorsqu'il fait froid, la
laine se place en dedans , el quand il fait mau^
vais temps, on la mel en dehors. Dans les pro-
vinces de l'ancienne Pologne, les hommes se
rasent la barbe et la lêle , et ne laissent paraître
à l'extrémité, qu'un petit toupet.
. Dans la Moskowie, ils laissent croître leur
barbe, qui descend quelquefois jusques sur la
poitrine, et donne un air féroce. Ils ne connais-
sent pas l'usage des lits, comme nous en avons ;
ils se couchent sur des bancs qui ont trois pieds
de largeur, et qui sont fixés à l'un des côtés de la
chambre d'habitation; le chef se gîte avec sa
femme vers la parlie supérieure, à l'heure du
repos; viennent ensuite les plus âgés ou distin-
gués du logis , et les enfans par rang d'âge. <
Pendant que nous étions campés à Wiakonoff,
le feu se, manifesta subitement et avec violence
à une aile du château qui fut toute consumée.
Jusqu'alors nous n'avions aperçu ni le proprié-,
taire du château, ni aucun de,ses habitans; ils
avaient fui à notre approche, et s'étaient retirés
dans l'intérieur des forêts. Le seigneur voyant,
du fond de sa retraité, que ses propriétés étaient
29
livrées aux flammes, envoya un de ses serviteurs
pour reconnaître le mal causé par l'incendie ; il
se mêla parmi nos gens, dès qu'il les vil occu-
pés à arrêter les progrès du feu, On le saisit et on
J'inlerrogea ; nous apprîmes que son maître vi-
vait misérablement dans les bois, que son épou-
se n'avait pour abri que la feuille du noir Mé-
lèze , contre les intempéries du ciel, et couchait
sur la dure tandis que naguère elle vivait au sein
de l'opulence et dans les soins les plus recher-
chés : il nous apprit encore que des soldats fé-
roces étaient entrés avant nous dans le château ,
l'avaient impitoyablement dévasté, et maltraité'
ses maîtres. Lowbienski touché de ce récit ren-
voya ce domestique auprès du seigneur de Wia-
konoff pour l'inviter à rentrer chez lui avec assu-
rance , qu'il y recevrait un bon accueil. Bientôt
nous le vîmes arriver. accompagné de sa jeune
épouse dont la figure intéressante portait l'em-
preinte de la douleur; ses habîllemens avaient
été déchirés par les épines, elle portait dans ses
bras un enfant qu'elle allaitait, et son mari te-
nait par la main une petite fille de cinq ou six
ans. Ce spectacle nous attendrit tous. Notre co-
lonel les reçut fort bien, leur offrit le choix des
appartenons que le feu avait épargnés, et leur
fit donner des vivres.
Cependant Napoléon était enlré dans Moscou
vers le milieu de septembre, après avoir culbuté
à la Moskowa, l'armée russe qui avait tenté, dans
cette position, d'arrêter sa marche progressive.
Maître de la capitale des Czars, il ne possédait
50
néanmoins que des monceaux de cendre* et un
immense pays ravagé, sans magasins de vivres
ni places fortes. Le parti violent que les Russes
avaient pris de détruire eux-mêmes une si gran-
de ville, aurait dû éclairer ses réflexions, et lui
faire comprendre qu'un peuple ne se décide pas
à faire de si grands sacrifices pour recevoir faci-
lement la loi du vainqueur, et pourtant il osa se
flatter de dicter alors les conditions de la paix.
11 méconnut ce caractère de constance et d'opi-
niâtreté , qui distingue la nation Russienne.
Campé sur les ruines de Moscou, il attendait
que le Gouvernement russe lui envoya des par-
lementaires pour traiter d'un accommodement.
Trompé dans son espoir et chagrin de sa décep-
tion , car il soupirail après la fin de cette guerre ;
il se décida à envoyer des députés à St-Péters-
bourg, et de faire ainsi loules les avances. 11
est un terme aux prospérités de l'homme, quand
il finit par lasser la Fortune; ce terme était ar-
rivé pour Napoléon, Les envoyés furent bien re-
çus ; on les amusa, eux et leur maître , en les
flattant que la paix se conclurait selon leurs de-
sirs ; mais pendant le temps des négociations ,
les Russes s'occupaient sérieusement à réparer
leurs pertes , à rétablir leur matériel, et cher-
chaient sur-tout à ramener la confiance du succès
parmi leurs troupes. Ils comptaient, aussi sur
l'assistance de leur climats glacial qui bientôt
allait déployer toutes ses rigueurs, pour montrer
à l'Univers que les Français pouvaient être vain-
cus. En effet, l'hiver approchait, et Napoléon
51
était au centre de l'Empire russe européen ; il
n'avait conquis que des forêts el des plaines,
devenues désertes; les vivres lui avaient toujours
manqué et leur rareté augmentait chaque jour. 11
fallait en envoyer chercher au loin de Moscou,
d'abord par régimens, puis par division, ensuite
par corps d'armée, soutenus d'une puissante ar-
tillerie. Une partie de nos gens faisait tète à l'en-
nemi, tandis que l'autre s'occupait à fourrager.
Les Russes leur disputaient tout espèce de pro-
visions avec acharnement, el, dans ces combats
partiels, la perle était toujours plus considéra-
ble de notre côté.
