Souvenirs d'un prêtre, ou Impressions dans un voyage, de Paris à l'île Bourbon ; séjour dans cette île, par l'abbé Justin Mauran,...

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Périsse (Paris). 1859. In-12, XXV-339 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1859
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SOUVENIRS D'UN PRETRE.
SOUVENIRS
D'UN PRÊTRE
ou
IMPRESSIONS
DANS IX VOYAGE DE PARIS A I. II.E ROUIlliON ;
SÉJOUR DANS CETTE ILE.
PAU
TXbfcé JUSTIN MACRAIV, miss, aposl.
(fe 5'. il Ù:t°.ï
PARIS ,
Chez. MM. PÉRISSE Frères, Libraires-Éditeurs,
Rue du Petit-Bourbon . 18.
1850.
1851
Propriété de l'Auteur.
Ciis'rcs. — |jiii>rimcnc de Ch CAMIK cl A. Hi;v. — 1850.
INTRODUCTION.
« Le jour de Noël de l'année dernière, nous
aperçûmes Sainte - Hélène où nous devions
relâcher. A la vue de ce rocher, un sentiment
d'orgueil national nous fit tressaillir. Descendus
à terre, nous n'eûmes rien de plus pressé que de
gravir les montagnes pour aller visiter le dernier
palais et le tombeau du grand homme. Après
(rois heures de marche dans un sentier qui
monte à travers le rapide penchant d'une des
montagnes que les ouragans brisent et laissent à
nu comme les ossements d'un squelette, nous
ir INTRODUCTION.
arrivâmes sur un plateau d'où nous vîmes un
petit vallon qui, à sa naissance, conserve une
végétation assez belle. A la jonction des deux
montagnes qui forment, ce vallon se trouve la
maison qu'habitait legénéral Berlran. A trois cents
pas de là, en descendante vallée, 'jbillit toujours
pure et fraîche la fontaine qui ranima un peu les
forces de Napoléon dans un des accablements
qui précédèrent sa mort. C'est là qu'est le tom-
beau. Un peu plus bas est une petite maison qui
abrite le voyageur fatigué. En descendant encore,
à peu de distance, ce n'est plus le vallon qui
continue , c'est une gorge immense que les
torrents déchirent après avoir rongé les flancs
des montagnes. Nous nous dirigeâmes donc vers
le tombeau. Une femme noire vînt au-devant de
nous et nous introduisit dans un petit salon où
nous profitâmes du repos pour visiter d'immen-
ses registres qui contiennent les noms et les
sentiments de milliers de voyageurs qui ont passé
INTRODUCTION. m
là. Ces registres sont une véritable Babel de
réflexions aussi bien que de langues. Ce sont des
imprécations contre les Anglais, imprécations
contre les traîtres, imprécations contre Sainte-
Hélène, paroles ironiques à Napoléon, louanges
boursoufilées , effrénées au génie sans pareil,
louanges aux compagnons fidèles dans son exil,
des vers, de la prose; enfin toutes les langues
vivantes, toutes les langues mortes sont là meur-
tries, déchirées par des torrents d'ignorance plus
encore que le rocher de Sainte-Hélène par les
trombes et les ouragans. Avant de sortir de là,
nous dûmes prendre des passe-ports pour visiter
le tombeau ; ces passe-ports nous coûtèrent
quatre francs pièce : le propriétaire anglais a
fondé là un commerce sur la curiosité des pèle-
rins. Un ancien soldat anglais nous ouvrit la
claire-voie d'un petit parc où l'herbe, foulée tous
les jours par des animaux immondes, a disparu
sous les saletés. A gauche, en entrant, on mar-
îr INTRODUCTION.
che, sur la pointe des pieds, vers trois saules
pleureurs cruellement mutilés par le patriotisme
des visiteurs ; sous ces saules penchés se trouve
un vieux toit de chaume, soutenu par un grillage
en bois vermoulu. C'est là, sous ce chaume, et
dans l'intérieur de ce grillage, qu'est la fosse
dans laquelle les restes de Napoléon devaient
attendre le jugement dernier. Ses héritiers de
deux cents et quelques millions firent là des
dépenses qui atteignirent peut-être deux cents
francs ! Je descendis dans la fosse. Dans
cet espace étroit et glacé, jetant les yeux sur les
parois construits par le plus misérable maçon,
mon imagination me représenta tout-à-cou
Napoléon dans toute sa splendeur, et je tomba
dans une profonde rêverie. Je m'assis
l'endroit où avait reposé pendant vingt ans cett
tête dans laquelle avait bouillonné tant d'orgueil
de nationalité, de génie. Là, le front dans le
mains, je fus en proie à une infinité de pensée
INTRODUCTION. v
et de sentiments qui traversant mon âme, s'y
gravèrent d'une manière ineffaçable. Lorsque je
fus sorti du tombeau, je ne tardai pas à être
distrait par la présence d'un grand nombre de
jtélerins, par leurs discours, par leurs tas de
branches d'if, de boutures de saule, de fleurs
trempées dans la fontaine, autant de reliques qui
devaient être un perpétuel témoignage de leur
amour pour l'objet de leur enthousiasme. Puis je
regardai la caravane se dirigeant vers le registre
dont nous avons parlé , apportant avec leurs
noms leur tribut de sentiment. C'était un avocat
qui s'en allait composant à haute voix et avec
d'immenses gestes ses phrases oratoires; c'était
un juge qui, pensif, mumurait en vers une sentence
contré les Anglais; c'étaient des marins qui, grome-
lant leur mécontentement, maugréaient la perfide
Angleterre; etc. De là, nous nous dirigeâmes vers
Longood. A droite, en descendant, nous prîmes
un sentier pratiqué sur le penchant qui. domine
TI INTRODUCTION.
un ravin semblable à un sépulcre de Titan.
