Souvenirs d'un Riz-Pain-Sel, épisode de la campagne de 1813 , par C.-P. Desbatisse,...

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Impr. de Fudez frères (Moulins). 1865. In-8°.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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SOUVENIRS
D'CN
RIZ-PAIN-SEL
SOUVENIRS
D'UN
RIZ-PAIN-SEL
eflSÎÏOE DE LA CAMPAGNE DE 1813
- E DE LA CAMPAGNE DE 1813
PAR
C..P. DESDATISSE,
MÉDAILLÉ DE SAINTE-HÉLÈNE
V. 1.
MOULINS
IMPRIMERIE DE FUDEZ FRÈRES
AUX JARDINS-BAS.
1865
DÉDICACE
AUX MÉDAILLÉS DE SAINTE-HÉLÈNE
Il ne peut m'être permis de vous appeler chers
camarades, puisque je n'ai pas payé de mon sang
les victoires que votre héroïque valeur vous a fait
gagner pendant vingt ans.
Sans avoir été militaire, si j'ai reçu la
Médaille de Sainte-Hélène, cette faveur toute
spéciale ne m'a été accordée, sans doute, que
pour avoir laissé publier dans les journaux de la
Restauration et du Gouvernement de Juillet LES
SOUVENIRS- D'UN RIZ-PAIN-SEL.
Vous devez vous rappeler qu'à ces deux épo-
ques on était mal venu à parler des souvenirs
de l'Empire. -
SOMMAIRE
CHAPITRE I. - Dpart. 1
CHAPITRE II. - Baptême. 9
CHAPITRE III. - Bataille de Lutzen. 17
CHAPITRE IV. Le Mélomane 30
CHAPITRE V. - Bataille de Bautzen. 45
CHAPITRE VI. Les Cosaques 60
CHAPITRE VII. - Brestaw. 75
CHAPITRE VIII. — Dissertations littéraires. 90
CHAPITRE IX. — Transports militaires. 103
CHAPITRE X. — Prague. 113
CHAPITRE XI. - La Cour des .Nliracles 126
CHAPITRE XII. -. Magnétisme. — Transmigration des âmes. 140
CHAPITRE XIII. - Ruines de Grédisberg.,.. 153
CHAPITRE XIV. — Mort du général Moreau. 164
1
SOUVENIRS
D'UN
RIZ - PAIN - SEL
CHAPITRE' PREMIER
LE DÉPART.
Avant les malheurs e, l'invasion de 1814, mes
contemporains n'ont point oublié que, du temps de
Napoléon , la victoire française marchait au pas de
charge ; que les individus, indistinclement placés dans
l'armée, suivaient toujours d'assez près le char de cette
capricieuse divinité , mais que la rapidité de sa course
ne vous laissait pas le temps d'observer en touriste les
contrées envahies par l'impétuosité des conquêtes du
grand homme.
Cette observation m'était nécessaire pour déclarer
que je n'ai pas compulsé les bulletins homériques de
cette épopée de gloire, que mon voyage dans une partie
du nord de l'Allemagné n'est point un voyage descrip-
tif, encore moins une relation littéraire ; que je n'ai
point, à l'aide d'un dictionnaire géographique, observé
2 SOUVENIRS
les établissements industriels, fouillé les ruines des
monuments du moyen-âge, mesuré la hauteur des
montagnes et sondé à pied sec la profondeur du lit des
rivières ; que je me suis bien gardé, par des traits de
biographie, d'exhumer la vie des hommes célèbres qui
ont illustré leur patrie.
Je dis ce que j'ai vu, ce qui m'est arrivé, et, plus
simplement encore, ce qui m'a été rapporté, dans l'espoir
d'amuser l'esprit d'une femme dont je désirais occuper
le souvenir.
Cependant, j'aurais trouvé matière, en imitant même
de loin, les romantiqnes de notre époque, par d'intermi-
nables conversations, à des descriptions monumentales,
des notes historiques empruntées aux chroniques féodales
de la vieille Allemagne. Sans m'écarter du cercle de
mes idées, j'aurais pu, aimable lectrice, à l'aide de ce
pompeux assemblage, doubler et quintupler les impres-
sions démon voyage; mais, avec indulgence, acceptez
sans ces ornements l'exposition de la fin et du commen-
cement de ma course aventureuse, pour me suivre de
Hesse-Gassel sur le champ de bataille de Lutzen.
Ainsi je dis : — Votre dernière lettre, ma chère
Aurélie, m'a été remise à mon arrivée en Silésie. J'avais
formé le projet de vous répondre de suite; mais, par
réflexion, j'ai préféré vous envoyer une espèce de rela-
tion de mon voyage, ou plutôt, le but est plus modeste,
de ma promenade militaire.
Pour remplacer trois ou quatre lettres que vous n'au-
riez vraisemblablement jamais reçues, attendu que la
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 5
trahison, aussi expéditive que la victoire, nous ferme
chaque jour les portes du retour, j'espère que vous
lirez avec indulgence ce premier hommage d'une amitié
fidèle. Suivant les temps, suivant les lieux, vous verrez
votre ami gai ou triste, mais supportant avec courage
les privations qu'entraîne la guerre. Il vous dira combien
il éprouvait de joie en approchant d'un gîte, maison ou
cabane, que les foudres de la guerre avaient quelquefois
à moitié consumée ; quel bon sommeil il faisait, au
bivouac, au coin d'un feu de broussailles improvisé par
le soldat. Vous ne le suivrez pas avec indifférence dans
des contrées où se rencontre encore l'ignorance des
prestiges d'une civilisation au berceau, mêlée cependant,
pour les notabilités des classes supérieures, à l'érudition
du dix-huitième siècle.
Le nord de l'Allemagne présente aux arts et aux
usages du savoir-vivre de la France un demi-siècle de
retard, comparativement à la situation sociaie de notre
belle patrie.
Pour plaire au romantisme de votre esprit, vous ne
refuserez pas d'entrer dans une ombreuse forêt, où ne
s'entendent que les cris plaintifs de l'oiseau de nuit et
le bruissement des vents égarés dans le feuillage; alors,
le regret dans le cœur, l'esprit préoccupé du souvenir de
Paris, vous souhaiterez de leur demander des nouvelles
de la terre natale. Mais les zéphyrs de l'aurore, comme
les vents de l'orage, traversent, sans s'arrêter, les champs
de la patrie.
Pour entrer en matière, je vous parlerai succincte-
4 SOUVENIRS
ment de Hesse-Cassel, autrefois la résidence de l'élec-
teur d'un vaste duché, aujourd'hui la capitale d'un
royaume improvisé du morcellement de l'ancienne
Westphalie.
La ville de Hesse-Cassel se divise en trois sections,
qui sont : l'ancienne ville, le quartier de la cité et la
ville neuve ; cette dernière est également bâtie et située
très-avantageusement; les rives bien cultivées de sa
jolie petite rivière et les promenades pittoresques qui
l'entourent lui donnent, à la première vue, un roman-
tisme qui vous fait désirer de l'habiter. Les rues sont -
larges et bien alignées ; de nombreux hôtels forment
une place au milieu de laquelle, à l'endroit même où
se trouvait autrefois la statue de Frédéric II, électeur
de Hesse-Cassel, s'élève maintenant, sur son pié-
destal de victoire, la statue pédestre de l'empereur
Napoléon.
La belle muse de Canova, que nous avons admirée
l'hiver dernier, n'offre pas une attitude plus expressive
au fondateur et distributeur e ce petit royaume. Le
nouveau Phidias de cette jolie statue s'est servi d'un
marbre diaphane qui donne à la draperie du manteau
impérial la flexibilité des contours gracieux des toges
romaines.
Vis-à-vis le palais des anciens Etats se trouve la salle
de spectacle, vrai théâtre de Bobèche, où l'on ne pénètre
que par des couloirs extérieurs, l'architecte ayant oublié
d'ouvrir une principale porte d'entrée. L'intérieur
n'offre rien de remarquable : un velours, jadis bleu,
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 5
brodé aux armes de Westphalie, orne sans élégance
la loge de Sa Majesté. Des acteurs, prenant le titre
honorifique de pensionnaires du roi, y jouent, tant
bien que mal, les chefs - d'œuvre de nos tragiques
français.
J'assistai un jour à la représentation d'Athalie.
L'actrice qui remplissait le rôle de cette cruelle et
superbe reine criait si fort qu'elle prit une extinction
de voix au milieu de la déclamation de son récit ; le
grand-prêtre valait encore moins. Je suis cependant
1 contraint de l'avouer, j'ai éprouvé de l'émotion à
cette déclamation ridicule ; car, exilé à deux cents
lieues de Paris, et dans un pays où j'entendais, sans
pouvoir trop le comprendre, les sons gutturaux d'une
langue énergique qui doit difficilement se prêter à la
prosodie de notre versification, l'incomparable Racine me
semblait plus sublime, et même encore plus harmo-
nieux.
