Souvenirs d'un otage de la Commune, notes d'un sergent-major réfractaire du 106e bataillon, Ferdinand Évrard

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P. Dupont (Paris). 1871. In-18, 108 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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SOUVENIRS
D'UN
OTAGE DE LA COMMUNE
NOTES D'UN SERGENT-MAJOR RÉFRACTAIRE
DU 106e BATAILLON
FERDINAND EVRARD
LA PRÉFECTURE — MAZAS — LA ROQUETTE
CARACTÈRES ET FIGURES.
LES HOMMES DE LA COMMUEE — LES AUTRES
Mgr DARBOY — LE PRÉSIDENT BONJEAN
LE BANQUIER JECKER
LES PÈRES ET LES MISSIONNAIRES .
GRANDS. CRIMES ET PETITS PROFITS
PARIS
LIBRAIRIE DE PAUL DUPONT
41 RUE JEAN-JACQUES-ROUSSEAU, 41
1871
SOUVENIRS
D'UN
OTAGE DE LA COMMUNE
SOUVENIRS
D'UN
OTAGE DE LA COMMUNE
NOTES D'UN SERGENT-MAJOR REFRACTAIRE
DU 106e BATAILLON
FERDINAND EVRARD
LA PREFECTURE — MAZAS — LA ROQUETTE
CARACTÈRES ET FIGURES
LES HOMMES DE LA COMMUNE — LES AUTRES
Mgr DARBOY — LE PRÉSIDENT BONJEAN
LE BANQUIER JECKER
LES PÈRES ET LES MISSIONNAIRES
GRANDS CRIMES ET PETITS PROFITS
PARIS
LIBRAIRIE DE PAUL DUPONT
41, RUE JEAN-JACQUES-ROUSSEAU, 41
1871
AVANT-PROPOS
Les lignes que l'on va lire ne sont pas
d'un écrivain. Je ne suis qu'un bourgeois
de Paris. Comme mes Compatriotes, je
tâchai de faire mon devoir dans la der-
nière guerre.
Nous étions entre deux feux, nous
avions devant nous les Prussiens et
derrière nous la Commune. Tout le
monde marchait de bon coeur, et durant
cinq mois et demi on tint en échec les
uns et les autres.
— 6 —
Pour mon compte, le hasard voulut
que j'eusse à me mettre en avant lors-
qu'il fallut délivrer, le 31 octobre, l'Hôtel
de Ville, dont je connaissais, comme em-
ployé, tous les détours. L'honneur aussi
voulut que je fusse nettement réfractaire
en face de la Commune triomphante. Je
crois même que j'allais faire davantage,
car je devais conduire à Versailles, à
notre brave commandant, M. Ibos, une
partie de ce 106e bataillon, qui était plein
d'honnêtes gens.
On me saisit le 3 avril; j'eus la gloire
inattendue d'être un otage, à côté de
Mgr Darboy, du président Bonjean, de
M. Chevriaux, du P. Clerc, du P. Du-
coudray, du savant missionnaire le
P. Perny, etc., autant d'hommes su-
périeurs. Je devais partager leur sort
malgré mon obscurité ; aujourd'hui on
— 7 —
m'invite à écrire mes souvenirs, mal-
gré mon inexpérience.
Voilà en quelques mots l'explication
que je devais au public, afin qu'il apprît
par moi-même ce dont il se serait
aperçu, à savoir que mes notes sont aussi
improvisées qu'elles sont véridiques.
A M. ÉM. CH.
MON CHER AMI,
Vous voulez que je vous raconte comment j'ai tra-
versé le siège de Paris et la Commune. Vous savez une
partie de mon histoire, puisque vous étiez avec moi du
106e et que vous avez connu les nuits d'hiver au bis-
tion ; et là, s'il était dur de coucher sur la terre glacée,
sans paille et sans abri, je me souviens qu'il vous sem-
blait plus dur encore de voir autour de vous les haines
sociales gronder et les appétits envieux préparer la Com-
mune.
Vous rappelez-vous cette nuit où M. Sicard, marchand
de crinolines, rue du Bac, et un de ses acolytes, fusillé
depuis, soulevaient des querelles sur chaque ligne du
journal, afin de diviser le bataillon et de s'en emparer?
J'entends encore cette voix qui résonnait dans la rue
militaire : — Qui donc parle de politique ici ? Il n'y en
a qu'une : chasser l'étranger !
La scène était curieuse. Assis par terre, au milieu des
poutres et des cafetières, on se parlait sans se voir, et,
1.
— 10 —
tout en fraternisant, on savait bien que le jour viendrait
de la guerre civile!
Il vint, et le 106e alla à l'Hôtel de Ville délivrer le
général Trochu.
Il revint ce jour-là, et nous nous levâmes encore.
Enfin une troisième fois, au moment où l'on nous
dispersait dédaigneusement comme des inutiles, l'heure
de la lutte sonna encore... et le troisième coup réussit.
La Commune apparut. Elle compta ses ennemis, et je
fus condamné à mort.
Je n'ai échappé qu'au dernier moment aux fusillades
de La Roquette. Comme j'avais l'honneur de me trouver
là près de Mgr l'archevêque de Paris et du président
Bonjean, votre curiosité a peut-être un double objet.
Eh bien ! je vais vous raconter mes misères d'otage..
Je ne vous parlerai d'abord que du temps de la Com-
mune. Le reste viendra, si je puis
SOUVENIRS
D'UN
OTAGE DE LA COMMUNE
I
L'arrestation.
(3 AVRIL 1871.)
La garde nationale avait été dispersée sur l'ordre de
l'amiral Saisset le 25 mars, et nous étions sans chefs,
quand nous nous réunissions.
Je cherchai des ordres.
Étant parvenu, le 1er avril, à me rendre à Versailles,
je reçus du lieutenant-colonel Ibos celui d'y amener
ma fidèle compagnie.
— 12 —
Le 2 au soir, je prévins mes hommes pour le lende-
main matin.
Nous résolûmes de nous rendre deux par deux en
bourgeois à la gare et prendre au plus tard le train de
midi. J'avançai à plusieurs l'argent nécessaire pour payer
le chemin de fer, leur recommandant de ne pas faire
connaître notre départ aux cinq gardes que je pensais
tenir pour la Commune.