Arrivés sur le plateau , nous vîmes le palais
de l'Empereur dans une plaine presque nue :
c'est un petit groupe de masures qu'on laisse là
tombant en ruines pour loger des animaux, mais
surtout pour en retirer un revenu que l'on
prélève sur la dévotion des pèlerins. A côté se
dresse, entourée de quelques arbres, la demeure
d'un marchand anglais, magnifique maison qui
semble être là comme une insulte à la majesté
française sous des débris. Après que nous eûmes
payé, le gardien nous introduisit dans une salle
de décharge, c'était le salon de l'Empereur ; de
1# on entre, en faisant attention de ne pas marcher
sur des planches brisées, dans un je ne sais quoi
où se trouve un vieux moulin à farine, c'est la
chambre où mourut l'Empereur; on va ensuite
dans une cour plus sale que les basse-cours de
Picardie ; on saute d'une pierre sur une autre
pour ne pas se salir, et on entre dans une écurie :
INTRODUCTION. vu
c'était les appartements de l'Empereur ; reste les
demeures des domestiques, qui sont en moins
mauvais état. J'en avais assez; je laissai mes
compagnons compter les planches, les pièces de
bois, les pierres, mesurer les espaces, lever des
plans, etc., et je me retirai dans la salle de
décharge, où je me promenai pendant une
demi-heure, pensif et rêveur. Je fus interrompu
par le gardien qui m'avait affectionné parce
qu'il ne pouvait se faire entendre que de moi ;
il vint furtivement me donner en secret dix
centimètres d'un gros papier gris qui avait
tapissé la chambre où était mort l'Empereur.
Après cette bonne fortune, je me laissai aller à
la considération d'un très édifiant exemple
d'admirable démocratie. En jetant les yeux de
toutes parts, on ne voyait pas un petit espace qui
ne fut couvert de noms. L'insolente devise, qui
interdit cela, me vint à la mémoire; je chassai
.cette mauvaise pensée et je me mis à consi-
vin INTRODUCTION.
dérer. Là des aristocrates et des roturiers se-
heurtent, se coudoient, s'entrelacent dans tous
les sens avec la plus fraternelle sympathie. Le
seigneur semble aller à la rencontre de son
vassal, de son serf, lui donner une poignée de
main et lui dire : tu es mon égal ; le pauvre se
met dans un groupe de riches marchands qui
entendent de sa bouche sans s'irriter et en sou-
riant ces paroles : Vous n'êtes pas plus que
moi. Tous les états, toutes les positions, toute la
hiérarchie sociale est là nivelée comme dans
un cimetière de campagne. 11 n'y a sur la terre
qu'une seule catégorie d'hommes que toute cette
foule cherche pour l'introduire dans sa confra-
ternité et ne la trouve pas Cette dernière
et grave méditation étant finie, je me mis à
jouer avec un enfant très-gentil qu'avait attiré
la curiosité de voir des gentlemans français; il
me récitait ses prières lorsque, calculs faits,
plans levés, reliques, ramassées, il fallut partir.
INTRODUCTION. ix
Tandis que nous nous en retournions, je vis un
grand nombre de visiteurs, j'entendis leurs
discours : c'étaient beaucoup d'exclamations,
beaucoup de mécontentements, beaucoup de
plaintes; je n'entendis pas un murmure contre
les héritiers et les exécuteurs testamentaires de
Napoléon, contre ceux qui n'ont pas délivré
d'une indigne profanation ces lieux consacrés
par la présence, la mort et les restes d'une des
plus grandes gloires de la France. On peut ne
pas aimer Napoléon comme homme politique;
mais sipeu qu'on ait au coeur quelques.sentiments
de nationalité, il est impossible de ne pas
s'indigner quand on voit dans l'ignominie et
l'opprobre la demeure et le tombeau de Napo-
léon à Sainte-Hélène; il est impossible de ne
pas s'indigner contre ceux qui auraient pu, qui
auraient dû obvier à ce scandale national, et
qui ne l'ont pas fait. »
Un ami intime, à qui j'avais communiqué mon
x INTRODUCTION.
manuscrit, après que je lui eus fait cette narra-
tion me dit :
— Qu'elle est donc cette classe d'hommes qu 1
manque à votre admirable réunion démocrati-
que? Quels sont ces ennemis de la frater-
nité?
— Pardon, mon cher, ce ne sont pas des
ennemis de la fraternité., ce sont des hommes
qui ont assez de bon sens pour voyager, non pas
afin d'avoir le plaisir d'aller apporter leur nom
dans des pays lointains, et de rapporter de ces
pays des preuves irrécusables comme quoi ils
ont été ici, ils ont été là, mais afin d'aller écou-
ter partout ce concert de louanges qui dans tout
le monde s'élève vers le Tout-puissant.
— Maintenant, je vous comprends et vois la
raison de certaines réflexions dont vous avez
parsemé votre récit ; je vois en outre que vous
allez anathématiser tous ceux qui n'ont pas
voyagé comme,vous.
INTRODUCTION. xi
— C'est une erreur : je condamne seulement
les voyages qui n'ont aucune utilité ou faits dans
un but étranger à la vraie science ; et la vraie
science a toujours DIEU pour principe et pour
but. J'aime bien de voir voyager les philosophes,
les hommes politiques, les poètes, etc. Mais je
gémis de voir souvent ces mêmes hommes
qui, après s'être fabriqué des systèmes , vont
partout interroger la nature et ne reçoivent ses
réponses que pour les tourmenter afin de les
faire parler selon leurs idées préconçues.
Un jour, j'étais bien jeune encore, un homme
de salon sachant que j'aimais beaucoup la
littérature, vint offrir à ma curiosité un livre
qu'il me dit être une des plus admirables pu-
blications de l'époque. Je l'acceptai. Je quittai
pour quelques instants mes auteurs de prédi-
lection et j'ouvris le volume in-octavo qu'on
m'avait mis entre les mains. Édition magnifi-
que! typographie délicieuse!- On est enchauté
XII INTRODUCTION.
dans une pareille lecture. Il est impossible qu'un
livre, se présentant avec un pareil luxe, ne
soit pas couru, ne soit pas dévoré, ne soit pas
sur toutes les tables des salons, car c'est là
qu'on sait apprécier les belles choses. Après
avoir contemplé le beau papier, "le caractère
charmant, l'admirable impression, je voulus lire,
et la première page, avec un ton extraordinaire,
c'est-à-dire à la mode, m'apprit que l'homme ne
peut pas se connaître lui-même, qu'il ri a jamais
connu les phénomènes de la pensée, les lois de la
civilisation; qu'il n'a rien hors de soi à quoi il
puisse mesurer sa marche dans la vie ; qu'il s'est
trompé sur tout : Religion, politique, philosophie.