Le palais ducal a été détruit par un incendie; ses
vestiges attestent encore qu'il était spacieux, mais rien
n'indique qu'il fût digne d'une résidence royale.
Le roi Jérôme est généralement aimé (1). C'est un
prince modéré, qui paraît autant le père que le roi des
sujets qui devinrent son partage par suite des victoires
de son frère. Malgré le goût de ce prince pour le luxe
et la représentation, il se contente, enfreignant les ordres
(1) Ceci a été écrit en 1813.
6 SOUVENIRS
expédiés des Tuileries, de la modeste habitation d'un
hôtel particulier.
Les écoliers indigents ont ici une singulière manière
d'implorer l'assistance des personnes charitables :
divisés en plusieurs compagnies, ils parcourent les rues
de la ville et les campagnes environnantes au son de
différents instruments. Ils chantent des cantiques ou
des ballades historiques de la vieille Allemagne,
berceau des traditions romantiques d'une nature éche-
velée.
Cette musique, harmoniée à une mystique dévotion,
n'est pas désagréable; elle vous entraîne doucement à
l'inactivité d'une vie contemplative et rêveuse.
Les femmes de Hesse- Cassel sont généralement
jolies; leurs manières les font quelquefois comparera
nos aimables Parisiennes ; seulement, à l'avantage de
ces dernières, elles ont beaucoup plus de laisser-aller
que de coquetterie : le désir de plaire ne sert ici qu'à *
satisfaire plus vite les besoins de l'amour.
Dans la haute société, on imite, autant que la
localité peut le permettre, les mœurs et les usages
de la France, point de mire des peuples les moins
civilisés.
Les promenades en calèche dans les bois de Wes-
tensten, les visites et les assemblées, ainsi que les
intrigues de cour, font l'unique occupation des Alle-
mandes francisées.
Les bourgeoises, plus modestes ou moins difficiles
dans leurs affections, se contentent de la promenade
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 7
du soir, où, grâce aux Français domiciliés à Hesse-
Cassel, elles n'attendent jamais longtemps le retour
de l'étoile du berger. Elles aiment mieux les Fran-
çais que leurs pacifiques maris, qui ne se montrent
pas infiniment jaloux de cette préférence, parce
qu'ils imaginent probablement qu'une infidélité adroite-
ment dissimulée doit être, comme à Paris, facilement
pardonnée.
Un homme, déjà sur le retour de l'âge, épouse, sans
la moindre hésitation, une très-jeune personne dont les
inclinations n'ont point d'affinité avec les habitudes de
sa vie. D'ailleurs, la volonté des parents, l'égalité des
rangs, établissent irrévocablement, en Allemagne, le
commencement, le milieu et la fin de toutes les exis-
tences. Il ne peut pas en être autrement; les hommes
du Nord sont lents à prendre une résolution. Ce qui a
été, suivant eux, doit toujours exister. — Le soleil qui
les éclaire est tiède, et il enflamme difficilement leurs
sens engourdis.
Les Westphaliens ne connaissent d'autres divertisse-
ments que de fumer ou de boire de la bière. Les plus
riches négociants de Cassel, lorsque les magasins sont
fermés, passent leur soirée au Casino, occupés à charger
leur pipe ou à lire les gazettes, feuilles périodiques,
soumises à la censure française, qui ne contiennent que
les annonces du commerce, les nouvelles de Paris, la
naissance, le mariage et la mort des princes de la Confé-
dération du Rhin.
8 SOUVENIRS
Dans -, cette [situation, d'un assujettissement Jaussi
moral,:où rien ne parle à l'imagination, ils n'en sont
pas moins de: grands nouvellistes, intrépides amateurs
des innovations étrangères, amis déclarés d'une noble et
sainte liberté, [enthousiastes au dernier point de tout ce
qui est grand et généreux. Relativement à la grandeur
de leur patrie, le courage leur manque et leur manquera
toujours lorsqu'il s'agira' d'innover. Longtemps encore
ils resteront stationnaires dans l'universel mouvement
de la civilisation. Ils conservent, au fond du cœur, un
trop grand respect pour la volonté des princes qui les
gouvernent, pour qu'ils se décident à détruire les pré-
jugés de la naissance, et même de modifier les plus
mauvaises lofs de leur antique patrie. Cependant, malgré
la haine de leurs princes contre la révolution de 1789,
ils tiennent la nation française comme le premier peuple
du monde.
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 9
CHAPITRE Il
LE BAPTÊME.
Un jour que je me trouvais à dîner chez le riche
marchand qui me fournissait le logement militaire, et
comme nous étions engagés dans une conversation poli-
tique fort de son goût, il voulut de suite m'en témoigner
sa satisfaction, par un extra de libation qui rarement
avait lieu au repas de la famille, attendu que les Alle-
mands, ne buvant que de la bière, et ne se servant de vin
qu'aux fêtes les plus carillonnées, s'étaient retirés ; le do-
mestique après avoir servi un dessert, composé d'une tarte
au chocolat, de fruits secs et de fromages de Hollande,
posa triomphalement devant le maître de la maison
un énorme vidercum de cristal, où une large rainure
symétriquement espacée assurait à chaque convive la
ration qui lui était réservée.
Le chef de la famille, par politesse, ou sans doute
pour me prouver que le breuvage n'était point empoi-
sonné, commença par boire le premier; ensuite à deux
mains il me présenta le vidercum, monstre que je fus
obligé de saisir à deux mains également, pour boire à
mon tour la portion indiquée.
De la maîtresse de la maison, il passa aux commis,
10 SOUVENIRS
ensuite aux enfants, selon la position et l'âge des con-
vives, et fit ainsi le tour de la table deux fois, entre deux
conversations.
Cet usage de boire en communauté ne s'est perpétué
que chez les personnes des classes inférieures , mais
chez les barons, car tout noble en Allemagne est baron, -
ou chez la seigneurie du haut commerce, on trouve ha-
bituellement une table servie avec la propreté et l'élé-
gance des usages français.
Ensuite, ce fut le tour des pipes et du café; deux
vieilles dames, locataires dans la maison démon logeur,
vinrent nous aider à vider un second vidercum, encore
plus haut que le premier, dont les enfants et les commis
n'obtinrent cependant pas le partage; après cette co-
pieuse libation, nous prîmes chacun cinq ou six tasses
de café ; il est vrai que ces tasses, de fabriqne saxonne,
étaient de la profondeur d'un coquetier ; les dames fu-
mèrent plusieurs pipes, préservatif assuré, me dirent-
elles, contre le scorbut, maladie endémiqne dans le nord
de l'Allemagne, notamment dans les contrées les .plus
rapprochées des terres basses de la Hollande.
Trois jours après mon arrivée dans cette maison hos-
pitalière, dont je conserverai longtemps un agréable sou-
venir, se fit le baptême d'un enfant du fils aîné de mon
hôte. Cette cérémonie religieuse, et tout à fait patriar-
cale, fut suivie d'une assemblée de famille.
M'ayant fait promettre d'être du nombre des invités,
et comme la maison de campagne où devait se donner
D'UN RIZ-PAIN-SEL. Il
cette fête était située à deux milles de la résidence, je
m'y rendis dans un élégant boguet,
Car à Cassel, comme à Paris,
On prise fort les beaux habits :
Un air de fortune en impose ;
Présentez-vous dans un salon,
Votre mise pour vous dispose
Les regards des gens du bon ton.
Pour s'attirer la bienveillance,
Il faut faire un peu de fracas ;
On juge, par votre dépense,
Si de vous on doit faire cas.
On nous adonna un bal brillant, ce qui vaut mieux
encore un excellent souper.
Le bosquet d'une allée ombreuse servit de salle de
danse, et soutenait une tente élégante décorée de fleurs
et de rubans ; des guirlandes de roses artificielles ser-
vaient de supports à plusieurs lustres, recouverts, contre
l'agitation de Fair, de transparents de différentes cou-
leurs. Enfin ce joyeux festival exprimait la joie toute
bienveillante de ces bons parents. Les hommes se mon-
trèrent des plus galants, et après avoir offert aux dames
desbouquets de fleurs artificielles, on entra dans la salle
de danse. Le parrain et la marraine de l'enfant ouvri-
rent le bal par une danse de caractère assez semblable à
notre ancienne sarabande.