L'indiscrétion d'un garde, qui prévint le nommé Deroy,
fit en partie manquer notre projet. Deroy vint me de-
mander à partir avec la compagnie et me pria de lui
avancer 1 fr. 50, ce que je fis, sachant que Deroy n'était
pas communeux ; mais le malheureux, au lieu de partir,
but les trente sous que je lui avais donnés et me dénonça
à des gardes de Montrouge, qui, le lendemain matin,
à neuf heures, vinrent sans mandat m'arrêter chez moi.
Le lundi 3 avril, j'étais paisiblement en train de
préparer un petit bagage pour partir à Versailles par
le convoi de midi, quand un violent coup de sonnette et
des bruits de pas nombreux et de crosses de fusil réson-
nant sur les dalles me firent tout à coup tressaillir ; par
un mouvement instinctif, je ramassai précipitamment,
Un fusil chassepol et un fourniment rapporté la veille
par un garde de ma compagnie, et je mis le tout dans un
cabinet où se trouvaient déjà plusieurs fusils, sabres
et fourniments, puis j'allai moi-même ouvrir la porte,
ma vieille mère étant malade et alitée depuis le 13 jan-
vier, et la femme de ménage n'étant pas encore arrivée.
Il était neuf heures du matin.
Un officier de la garde nationale de Montrouge-
— 13 —
Plaisance se présenta et m'invita à le suivre au minis-
tère de la guerre pour donner quelques, explications.
Je demandai à cet homme aux mains sales s'il avait un
mandat d'amener , il me répondit :
— Non, mais je vous arrête au nom de la loi.;
— De quelle loi? répondis-je.
Lé garde communeux resta un moment interdit, mais
il ajouta bientôt :
— J'ai quinze hommes armés avec moi et je vous
arrêterai au nom de la force si vous ne voulez pas venir
de bonne volonté.
— Je vous suis, dis-je alors.
Et, passant dans la chambre de manière, je lui annonçai
brièvement qu'on venait m'arrêter, en lui recommandant
à voix basse de faire disparaître les armes et munitions
qui étaient à la maison.
Cependant le lieutenant m'avait rejoint; il s'approcha
du lit de ma mère, qu'avaient effrayée l'apparition de cet
homme et des bandits nationaux qui firent irruption à
sa suite. Il lui dit quelques paroles pour la rassurer.
Pendant que je passais à la hâte mon paletot, le caporal
qui accompagnait le lieutenant et qui trouvait sans
doute que celui-ci était trop poli pour des réactionnaires,
l'interpella vivement, et nous dûmes sortir immédia-
tement.
Arrivé au bas de l'escalier, le lieutenant fit remonter
— 14 —
précipitamment un de ses hommes, sans que je pusse
entendre ce qu'il lui dit, car un garde de ma compagnie,
M. Castanié d'Anglars, venait d'entrer dans la cour, et je
n'eus que le temps de l'avertir à voix basse pour qu'il
prévint les camarades de mon arrestation.
Ainsi qu'un malfaiteur, je pars, escorté de mes seize
alguazils et du portier de la maison, qu'on invite à m'ac-
compagner, pour donner sans doute des renseignements.
De la rue de Varennes, nous prenons la rue de Bellechasse,
la rue Saint-Dominique-Saint-Germain, et nous arrivons
au ministère de la guerre, dans la cour de l'hôtel.
Cette cour est encombrée de gardes nationaux du
14e arrondissement. Nous montons au premier. Un huis-
sier à l'air ahuri ouvre la porte du citoyen ministre au
farouche caporal, et j'entends celui-ci parler, de l'anti-
chambre où nous sommes restés. Il dit que je fais, rue
de Varennes, 18, de l'embauchage pour Versailles, qu'en
buvant un coup sur le comptoir d'un marchand de vin
avec un garde mobile, celui-ci lui aurait montré 1 fr. 25
qu'il disait tenir de moi. Or, ne connaissant pas de garde
mobile, n'en ayant pas reçu chez moi, je devine une
dénonciation anonyme.
— D'ailleurs, ajoute le caporal, l'individu que nous
amenons est un sergent-major de ce 106e bataillon qui
nous a renvoyés de l'Hôtel de Ville le 31 octobre.
— C'est bon, lui répondit-on, il payera pour le 106e.
J'entre alors dans le cabinet du citoyen ministre.
Un officier galonné, en costume de garde national, siége
— 18 —
devant un magnifique bureau. La vue de ce goujat dé-
guisé sous ces lambris dorés me fait un singulier effet ;
l'air est infecté de miasmes divers et parfumé de l'odeur
de pipes culottées; des papiers encombrent tous les
meubles ; je remarque des bouteilles vides jusque sous
le bureau; beaucoup d'autres sont jetées pêle-mêle sur
le tapis.
Je demande à m'expliquer.
Le délégué de la Commune prend une pose majes-
tueuse qui me donne envie de rire, et pour toute expli-
cation m'annonce que je vais être conduit à la préfecture
de police. Il signe en conséquence un papier imprimé
qu'il remet au caporal.
Nous redescendons dans la cour et l'on demande
quatre hommes pour accompagner le terrible caporal
chargé de me conduire. Je trouve peu d'empressement
chez les gardes à prendre part à cette besogne. On en
désigne quatre enfin, et nous repartons.
Je fais un signe au portier qui nous a toujours suivis et
lui donne mes clefs pour les remettre à ma mère ; il nous
quitte à la rue de Bellechasse.
Sur ces entrefaites, m'étant aperçu que la rapidité de
mon arrestation m'avait empêché de mettre une cravate,
j'avise en face le ministère des travaux publics un mar-
chand de vin restaurateur que je connais, et, tout en
disant à mon escorte que j'ai soif, j'offre « un litre
à boire » ; le caporal veut refuser, mais les gardes
acceptent.
— 16 —
Nous entrons chez M. Chiquet, qui est à son comptoir,
et reste ébahi de me voir en pareille société. En deux
mots, je fais verser à boire à mon escorte et je prie
M. Chiquet de me prêter une cravate. Sa femme en va
chercher deux; j'en mets une, et nous nous remettons
en route à travers les rues Saint-Dominique, Taranne,
Gozlin, de Bussy, Dauphine et le Pont-Neuf.
A la place Dauphine j'achète un journal.