Déjà la famine enlevait les hommes et les
chevaux ; déjà le froid venait augmenter leurs
misères , et le général Français perdait toujours
à négocier un temps précieux pour la retraite :
elle devint indispensable ; les ordres du départ
furent enfin donnés. Quel esprit de vertige s'é-
tait donc emparé de cet homme ! pour vouloir ,
par un traité conclu sur les ruines de Moscou,
rétablir le royaume de Pologne malgré les Rus-
ses qui n'y consentaient pas, et malgré ses gé-
néraux qui lui conseillaient de se retirer. Ce fut
le quatorze octobre que l'armée s'ébranla pour
revenir sur ses pas ; un mois s'était écoulé dans
l'inaction : que d'obstacles s'étaient élevés devant
la marche de celte armée! Des masses nom-
breuses de Russes s'étaient avancées sur la route
qu'elle devait de nouveau parcourir ; la famine
l'y attendait, el l'hiver lui présentait de bonne
heure ses horribles frimats. Laissons-la chemi-
52
ncr au milieu de ses inconcevables travaux, et
revenons à notre deuxième Corps.
Nous étions dans la plus grande ignorance de
ce qui se passait à Moscou, depuis que le canon
de réjouissance nous avait appris l'entrée de nos
compagnons d'armes dans cette ville. Mais tou-
jours pleins de confiance dans l'habileté el la
fortune de Napoléon, nous attendions sans in-^
quiétude le sort de celle guerre, dont toutefois
nous désirions aussi la fin. Tout-à-coup, le 15
octobre, vinrent à nous, à plusieurs reprises, des
cavaliers d'ordonnance qui nous apportaient, du
quartier-général de Polotsk, l'ordre de nous por-
ter en toute hâle vers cette ville. Nous n'en n'é-
tions qu'à quinze lieues, et à mesure que nous
approchions, une forte canonnade nous faisait
juger qu'une action très vive était engagée dans
cet endroit ; en effet, Witgeinslein nous avait
attaqué avec des forces majeures, et s'était flatté
d'écraser le deuxième Corps. Noire brigade ar-
riva trop lard pour prendre part à la journée du
15; mais elle participa aux combats qui eurent
lieu les 16, i 8, 19 et 20. Maîtres de Polokk ,
notre position était avantageuse, et nos batteries,
placées sur les hauteurs où la ville et bâtie, fai-
saient de grands ravages dans les rangs ennemis
qu'on découvrait dans la plaine. Notre brigade
fit plusieurs charges brillantes. La terre fut jon-
chée de cadavres. M. Lesourd, alors lieutenant-
colonel dans le septième Chasseur, y fit des
actions d'une bravoure .éclatante.
Après une lutle sanglante de plusieurs jours
55
l'ordre fut donné aux troupes Françaises , dans
la nuit du 21 octobre 1812, d'évacuer la posi-
tion de Polotsk. Elles le firent en bon ordre, em-
menant avec elles trois mille prisonniers; déjà
la cavalerie, les bagages et une portion de l'ar-
tillerie avaient traversé la Dwina , quand les
Russes s'aperçurent de notre mouvement. Ils
attaquèrent, avec fureur, notre arrière-garde,
composée d'infanterie qui soutint leurs efforts;
la ville fut bientôt embrasée par le feu des gre-
nades et des obus ; l'incendie devint si vif qu'il
éclairait comme le soleil en un beau jour. Nous
combattîmes à cette clarté jusqu'à ce que les
derniers de nos gens eussent repassé la rivière
et détruit les ponts qui y étaient jetés , laissant
les Russes possesseurs de ce théâtre de feu et
de dévastation.
Aucun combat ne m'a paru plus affreux que
celui-ci. Il me représenta la prise de Troie par
les Grecs, telle qu'elle est racontée dans l'Enéide.
Le bruit du canon, celui de la fusillade, les cris
épouvantables des assiégés et des assiégeans qui
se confondaient au milieu des flammes, tout aug-
mentait l'horreur de celte nuit terrible. Noire
retraite avait élé belle et fut encore l'ouvrage de
Gouyion-Sainl-Cyr : au reste elle était forcée, car
l'ennemi avait jeté sur la rive gauche du fleuve,
un Corps nombreux de troupes qui s'avançait
pour nous fermer dans Polotsk. 11 était com-
mandé par Saken, allemand de naissance; le
Maréchal lui opposa un autre allemand, homme
intrépide et d'un grand mérite, élevé à l'école
5
54
de Napoléon, le général Wrede, commandant eu
chef les Bavarois; il n'avait plus que quelques
milliers de soldats de sa Nation : on leur adjoi-
gnit le trente - septième régiment d'infanterie
française, et la brigade de cavalerie Corbinau
qui était la nôtre.
Le vingt-un octobre au soir, les Corps de
Saken et Wrede se rencontrèrent à l'entrée d'un
grand bois, près de Polotsk. Ils avaient été l'un
et l'autre témoins du combat qui avait eu lieu
dans la ville pendant la nuit, et étaient restés
immobiles : leurs sentinelles se touchaient. A
l'aube du jour les Français prirent l'offensive, le
trente-septième régiment de ligne fit batlre la
charge; après quelques coups de fusils échangés,
nos braves s'élancèrent à la bayonnette sur l'a-
vanl-garde de Saken, qui fut ébranlée de ce pre-
mier choc; le commandant Lesourd se préci-
pita sur elle à la tête de quelques escadrons, la
traversa et fit mettre bas les armes à trois mille
hommes.
Bientôt Saken fut en pleine retraite; il repassa
les forêts et ïa Drisna. Nous essayâmes de passer
aussi cette rivière qui est peu considérable ; une
forte canonnade fut engagée de part et d'autre;
le général Wrede à pied, au millieu dès boulets
qui se croisaient, donnail ses ordres avec beau-
coup de sang-froid et d'intrépidité. Nous arrivâ-
mes à l'autre bord malgré les efforts de l'ennemi;
nous nous rengeâmes en bataille et présentâmes
le combat à Saken qui le refusa, peut être crut-
il avoir à faire à tout le deuxième Corps, il se

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