Souvenirs d'un voyageur en Asie, depuis 1802 jusqu'en 1815 inclusivement [par M. Magon de Clos-Doré]

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Nepveu (Paris). 1822. In-8° , 198 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1822
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SOUVENIRS
D'UN
VOYAGEUR EN ASIE.
SOUVENIRS
D'UN
VOYAGEUR EN ASIE,
DEPUIS 1802
JUSQU'EN 1815 INCLUSIVEMENT.
« Et tout le fruit
" Qu'il tira de ses longs voyages,
" Ce fut cette leçon que donnent les sauvages ;
» Demeure en ton pays. »
LA FONTAINE. Liv. VII. Fab. XII.
PARIS,
Chez NEPVEU , libraire, passage des Panoramas.
1822,
A. M. LE MARQUIS D'HERBOUVILLE,
PAIR DE FRANCE.
MONSIEUR LE MARQUIS ,
J'étais loin de songer à reporter ma vue
sur une route qui fut si péniblement par-
courue ; car tous mes voyages ne m'offrent
point une circonstance de ma vie dont il ne
me soit doux de perdre la mémoire ; mais
vous avez paru désirer qu'il en fût autre-
ment, et je ne sais plus qu'obéir. Puisse la
bienveillance dont vous m'avez honoré s'é-
tendre jusqu'à ce faible essai, qui, je le sens
trop, ne saurait se passer d'un appui tel que
le vôtre !
Ma première jeunesse s'écoula sous un
ciel étranger; et lorsque je rentrai dans ma
patrie, ce ne fut que pour devenir acteur
dans ces tristes combats livrés par George
Cadoudal, dans les landes du Morbihan. La
paix faite, je ne sais quel destin me con-
duisit à l'île de France et de là en Asie, où
j'ai puisé les Souvenirs que j'ose vous pré-
senter.
J'ai l'honneur d'être avec respect,
M. le marquis, etc.,
A. M. C.
SOUVENIRS
D'UN
VOYAGEUR EN ASIE.
MARINE DE LA COMPAGNIE ANGLAISE.
GOLFE DE PERSE, MASCATE.
LA marine militaire de la compagnie, connue
généralement dans les Indes sous le nom de
Bombay-navy, n'est point forte en grands bâti-
mens. En 1814, elle ne possédait que deux ou
trois mauvaises frégates : encore, l'une d'elles,
trop vieille pour tenir la mer, servait-elle, à
cette époque, de navire stationnaire dans la rade
de Bombay; mais, en revanche, si elle est fai-
ble en de tels vaisseaux, elle en arme un nom-
bre infini de petits, tels que bricks, cutters, etc.;
et, pour croiser au fond du golfe de Perse, ou
dans les environs du cap Jackiers, elle emploie
des daus et patamaris (1), semblables à ceux
(1) Les daus sont des espèces de barques pontées et
portant assez généralement deux canons en coursiers; leur
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dont les pirates de ces mers font usage. L'équi-
page de tous ces navires est composé de mate-
lots indiens (lascars), parmi lesquels ceux qui
viennent de Surate ou de Bombay sont toujours
préférés aux Bengalis et aux Malabares de Ma-
dras. Les timoniers sont des Portugais nés à
Goa, ou bien des Manillois; mais ces derniers
passent pour être dangereux ; et comme leur
esprit inquiet ne les rend que trop prompts à
se révolter, on ne doit les employer qu'avec
précaution , et sous les ordres d'un état-major
nombreux ; tous les officiers, ainsi que le maî-
tre-canonnier, sont Anglais; ils portent un uni-
forme bleu, qui ne diffère de celui de la ma-
rine royale que par la couleur de sa doublure.
Le golfe de Perse est encore infesté d'un grand
nombre de pirates, véritable fléau des mar-
chands maures et arabes qui le fréquentent.
Rarement ils osent s'attaquer aux navires euro-
péens , et, lorsqu'ils le font, ce n'est jamais que
pendant la nuit, et avec l'espoir de les surpren-
voilure est latine. Le patamari est mâté en lougre ; du
reste il est semblable au dau. Ces embarcations marchent
fort bien vent largue ou arrière , mais ne peuvent tenir le
plus près.
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dre au mouillage; mais ces misérables se dé-
dommagent de cette couardise en faisant main
basse sur tous les bâtimens indiens venant de
Surate et de Cananore, dont les équipages sont
trop lâches pour se défendre.
Les pirates de la côte de l'Est sont des espè-
ces de Marates, connus depuis long-temps
sous le nom d'Agriahs; mais ceux de la rive
opposée du golfe , plus nombreux et plus har-
dis , sont un ramas de brigands arabes, ne re-
connaissant l'autorité d'aucun émir ; mais, quels
qu'ils soient, leur usage à tous est de n'entre-
prendre aucune attaque sans une grande supé-
riorité de nombre. Malheur à celui qui tombe
vivant entre les mains de ces hommes, dont on
ne peut espérer aucun quartier.
L'iman, ou prince de Mascate, détruisit, il y
a quelques années, un assez bon nombre de ces
voleurs qui inquiétaient le commerce de ses su-
jets ; mais, depuis cette époque, ils ont malheu-
reusement trouvé le secret de se recruter,
et leur nombre est encore considérable, mal-
gré tous les efforts de la flottille de Bombay, qui
les poursuit sans relâche avec la plus grande ac-
tivité. Il n'est pas rare de voir un des daus de la
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compagnie, armé de deux canons, et monté de
quarante hommes au plus, attaquer hardiment
une demi-douzaine de ces forbans, portant cha-
cun un nombre de combattans bien supérieur
à celui des Anglais.