Enfin je ne sais si c'est à cause des pensées ou
de leur forme, je fus dégoûté, et je revins à mes
vieux bouquins , misérables éditions du dix-
septième siècle. Plus tard, la célébrité du nom
placé en tête de ce livre séducteur par sa typo-
graphie, me fit revenir sur mes pas. Tout en
INTRODUCTION, xm
lisant je me disais : Pourtant l'homme peut se
connaître lui-même; il existe une véritable
philosophie : les ouvrages d'Origène, de saint
Anselme, de saint Thomas, de Descartes, de
Mallebranche, etc., en sont une preuve frappante;
la Religion, la doctrine de l'Église catholique ,
apostolique, romaine n'a jamais été, ne pourra
jamais être reconnue pour fausse ; l'Évangile est
le Code parfait de la civilisation ; la loi natu-
relle, les préceptes de Dieu lui-même, la révéla-
tion sont des règles sûres auxquelles l'homme
peut mesurer sa croyance et sa marche dans la
vie.
Mais je m'aperçus bientôt que l'auteur avait
pour le genre humain une planche après le nau-
frage : il prétendait démontrer, ni plus ni moins,
que hors de • la poésie il n'y a point de salut,
même en politique. Pour prouver sa proposition,
l'auteur a voyagé; et sur la poussière qu'ont
laissé les générations en passant, poussière pal-
xiv INTRODUCTION.
pilante de souvenirs, voix muette qui instruit le
générations futures, il lit que les peuples on
grandi par la poésie et que lorsqu'ils ont dédai
gné cet ange tutélaire des nations le vent de l
désolation s'est précipité, et, de toutes les gran
deurs, il en fait un tas de sublimes décombres. Ui
peu moins d'enthousiasme pour la poésie, un pe
plus de solides réflexions, sur les ruines qu'il
visitées il aurait lu ces mots : « Un granc
peuple était là. Ce peuple dédaigna la Religio
et sa morale, ce peuple n'est plus. »
Voilà sans doute un bien triste exemple de
l'abus que Ton fait des trésors inépuisables d'en-
seignements semés sur toute la surface du
globe.
Quel malheur pour l'homme de se laisser si
facilement emporter par son imagination ou sou
coeur! Alors son intelligence captive ne peut
agir que pour l'aider à courir après des fantômes
ou pour le tranquilliser sur la jouissance d'un
INTRODUCTION. xv
bonheur indigne, petit, passager, capricieux,
trompeur.
Oui, la surface du globe conserve des traces
que les temps ont laissées en passant; ces traces
sont des monuments qui attestent au voyageur
qu'il y a seulement un véritable principe consti-
tutif de l'ordre social, un véritable ange tutélaire
des nations ; que toutes les fois que les hommes
se sont appuyés sur la base inébranlable de ce
principe et ont marché au jour éclatant de sa
lumière divine, ils ont grandi en civilisation, en
prospérité ; et que toutes les fois qu'ils n'ont pas
eu ce principe, ce flambeau, appuyés sur le
vide, pour trouver le bonheur ils ont cherché
palpant dans l'ombre, ils n'ont eu pour résultat
que désordre et ruine. Ce principe, cet ange
gardien de l'ordre social, c'est la vraie foi, la
vraie Religion.
Que le voyageur aille donc interroger les
mers, les écueils, les rivages, les peuples civi-
xvi INTRODUCTION.
lises et ceux qui sont encore barbares ; qu'il
étudie les religions, les habitudes; qu'il fasse des
recherches géologiques. Qu'il aille méditer sur
des ruines, il en trouvera de toutes parts, on ne
peut faire un pas sur la terre sans que les pieds
soient embarrassés par des ossements ; qu'il se
repose, soit avec Marius, sur les débris de
Carthage, et confonde son orgueil en l'amenant
au Capitole, soit solitaire en Egypte pour voir,
d'un côté, un peu de poussière sous des monta-
gnes de blocs entassés, dépouillés de leur vanité
par l'impitoyable main du temps ; d'un autre
côté, pour considérer parmi des pierres amon-
celées dans un espace immense, où se traîne le
reptile, image de celui qui a fait ces décombres,
où l'oiseau des nuits, sur un pan de muraille,
par un chant lugubrement ironique , semble
narguer l'orgueil abattu, pour considérer, dis-je;
partout le digne vêtement de ce que la gloire
humaine appelle son immortalité; qu'il s'assoie
INTRODUCTION. xvn
avec Jérémie sur la poussière où était Jérusalem;
qu'il entende le récit des fautes qui ont attiré ces
malheurs, et que là il pleure et prie pour le pays
qui l'a vu naître. Enfin que le voyageur aille
partout et que partout il trouve son Dieu, son
principe, ses devoirs et sa fin.
Je voudrais, moi, pouvoir faire entendre à
mes frères ces millions de voix qui s'élèvent de
toute la surface de la terre, et qui, par un con-
cert sublime, publient la vérité de cette Reli-
gion immaculée que garde dans toute sa can-
deur l'Église catholique. Mais parce crue je n'ai
vu que des pays connus de tout le monde, je ne
me crois pas pourtant dispensé d'apporter mon
faible tribut d'efforts à la gloire de mon maître ;
et c'est pour accomplir ce devoir qu'a tout
homme d'être, selon ses moyens, utile à ses
semblables, que je recueille en passant le fruit
de mes observations.
— Ce que vous venez de dire me paraît
xvin INTRODUCTION.
ne devoir trouver de contradiction que dans les
ennemis de la Religion; mais pour vos manières
de voir sur la vocation , vous trouverez des
dissentiments même chez les personnes qui
honorent et pratiquent la vertu ; de plus, vous
serez accusé, sans doute, de jésuitisme : d'abord
parce que vous parlez des Jésuites avec une
certaine complaisance, ensuite parce que vous
semblez enlever toute liberté à l'homme en le
plaçant entre les mains d'un directeur pour qu'il
obéisse aveuglément à tous ses ordres.