Durant ce parcours j'entends chaque passant dire son
mol sur mon arrestation. L'un : c'est un propriétaire du
quartier; l'autre, c'est un officier; un autre même ose
tout haut crier : C'est égal, celui qu'on emmène a meil-
leure figure que ceux qui l'escortent; ils me font l'effet
de coquins emmenant un honnête homme.
Mes conducteurs n'ont pas l'air à leur aise, et l'un
d'eux me dit : Ça m'embête de faire un métier de gen-
darme, j'aimerais mieux rester chez moi...' Mais que
voulez-vous, citoyen, aujourd'hui votre tour, demain
peu-être le nôtre.
Cet homme me paraît plus honnête que ses compa-
gnons; je cause avec lui, j'apprends qu'il est ouvrier me-
nuisier, père de famille, sans travail, et que sa compa-
gnie ayant passé à la Commune, il a fait comme les au-
tres pour avoir ses trente sous et nourrir ses enfants.
Enfin nous arrivons à la place Dauphine, qui est hé-
rissée de canons; nous entrons à la préfecture de po-
lice, encombrée de gardes nationaux à mines de forçats,
couverts d'oripeaux de toute nature, fumant et bu-
vant à discrétion, Je suis conduit au bureau de perma-
— 47 —
nence, espèce de bouge enfumé, oui derrière une table se
tient un bandit galonné en commandant de la garde na-
tionale. Il lit le papier que lui remet le caporal des
sbires qui m'ont amené, donne reçu de ma personne, et,
avec le papier qu'il a reçu et contre-signe, appelle un
garde, grand gaillard de vingt ans, à bonnet rouge de
zouave, qu'il charge de me conduire au Dépôt.
Nous parlons ensemble, nous passons par les décom-
bres qui se trouvent au coin de la rue de Harlay et du
quai de l'Horloge, et nous arrivons bientôt au Dépôt de
la préfecture de police. Mon conducteur frappe, la
lourde porte s'ouvre. Je me trouve dans un long ves-
tibule, qui conduit d'abord à un cabinet à droite où
l'on m'invite à vider mes poches ; le surveillant compte
l'argent que j'ai en poche, 27 fr. 50, qu'il me dit de
garder, ajoutant tout bas: «Gardez aussi votre chaîne et
votre montre. » Il prend seulement mon couteau, me
laisse mon portefeuille et me remet un pain bis d'en-
viron 750 grammes, puis il me conduit très-poliment
au greffe, à gauche de la porte d'entrée.
Le greffier me demande mes nom, prénoms, âge, de-
meure, qualités, et les noms de mes père et mère ; si je
suis marié, si j'ai des enfants; puis, lisant la prévention
qui m'amène, il murmura entre ses dents :
— C'est le seizième aujourd'hui.
Il inscrit mes réponses sur un registre tenu en double
par un gamin de quinze à seize ans également habillé eu
garde national. Il sonne ensuite. Un gardien se présente
qui me remet une plaque de zinc peinte en bleu avec
un n° 39 en relief. Le gardien me conduit à une grande
— 18 —
porte grillée à laquelle il frappe et qu'on vient ouvrir.
Sur le reçu de ma plaque, on me fait monter au premier
étage à droite d'un large préau, on cherche la cellule
n° 39, on l'ouvre, j'entre, la porte se referme, la serrure
grince, les verroux sont tirés : je suis incarcéré.
II
La Préfecture de police.
Je passe la revue de ma cellule. J'y vois à droite un
inodore fort élégant, puis un lit de fer scellé au mur, com-
posé d'un sommier élastisque et d'un matelas de laine
et crin, un traversin en laine et deux couvertures
grises; en face le lit, une table pliante scellée au mur,
un escabeau en bois, retenu au mur par une forte
chaîne de fer, et, en retour vers la porte, deux tablettes
sur lesquelles se trouvent, un gobelet de fer battu, une
cuiller de bois et un pot jégneux en terre brune pour
servir de crachoir, puis un bidon peint en vert avec de
l'eau.
La cellule est parquetée et cirée, les murs peints en
jaune à l'huile et on y lit les règlements des prisons.
La fenêtre, fort élevée, s'ouvre en partie au plafond, de
façon à donner un peu d'air, mais sans qu'on puisse
voir le ciel; les vitres sont rayées.
— 20 —
Sur les murs sont écrits au crayon quelques noms de
femme avec la mention : « Je sors de Saint-Lazare » — et
quelques dessins obscènes, qui me font connaître que je
suis dans le quartier des femmes perdues, ce que me
confirme plus lard le surveillant.
Sur les murs je me mets à lire la large feuille im-
primée contenant le règlement de la prison, sorte d'in-
struction à suivre par le détenu. A côté se trouve le rè-
glement pour la promenade et un tarif des objets que
doit fournir la cantine aux détenus qui peuvent les
acheter.
Au tuyau de conduite du gaz, je remarque un petit
bouquet de buis bénit, jauni par le temps, mais que
la Commune sans doute n'a pas permis de renouveler.
Je devais retrouver les mêmes règlements, tarif et
buis bénit dans les cellules de Mazas.
Une chose me frappe et m'attriste. La fenêtre, placée
très-haut, a des verres rayés qui empêchent devoir le
ciel, et les deux côtés sont garnis de tôle qui, quand la
fenêtre est ouverte, empêchent de voir dans les cours ;
mais, par bonheur, mon escabeau étant cassé au pied, ne
tient plus à la chaîne ; je puis l'approcher de la fe-
nêtre et par-dessus la tôle j'aperçois les promenoirs.
Le 4 avril, j'y vois un homme de mauvaise mine,
habillé en gris : c'est un condamné ; puis un prêtre,
portante son chapeau la croix rouge sur fond blanc de
la convention internationale de Genève pour les secours
aux blessés et le brassard portant le même emblème ;
— 21 —
je reconnais un missionnaire que j'ai souvent rencontré
rue du Bac, le P. Allard.
A trois heures on m'apporte à manger. Ce sont des
haricots servis dans une gamelle de fer battu. Je les
mange de bon appétit, malgré le dégoût que m'inspire
la cuiller de bois; puis j'écris un mot à ma mère pour
la rassurer sur ma position et la prier de m'envoyer di-
vers objets de toilette et de la nourriture.