La danse fut à peine achevée, que les applaudissements
12 SOUVENIRS
éclatèrent de toutes parts ; et tout aussitôt deux jeunes
demoiselles, les perles de la fête, se détachèrent du
cercle d'admirateurs et vinrent faire hommage aux deux
graves personnages, encore haletant de fatigue et d'op-
pression, de deux corbeilles pleines de dragées et de
sucre candi, envoyées par la confrérie de l'état du père
du nouveau-né, pour être distribués aux assistants. La
marraine distribuait les dragées et le parrain distribuait
du sucre candi, que les invités firent adroitement glisser
dans leurs poches pour le déjeuner du lendemain ; car
avec gros comme une noisette d'un morceau de sucre
candi qu'on laisse fondre dans sa bouche, un Allemand
économe prend six tasses de café,
La mise simple et cependant gracieuse des dames me
fit croire un instant qu'un génie des Mille et une Nuits
m'avait subitement transporté dans votre joli jardin de
Ville-d'Avrai? mais l'orchestre, d'une assourdissante
harmonie, mêlée au langage énergique et guttural des
Westphaliens, était d'une réalité à ne pas bercer long-
temps mon esprit dans les illusions d'un rêve de bonheur.
Cependant si le hasard vous eût fait embellir cette fête,
malgré vos trente ans de vieillesse anticipée, l'amitié
vous aurait dit de sa plus douce voix :
Ainsi qu'aux Champs-Elysées
Ici règne le printemps ;
Ne comptez plus vos aimées !
Qui plaît a toujours vingt an ;
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 15
Sur des lèvres demi-closes,
De l'amour sont les désirs ;
Belles, vous êtes les roses
Dont nous sommes les zéphyrs.
Le 14 avril 4813, année fatale aux gloires de l'Em-
pire, je partis de Hesse-Cassel, dans l'espoir de rejoindre
à Marbourg, le quartier général de la Grande-Armée,
où m'appelaient les fonctions d'employé de l'administra-
tion de la guerre.
La. route de Cassel à Brunswieh est d'une viabilité
parfaite ; elle semble s'égarer dans des plaines superbes,
couvertes de plantations d'aussi belle venue que celles
de la Limagne d'Auvergne ; enfin cette route est si
commode, ses pentes si douces, que dans le centre des
départements de l'Empire, elle passerait pour une pro-
menade publique.
C'est pendant ce voyage que j'ai vu, pour la première
fois, d'assez loin cependant, ces fameux Cosaques, que
vous avez à Paris le bon esprit de faire sauter en bon-
bons fulminants. Comparaison admirable de ces Scythes
modernes, qui ne sont sérieusement redoutables que par
la rapine et le brigandage de leurs expéditions ; cepen-
dant, ils servent quelquefois avec succès dans une guerre
d'i::vasion, à l'exception de leurs lances, qui ressem-
blant plutôt à des crochets à chenilles qu'à des armes
offensives. Leur costume est irrégulier : composé pres-
que toujours des uniformes des morts qu'ils dépouillent
sur un champ de bataille abandonné.
14 SOUVENIRS
Dernièrement, devant la principale porte de Halle, il
est arrivé une anecdote qui prouvera que bien des Cosa-
ques ne sont pas tous nés sur les rives du Don.
Deux Cosaques, d'origine vraisemblablement fran-
çaise, les uns prétendent même qu'ils étaient natifs de
la ville de Rennes, avaient sans doute parié, avec leurs
camarades, qu'ils iraient audacieusement insulter la
sentinelle en faction au poste du petit rempart ; sans
appréhender les suites de ce funeste hourra, ils arrivent
au grand galop de leurs chevaux, en criant au soldat en
langage parfaitement français: Hé! camarade, quitte
ton poste et viens prendre la goutte avec nous. La sen-
tinelle, sans être intimidée de cette étrange innovation,
crie aux armes! vise juste, et répond à vingt pas, par la
décharge de sa carabine d'observation, dont la balle
étendit un des prétendus Cosaques raide mort. Ce Cor-
riolan, d'une bravoure intrépide, apprit à ses dépens
qu'il n'advient rien de bon en servant contre sa ipatrie.
Ce n'est que dans les environs de Brunswich que
l'on commence à trouver les bruyères et les forêts sécu-
laires de la verte Westphalie, dont le sol, peu fertile,
ne produit que du seigle et d'abondantes moissons de
sarrazin ; aussi le gibier y est-il très commun, les lièvres
sont si peu sauvages que j'ai vu de jeunes troupiers assez
agiles pour les surprendre au gîte, les atteindre et les
assommer à coups de crosse de fusil.
Par les privilèges de la noblesse, la chasse est expres-
sément défendue aux habitants de la campagne. Le
nouveau roi, malgré sa volonté bien connue d'être le
d'un kiz-pain-sel. 15
père de ses sujets, a été forcé de maintenir ce déplorable
avantage de l'inégalité des conditions. Les seigneurs,
hauts-justiciers, ont seuls le droit presque en toute sai-
son de chasser sur les terres de leur mouvance, sans trop
respecter les récoltes des malheureux plébéiens. Le pay-
san braconnier, fût-il le père de six enfants ou l'aîné de
quatre frères orphelins, est impitoyablement condamné
à six mois de travaux publics , s'il est surpris à l'affût
par le garde-chasse de son seigneur ; pour les chas-
seurs de grosses bêtes, la peine est encore plus
sévère.
Brunswich était autrefois une ville fortifiée , rési-
dence des souverains du duché. Mais depuis sa réu-
nion aux états de la Westphalie, par l'ordre de
Napoléon, le roi Jérome a fait démolir ses murailles ;
quelques tours, ruinées par le temps, attestent encore
son illustre origine. Sur les fossés comblés des vieux
remparts, de belles avenues de marronniers ont remplacé
les chemins crénelés de la citadelle ; les habitants de
Brunswich sont affables et reçoivent les Français avec
confiance. Le gouvernement de Napoléon ne s'aper-
çoit pas malheureusement, à Paris, que la paix serait
plus profitable que la guerre à la consolidation des
royaumes nouvellement constitués, car ils sont fiers
d'êtrt les satellites du grand Empire; aussi l'adminis-
tration municipale, connaissant le goût du prince pour
les spectacles, a fait restaurer une jolie salle où l'on
doit également donner des concerts afin d'attirer la cour.
Le château des anciens ducs, malgré son architecture
46 SOUVENIRS
chargée d'ornementations bizarres, est d'un style fort
ordinaire, il n'y a rien de remarquable dans ce palais
que des appartements confortablement meublés ; une
galerie qui, par sa petitesse, ressemble à un salon d'at-
tente, est ornée de jolis tableaux de l'école flamande.
J'ai admiré, comme perdu dans un médaillon, une copie
en miniature de la Transfiguration, qui m'a paru mériter
de fixer l'attention des artistes amateurs des difficultés
vaincues, dans un cadre d'une aussi minime dimension.
On voit dans une salle de l'Hôtel-de-Ville, où se
fait la distribution des billets de logement, des manequins
d'osier, vêtus d'armures du onzième siècle, dans un par-
fait état de conservation.
Ces illustres trophées sont les débris féodaux de la
gloire des chevaliers du tribunal invisible, dont les oc-
cultes arrêts de cette institution redoutable, véritable
inquisition temporelle, ont protégé longtemps les peuples
du despotisme de l'autocratie des rois du Nord.
Les épées sont longues de quatre pieds, larges comme
le revers de la main ; les plus robustes des grognards de
la vieille garde pourraient difficilement se mouvoir
dans la plus légère cuirasse de ces athlètes paladins ; il
faut croire que ces preux chevaliers étaient de force à
lutter contre Goliath, la fleur des pois des géants.
D'UN HIZ-PAIN-SEL. 17
2
CHAPITRE III
BATAILLE DE LUTZEN.
Comme j'étais le maître de fixer le jour de mon arri-
ver au quartier-général, autant par paresse que par
curiosité, où je me trouvais bien presque toujours je
restais. Dans cette facile résolution d'un aussi bon prin-
cipe, je demeurai plusieurs jours chez M. Schneider,
riche industriel d'une fabrique de carton bouilli ; mon
hôte fut, pour moi, d'une extrême bienveillance : il me
fit visiter les magasins de son vaste établissement, où
plus de six ouvriers étaient occupés seulement à copier
les dessins des gravures de nos plus grands maîtres. J'ai
acheté, dans l'espoir de vous l'offrir à mon retour à Paris,
une boîte d'une élégance parfaite qui vous procurera le
précieux avantage d'assortir les soies du bucolique lan-
gage de vos jolis tableaux. Le soir, il me présenta dans
une assemblée où je fis le quatrième d'une partie de bos-
ton, avec deux officiers de la garde du roi Jérôme, dont
le régiment était en garnison à Brunswick, et une vieille
baronne fugitive de la ville de Magdebourg, qui s'était
réfugiée à Brunswick, pour éviter les suites [d'un blocus
imaginaire ; cette surannée coquette était des plus origi-
nales ; enfin c'est une pâle copie de votre extravagante
18 SOUVENIRS
amie Madame d'A ***. Pour vous faciliter la comparaison
des deux sujets, je vais vous en esquisser le portrait.