— Oh! je serais très fâché d'être accusé de
jésuitisme, car de nos jours ce mot sonne biei
mal à l'oreille; les dictionnaires même lui don
nent une signification tout à fait contraire à me
sentiments. Si cette expression conservait s;
signification primitive, une pareille qualificatio
ne pourrait que me faire plaisir; car j'aim
beaucoup les Jésuites tels que les fit saint Ignace
Leur Constitution me paraît si parfaite que j
INTRODUCTION. xix
conviendrais aisément qu'elle est d'inspiration
divine. Leur inorale satisfait pleinement mon
intelligence et mon coeur : elle me semble tout à
fait conforme à la bonté de Dieu, à la tolérance
de l'Évangile et à la portée des infirmités hu-
maines. Le déluge *de pamphlets qu'on fait
pleuvoir sur eux et qui roulent partout en tor-
rents de mensonge, d'impiété, d'immoralités
publiques, ainsi que les persécutions qu'ils souf-
frent, me préviennent en leur faveur. Cepen-
dant si, contrairement à ce que je crois avoir vu
moi-même, comme je l'ai souvent entendu dire,
les Jésuites ne sont pas tels que je le pense;
si, tout en conservant certaines apparences, ils
ont changé cet esprit primitif qui leur fit remplir
de lumière toutes les bibliothèques sur toutes les
branches de la science, opérer des prodiges
dans toutes les parties du monde, et signer
partout de leur sang la foi dont ils furent les
.intrépides défenseurs, certes je ne les aime
xs INTRODUCTION.
pas. Ainsi l'on dit : les Jésuites nourrissent leur
orgueil de l'humilité prescrite dans leurs
constitutions; ils sont astucieux, hypocrites, et
sous des formes modestes et soumises, ils s'im-
miscent dans la politique et cherchent à se ren-
dre maîtres du pouvoir sur tous les points ; ils
veulent le monopole des bonnes oeuvres, et
condamnent tout ce qui ne vient pas d'eux ou
directement ou indirectement ; dans leur ensei-
gnement ils ne font aucun cas des ouvrages qui
ont été inspirés aux Pères de l'Église à cet
effet, et donnent l'instruction des payens, se
contentant de mutiler leurs ouvrages ou d
placer à leur tète quelques lettres mystiques ; il
sont les défenseurs occultes de doctrines faite
pour perpétuer l'esclavage et l'esprit de cast
parmi les peuples ; ils courtisent les grands e
flattent leurs insolentes prétentions, foulant ains
aux pieds les préceptes de leur saint fondateur
de leurs premiers supérieurs généraux qui <?n
INTRODUCTION. xxi
voyaient leurs disciples dans les campagnes,
les hôpitaux, les prisons, au milieu des pau-
vres, leur disant que les riches trouvent tou-
jours assez de prêtres pour cultiver leur bonne
volonté, quand ils en ont ; ils soutirent les
aumônes destinées aux infortunés qui vivent
dans la détresse pour se parer de luxe et vivre
dans l'abondance. En vérité, si ces assertions
sont susceptibles d'être démontrées, c'est un
crime d'aimer les Jésuites : ils ne sont plus les
religieux de l'ordre qui fut inspiré au solitaire de
Manrèze. En certains endroits, à la vérité, je
parle d'eux avec complaisance, parce que je ne
sais pas agir autrement qu'avec franchise et
impartialité : vous me verriez regarder avec un
semblable sourire ce que je rencontrerais de
bon, même chez les Jansénistes et leur généra-
tion gallicane.
Mes idées sur la direction spirituelle et la
vocation sont effectivement celles que l'on trouve
XXH INTRODUCTION:
dans les Exercices spirituels de saint Ignace.
Avant de franchir le seuil du sanctuaire, je les
étudiai, ces exercices, en les mettant en prati-
que, et je rends mille actions de grâce à la bonté
divine de m'avoir amené pour quelques instants
à cette intarrissable fontaine de vie. J'adjure
tous ceux qui ont eu le même bonheur que moi
d'affirmer, ici, la main sur la conscience, qu'ils
n'ont pas trouvé dans ce livre, une seule phrase,
un seul mot qui ne fut vrai. Oui, tout homme
qui médite sérieusement son principe, sa fin,
soi-même et les liens qui l'attachent à son prin-
cipe et à sa fin, ce qu'il fait parfaitement en
suivant la série des exercices de ce livre admi-
rable, reconnaît, premièrement qu'il est appelé à
fournir une carrière déterminée; secondement,
que pour le choix de cette carrière, il a au
dedans et au dehors de lui une multitude d'en-
nemis qui l'empêchent de se prononcer avec
prudencex et que, par conséquent, il est obligé
INTRODUCTION. XXin
de recourir à un directeur à qui il doit la même
obéissance que Saul dut à Ananie. Il n'y a pas de
doute que le monde s'accorde peu avec ces idées,
parce qu'elles contredisent ses goûts et ses
manières d'agir : il se trouve toujours esclave
lorsqu'il obéit, et ne se reconnaît jamais libre
que lorsqu'il suit les inspirations de ses caprices;
ainsi, celte liberté, ce pouvoir d'être heureux,
qui est le fond de sa nature, il l'abjure, il la
repousse avec indignation pour tomber dans
l'esclavage qu'il redoute tant, et dans l'esclavage
le plus indigne, qui est celui de ses passions.
Dans le monde, quelle foule innombrable de
jeunes gens qui se fourvoient 1 Combien de pa-
rents qui déterminent l'avenir de leurs enfants
par des calculs d'intérêt matériel 1 Ces malheu-
reux parents! quel ignoble usage ne font-ils pas
alors de ces dépôts sacrés que la divine Provi-
dence a placés dans leurs mains ! Aussi, que de
désordres partout 1. Si l'on, réfléchissait un peu,
xxiv INTRODUCTION.
sur la terre verrait-on s'étendre une aussi vaste
désolation ? »
Ces réponses et réflexions que je fis à mon
ami, j'ai cru devoir les mettre sous les yeux du
lecteur pour lui faire connaître l'esprit de cet
ouvrage, et le mettre au courant d'une idée dont
le développement fournit la majeure partie de
ce volume. Pour le reste, je ne dis rien de
plus.
Je ne me fais pas pourtant illusion sur mes
manières de voir, et ne me flatte pas d'être
de l'avis de tous ceux qui me liront ; je pré-
vois même beaucoup d'objections ; n'importe ,
j'attendrai pour y répondre : quelle que soit
cette prévision , je craindrais de me forger
des ennemis qui peut-être n'existeront jamais.
Je me suis bien souvent trompé en jugeant les
INTRODUCTION, xxv
autres par moi-même, et pourtant je veux bien
m'exposer encore à tomber dans la même erreur.
Je veux supposer à tous mes lecteurs autant
de bonne foi en me lisant que moi-même en
écrivant.
SOUVENIRS
D'UN PRÊTRE.
CHAPITRE PREMIER.
DIEU LE VEUT.