Car la cantine n'a que du pain blanc rassis, du vin et
du cervelas ; — le vendredi, par exception, elle fournit
des oeufs durs. Je suis agacé par le bruit continuel qui
se fait dans le préau; les surveillants vont et viennent
continuellement dans ce préau, ouvrant des grilles ou
faisant grincer les serrures des cellules. Je vois par le
guichet de la mienne les allées et les venues et l'ar-
rivée de nouveaux prisonniers. J'en entends quelques-
uns qu'on appelle pour aller à l'instruction ; un ou deux
sont mis en liberté.
La nuit arrive. Le surveillant ouvre ma cellule pour
allumer le gaz. Je tâche d'entamer la conversation ; il se
contente de me dire que depuis huit mois il est surveil-
lant, et ajoute:
« J'étais habitué jusqu'à présent à incarcérer des co-
quins amenés par d'honnêtes gens, mais maintenant
ce sont des honnêtes gens qui sont arrêtés et amenés
par des coquins. — Le juge d'instruction, ajouta-t-il,
est un gredin qui est déjà venu trois fois ici comme
condamné pour vol, rupture de ban, etc. C'est un ancien
zouave déserteur. Quand il est entré, je lui ai dit;
Tiens! c'est toi n° XXX. Il m'a répondu : Oui, c'est moi
— 22 _
que je suis juge d'instruction. C'est comme cela, et si
vous bronchez je vousferai fusiller. »
Ce récit ne me rassure pas du tout.
Je me jette sur mon lu et sommeille jusqu'à neuf
heures. A ce moment on vient baisser le gaz, qui reste
allumé comme une veilleuse. Je repose encore jusqu'à
minuit. Les allées et venues sont plus rares; je n'en-
tends que le pas monotone du surveillant qui se pro-
mène de long en large dans le couloir.
Vers minuit j'entends le bruit d'une sonnette, puis
des grincements de serrures, une lourde porte s'ouvre
et se ferme avec fracas; on appelle un numéro — Ce
numéro est répété. Un surveillant va à la cellule indiquée.
J'entends échanger quelques mots et entre autres :
« Laissez votre chapeau, vous n'en avez pas besoin
pour descendre au greffe. »
Le détenu part, accompagné du surveillant. Les ser-
rures regrincent, les portes s'ouvrent et se referment,
le détenu ne revient pas, et peu à près j'entends dans les
cours éloignées une détonation. Cinq ou six fois chaque
nuit le même fait se renouvelle. Je devine la vérité des
bruits qui courent dans Paris sur les fusillades de la
préfecture de police. Je suis de moins en moins ras-
suré. Enfin la nuit s'achève, le jour vient ; que va-t-il
m'arriver de nouveau?
Le matin à neuf heures on m'apporte à manger un
pain comme la veille, très-rassis et une écuclle d'eau
chaude verte, avec quelques morceaux de carotte et de
— 23 —
navet qui nagent dedans. Faute de mieux, je m'en con-
tente et je trempe ma soupe.
Vers onze heures le surveillant me demande si je
veux aller à la promenade. Je lui réponds affirmative-
ment. Il m'ouvre la porte, me remet une petite plaque
de zinc, peinte en bleu, avec des numéros en relief
comme les plaques des voitures. Je descends au préau
et gagne une grille donnant sur le promenoir. On
m'ouvre une porte pleine, j'entre dans une cour carrée
avec murs en briques, bitumée, ayant un baquet dans
un coin, pour les nécessités.
A mon grand étonnement, je vois un détenu habillé en
gris, pantalon, gilet, veste, coiffé d'une casquette et
chaussé de sabots ; il me toise et me dit avec un accent
alsacien :
— Etes-vous jugé, vous? .
— Non, répondis-je, et vous?
— Moi, me dit cet homme, je suis jugé. J'étais con-
damné à mort ; on a commué ma peine en travaux
forcés à perpette (perpétuité).
— Qu'avez-vous fait pour mériter cette peine?
— J'étais soldat. Mon caporal m'em... bètait ; je lui
ai crevé la paillasse. J'allais partir à Toulon quand la
Commune m'a emmené, parce qu'étant maçon de mon
état je devais servira réparer les brèches faites aux
murs des forts. J'ai passé, en travaillant, de l'autre côté
du mur. On a cru que que je voulais me sauver et on
- 24 —
m'a amené ici. Je ne suis pas tranquille, car toutes les
nuits on fusille et je crains qu'on ne me fasse passer
le goût du pain.
Je ne puis dire l'émotion que je ressentis d'être mis
en contact avec ce malheureux, qui me faisait horreur
et pitié. Il ajouta quelques mots sur l'insuffisance de
la nourriture de la prison et du détenu qui n'avait pas
d'argent pour y suppléer par la cantine. Je lui donnai
une pièce de monnaie, me promettant tout bas de ne
pas ressortir de ma cellule si je devais me retrouver en
pareille société.
Les jours se suivent et se ressemblent. Ma mère m'a
écrit et envoyé une provision de nourriture pour trois
jours; elle m'engage à la patience et ne pense pas que
je sois longtemps sans recouvrer ma liberté. Je lui
réponds dans le même sens, mais je ne me méprends
pas sur le sort qui m'attend. Un surveillant nommé Du-
bois, qui a l'air d'un brave homme, m'apporte un vo-
lume de Molière. Je le lis tout entier, bien que je le
sache presque par coeur ; il me le remplace par un vo-
lume du Magasin pittoresque, année 1842. Cela me fait
paraître le temps moins long ; mais le bruit incessant
des allées et venues dans le préau, les grincements des
serrures et des verrous, les tintements des sonnettes,
le choc des lourdes portes et grilles me donnent sur les
nerfs d'une manière affreuse. Toutes les nuits jusqu'au
8 avril j'entends les mêmes sorties de mes voisins et
les détonations dans les cours de la préfecture. Cela
me donne une sueur froide qui me coule des mains
presque continuellement. Je ne puis presque pas dor-
mir.
— 25 —
Le 8 au soir, on ne vient pas baisser le gaz dans ma
cellule à neuf heures comme d'ordinaire, je pense que
mon tour est venu d'aller au greffe et de là à l'exécu-
tion; je fais mes préparatifs en conséquence. Minuit ar-
rive. Rien de nouveau. Plusieurs fois j'ai regardé dans
le préau, il n'y a pas un seul surveillant.
A minuit, j'entends l'appel de quatre noms, on répond :
«Présent! », mais je ne vois personne au préau.