Cette prétendue baronne est , ainsi que Madame
d'A. **, d"origine suisse, élevée à Saint-Cyr et se disant
chanoinesse du Chapitre de Maubeuge. ; on assure
qu'elle a largement profité de la liberté , et qu'après bien
des aventures elle était passée de l'armée des princes
émigrés dans le régiment des dragons de la Mort, avec
le titre assez mal justifié d'épouse du vaguemestre de ce
régiment; mais cette situation subalterne ayant trop hu-
milié sa vanité, elle était parvenue à se faire épouser
par un baron allemand, sous-officier et camarade du
vaguemestre délaissé. Après avoir épuisé toutes les
chances d'une vie aussi aventureuse, elle',conservait en-
core les illusions des premières années de la jeunesse;
le dévergondage de son esprit, l'affectation de son
extrême sensibilité, et la facilité avec laquelle elle se
passionnait pour tous les hommes qui cherchaient à lui
plaire, la rendaient la plus ridicule et la plus extrava-
gante de toutes les femmes.
Le jour suivant, mon hôte, dont je ne saurais trop
reconnaître l'obligeance, me fit dîner avec un pasteur de
l'Eglise évangélique chrétienne, homme aimable et bon
convive, dégustant avec délices les meilleurs vins de
France et des rives du Rhin.
A la trogne fleurie et d'un extrême embonpoint, sa
- gaieté vive et féconde en heureuses réparties, et ses ma-
nières prévenantes, me mirent en verve, ce qui me fit
lui adresser cet impromptu :
*
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 19
Que j'aime à voir ce teint fleuri
Et cette panse rebondie ;
Je i'airae pas moins son esprit
Toujours armé de la saillie.
Quand il nous donne des avis,
Ce n'est jamais sur un ton grave,
.Car pour ouvrir le paradis
Il a pris la clef de la cave.
C'est de Brunswich que je suis parti pour me rendre à
Mersbourg, jolie petite ville située à deux milles de
Lulzcn. C'est là que, sans pouvoir éviter cet honneur,
je fus spectateur désintéressé du drame historique de la
glorieuse bataille du 2 mai. Sans vous parler de stratégie,
je vous esquisserai les principaux faits de ce combat mé-
morable.
La bataille de Lutzen sera mise au nombre des plus
beaux faits d'armes de l'empereur Napoléon. Avec une
cavalerie composée seulement du 11e régiment de hus-
sards, trois à quatre mille hommes de grosse cavalerie,
illustres débris de soixante escadrons qui restèrent en-
sevelis sous les neiges de la Russie; une infanterie, à
l'exception de sa vieille garde, composée de jeunes sol-
dats des cohortes du premier ban, c'est avec une sem-
blable armée que Napoléon, encore protégé par le soleil
d'Austerlitz, sut, en général expérimenté, par la disposi-
tion de ses manœuvres et la rapidité de ses mouvements,
arrêter la marche victorieuse d'une armée de deux cents
mille hommes, impatients de se venger de vingt dé-
20 SOUVENIRS
faites, et d'avoir souffert pendant vingt ans l'occupation
militaire des champs de la patrie.
L'empereur Alexandre et le roi de Prussp, qui déjà
commençaient à être trop bien, servis par des perfides et
honteuses défections, avaient le dessein de tourner l'ar-
mée française, en lui interceptant la route de Francfort,
pour lui fermer le passage du Rhin par les villes limi-
trophes du littoral allemand. C'est pourquoi ils avaient
choisi de préférence les vastes plaines de Lutzen, afin de
pouvoir occuper sur tous les points les positions les plus
avantageuses des lignes de communication et des routes
stratégiques du champ de bataille. Mais, prévenus par la
rapidité des mouvements de l'armée française, et arrêtés
à leur tour dans leur marche d'invasion, ils ue persistèrent
pas moins à vouloir déposter les Français de la position
de Mersbourg, en leur opposant, sur tous les points, des
masses compactes d'infanterie protégée au besoin par
leur grosse cavalerie pour les écraser, si leur force
numérique n'était pas comprise pour les forcer à battre
en retraite sur les hauteurs de Mersbourg.
Mais Napoléon, sans ralentir d'une minute l'impé-
tuosité de ses attaques, fit serrer les rangs et concentrer
la réserve sur la droite de la plaine de Mersbourg à Lut-
zen. Il se plaça à l'arrière-garde avec plusieurs régiments
de ses intrépides grognards afin de déboucher au besoin
sur les flancs de l'armée ennemie au moment précis où
les lignes du centre se trouveraient le plus fortement
engagées.
Le premier coup de canon, tiré d'une batterie prus-
'D'UN RIZ-PAIN-SEL. 21
1 sienne, vint ravir au maréchal Bessières vingt ans de tra-
vaux et de gloire. Guerrier intrépide dans la chaleur
d'une action, il était encore recommandable par ses qua-
lités civiles.
Ce général a bien des fois confirmé la maxime de
Jules César : Que de toutes les vertus militaires, l'expé-
dition et la diligence sont les plus essentielles ; qu'elles
sont presque toujours suivies du succès, lorsque la pru-
dence et la circonspection les accompagnent.
La mort du maréchal jeta la consternation dans les
rangs de la jeune garde ; mais la fureur succédant à
l'attendrissement, une cannonade assez vive engagea,
loin du centre des trois armées, l'action d'une intrépide
attaque. Ce mouvement fut si spontané, qu'il semblait
que la fortune eût exploité cette mort pour rendre à
Napoléon cette influence militaire que les souverains du
Nord lui disputent depuis si longtemps. Mais à quoi
lui a servi de les vaincre? Wagram aurait dû lui prouver
que l'aristocratie s'abaisse, mais ne pardonne jamais.
Napoléon s'étant heureusement aperçu que le mo-
ment d'attaquer l'ennemi ne souffrait plus de retard, il
fit avancer l'armée au pas déchargé, et le plus profond
silence, seulement interrompu par le commandement
des officiers supérieurs, régnait dans les rangs.
Tout-à-coup, aux cris mille fois répétés de : Vive
l'Empereur ! l'ennemi, attaqué dans ses premières lignes,
fut culbuté par la mitraille.
La fortune couronna les dispositions de l'Empereur du
plus heureux succès. L'ennemi, qui paraissait certain de
22 SOUVENIRS
la réussite de son entreprise, ne fut pas de suite enfoncé;
mais, attaqué une seconde fois par les cohortes du pre-
mier ban, le choc fut terrible. Le village de Kain, occupé
depuis le matin par une division russe, fut attaqué par
nos troupes, et après une vive résistance, fut, malgré
les plus nobles efforts, évacué par l'ennemi.
Comme ce village est situé sur un monticule d'un assez
difficile accès, on combattit à l'arme blanche. Beaucoup
de nos soldats ayant été blessés à la main, ces blessures,
toutes semblables, firent dire aux ennemis de Napoléon
que, pour obtenir un congé de réforme, ces malheureux
s'étaient mutilés eux-mêmes.
Cette position importante occupée, il était urgent de
s'y maintenir; aussi, dans l'espoir de la conserver, nos
régiments soutinrent, avec un sang-froid admirable,
plusieurs charges de cavalerie sans jamais laisser entamer
leurs carrés.
L'ennemi cependant redoubla d'efforts, et après avoir
fait les plus sanglants sacrifices, le village de Kain fut de
nouvean occupé par une division de la garde russe, sou-
tenue par l'arrivée des réserves de l'armée prussienne.
Le soleil, dans des torrents de lumière, commençait
déjà à se perdre dans l'horizon ; la victoire incertaine
passait, sans s'arrêter, de l'une à l'autre armée. Les
Français, repoussés sur plusieurs points du champ de
bataille, sans faiblir encore, combattaient toujours, mais
avec moins de courage. Des régiments de quinze cents
hommes étaient réduits à cinq cents ; et l'un d'entre eux,
dont le colonel avait été -blessé, ainsi que les autres offi-
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 25
ciers, n'avait conservé qu'un seul capitaine pour prendre
le commandement.
Dans ce moment suprême, un quart d'heure d'hésita-
tion pouvait tout perdre ; c'en était peut-être fait de
l'armée française, si Napoléon, à qui rien n'échappait,
ne se fût aperçu de suite de la présence des réserves de
l'armée prussienne, dont un feu meurtrier décimait nos
rangs. Par un commandement aussi prompt que la
foudre, il simula un mouvement de retraite qui paraissait
se diriger sur Mersbourg. En même temps, il ordonna de
faire avancer cinquante pièces de canon de l'artillerie de
marine dans le centre de son principal corps de bataille.
Pour mieux en dérober la connaissance aux lignes enne-
mies, ces formidables batteries furent espacées de loin
en loin par trois divisions, et masquées par des carrés
• d'infanterie.