J'étais encore dans l'heureux temps de l'ado-
lescence, et le ministre duSeigueur, qui m'avait
été envoyé pour conduire mes premiers pas dans
la voie des tribulations, m'avait dit : « Mon en-
fant , vous n'êtes pas fait pour vivre de la vie des
artisans. Je me garde bien de déprécier cette
classe de la société : aux yeux de celui qui voit
2 CHAPITRE PREMIER.
le bien où il est, elle est d'autant plus noble
qu'elle est.plus méprisée par la classe qui se dit
noble. Cependant, les vues de Dieu n'éprouvent
jamais le moindre obstacle par les considérations
humaines : Dieu veut; il faut que cette volonté
s'accomplisse. Faites selon les inspirations qui
vous viennent de moi. » — Oh ! ministre du Sei-
gneur, si vous l'aviez su , vous auriez eu pitié de
moi : vous m'avez jeté sur une mer pleine de
tempêtes! Que de fois mon navire inondé, avarié
par les vagues, battu, ballotté par les vents et
les flots, s'est vu sans espérance et sur le point
de disparaître dans les abîmes ; mais, une main
invisible et puissante m'a toujours fait reparaître
au milieu du courroux, des fureurs de l'orage;
et, à travers mille écueils, m'a conduit au poil
que vous m'aviez montré bien beau, mais bien
loin. J'y suis enfin à ce port;.... merci, mon
Dieu, à vous aussi, tribulations, merci; car, je
n'en ai que plus de gloire.
Que les hommes sont de pauvres juges quand
ils ne joignent pas la réflexion aux impressions
des circonstances! leur vue, toujours humaine,
conséquemment toujours extrêmement rétrécie,
ne leur fait jamais apercevoir la vérité claire-
DIEU LE VEUT. 3
ment, telle qu'elle est. Aussi, des amis, dans ces
orages qui viennent de m'agiter si cruellement,
n'ont jamais vu de raison pour m'adresser le
moindre soupir de commisération; mais, quand
il s'agit de ce voyage de trois mille cinq cents
lieues auquel je n'aurais jamais dû penser sans
consulter leur sagesse et leur sollicitude, je ne
suis que les impulsions d'une imagination témé-
raire qui éteint les sentiments du coeur, qui fait
sacrifier ses parents, ses amis, son pays, avec
une étonnante facilité. Encore, si ce jeune impru-
dent, au milieu de ses travaux et de ses périls,
avait l'espérance d'agrandir sa fortune et de
payer à ses parents les peines, les soins, les dé-
penses, les inquiétudes qu'ils se sont donnés
pour son éducation, il serait peut-être excu-
sable....— Oui, oui, je le conçois, amis, vos
pensées sont dignes de cette indifférence religieuse
dans laquelle vous dormez depuis longtemps.
Toutes vos vues sont attachées aux biens de cette
vie : vous ne connaissez d'autre mérite que la
possession de ces biens, qui se bornent à quel-
ques instants de durée. Du coeur? ... j'en ai : et,
quand je me consulte, je ne puis pas me répon-
dre qu'il y ait au monde quelqu'un qui aime plus
4 CHAPITRE PREMIER.
que moi ses parents, ses amis, son pays. Mais,
j'ajoute à ces sentiments la connaissance de ce que
nous sommes sur cette terre, et des devoirs qui
nous sont imposés. N'avez-vous jamais entendu
la voix de l'esprit de vérité quand il dit : Nous
7Ïavons pas ici de demeure permanente ? Ne
savez-vous donc pas que cette terre n'est qu'un
passage, qu'un exil; et, que les plaisirs les plus
attrayants qu'elle peut nous offrir ne sont jamais
capables de nous faire oublier qu'elle est une
vallée de larmes? Vous ne savez donc pas que
cet immense océan nous cache, au loin, des
peuples innombrables qui sont nos frères ; que
la vérité, la bonne nouvelle, comme le bonheur
éternel, leur est dû tout aussi bien qu'à nous ?
Vous savez que mon souverain a ordonné d'é-
tendre son empire. A qui l'a—t—il ordonné, si ce
n'est à ses apôtres? Nous, prêtres, nous sommes
les successeurs des apôtres. Les apôtres n'ont
jamais reculé devant les périls : ils ont traversé
les tempêtes pour obéir au commandement de
leur maître; et nous, nous reculerions! S'il
nous arrivait de craindre un seul instant, ne
serait-ce pas nous montrer indignes de notre
caractère? Ce nom de ministre du Seigneur,' ne
. DIEU LE VEUT. 5
serait-il pas profané? Eh! mes amis, j'en appelle
à vos généreux sentiments, si je me dégradais
ainsi, mériterais-je voire amitié?
Après tout, quels périls doivent épouvanter le
voyageur sur l'océan? N'est-il pas vrai que, sur
mer comme sur terre, l'homme soit toujours entre
les mains de la Providence, souveraine maîtresse
de tous les événements? Ce n'est pas seulement
au milieu des flots que nous sommes suspen-
dus sur un abîme ; et, parce qu'on ne voit pas
l'abîme qui nous menace tous à chaque instant,
nous sommes tranquilles, nous dormons en paix,
nous jouissons avec sécurité : et c'est du milieu
de ce repos que nous jetons un regard de pitié
sur ces malheureux aventuriers que les vents
poussent vers des régions étrangères!.. . C'est
notre partage à tous dans ce monde : il n'y a que
les apparences qui guident nos pensées, à moins
que par un puissant effort sur nous-mêmes, nous
ne réduisions à un silence absolu notre imagi-
nation et nos sens. Pourtant, nous ne. sommes
point faits pour obéir à des sens, à une imagina-
tion : en nous, ces deux facultés sont des,esclaves
qui doivent toujours obéir et jamais commander.
Nous, intelligence, recevoir des ordres de ce qui
6 CHAPITRE PREMIER.
est matière! c'est une indignité. Aussi, toutes les
fois que nous nous apercevons de ce renverse-
ment des choses, une noble fierté nous fait relever
le front, et nous voulons reprendre nos droits.
Amis, je voudrais vous voir ainsi rentrer en
vous-mêmes, afin que, secouant une vaine ter-
reur, vous fussiez en paix sur ce jeune témé-
raire ;... vous pourriez alors l'être sur vous.
En compulsant les malheurs accidentels, les
calamités qui désolent la terre et les pertes qui
ont lieu sur mer , on pourrait démontrer avec
évidence que, proportionnellement, les malheurs
sur terre sont plus nombreux et plus terribles ;
mais, je considère cette recherche comme inutile,
et me contente de bien me persuader que toujours,
ô mon Dieu, je suis entre vos mains; et, alors,
seulement, me voyant sous vos yeux pater-
nels , je n'ai point de crainte, la joie ne s'altère
point dans mon coeur. Oui, alors seulement je
puis dire : je suis en paix , je vis d'une vie de
bonheur.