A peine cet appel est-il terminé que j'entends le cri
bientôt étouffé de: «A moi! au secours! on m'assassine
ah ! les misérables ! » puis un râle, puis rien... Que s'est
il passé? Je ne puis le dire.
Les cris partaient du couloir qui était au milieu du
préau et qui conduisait dans la préfecture. Je n'ai pu
rien voir. A minuit et demi un monsieur sonne, un sur-
veillant sort du couloir fatal, va ouvrir; le monsieur
demande son paletot; le surveillant va le chercher au
fond du préau. Le monsieur sort, la grille se referme, le
surveillant reste seul devant la table toute la nuit.
Toutes ces émotions me font un mal affreux ; je pré-
férerais en finir de suite. Je ne puis fermer l'oeil de la
nuit. Enfin, cette nuit atroce se termine, le jour vient.
Je vais tâcher de reposer un peu.
Du 9 au 14 avril, le calme semble' renaître ; il y a
moins de mouvement, les nuits sont tranquilles, je n'en-
tends plus l'horrible sonnette. Dans la journée, je vois
même mettre en liberté deux ou trois prévenus. Un sur-
veillant me demande si je suis ecclésiastique. Je réponds
non; il me demande mes nom et prénoms et si j'ai été
interrogé ; toujours même réponse. Il m'engage à écrire
2
— 26 —
afin de l'être. J'écris un mot au citoyen Raoul Rigault,
et demande la cour martiale, dont comme militaire
j'accepte la juridiction.
III
Mazas.
(14 AVRIL — 22 MAI.)
Le 14, à onze heures environ, on vient me dire de
faire mon paquet en m'annonçant que je devais être
transféré... Où? Je ne puis le savoir encore ; on me
fait descendre, traverser le préau, repasser la grille
et la grande porte. Arrivé au vestibule, devant le
greffe, on me fait prendre un large couloir menant
à une salle d'attente, où je trouve réunis déjà bon nombre
de détenus, la plupart ecclésiastiques.
Parmi les cinq ou six laïques, que je rencontre, je
vois M. Rabut, commissaire de la Bourse, que je con-
nais depuis vingt-cinq ans.
On cause ; en général les détenus, sauf un vieux prêtre,
n'ont pas l'air inquiets du sort qui leur est réservé. Après
une heure d'attente, on vient faire l'appel, et on nous
fait passer douze par douze dans une cour de la Préfec-
— 28 —
ture, où se trouvent des voitures cellulaires. On nous y
fait monter en nous mettant deux dans une cellule où
un seul homme aurait peine de tenir; c'est au point que
nous sommes obligés de nous asseoir sur les genoux
les uns des autres. On referme les cellules, où nous
étouffons par le manque d'air. Cependant, quand nous
sommes en route, le gardien vient entr'ouvrir la porte,
ce qui nous permet de respirer; il était temps, car, pour
ma part, j'étais prêt à me trouver mal. Je suis assis sur
les genoux d'un jeune homme de 28 à 30 ans, dont la
femme était dans la cour au moment du départ, et à qui
notre conducteur a remis un mot au crayon. Ce jeune
homme me dit être employé de la Préfecture de police,
et se nomme Petit. Je ne sais ce qu'il est devenu, car
bien qu'ayant été à Mazas, il n'est pas allé avec nous
à la Roquette.
Aussitôt la liste des détenus remise au conducteur
chargé do nous emmener, nos voitures partent. Nous
suivons le quai, le pont au Change, la rue de Rivoli, la
Bastille, la rue de Lyon, et nous arrivons devant
Mazas.
Nous descendons tous dans la première cour ; on
nous fait entrer un à un dans le vestibule, puis dans
une pièce voisine où se trouvent les cellules dites d'at-
tente. Ce sont de petits cabinets d'un mètre vingt cen-
timètres environ de superficie, fermés d'une porte à
guichet, et présentant au fond une pierre carrée pour
servir de siége.
Nous restons une heure environ dans cette cellule ;
puis on nous fait passer un à un par un couloir qui con-
duit au greffe. Là, comme au Dépôt, on inscrit au re-
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gistre d'écrou nos nom, prénoms, qualités, ceux de nos
père et mère, sans toutefois mentionner le motif de
notre incarcération ou la prévention qui pèse sur nous.
Cette formalité remplie, un surveillant m'emmène par
une galerie, et je me trouve au centre de la prison,
rond-point où se réunissent six ou huit galeries sem-
blables. De chaque côté sont des portes à guichets, mu-
nies, chacune d'un verrou et d'une énorme serrure. Ces
galeries sont éclairées par le haut; il y a trois étages
superposés de cellules, et chaque galerie en comporté
soixante par étage, ce qui fait cent quatre-vingts cellules
par galerie.
Au rond-point se trouve une rotonde vitrée : là se
tiennent des employés ayant d'énormes registres, où ils
inscrivent encore mes nom et prénoms ; puis, indiquant
à un surveillant le numéro de la cellule qui m'est des-
tinée (3e division n° 22), on m'invite poliment à suivre
ce surveillant. Il me conduit dans une large cellule, où
se trouve une baignoire; il me demande si j'ai une
montre, une chaîne, des bijoux, il en prend note par
écrit, puis examine ma bourse, compte mon argent
et me laisse le tout, gardant seulement une petite clé
de meuble que j'ai conservée dans ma poche, et a
laquelle il met mon nom et le numéro de la division
ainsi que celui de la cellule. Il m'offre ensuite de me
faire prendre un bain, ce que j'accepte ; après l'avoir
préparé il se retire en m'enfermant seulement au verrou,
Le bain pris, je frappe, on m'ouvre et on me conduit à
la cellule n° 22 de la 3e division, au rez-de-chaussée.
Bien que ce rez-de-chaussée forme entre-sol sur |e
promenoir, il y règne une température toujours glaciale.
Le froid vous saisit en y entrant, et pendant les trente-
— 30 —
neuf jours que j'y suis resté enfermé, bien que couvert
de vêlements d'hiver, je n'ai pu m'y réchauffer qu'en
marchant précipitamment trois fois par jour, et en ré-
pétant ce manège, je pensais involontairement au ma-
nège inverse des bêtes féroces dans les cages du Jardin
des Plantes.