A un commandement qui u'appartenaitqu'à Napoléon
de donner, et ne pouvait être compris et exécuté que par
desFrançais, cette masse compactede bataillons s'ébranle,
se divise, se sépare en deux grandes ailes, et, avec une rare
précision, découvre cette formidable artillerie ou vin-
rent, au pas de charge, se précipiter les premières lignes
• de l'ennemi. En un instant, la terre fut couverte de morts
et de blessés. L'ennemi, arrêté dans son attaque, ploya
et fut culbuté par la mitraille. Les alliés qui s'étaient em-
parés du champ de bataille, avaient établi des ambu-
lances de blessés dans le village de Kain qu'ils furent
forcés d'abandonner en livrant aux flammes les habita-
tions que l'artillerie avait foudroyées.
24 SOUVENIRS
Pendant cette marche triomphante, Napoléon tailla
en pièce une division isÓlée de l'armée prussienne, fit
deux mille prisonniers, poursuivit les restes de l'arrière-
garde russe, et fut se reposer sur le plateau que l'empe-
reur Alexandre et le roi de Prusse occupaient pendant la
bataille.
Napoléon montra le plus grand courage, il fut partout
présent de sa personne, en faisant face à toutes les atta-
ques ; il profita des moindres incidents et des fausses ma-
nœuvres de ses adversaires.
A Lutzen, une paix honorable était encore possible,
et Napoléon aurait dû se convaincre que les lieutenants de
sa gloire voudraient, comme la France, un paisible repos,
que de nouvelles victoires n'augmentent pas d'illustres
réputations; d'ailleurs que les rhumatismes et les bles-
sures mal cicatrisées affaiblissent tôt ou tard le plus
noble courage.
Pour avoir s? bien observé ce qui se passait autour
de moi, où pensez-vous, ma toute belle, que je m'étais
placé ? Vous dites : mais il suivait les dernières lignes des
magasins d'approvisionnements de l'armée, ramassant çà
et là les récits controversés des loustics des feux d'un
bivouac, acceptés ensuite pour des faits accomplis, et dé-
naturés presque toujours par la haine des Allemands.
Loin de fuir l'odeur de la poudre, un mien pays,
protecteur obligeant, demi-gros-bonnet de rétat-major,
attaché au bureau typographique à la place d'un de ses
employés resté malade à Mersbourg, m'avait fait passer,
à la suite de son bagage bureaucratique, à l'observatoire
D ON RIZ-PAIN-SEL. 2o
du clocher d'un village voisin de la ville de Lutzen, ne
craignant seulement que les éclats d'un obus, où je ne
perdis presque rien de l'action stratégique'ni des scènes
homériques de ce glorieux spectacle.
Mais, comme toute situation a son mauvais côté, ce
même soir ma curiosité me valut une désolante contra-
riété , car la nuit étant venue dans ce pêle-mêle de
blessés et de morts, il me fut impossible de trouver
l'atome d'un ami, pour m'indiquer où je pourrais
retrouver le bivouac du train des équipages du 5me corps
d'armée, où j'avais confié au maréchal-des-logis de la
division, qui, moyennant finance, m'avait promis de
protéger mon domestique et mes deux chevaux.
Force me fut donc, ne trouvant rien de mieux, que de
monter sur une charrette, où un secourable camarade de
la régie, des vivres m'offrit l'hospitalité dans un lit im-
proviséentre deux sacs de grains, qui me servirent, faute
de mieux, de matelas et de sommier. A vingt-cinq ans,
lorsque la fatigue vous accable, sans compter les heures
de la nuit on dormirait sur une table.
Aux premières lueurs du jour, un coup de canon fut
tiré des avant-postes, puis tout-à-coup plusieurs milliers
de voitures se mirent en marche pour traverser le champ
de bataille dans sa plus grande largeur. Quelques ins-
tants après le départ, je fus soudainement réveillé par
un choc que fit la voiture ; en cherchant la cause d'un si
fort ébranlement, je vis que la charrette suivait le tracé
d'une profonde ravine qui servait de chemin, dont les
deux escarpements étaient jonchés de cadavres, et que
26 SOUVENIRS -
les chevaux sautaient qùelquefois par-dessus pour ne
pas écraser ces restes mutilés. Enfin, d'horribles dé-
bris de corps humains applatis, de têtes écrasées par le
continuel passage des roues des voitures, servaient en
quelque sorte de pavés à cet horrible chemin, qui
n'était dans l'origine qu'une ravine sablonneuse que
les eaux pluviales avaient creusée, à la descente du
chemin du village de Kain.
Il était assez difficile de sortir de cette impasse, puis-
que les environs et même les terres les plus éloignées
de cette immense plaine de Lutzen offraient, sur tous ses
contours, le spectacle horrible d'une émouvante émo-
tion.
Si les habitants de Paris savaient combien il en coûte
de fatigues et de privations aux malheureux soldats,
esclaves d'une obéissance passive, qu'ils conservent au
au drapeau, qui, sur la terre étrangère, lui tient lieu de
patrie, ils auraient pour les braves cette vénération patrio-
tique unique récompense quelquefois du sang versé
pour défendre les frontières de l'Empire !
Ennuyé de voyager aussi tristement et de n'aperce-
voir autour de moi que des scènes de destruction, pour
me distraire d'une si vive désolation, j'eus l'idée de rimer
l'opuscule de la Création, puisque depuis le premier
âge du monde, lorsque Adam eut péché,. ses descen-
dants, pour le tien et le mien, n'ont jamais cessé de se
faire la guerre.
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 27
LA CRÉATION.
OPUSCULE COMPOSÉ SUR LE CHAMP DE BATAILLE DE LUTZEN.
(2 mai 1813).
D'argile on nous assure
Que l'homme fut formé,
La féconde nature
Ne l'eut point animé,
Car, sortant du chaos, la matière attiédie,
De son souffle divin Dieu lui donna la vie.
De ce type complet,
L'ensemble fut parfait.
Dieu dit d'abord à son ouvrage:
c De terre et d'eau je t'ai formé,
te En te créant à mon image;
« Ces fleurs, comme ces fruits, ces riantes compagnes,
( Ces ruisseaux argentés qui sortent des montagnes,
« Sont à toi, sont tes biens;
- ( Avant je te préviens
« Que le fruit de l'arbre de la science
« Fait perdre l'innocence,
« Car manger de ce fruit, te donnera la mort,
« Sous son feuillage épais, l'enfer se cache et dort.»
Satan qui vit de loin s'opérer ce miracle,
Aux volontés du ciel voulut mettre un obstacle.
28 SOUVENIRS
En laissant des enfers s'échapper les désirs,
Au premier des humains il troubla les plaisirs.
Adam brûla des feux d'une incroyable ivresse,
Des ennuis de la vie éprouva la tristesse.
Au Ciel il demanda, sans rien lui signaler,
Un oiseau dont la voix servirait à parler.
Sous la forme de l'Espérance,
Pendant un doux sommeil, s'échappa de son sein
Un ange dont les yeux exprimaient l'innocence
De la beauté d'un séraphin.
D'aimer Eve, aussitôt de chercher à lui plaire,
Fut pour l'élu du ciel l'affaire d'un moment;
Cette indicible ardeur de notre premier père
Fut ainsi par l'enfer léguée à ses enfants.
Mais ne perdons pas la mémoire
Du résumé de notre histoire.
Sur un tertre voisin, de fleurs environné,
Un arbre s'élevait de beaux fruits couronné.
- Que ces pommes, dit Eve, ont de couleurs vermeilles,
Il faudrait aller loin pour en voir de pareilles.
*
* *
« De toucher à ce fruit, Eve, gardez-vous bien,
« De cet arbre on m'a dit que le fruit ne vaut rien.
cc Eve lui répondit d'une voix ineffable :
« Un fruit aussi joli doit être délectable.
*
* *
« Si ma bouche après vous touche au fruit défendu,
« Mon corps, né de la terre, à la terre est rendu.
« Un serpent qui rampait dans la branche voisine,
« Fit tomber sur la terre une pomme divine,
d'un R1Z-PAIN-SEL. 29
« Eve tend pour la prendre une tremblante main,
« Coupe la pomme en deux, et satisfait sa faim.
« — Eve, que faites-vous ? que le ciel vous pardonne.
« — Je ne l'ai pas cueillie un serpent me la donne,
( Mangez-en votre part, ce fruit est votre bien,
( De ce péché le ciel ne saura jamais rien.
*
A peine eut-il cédé, qu'une horrible tempête,
De la voûte céleste éclate sur sa tête;
L'ours commence à rugir pour la première fois,
Les renards et les loups quittent l'ombre des bois,
Des oiseaux dispersés le timide ramage
Se perdit dans l'écho du champêtre bocage.