On m'a fait entendre encore d'autres repro-
ches : ceux-ci sont bien plus amers; mais, ils
sont aussi impuissants : « Vous avez, m'a-t-on
dit, un père» urne mère, des soeurs, des amis;
DIEU LE VEUT. 7
vous êtes l'enfant du plus beau pays du monde.
Quand il reste encore quelques sentiments dans
le coeur, ces considérations sont invincibles. »
Je le sais, dans une petite ville du midi de la
France, au moment où je trace ces lignes, clans
une modeste demeure, peut-être aux pieds des
autels de Marie, je vois une pauvre mère, je l'en-
tends , car je connais son coeur : « Mon enfant !
mon enfant ! c'en est donc fait, je ne te verrai
plus! Toi, mon fils unique, sur lequel j'avais
fondé de bien douces espérances! J'avais mis
tous mes soins à former ton coeur ; je l'avais
fait doux, sensible, reconnaissant.... Je ne l'a-
vais pas fait cruel : et, pourtant, que tu es cruel
envers moi!.... N'étais-tu pas content de mon
empressement à satisfaire tous tes désirs? Si ton
bonheur eût dû me coûter la vie, je te l'aurais
donnée mille fois; et tu m'abandonnes!... Mon
enfant, tu le sais, j'en mourrai de douleur!... et
tu n'as pas pitié de ta mère!... Au pied de cet
autel, ô consolatrice des affligés, que de fois je
suis venue vous dire : ô Marie ! je vous offre
mon enfant, conservez-le, ornez-le de toutes les
vertus. J'ai toujours entendu dire, et je le crois,
que vous exaucez la prière; que vous écoutez
8 CHAPITRE PREMIER.
toujours favorablement, surtout la mère qui vous
implore. Est-il bien vrai que vous m'auriez
exaucée, ô Marie? Lui, me dit que c'est pour
votre amour, pour l'amour de votre Fils qu'il
m'a quittée. Est-il bien vrai, ô Marie?... Je ne
voudrais jamais vous disputer mon enfant; mais,
qu'il est cruel le sacrifice que vous imposez à
une mère!..... Me rendrez-vous jamais mon
enfant, ô Marie?... O Jésus! ces yeux, avant de
s'éteindre, pourront-ils voir encore une fois cet
enfant qui m'est plus cher que la vie?... Au
moins, sauvez-le de la fureur des flots;... sau-
vez-le de tous les périls !... »
Voilà, chers amis, des paroles que je suis obligé
d'entendre, qui brisent mon âme, et que cepen-
dant je ne puis écouter, car Dieu me fait la grâce
de ne pas perdre de vue la vocation qu'il a placée
en moi et que ses desseins me commandent de
suivre. Oui, chère mère, oui, chers parents, mon
amour pour vous et ma reconnaissance ne sorti-
ront jamais de mon coeur. Je vous quitte, je pars;
et, pourtant, mes sentiments pour vous n'avaient
jamais été aussi vifs ; j'ai vu vos derniers adieux :
vos tendres reproches m'ont fait verser bien des
larmes : j'entends encore, vos soupirs; mais,
DIEU LE VEUT. 9
j'obéis à cette volonté suprême que vous m'avez
appris vous-mêmes à vénérer avec dévouement.
Oui, je ne crains pas de le dire et de le répéter,
il n'y a pas d'enfant qui jamais ait eu plus que
moi d'amour pour ses paren's; et si je n'avais su
que ce que nous avons de plus cher au monde,
notre coeur, ce présent le plus précieux de la
Divinité, ne nous avait été donné que pour lui
en faire un sacrifice, jamais, oh ! non, jamais je
n'aurais fermé l'oreille à vos soupirs; jamais je
n'aurais détourné mes regards pour ne pas voir
vos pleurs.
Après ces cruels adieux, le souvenir de mon
pays que j'aime tant, vient solliciter mon coeur :
je me rappelle les titres qui lui donnent droit à
ma reconnaissance et je sens plus que jamais ,
en moi , cet amour qui fait éprouver de la
peine même lorsque on ne fait que perdre de
vue le clocher de son village. Mais la voix de ma
conscience ne tarde pas à me rappeler à des sen-
timents plus hauts; et, quels que soient les motifs
de reconnaissance envers mon pays, je ne lui
serai pas ingrat en suivant les mouvements de
mon coeur qui m'envoient au loin pour travailler
à la vigne de mon maître. Si la Religion , grâce
10 CHAPITRE PREMIER. DIEU LE VEUT.
insigne de mon Dieu, que mon pays m'a fait
aimer, m'en fait un devoir, mon pays ne m'en
fait-il pas un devoir avec elle ? Oui sans doute :
en suivant ma vocation, je marche conformément
à ses sentiments généreux. Quand quelques-uns
de ses enfants lui disent adieu pour aller éloigner
les bornes de cette Religion qui fait sa gloire,
mon pays, comme la mère Spartiate, revêt son
enfant des armes guerrières et lui dit : « va ; et
reviens couronné des lauriers de la victoire, ou
expire sur le champ de l'honneur. »
Paris, 27 février 18 M.
CHAriTRE DEUXIEME
DEPART.
Je partis de Paris pour Nantes, le 27 février
1847, par le chemin de fer d'Orléans. Dans la
salle d'attente , je distinguai un de ces hommes
dont la noblesse des sentiments se répandsurtoute
la personne. Mais, à quoi bon considérer parti-
culièrement un homme que l'on doit voir un ins-
tant pour ne plus le revoir jamais?.... Au reste ,
la cloche nous appelle; il faut partir. Je suis en-
traîné dans un wagon qui n'est pas de mon choix,
et nous sommes eu route. — Nous voici à Or-
léans. — Nous arrivons à Tours.
12 CHAPITRE DEUXIÈME.
Parmi la foule arrivée à Tours je revis la
ligure qui avait attiré mes regards à Paris ;
mais , je crus que ce plaisir ne m'était encore
donné que pour faire un nouveau sacrifice, et je
ne pensai plus qu'à partir pour Nantes, sans
songer, le moins du monde, que je devais passer
toute la journée suivante avec ce Monsieur,
dont les seules apparences avaient excité en moi
un si vif intérêt. Effectivement, le lendemain
matin, dans le salon du bateau à vapeur , mes
yeux tombèrent, presque immédiatement, sur
ce personnage, dont le front seul, bien mieux
que les marques d'honneur qui décoraient sa poi-
trine, annonçait une longue carrière toute de
dévouement et de gloire. En entrant, je fis,
sans cérémonie, un salut général; et, j'allai,
comme par un mouvement spontané, m'asseoir
à côté de l'ancien militaire, qui, à mon ap-
proche , par respect pour mon habit, se leva,
me salua du ton le plus distingué , et, pour-
tant , avec cette simplicité et cette franchise
dont les militaires semblent avoir le monopole.