Les cellules de Mazas ne diffèrent guère de celles
du Dépôt, elles sont de même grandeur, mais carrelées
en briques disposées en losanges. A droite de la porte
d'entrée, se trouve une tablette avec la terrine jaune,
le jégneux noir et la cuiller de bois. A gauche est un
matelas roulé dans une toile grise ayant à chaque bout
un gros bâton arrondi, et au-dessus règne une tablette où
sont placés, au coin, deux couvertures grises, deux
draps, une chemise de toile, et un bonnet de nuit
également en toile ; par terre, un bidon peint en vert
avec les numéros de la division et de la cellule, un
balai de bouleau et un petit balai de chiendent à
droite, scellés au mur, des crampons pour accrocher
les rouleaux du hamac; vis-à-vis, deux chaînes à cré-
maillère pour le même objet; puis toujours à gauche,
une table massive à quatre pieds et à tiroir, scellée au
mur, une chaise de paille commune retenue par une
grosse chaîne, c'est là tout le confortable ameublement
d'un détenu Les murs peints en jaune à l'huile, avec
(comme au Dépôt) les règlements et le tarif de la cantine.
Mais comme les abus se glissent partout, la cantine n'a
rien, ou presque rien de ce qui est porté sur ce tarif, et
l'on est obligé de se procurer le nécessaire par le com-
missionnaire qui, non content de faire payer beaucoup
plus cher, réclame encore un prix de commission.
La cellule doit être balayée par le détenu; tous les
— 31 —
soirs, il doit avancer les ordures auprès de la porte. Il
peut dresser son hamac après six heures du soir, mais
il doit l'enlever avant six heures du matin. A cette heure
le surveillant vient enlever les ordures; on lui présente
la cruche qu'il fait remplir d'eau. A six heures et demie
on passe par le guichet le pain bis de 750 grammes, et
on rend la cruche pleine. A neuf heures on distribue
le bouillon, et à trois heures les légumes.
Vers dix heures, le surveillant passe pour prendre les
lettres, et inscrit ce que l'on désire avoir de la cantine
ou par commissionnaire.
Vers onze heures on appelle pour la promenade. Le
surveillant, nommé Trompette, n'était pas toujours poli;
il aurait fallu pour lui plaire aller toujours au pas de
course; il forçait même les détenus éloignés de l'entrée
des promenoirs à courir. L'habitude, sans doute, de
parler à des malfaiteurs, lui donnait l'air disgracieux
qu'il avait toujours; c'était, du reste, une exception, car
les autres surveillants étaient généralement très-conve-
nables : il y en avait un entre autres qui, tout en faisant
très-scrupuleusement son service, y mettait des formes
si bienveillantes qu'il en adoucissait aux prisonniers la
rigueur. Je regrette beaucoup de no pas savoir son
nom ; je lui en aurais témoigné ma gratitude.
Le premier jour que j'allais à la promenade, je fus
placé au promenoir n° 15, où je vis inscrit sur le mur :
Tropmann-mort. Je me demandai involontairement si
c'était un Avis au lecteur.
Les promenoirs sont bordés des deux côtés de gros
murs en moellons étroits du bout où se trouve la porte
— 32 —
(ils sont à peine un mètre), larges de quatre mètres environ
à l'autre bout, avec une grille de far et une toiture, pour
se garantir en cas de pluie, avançant d'un mètre cin-
quante environ. Une grosse pierre carrée placée sous la
toiture sert de siège au détenu. La profondeur totale est
d'environ six mètres. Les murs sont couverts des noms
des individus qui ont passé dans ces tristes cours;
presque toujours le nom est accompagné ainsi :
« Un tel de la Villette — ou de Ménilmontant — ou
du Montpernasse (sic) dit bonjour aux amis. »
Ou encore: «Un tel, j'en tire pour trois ans. — Vive
1872 ! »
Ou bien encore : « Tous les surveillants sont des
canailles.
« Mort aux gardiens de Mazas! »
D'autres inscriptions, plus rares, celles-là, portent:
« Un tel aime toujours une telle —pour la vie? »
Les promenoirs sont aérés, mais les jours de pluie,
ce sont de vrais lacs ; quelques brins d'herbe poussent
au bas des murs. J'en avais conservé une touffe assez
jolie que j'avais fait sécher comme souvenir.
Tous les promenoirs se réunissent à un centre com-
mun qui forme une rotonde surélevée d'un étage vitré
tout autour, où se tient un gardien. Celui-ci, pendant
une heure que dure la promenade, se promène, tour-
nant toujours, pour surveiller les prisonniers. Ces der-
niers entrent et sortent dès promenoirs à un coup de
— 33 —
sonnette, distan es de façon à ne jamais se. voir. Aussi le
système cellulaire étant très-rigoureusement appliqué
à Mazas, rendait le séjour de cette prison d'une mono-
tonie désolante.
J'avais, à mon arrivée, demandé au surveillant si, en
sollicitant cette faveur, je pourrais recevoir un journal,
fût-il le Combat ou le Cri du peuple; mais la manière
dont on me répondit ne m'engagea pas à poursuivre
cette demande.
Les dimanches et jeudis, ma mère m'envoie ma nour-
riture, les vêlements dont je lui fais la demande et ce
dont je puis avoir besoin. Le commissionnaire de la pri-
son vient jusqu'auprès de la porte de ma cellule, mais je
ne le puis voir ; c'est le surveillant qui ouvre le guichet
et me passe ce qui m'est envoyé; il a soin de tout voir,
de déboucher les bouteilles et de retirer le moindre
morceau de papier imprimé qui enveloppe ce qu'on
m'envoie. Trompette surtout y mot une passion et un
zèle remarquables. J'en donnerai un seul exemple :
J'avais demandé à ma mère du fil pour recoudre
moi-même des boutons; elle m'en envoya deux pelotons
roulés sur de vieilles cartes à jouer. Trompette déroula
le fil sous mes yeux et me le remit entièrement mêlé. Je
passai une demi-journée à le repelotter pour l'utiliser
sans trop en perdre.
La Commune récompensa sans doute ce surveillant de
son zèle, car je le vis plus lard orné d'un képi galonné
d'argent qui remplaçait la casquette d'uniforme précé-
demment adoptée.
— 34 —
Une fois seulement, vers la fin d'avril, Trompette étant
absent, je reçus mon envoi des mains d'un autre sur-
veillant qui laissa passer un morceau de journal vieux
de quatre à cinq jours, lequel donnait des nouvelles
des combats autour de Paris. Je le relus au moins dix
fois, et cela me fit passer une bonne journée, car j'appre-
nais enfin que les troupes de Versailles approchaient.