Adam n'entendit plus que le chant du coucou,
De la pomme un quartier lui resta dans le cou.
1
P
30 SOUVENIRS
CHAPITRE IV
LE MÉLOMANE.
A mon arrivée à Dresde, l'ennemi, resté dans le fau-
bourg neuf, assiégeait la ville d'une grêle de balles,
pendant que nos braves soldats, embusqués aux fenêtres
de l'Orangerie, rispotaient avec vigueur. L'Empereur,
pour conserver cette jolie ville au roi de Saxe, le plus
fidèle de ses alliés, fit sur le champ jeter des pontons sur
l'Elbe et rétablir la coupure du pont à rampes de fer,
situé en face de la statue équestre du roi Auguste de
Pologne. A la seconde attaque de nos troupes, l'ennemi
battit en retraite et alla se réfugier sur les collines
boisées qui cernent les rives de la Sprée.
Vous n'ignorez pas, ma belle Parisienne, que les
malheureux habitants d'un royaume conquis sont
obligés, par la loi du plus fort, de loger et de nourrir
les troupes qui s'arrêtent ou séjournent dans les villes
ou bourgades situées sur les routes stratégiques de la
contrée envahie. Sans être officier, mon grade d'em-
ployé d'administration militaire m'en accordait les
attributions.
Fort de mon droit, je me présentai devant le régisseur
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 51
général de la ville de Dresde, afin d'obtenir une invi-
tation de logement ; mais ce turcarèt des saturnales du
Directoire, sans s'occuper des motifs de mes doléances,
me répondit d'une voix stridente et saccadée, que des
ordres précis de Sa Majesté ne lui permettaient pas de
faire droit à ma demande ; cette solution fit surgir une
assez longue intermittence de sollicitations et de refus.
Enfin, ce petit homme se levant automatiquement de
son large fauteuil, où il était comme perdu dans de moël-
leux coussins, regardant autour de lui si d'autres indi-
vidus que moi n'étaient à la portée de l'entendre, me
dit : Que définitivement les logements de la ville étaient
réservés, avec raison, pour la garde impériale et les
personnes attachées au quartier administratif de l'Em-
pereur et Roi.
Assez mécontent de cette impérative péroraison, avec
politesse néanmoins, mais la rage dans le cœur, je fus
forcé de me retirer, afin de chercher, de rue en rue, une
hôtellerie pour moi et une écurie pour mes chevaux.
Mais aussi malheureux qu'Assuérus, que la justice du
ciel a condamné à marcher sans cesse, j'allais, je m'ar-
rêtais et ne rencontrais rien.
Après plusieurs heures d'une course inutile, Fran-
çois. mon domestique, qui parlait allemand, aperçut
t'hi'tel du Cheval-d'Or qui n'était certes pas le beau café
de Francfort, puisque, malgré le brillant de son ensei-
gne, ce mauvais cabaret à bière était situé au fond d'un
carrefour, dans un des plus sales quartiers de l'ancienne
ville, habituelle résidence des exilés du Mont-Sinaï.
52 SOUVENIRS
Aussi l'aubergiste, israélite pur sang, prit deux ou trois
minutes de réflexion, après s'être enveloppé la face
d'une atmosphère de fumée, provenant du tourbillon
spiral de sa pipe, ôta avec respect son bonnet et me
dit qu'il n'avait pas de logement disponible à m'on'rir
pour le moment, attendu que les soldats du grand Em-
pereur s'étaient emparés de sa maison depuis la cave
jusqu'au grenier, mais que son jardin restait à ma dis-
position, qu'il m'était permis d'y prendre la meilleure
place. Que faire dans un pays qui vous est inconnu,
lorsque vos chefs ne sont pas vos protecteurs? la résigna-
tion devient de la prudence et parler bas vaut mieux
encore que de crier trop haut. Allons, me suis-je dit,
que les destinées s'accomplissent, aide-toi le ciel t'aidera;
d'ailleurs une contrariété n'est pas un malheur.
Si la fortune un jour nous est contraire,
Le lendemain elle nous est prospère,
Voilà comme on voit chaque jour
Qu'en se jouant de notre vie,
La fortune nous contrarie
En affaires comme en amour.
L'esprit reconforté par cette secourable philosophie,
je me décidai à aller attendre au bivouac le prochain
départ de l'armée, en imitant, toutefois, Jean qui pleure
et Jean qui rit.
Nous arrivâmes bientôt à l'entrée du bivouac qui
n'était éloigné que d'un quart de mille des portes de la
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 55
3
ville, à droite de la chaussée du Pyrna : sans aucune
difficulté François nous fit obtenir place au feu de la
cantine d'une compagnie du train des équipages de ligne.
Les malheureux sont frères, même quelquefois on
donne plus facilement son nécessaire que son superflu.
D'ailleurs un sac abondamment fourni de toutes sortes
de provisions nous fit accueillir avec fraternité, ensuite
comme à l'armée il est plus urgent de s'occuper de sa
monture que de soi-même, mon domestique se fit déli-
vrer les fourrages nécessaires pour la subsistance de mes
chevaux ; pour moi, sans me préoccuper de cette néces-
sité de vivres et de l'ennui de pourvoir aux besoins du
lendemain, le corps reposé et l'esprit fatigué, je finis
cependant par m'abandonner à d'assez tristes réflexions.
C'était la première fois que j'éprouvais les inévitables
privations de ma course aventureuse ; pour les gens qui
ont été constamment heureux , les contrariétés de-
viennent quelquefois des malheurs, mais l'étourderie
d'une conduite irréfléchie et l'inconstance de mes idées
m'avaient sensiblement amené à ressentir les misères
que la guerre traîne à sa suite. Cette pensée fut assez
puissante pour me faire surmonter ma mauvaise fortune
et me convaincre que les gens qui m'environnaient
étaient encore plus malheureux que moi.
Mon domestique, tout en faisant rôtir, ou plutôt bou-
caner un gigot de brebis acheté deux francs la livre, par
son amusant bavardage, devenait pour mes sombres
idées une puissantedistraction, et le brigadier qui s'at-
54 SOUVENIRS
tendait à l'avantage de faire partie prenante du festin,
n'était pas le moins divertissant.
Le jour était près de se perdre dans les dernières
lueurs du crépuscule du soir, le camp des Russes était
situé en face de notre bivouac, la rivière de l'Elbe cou-
pait seule les communications; les feux qui brillaient
dans un horizon d'une vaste étendue, les cris des soldats,
le hénissement des chevaux, le son aigre et perçant de
la trompette, mêlé dans le lointain au sourd roulement
du tambour, font d'un bivouac, à l'entrée de la nuit, le
spectacle le plus imposant, et je peux le dire sans crainte
d'être démenti par ceux qui ont observé les nuits d'été
des contrées hyperborées, les magiques tableaux d'un
brillant panorama "n'ont point de merveilles compara-
bles au prisme de la variété des couleurs qui s'égarent
en feux fantastiques, dans les ombres vaporeuses de la
nuit.
Etendu sur notre bagage, qui me composait un lit
assez moëlleux et couvert en partie par la vaste capote
du brigadier qui, accrochée à une branche d'arbre, me
servait presque de tente, je m'apprêtais à faire honneur
au festin homérique que François et le brigadier avaient
préparé; mais ici -bas, il ne faut jamais douter du pou-
voir de la Providence, car tout est incertain, le mal
comme le bien, le hasard voulut que, dans cet instant,
un jeune chirurgien, attaché au quartier impérial, avec
lequel j'avais voyagé de Fulde à Marcbourg, vint à
passer ; à l'armée, les relations d'amitié s'établissent
aussi facilement qu'elles s'oublient promptement, cepen-
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 55
dant mon jeune chirurgien s'arrête, me reconnaît et me
demande pourquoi je ne m'étais pas logé en ville ; je
m'empresse de lui raconter ma mésaventure et l'inutilité
du produit de mes sollicitations.
— Venez avec moi, me dit cet obligeant ami, laissez ici
votre domestique et vos bagages, confiez vos chevaux à
ce brave brigadier, et venez dans mon logement parta-
ger, jusqu'à l'ordre du départ, le comfort d'une table
bien servie. Son ton, son air de s'exprimer me parurent
si vrais, que je n'hésitai point à profiter de sa proposition.
Ceci doit prouver aux plus incrédules de la prédis-
position des causes, que si notre ange gardien nous
couvre de ses blanches ailes, la queue du diable tombe
aussitôt de la main d'un pauvre homme.
En effet, nous ne fûmes pas plutôt installés dans le
logement de l'officier de santé, qu'on nous servit un
excellent souper. Le lendemain on nous servit également
un déjeuner de viandes froides, mais avec une connais-
sance approfondie de la situation des choses, une seule
tasse de café au lait; afin que le service de notre table
fût complet, mon ami ordonna au domestique d'apporter
de suite une seconde tasse de café, pendant l'absence
du majordome.