Après plusieurs paroles, échangées de part et
d'autre, il me dit: « Monsieur l'abbé, vous
semblez m'être.envoyé par la Providence : de-
DEPART. 13
puis mon départ de Paris , je me suis trouvé
au milieu de beauconp de personnes, et, cepen-
dant, plus solitaire que si j'avais, été au milieu du
désert de Zahara. Vous n'ignorez pas que la soli-
tude engendre la mélancolie, et qu'à mon âge,
la mélancolie a perdu tous ses charmes pour ne
produire que le plus accablant ennui. Vous par-
donnerez , monsieur l'abbé, à la franchise d'un
ancien soldat : vous le savez, sans doute , nous
somme» fatigants de simplicité envers les per-
sonnes qui gagnent notre confiance. — J'aime
beaucoup cette fatigue, lui répondis-je d'un ton
un peu militaire, et, puissé-je, de mon côté, être
fatigant pour vous comme vous le serez pour
moi. — C'est bon, monsieur l'abbé, me dit-il en
me serrant la main, c'est bon ; voilà qui rend
facile de se faire amis. Venez donc , ajouta-
t-il en me prenant le bras, il fait beau temps;
allons, quelques instants, admirer les rivages de
la Loire. » Les bords de la Loire sont beaux; mais,
ils étaient alors bien tristes : il restait encore
des traces bien cruelles de ces flots dévastateurs
envoyés l'année précédente par la colère du ciel,
pour donner un nouveau et terrible avertissement
à la France.
14 CHAPITRE DEUXIÈME.
Il y avait à peine une demi-heure que nous
nous promenions, et notre conversation devenait
celle de deux amis habitués à vivre ensemble,
quand mcn compagnon de voyage me dit: « 11
est vrai, le temps est beau, tout ce que nous
voyons présente de l'intérêt; mais, il fait bien
froid. Descendons, monsieur l'abbé, vous gagnez
de plus en plus ma confiance; je veux vous faire
une confidence que, certainement, vous n'écou-
terez pas sans intérêt. »
M. le comte de *** est un de ces hommes dont
la Vendée et la Rretagne, ces deux illustres soeurs,
se souviennent avec orgueil ; il a servi son pays
avec distinction jusqu'en 1830.
Rendus dans le salon et retirés à l'écart, je
commis une faute dont je reçus au même instant
la juste punition. Je lui dis : « Monsieur, votre
confiance à mon égard me confond, et je crains
que vous ne vous repentiez de votre démarche
et de vos paroles. Mes parents mon fait donner
un peu d'éducation, et je suis devenu prêtre;
mais, je ne suis que le fils d'un charpentier.»
Le comte de *** prit aussitôt un air sérieux, et me
dit d'un ton sévère: a Monsieur l'abbé, à cause
de votre franchise, je vous pardonne l'injure
DÉPART. 15
que vous venez de me faire. L'état abaisse-t-il
l'homme?... et, quand il l'abaisserait, le carac-
tère sacré dont vous êtes revêtu ne vous relève-
rait-il pas iufiniment? Jésus-Christ était fils d'un
charpentier— — Mais pourtant, monsieur
— Assez, assez, monsieur l'abbé;... je voudrais
être digne de baiser la trace de vos pas. J'oublie
ce que vous venez de dire, oubliez-le vous-même,
et passous à nos petites confidences. » J'étais dé-
concerté. Par son affabilité, il sut bien, cepen-
dant, me faire perdre mon embarras et me mettre
à même de reprendre ma première liberté.
Je ne dirai plus rien de M. le comte de *'*. Je
vais m'emparer du récit qui me captiva comme
les contes de fées captivent les enfants. Aurais-
je la plus ingrate mémoire, je crois que je m'en
souviendrais jusqu'au dernier iota. Je serai ce-
pendant discret et ne dirai rien qui puisse pro-
duire un trop grand jour sur les personnes. J'o-
mettrai même certaines circonstances inutiles
à mon but principal; j'en ajouterai quelques-
unes qui pourront, au besoin, faire prendre le
change. Je donnerai au comte de *** le nom
de son château que j'appellerai Lieudange ; ses
enfants, nos deux héros sont Adolphe et Marie.
CHAPITRE TROISIEME.
ADOLPHE et MARIE.
§lc
Sur un large coteau couronné d'une magnifique
végétation et dominant une des plus belles vallées
de l'Ouest de la France, s'élève, sur les ruines
d'un château seigneurial, une demeure modeste,
mais vaste et charmante, c'est Lieudange. Les
fossés profonds, les bastions, les tourelles, les
crénaux, tous les appareils de la féodalité qui
faisaient, autrefois, approcher en tremblant de
4*
1S ADOLPHE
ces splendides et redoutables habitations, ont
disparu. Les abords du château de Lieudange
sont maintenant libres, engageants : la religion
et la charité guident les coeurs de ceux qui l'ha-
bitent ; la religion et la charité chassent toujours
la méfiance et la terreur pour mettre à leur place
le bonheur de la paix. Lieudange est entouré de
parterres et de pelouses. Les petites filles du
\ illage viennent là cueillir des fleurs aux jours
de fête, et les enfants du paysan viennent aussi
là, souvent, partager les jeux des enfants du
château.
C'est là qu'Adolphe et Marie, les seuls enfants
du comte de Lieudange, reçurent la première
instruction, les premiers développements de l'in-
telligence et du coeur par les soins de l'abbé
Charles, qui fut ensuite curé de la paroisse de
Lieudange; c'est là qu'ils eurent de terribles
combats à soutenir pour suivre la volonté du
ciel.