Un chose surtout m'inquiétait. Lors de mon arresta-
tion, j'avais laissé sur une petite table une sébile conte-
nant une centaine de francs et deux notes importantes,
l'une d'argent que me devaient des gardes passés à la
Commune, l'autre celle des avances faites à divers gardes
nationaux de ma compagnie pour leur faciliter le voyage
de Versailles.
Je dois l'avouer; la mine des gardes communeux de
Montrouge était si mauvaise que je craignais plus pour
mon argent que pour mes papiers ; mais je n'osai pas
demander des explications à ce sujet. Ce que je craignais
surtout, c'est que ces pendards ne fissent perquisition
et n'enlevassent huit chassepots et cent soixante pa-
quets de cartouches qui étaient déposés dans un cabinet.
Mais je fus agréablement surpris à mon retour, car grâce
à la prévoyance de ma mère et au dévouement d'un
jeune garde de ma compagnie, Eugène Brouillaud, le
tout avait été dérobé à la perquisition, qui n'eut lieu que
quelques jours après. J'en fus quitte pour un pantalon
neuf de garde national et un revolver volés. Si
ces braves communeux avaient trouvé mes chassepots,
ils auraient été bien attrapés, car Brouillaud en avait
d'abord retiré les tonnerres et les sabres-baïonnettes,
qu'il avait portés chez un de mes amis pour qu'ils ne
puissent s'en servir.
— 35 —
Ma mère, prévoyant mes inquiétudes, m'écrivit qu'elle
avait fait ranger toutes mes affaires et ce qui était sur sa
table à ouvrage; que tout, sauf un pantalon, s'était re-
trouvé. Je passais une partie de mon temps à Mazas à
écrire mes souvenirs, et quand j'étais trop fatigué de ce
travail je demandais un livre ; mais le vieux Trompette
y mettait tant de mauvaise grâce que je redoutais de
demander. Il m'apportait d'affreux bouquins dépareillés
dont la vue m'exaspérait; il me fallut avaler huit volumes
de la Vie rurale par M. Désormeaux, édition 1829. J'avoue
que l'art d'élever des poules, des lapins, des cochons,
manquait d'opportunité pour moi, et, quant aux
explications sur l'agriculture, elles ne me prouvaient
qu'une chose, c'est qu'en 1829 elle était encore
bien arriérée en France. Les grosses malices libérales et
voltairiennes dont ce bon M. Désormeaux parsemait ses
récits étaient si naïvement bêtes que je me demandais
comment le peuple soi-disant le plus spirituel de la terre
avait pu s'amuser à de pareilles niaiseries.
Parfois cependant,après l'avoir demandé deux fois par
jour, pendant trois ou quatre jours, noire geôlier finissait
par m'apporter un volume de Walter Scott ou de Cooper,
ou bien un volume du Magasin pittoresque.
II y a. bien un catalogue et une bibliothèque à Mazas;
mais, règle générale, le livre qu'on demande est toujours
absent. J'ai constaté que, pour s'éviter d'aller à la biblio-
thèque, chaque surveillant a une certaine quantité de
livres plus ou moins dépareillés, qu'il prête dans la divi-
sion qui lui est confiée.
Dans les premiers temps de mon séjour à Mazas on
allait à la promenade tous les jours; mais cette satisfac-
_36_
tion fut bientôt diminuée; on ne nous l'accorda plus que
tous les deux jours, et si malheureusement le détenu se
trouvant indisposé ne pouvait y aller le jour où elle était
offerte, il fallait attendre quelques jours pour que la mau-
vaise humeur de Trompette fût passée, car il ne préve-
nait plus les détenus qui avaient l'audace de refuser une
fois.
Les jours ! ils étaient longs ; et j'éprouvais, comme
tous les prisonniers, la crainte vague de ne plus savoir
bientôt de quel nom appeler le jour qui se levait. Aussi
inventai-je, dès le commencement, un calendrier fort
simple. J'avais écrit la série des jours et des semaines
à partir du 3 avril. Le soir je m'armais d'un crayon et
je barrais une ligne d'écriture, non sans faire mille
réflexions sur le passé, qui était triste, et sur l'avenir,
qui n'était pas gai.
Je garde mon calendrier (avec un peu d'herbe du
promenoir). Cela me fait jouir de ma liberté.
IV
La Roquette.
(22 MAI — 27 MAI.)
Ma vie à Mazas fut peu variée. Ma seule distrac-
tion était d'épier par le regard du guichet ce qui se
passait dans la galerie; mais ce regard, fort habilement
fait de façon à laisser voir du dehors tout ce qui se passe
dans la cellule, ne permet au détenu que de voir seule-
ment en face; il ne peut distinguer qu'au vol ceux qui
passent dans la galerie, si toutefois ils marchent lente-
ment; aussi le vieux Trompette avait-il soin de nous faire
courir quand nous allions au promenoir.
La fraîcheur constante entretenue dans les cellules
par l'effet d'un courant d'air et des ventilateurs m'était
des plus nuisibles. Aussi, vers le 18 mai, je vomissais
le sang à flots. Je dus donc ce jour-là aller à la visite
du médecin. Que n'ai-je fait cela plus tôt? J'aurais été
débarrassé de la tyrannie de Trompette !
3
— 38 —
Le médecin me fît admettre à l'infirmerie. Je pensais
être placé dans une salle commune, mais pas du tout. L'in-
firmerie à Mazas est encore cellulaire, sauf que les cellules
sont au premier étage de la sixième division et que chaque
cellule possède un lit où le malade peut rester couché
toute la journée et toujours seul. Un bois de lit grossier,
une paillasse, un matelas, un traversin de laine, deux
draps et trois couvertures, telle est la composition du lit;
pour le reste de l'ameublement, rien n'est changé, si ce
n'est la chaise qni n'est pas enchaînée et que le malade
peut mettre auprès de son lit.
Le troisième jour seulement, j'eus à l'infirmerie la vi-
site du médecin ; il m'ausculta et déclara que, bien que
le poumon fût engorgé, le mal venait plutôt du coeur,
et remplaça la potion au ratanhia par une nouvelle
potion à la digitale.
Quoique l'isolement complet me fût pénible étant souf-
frant, je me trouvai mieux de mon changement. Le sur-
veillant passait deux fois par jour et l'infirmier une fois.