Mon ami me prévint qu'il était logé chez un riche
baron, attaché au service d'honneur de la cour de Saxe
et qu'il serait dans les convenances de le prévenir du
séjour que j'allais faire dans son hôtel. Cette conver-
sation était à peine achevée, que M. le baron, qui ne
m'avait pas vu entrer chez lui d'un œil [bien favorable,
56 SOUVENIRS
se présenta presque aussitôt dans notre appartement ; à
son air contraint il était à croire qu'il avait été singuliè-
rement surpris de l'augmentation des vivres et de la
surcharge de mon individu.
M. le baron, dont les cheveux, crêpés en 1er à cheval
se divisaient en deux énormes ailes de pigeon, étaient
poudrés à blanc, portait une robe de chambre de bro-
card damassé de fleurs d'argent, avait une longue pipe
à la bouche et semblait compter la mesure de ses pas.
Après nous avoir salué d'un signe de main de protection,
il se posa automatiquement dans un fauteuil, et sans
nous parler d'abord il ranima la chaleur de sa pipe et fit
tourbillonner autour de lui une épaisse fumée ; enfin ,
au bout d'un instant, s'adressant au jeune chirurgien, il
le pria, d'une voix sourde et traînante, de vouloir lui
expliquer pourquoi il s'était fait servir deux tasses de
café. Mon secourable ami répondit sans hésitation, que
le régisseur des vivres m'avait refusé une invitation pour
être logé en ville, comme n'étant pas attaché au quartier
impérial, qu'il avait pris sur lui de m'ofrrir, pou r un
jour seulement, le partage de son logement, et qu'il
priait instamment M. le baron d'avoir la bienveillance
de souscrire à cet arrangement.
Mais M. le baron parut peu satisfait de ce nouvel
ordre de choses ; après m'avoir attentivement considéré,
et en laissant une à une tomber ses paroles, il lui répon-
dit qu'il ne lui serait point agréable de sanctionner une
semblable disposition , que le refus que j'avais
éprouvé de l'administration française, qu'il ne se per-
D'UN R1Z-PA1N-SEL. 37
mettait pas d'ailleurs d'approfondir, devait être res-
pecté, et sans me donner le temps de me justifier, il
sortit beaucoup plus vite qu'il ne s'était présenté ; sans
nous inquiéter le moins du monde de l'inconvenante
opposition de notre germanique baron, dont la demeure
somptueuse aurait dû plutôt éberger l'état-major d'un
général de division, que d'être la légère charge du loge-
ment d'un officier de santé.
Comme les peines de la vie ne préoccupent pas long-
N temps les caractères légers, pour n'y plus penser, le
chirurgien s'endormit et rêva qu'il amputait la jambe
d'un maréchal d'Empire, et que la promptitude de son
opération, appréciée de toute l'armée, l'avait fait nom-
opérat i on, a p preciee
mer chirurgien principal de la garde impériale.
Pour moi, dont les médiocres talents ne me permet-
taient pas de rêver à une aussi brillante destinée, n'ayant
rien de mieux à faire, un piano ouvert s'offrit à mes
regards, et, sans réfléchir que le maître de la maison
pourrait m'entendre, je touchai la valse de la Reine de
Prusse; ensuite, en m'accompagnant, je chantai cette
plaintive romance :
Air de Cendrillon.
I.
Adieu, ma chère patrie!
Loin de toi, point de bonheur ;.
Aux champs de la Westphalie
Tu vis encor dans mon cœur,
58 SOUVENIRS
Puisqu'il faut, loin d'Aurélie,
Ne plus compter de beaux jours.
Adieu, ma chère patrie! (bis)
Adieu, mes douces amours ! (bis)
il.
Si vous chantez ma romance,
C'est me donner votre cœur ;
Mais les rigueurs de l'absence
Peuvent ravir ce bonheur,
Puisqu'il faut, loin d'Aurélie,
Ne plus compter de beaux jours.
Adieu, ma chère patrie ! (bis)
Adieu, mes douces amours. (bis)
M. le baron, qui s'était arrêté à notre porte pour
écouter toute autre chose que de la musique, entra tout
aussitôt dans notre chambre en criant : Bravo! bravis-
-sima! et sans me demander si j'étais disposé à lui être
agréable, et, sans Connaître l'étendue de ma voix, il
posa sur le pupitre un morceau de basse-taille,
0 Richard ! ô mon roi !
L'nnivers t'abandonne, etc.
et se mit à m'accompagner avec beaucoup plus d'har-
monie que de précision.
A force de chanter, nous devînmes si bons amis, que
le jour même il nous invita à lui faire l'honneur d'ac-
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 59
cepter sa table ; avec une résignation tout affectueuse, il
consentit à supporter la charge d'un double logement.
Cette auberge est excellente : maître, domestique et
chevaux y reçurent l'hospitalité la plus cordiale.
Chez certaines gens, il existe quelquefois de singu-
lières contradictions, qui jettent les meilleurs esprits dans
d'étonnantes surprises. Pourriez-vous croire que mon
mélomane baron, qui dit à chaque heure du jour qu'il
est plus noble que le roi de Saxe, puisqu'un de ses
ancêtres a combattu notre grand Charlemagne dans les
champs de la Thuringe, pourriez-vous croire, dis-je, que
cet aristocrate individu chante à tout propos notre
Marseillaise. Il m'a été impossible de résister à l'envie
de lui manifester mon étonnement, puisque cet air
patriotique marche au pas de charge sur le cadavre de la
féodalité.
Mon baron m'a répondu que cet air populaire était
de tous les pays, qu'il donnait des inspirations géné-
reuses aux hommes qui veulent l'indépendance de leur
patrie, puisque l'exaltation conduit à l'héroïsme des
plus nobles actions, que la gloire change l'ordre des
temps, et finit, tôt ou tard, par briser les chaînes d'un
despotisme étranger.
J'ai supposé par cette réponse, qui n'avait pas besoin
de l'oracle de Delphes pour être expliquée, que mon
cher baron était un affilié de l'Ordre de Fer, organisa-
tion de l'Unité allemande, société secrète qui se dérobait
dans l'ombre, mais qui n'attendait pour se produire, et
40 SOUVENIRS
nous accabler de son enthousiasme populaire, que les
derniers exploits de la gloire du grand homme.
Qu'il faut peu de chose pour rendre la vie agréable!
Je n'oublierai jamais les six jours que j'ai passés à
Dresde, à chanter, à manger ou à me promener avec
mon cher baron.
Ce fugitif épisode du roman de ma vie doit suffisam-
ment fournir la preuve aux hommes qui n'estiment que ,.
la fortune, que si les beaux-arts ne conduisent pas di-
rectement à l'opulence, ils contribuent presque toujours
à nous procurer les plus doux instants d'une obscure
existence.
L'épouse de monsieur le baron possède un véritable
talent culinaire. Cette noble dame ne pèse pas moins
de trois cents livres, et mange presque autant que feu
Gargantua, et digère comme une marmotte; elle dort
habituellement dix-huit heures sur vingt-quatre, et,
lorsqu'elle sort de cet état de somnolence, elle rit
comme une cane, et marche comme une oie.
Mademoiselle Guillemine, fille unique du premier
mariage de madame la baronne, est une grande blonde,
à la taille d'une boîte d'horloge, et d'une figure en lame
de couteau, se pince continuellement les lèvres, en
disant à tout propos, et en riant à d'émouvantes plaisan- -
teries : Ya, ya; ou bien, si certaines libertés vous entraî-
naient trop loin : Nenne, nenne, avec beaucoup de grâce
et de laisser-aller.
Avant de visiter les curiosités de la capitale de la Saxe,
je suis passé au bureau de la poste, et n'y ai rien trouvé
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 41
de votre main ; l'absence est quelquefois bien funeste à
l'amitié :
Croire aux serments d'une maîtresse,
Sur elle seule assurer son bonheur,
Si ce n'est pas une faiblesse,
C'est du moins une douce erreur.
Son cœur fuit et s'envole
Avec plus de légèreté
Qu'un feuillage a est emporté
Par le souffle d'Eole.
Après le temps donné à la musique ou à d'aimables
causeries, je fais avec monsieur le baron d'amusantes
promenades dans la ville ou les environs.
L'Elbe est une belle rivière, qui divise la ville en
deux parties égales ; j'y ai admiré le pont vraiment élé-
gant, porté sur des bateaux; les trottoirs sont larges et
- garnis de rampes de fer qui supportent, aux quatre
coins, les armes du grand-duché de Varsovie, mêlées à
celles de la couronne de Saxe.