Un matin d'automne, au moment où l'aurore,
de concert avec la fraîcheur, épuraient le parfum
des fruits et des fleurs, M. l'abbé Charles, constant
dans ses habitudes, se trouvait déjà sur les bords
du ruisseau du vallon, où la nature favorisait en
ET MARIÉ. 19
lui le développement d'affections nobles et saintes
qu'il offrait à sou Dieu comme les prémices de sa
journée. Tout à coup, un froissement insolite de
feuillage, qui se fit derrière lui, sur le penchant
du coteau qui domine le château de Lieudange,
vint le distraire de sa méditation. Il se retourne :
Adolphe, son ancien élève, s'était précipité dans
ses bras. •
« Que le ciel soit béni, mon enfant, lui dit-il ;
vous voilà donc au comble de vos voeux : oui, je
le sais, vos travaux sont couronnés d'un plein
succès. Mais, pourquoi si matin dans ses lieux?
et, encore, d'où vient cet air de tristesse qui
perce à travers la joie que vous manifestez?
— Monsieur l'abbé, je vous en supplie, ne me
faites pas de questions; ne me parlez pas, surtout,
de l'accomplissement de mes désirs; je vois, plus
que jamais, la futililé de ces vains honneurs; et,
s'il ne m'est pas possible d'acquérir le bonheur
de mon choix, au moins que je puisse jouir de
votre présence pendant les quelques instants que
je tâcherai de venir passer auprès de vous. Rap-
pelez-moi, je vous en prie, ce temps....—Assez,
mon cher ami; et, puisque vous avez encore
confiance en moi, je veux détruire vos inquié-
20 ADOLPHE
tudes ou , au moins, les partager. — Vous igno-
rez donc, monsieur, que vous ne pouvez plus
rien pour moi ; que mon père se trouve , contre
vous, dans une exaspération qui va jusqu'àla fu-
reur, et que, pour vous voir, il m'a fallu lui
désobéir et tromper sa vigilance? J'arrivai hier
soir de Paris; et, hier soir, l'espérance que
j'avais encore, et qui était fondée sur vous, s'est
évanouie. Il fallait qu'une douleur nouvelle vînt
s'ajouter à ma douleur. Marie, ma pauvre soeur,
se trouve dans une peine semblable à celle qui
me tourmente. Ah ! monsieur, si vous la voyiez !
que cette peine a déjà fait de ravages en elle !
Hélas ! si le ciel ne se hâte de venir à notre
secours, dans un mois je n'ai plus de soeur ! » Et
des larmes roulèrent sur ses joues.
L'abbé gardait un silence qui laissait lire sur
son front les sentiments pénibles qui, dans ce
moment, agitaient son âme.
«Non, non, continua Adolphe, il n'est pas
possihle que vous veniez à notre secours, si ce
n'est par vos prières.
— Mais, mon enfant, quel est ce mystère?...
Je connais bien l'exaspération de M. votre père,
il me l'a manifestée. Il s'est irrité encore d'avan-
ET MARIE. 21
lage quand je lui ai demandé les motifs de sa
conduite à mon égard. Comme je me relirais, je
lui ai entendu prononcer avec dédain le mot de
jésuite, et y ajouter la défeuse formelle de jamais
reparaître au château. Voilà tout ce que je sais :
vous me feriez une peine plus grande en me re-
fusant l'éclaircissement que je vous demande.
Au reste, mon cher enfant, ces afflictions sont
une épreuve que le ciel vous envoie : le ciel
les fera disparaître. Si je suis le seul qui puisse
vous être utile, pour qu'il me soit permis de
venir à votre secours, celui qui est le maître des
coeurs saura bien changer celui de votre père.
Calmez-vous, cher enfant, placez toute votre
espérance dans le Seigneur, vous ne serez jamais
confondu.
—Il faut donc vous obéir, répondit Adolphe...
Mais, auparavant, laissez-moi vous le dire naï-
vement, ajouta-t-il avec un léger sourire : votre
présence seule me soulage; à votre parole, il
rentre dans mon âme un courage dont je ne sais
me rendre compte. Voiji la vérité :
«Dans son dernier voyage à Paris, mon père
fut ravi des notes qu'on lui donna sur mon
compte ; il fut plus heureux encore de l'examen
2-2 ADOLPHE
qui me mit à un rang distingué parmi ceux qui
ont été reçus cette année à l'école polytechnique.
Je lui demandai, comme une récompense, de
me permettre un petit voyage de huit à dix
jours avec un de mes amis. Il compta sur ma
discrétion et ma sagesse : je promis que dans
quinze jours, au plus, je serais rendu au sein de
ma famille.
« Au milieu de la corruption effrayante qui
règne parmi les jeunes gens des écoles prépa-
ratoires, j'avais eu le bonheur de rencontrer,
non pas un ami, mais un ange gardien. Sans
lui, peut-être, je me serais profondément cor-
rompu.
« Je m'étais concerté avec lui pour ce voyage.
C'est une retraite que nous dûmes aller faire dans
une maison religieuse. Lui, connaissait cette
maison; il me conduisit à Saint-Acheul.
« Quand je fus dans cette habitation silen-
cieuse, je me crus dans un effrayant désert;
mais, bientôt, vint au-devant de nous un prêtre
dont la simplicité, la douceur, la politesse me
ravirent. Lorsqu'il fut question de la retraite,
malgré toute la répugnance que l'on éprouve à
passer huit jours dans un silence presque absolu,
ET MARIE. 2:i
à méditer quatre ou cinq heures par jo'.ir ; n'ayant
de communication qu'avec un compagnon discret,
pendant une heure de promenade, à midi et le
soir, dans un jardin attenant à la maison; n'étant
visité, dans l'intervalle, que par un directeur qui
vient, dans le langage le plus laconique, vous
dire ce qu'il faut ou ce qu'il ne faut pas faire : ce
prêtre sut très-habilement nous inspirer le cou-
rage d'affronter cette tâche.
« Me voilà donc dans ma solitude, séparé de
mon ami. « Comment, disais-je à mon direc-
« teur, je ne pourrai même pas causer avec mon
« ami? — C'est pour cela que vous êtes venu, »
me répondit-il en souriant. Je ne comprenais pas.
Immédiatement, il m'apprit un des grands pré-
ceptes de saint Ignace, qu'il faut se comporter
avec Dieu comme un ami avec son ami ; c'est
pour nous parler au coeur qu'il nous conduit dans
la solitude.
« Cette pensée toute simple, à laquelle je
n'avais jamais songé, jeta un jour subit dans mon
âme : elle eût, seule, suffi pour remplir mes huit
jours de méditations. Mais, je m'aperçus bientôt
que j'étais comme cet homme grossier qui visite
pour la première fois des appartements royaux ;

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