Je gardai le lit, me sentant trop faible, et je passai ma
journée à lire. Le 22, les vomissements avaient cessé;
on me donna du bouillon gras qui était assez bon.
Le lundi 22, vers huit heures du soir, je reposais un
peu, quand le surveillant, entrant brusquement dans ma
cellule, m'intima l'ordre de me lever immédiatement en
me prévenant que j'eusse à prendre tous mes effets : j'al-
lais être transféré. Je lui demandai où l'on me conduisait
encore, et il me répondit ne pas le savoir; mais, à sa
mine embarrassée, je devinai sans peine que rien de
bon ne se préparait pour moi, et je ne fis aucune ques-
tion nouvelle.
— 39 —
Je fis mon paquet en mettant dans mon sac de nuit
toutes mes affaires, et je descendis. J'avais peine à mar-
cher, et mon fardeau me semblait lourd. Un surveillant
vint au devant de moi et prit mon sac de nuit. Je remar-
quai que tous ces hommes avaient la figure consternée.
Je fus conduit aux cabinets d'attente, où j'avais déjà été
lors de mon arrivée à Mazas. En passant devant les cel-
lules, dont les guichets étaient restés ouverts, j'aperçus
les mêmes figures de prêtres que j'avais rencontrées lors
de notre transfert de la préfecture de police à Mazas.
Un vénérable abbé de près de quatre-vingts ans exhalait
des plaintes, et un surveillant cherchait à le rassurer.
Après une heure d'attente dans ces affreux cabanons,
on nous appela les. uns après les autres et l'on nous fit
passer au greffe, où l'on leva nos écrous avec les mêmes
formalités qu'à notre arrivée; puis on nous fit prendre
un couloir qui nous mena dans la cour.
Là deux voitures du factage du chemin de fer de Lyon,
requises pour cet objet, étaient rangées l'une près de
l'autre, et un piquet de gardes nationaux les entou-
raient.
On nous y fit monter, et, encore cette fois, je me trouvai
auprès de M. Rabut. Dix prêtres complétaient la voi-
ture; quatre bandits nationaux y montèrent avec fusils
chargés, deux par devant sur le siège du cocher et deux
par derrière.
Je pensais, à part moi, que si, au lieu d'ecclésiastiques,
il s'était là trouvé des laïques, quatre hommes détermi-
- 40 —
nés auraient pu avoir raison de nos alguazils ; mais avec
les bons prêtres il n'y fallait pas songer.
Les deux voitures partirent ensemble vers neuf heures
du soir. Je ne pus distinguer le chemin qu'elles prirent,
plusieurs fois elles durent revenir sur leurs pas, les rues
étant barrées par les barricades. Le chemin me sembla
assez long. La voiture n'était pas douce, et, assis sur le
rebord formant banquette où nous étions, les sièges
n'étaient pas des plus commodes. Chacun gardait le si-
lence. Nous semions instinctivement que nous marchions
à la mort! Enfin, j'aperçus la prison des Jeunes Détenus
et je compris que nous allions à la Grande Roquette,
autrement appelé le dépôt des condamnés.
Je pensais bien que c'était la dernière étape du chemin
douloureux où, depuis cinquante jours, je marchais len-
tement. J'étais si fatigué de tous ces transferts et je souf-
frais tant physiquement que j'en étais à désirer la fin.
Une seule chose me retenait à la vie, c'était la pensée de
l'abandon et de l'isolement où j'allais laisser ma pauvre
vieille mère. Mais enfin, me disais-je, à la grâce de Dieu !
V
L'arrivée à la Roquette. — Nos compagnons.
A dix heures du soir, nous arrivons enfin à la Grande
Roquette. Nous descendons de voiture, quand les grilles
de la première cour sont fermées. Nous entrons dans le
vestibule situé au fond de la cour et l'on nous fait passer
au parloir à gauche en entrant. Ce parloir sinistre est
une pièce coupée en deux par une double grille qui le
traverse dans toute sa largeur. Ces deux grilles sont
séparées l'une de l'autre par un espace d'environ soixante
centimètres, de façon à ce que le prisonnier puisse par-
ler à son visiteur, mais à demi-voix seulement. Une lan-
terne ornée d'une chandelle est le seul éclairage qui
nous soit donné. Nous restons une heure environ sur
nos jambes à attendre ; enfin, au bout d'une heure, un
surveillant vient, porteur de la liste reçue à Mazas, faire
l'appel des nouveaux arrivants; il écorche les noms,
je me rapproche de lui pour les lui indiquer, et j'aper-
çois au bas de la liste un mot, un seul mot, d'une élo-
quence limpide : condamnés.
— 42 —
Le P. Clerc, auquel je fais un signe, s'approche égale-
ment et remarque le même mot.
Quand l'appel est fini, on nous fait mettre en rang,
et on nous compte. Puis on vient annoncer que M. le
directeur est arrivé. Ce personnage est un jeune homme
à la figure maigre ; des traits assez fins et réguliers et une
moustache brune qui lui ombrage les lèvres, sont tout
ce que j'en puis remarquer à la lumière douteuse qui
nous éclaire. Il me semble ému, et les traits de son visage
ont une mobilité nerveuse qui trahit de l'agitation in-
térieure. Il fait lui-même un nouvel appel, nous fait
ranger l'un près de l'autre à la suite de nos noms, puis
nous compte une deuxième fois. M. François tient
sans doute à avoir son nombre de victimes.
Une grille s'ouvre, un surveillant s'avance avec une
lanterne à la main et reçoit l'ordre de nous conduire à
la quatrième division.
Allons ! ce n'est pas encore l'heure de l'exécution.
Nous montons quelques marches, nous tournons à droite.
Une nouvelle grille s'ouvre, nous la passons, nous re-
montons un étage d'un large escalier de pierre, et nous
nous trouvons arrivés sur un palier fermant par une
grille un large corridor. Cette grille est encore ouverte,
et nous suivons notre surveillant presque jusqu'au fond
du corridor. A droite et à gauche sont des portes basses
et étroites; un guichet de dix centimètres, coupé par deux
petits barreaux en croix, sert à la surveillance des pri-
sonniers par les gardiens. Une petite porte à coulisse
permet à ce dernier de fermer, quand il le veut, le gui-
chet. Les portes, en chêne massif, sont chargées d'une
énorme serrure et de deux gros verrous.

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