Nous avons visité le palais ducal, résidence habituelle
du roi de Saxe, édifice gothique dont les dehors ressem-
blent à une prison d'Etat. Nous nous sommes reposés
sous les orangers de la cour d'honneur, qui sont de la
grosseur des plus jeunes de ceux du Luxembourg.
L'enceinte qui les contient, sans être spacieuse, est une
promenade agréable, ouverte au public deux jours de la
semaine; les autres jours d'interdiction sont réservés
pour la jouissance particulière de la cour. Des jets d'eau
42 SOUVENIRS
s'élancent dans les airs avec assez de rapidité et retom-
bent dans des bassins de pierre rouge qui sont, quant à
présent, dans un si déplorable état de vétusté, qu'il faut
les examiner de bien près pour ne pas les confondre
avec les puisards de nos fermes les plus importantes de
la Basse-Normandie. D'ailleurs, Mes édifices publics qui
dépendent de la liste civile ne sont pas en meilleur état
d'entretien.
Sa Majesté saxonne, en acceptant le titre de roi, de
l'Empereur des Français, a hypothéqué la moitié de ses
revenus, pour les splendeurs de la cour impériale; et il
sacrifie le luxe de la population virile de ses Etats aux
besoins incessants des escadrons de notre colossale
armée. Cependant, il est peut-être plus heureux encore
que beaucoup de souverains des petits Etats de la Confé-
dération du Rhin; véritables porte-queue du manteau
impérial, et par ce fait plus rapprochés de la griffe du
lion, ceux-ci régnent au nom de la France et ne gou-
vernent pas.
Dans la grande rue du vieux faubourg, est restée
debout, malgré deux invasions, la statue équestre du roi
Auguste de Pologne, émule, vassal et vainqueur tour à
tour de Charles XII, roi' de Suède, qui n'aurait eu besoin
que de prudence pour être dans son temps le Napoléon
du Nord. La statue est belle, le cheval semble respirer
la vie ; enfin cet ouvrage est d'un auteur distingué, dont
le nom est sorti de ma mémoire. Ne vous étonnez pas de
mon ignorance, rien n'est plus agréable que d'écrire
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 45
pour s'amuser et de ne pas fatiguer son esprit à compul-
ser les auteurs.
Dans l'église, dont une tribune sert de chapelle au
château, j'ai terminé mes courses d'agrément par une
prière au Dieu des armées, protecteur de notre belle
patrie. Il est difficile d'entrer dans une église, sans re-
trouver au fond de son cœur les croyances religieuses
de son enfance (1). J'ai remarqué le clocher, qui n'est
qu'un massif de pierres, où sont sculptés les quatre Evan-
gélistes ; le reste de l'édifice se ressent de la simplicité
de l'architecture allemande , rien de mal, mais rien de
bien.
(1) C'est en 1803, que je fis avec ma famille mon premier voyage à
Paris. La veille du départ, c'était un jour de Pâques, je dis à ma mère
que je voulais aller à vèpres; reste avec nous, me dit mon père , le
temps est froid , tu pourrais prendre un rhume. En cet instant était
avec nous un magistrat du tribunal civil de notre arrondissement,
homme de beaucoup d'esprit, mais d'un scepticisme éminent et doué
d'une mémoire prodigieuse, ancien ami de mon père, et honorable-
ment estimé de toute la famille. Comme j'insistai pour aller à l'église,
notre magistrat dit à mon père : Vous avez raison, pour sa jeune intel-
ligence, les prêtres depuis Sil mois semblent sortir des quatre coins de
la France. On venait de rouvrir les églises. Je suis convaincu, ajnuta-
t-il, que plus tard on regrettera de n'avoir pas conservé la constitu-
tion civile du clergé ; ensuite il attaqua l'essence immaculée de la divi-
nité du Christ, les canons du concile de Trente ne furent pas les moins
épargnés, eux qui consacrent les éternelles vérités qui ont fait couler
le sang des martyrs. Mais au plus fort de sa péroraison, il sentit tout
à coup une intense douleur de sciatiqae. Quoique notre magistrat fût
un homme d'esprit, il n'en était pas moins dans son intérieur extrê-
mement violent ; alors malgré la présence de plusieurs dames, qui
toutes lui conseillaient la patience, les b. et les f. commencèrent à
voltiger sur ses lèvres. Mais comme le pauvre magistrat s'aperçut que
ses expressions n'apportaient aucun soulagement à la puissance de son
mal, il commença d'une voix dolente par invoquer le nom de Dieu, et
finit par s'écrier, dans le paroxysme de la doulenr : ô Jésus! ô mon
44 SOUVENIRS
Un ordre du régisseur général qui avait, je ne sais
trop comment, appris mon séjour à Dresde, le même qui
m'avait refusé une invitation de logement, me fit partir
de Dresde plus vite que je l'aurais volontiers quittée ; à
l'impuissance de résister, il ne reste plus que le mérite
de l'obéissance. Enfin, après six jours d'une heureuse
hospitalité , je fis des adieux bien reconnaissants à mon
aimable baron qui me remit plusieurs lettres en forme
de circulaire pour des parents ou des amis, domiciliés
dans la contrée où l'Empereur se proposait de porter le
théâtre de la guerre. C'est à une de ces lettres que j'ai
dû peut-être la conservation de la vie , et d'avoir connu
si particulièrement le baron de Rosmann.
divin Sauveur, ayez pitié de votre eréature ; et vous, Vierge sainte,
prenez pitié de votre serviteur ; ainsi que vous, saint Pierre, mon se-
courable patron, qui tenez les clefs de la porte dn ciel. Ouvrez-m'en la
porte, dit mon père en riant ; puis ajoutant : allons, prenez courage,
la chaleur du lit vous remettra plus promptement que vos invocations.
Aussitôt on se mit en devoir de le déshabiller, ce qu'on eut beaucoup
de peine à faire, car son mal tenait presque à une attaque de tétanos
et il ne pouvait sérieusement se tenir étendu et encore moins se
redresser.
Cette anecdote, très-simple par elle-même, m'a suffisamment prouvé
que l'athéisme n'existe pas dans le cœur de l'homme; que la vanité de
la puissance de son être lui fait braver les harmonies du ciel, comme
la revélation du chemin de la croix ; qu'il ne faut qu'un instant de
douleur, pour lui faire honorer les vérités de ses premières croyances.
D'UN RIZ-PAIN-SEL. 45
CHAPITRE V
BATAILLE DE BAUTZKN.
Je partis de Dresde assez triste, j'étais si bien chez
mon baron : hélas ! déjà bien des fois je me suis aperçu
qu'il ne faudrait jamais quitter les gens qu'on aime, ou
s'interdire la jouissance d'aimer ; mais ne rien aimer
ce n'est pas vivre. Sans autre guide que mon fidèle
François, qui parlait, comme je l'ai déjà dit, facilement
la langue allemande, je me dirigeai sur la petite ville
de Meissen, qui n'est pas celle où Hippolyte perdit la
vie. Pendant plus de deux heures, nous côtoyâmes les
rives marécageuses de l'Elbe, où la vue est agréable-
ment occupée à suivre les sinuosités d'une vaste plaine
assez bien cultivée, et dans de certains endroits couverte
d'abondantes moissons. De gras pâturages bordent cette
riante rivière dont les coteaux voisins sont ombragés
par des bois superbes, qui laissent de loin en loin décou-
vrir les tourelles pittoresques d'une demeure féodale.
Cet agreste paysage me rappelait les heureuses rêveries
de nos promenades solitaires, où doucement appuyée
46 SOUVENIRS
sur mon bras, j'entendais votre voix sonore vibrer au
fond de mon cœur.
Il m'en souvient, un jour sur les bords de la Seine,
Nos esprits dégagés de soucis et de peine,
Passant de la tristesse au rêve du bonheur,
Voulaient de l'avenir percer. la profondeur.
« Je veux, me dites-vous, un asile champêtre,
cc Où sur les bords fleuris d'un murmurant ruisseau,
« Non loin de mon jardin, à l'abri d'un vieux hêtre,
cc Le soir viendront danser les bergers du hameau. »
Vous chanterez, je vous assure,
Avec bien plus de volupté,
De la belle et simple nature
L'élégante simplicité.
Ne soyez point ambitieux,
Gagner moins, souvent vaut bien mieux
Que faire envie à tout le monde,
Car le travail est un trésor ;
Ce trésor remplit notre bourse,
Du vrai bonheur il est la source,
Puisqu'il change le cuivre en or.
A la nuit close j'arrivai à Meissen, les Russes l'avaient
évacué la veille, mais s'étaient fort peu éloignés, car ils
occupaient encore la rive droite de l'Elbe, et tiraient
même à boulet perdu sur les premières lignes d'obser-
vation de l'armée française. La ville était encombrée de
troupes, un parc immense d'artillerie était campé sur la
grande place qui compose à elle seule la presque totalité

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