Le golfe de Perse est soumis à l'action de cou-
rans très-rapides, qui suivent la direction des
Moussons ; il est également sujet, pendant une
grande partie de l'année, à des calmes profonds,
qui en rendent la navigation très-lente, et for-
cent les navires à se tenir fort près des terres,
afin de profiter de la faible brise qui tombe des
montagnes au coucher du soleil. Dans la sai-
son de l'hivernage, de terribles coups de vent
s'y font sentir; mais ils ne sont jamais de longue
durée. A toute autre époque, la chaleur est ex-
cessive dans ces parages, et c'est bien rarement
qu'une goutte de pluie en vient tempérer l'ar-
deur.
En 1806, l'Arabe gouverneur de la petite île
de Karck m'assurait que, depuis trois ans, il
n'était tombé sur cette terre d'autre eau du ciel
que celle de la rosée, qui, pendant la nuit, y est
toujours abondante.
Durant le jour, l'air est souvent obscurci par
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le sable du désert, que les vents portent en
tourbillons jusqu'au milieu du golfe, où il vient
s'attacher aux voiles des vaisseaux. Ce sable,
d'une couleur rougeâtre, est aussi léger que la
cendre, et pénètre partout. C'est au commen-
cement de l'été qu'on voit les sauterelles tra-
verser le golfe, en volant à une grande hauteur;
on dirait de longs nuages, se dirigeant vers l'O-
rient ; elles vont chercher les plaines de l'Indos-
tan, moins brûlées que ne le sont celles du dé-
sert, leur patrie.
Toute la côte d'Arabie n'offre aux yeux qu'une
longue chaîne de montagnes nues et hideuses
à voir, ou des falaises escarpées, toutes bario-
lées de blanc et de noir, les rochers de cette
partie étant généralement d'une ardoise dont
les couches sont de ces deux couleurs.
Toute cette mer fourmille de poissons de je ne
sais combien d'espèces, et je ne suis pas surpris
que les anciens habitans de ses rives aient été
ichtyophages. En diverses parties du grand banc,
qui s'étend sur presque toute la longueur de la
côte d'Arabie, on trouve quelques pêcheries de
perles, où l'iman de Mascate, qui s'en attribue
la souveraineté, envoie tous les ans une petite
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flotte de bateaux pêcheurs, sous l'escorte de
son vaisseau-amiral, vieux navire marchand,
encombré, plutôt qu'armé, de vingt canons de
divers calibres, et presque tous fort gros.
Ce bâtiment ne pourrait se mesurer avec
la plus faible corvette européenne, et sa formi-
dable artillerie ne lui serait que d'un faible
secours contre le feu bien nourri de deux piè-
ces de douze ; mais il suffit, tel qu'il est, pour
en imposer aux pirates de ces parages.
L'île d'Ormus, jadis le séjour d'un sultan,
n'offre plus, pour tout reste de sa grandeur,
que des masures et un vieux fort tout délabré,
où loge une faible garnison persane ; son port,
situé dans la partie de l'est, n'est pas mauvais,
et les navires y sont parfaitement à l'abri des
vents de l'est et nord-ouest, les plus dangereux
de cette côte. L'île produit des dattes et des co-
cos (1); l'eau de ses puits est d'une bonne
qualité.
Parmi les autres îles du golfe, je n'ai pu ob-
(1) Toutes les îles du golfe de Perse sont privées de fon-
taines et de ruisseaux. On n'y boit d'autre eau que celle des
puits, toujours un peu saumâtre.
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server que Karck, dans le nord, et Kismich,
dans le sud. Cette dernière, qui est considéra-
ble, m'a semblé abonder en toutes sortes de
gibier. J'y ai vu des outardes, des perdrix et des
cailles, qui, peut-être, ne faisaient que passer :
j'y ai rencontré aussi beaucoup de lièvres; et,
en me promenant auprès de quelques rochers,
j'aperçus une troupe de gerboises, ou rats sau-
teurs , qui disparurent en un clin d'oeil, et se
réfugièrent dans leurs trous, creusés sous le
sable. Ces singuliers animaux se rencontrent
dans toutes les solitudes de l'Yémen, dans des
lieux entièrement dépourvus d'eau.
Les habitans de ces îles, de même que ceux
de la côte, sont fort sujets aux maladies de la
peau; ils sont souvent affligés de dartres vives,
toujours très-opiniâtres ; on y voit parfois quel-
ques lépreux. Le poisson salé, qui forme la
principale nourriture de ces peuples, et plus
encore, sans doute, leur affreuse malpropreté,
contribuent à toutes ces maladies pour le moins
autant que l'usage de l'eau saumâtre de leurs
puits.
Mascate, située à l'entrée du golfe, est une
ville assez grande, mais fort mal bâtie, et triste
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comme le sont toutes celles d'Orient. Elle est
entourée de méchantes murailles en briques
cuites au soleil, et flanquées de petites tours,
qui tombent maintenant en ruines; ses rues
étroites, excessivement sales et non pavées, de-
viennent encore plus insupportables, lorsque
le vent y fait voler des nuages de poussière et
desable, capables de suffoquer ou d'aveugler
tout autre qu'un Arabe. Les maisons, basses et
construites en terrasses, n'ont de fenêtres que
vers la partie de l'intérieur, ce qui ne contri-
bue pas peu à leur donner un aspect lugubre ;
à voir leurs petites portes toutes garnies de fer
et de clous, ainsi que leurs hautes murailles,
on les prendrait aisément pour autant de pri-
sons. Le port, protégé par deux forts mal en-
tretenus, est profond et fort étroit. Le prince ré-
gnant à Mascate prend le titre d'inan. Du côté
de la terre, sa puissance ne s'étend pas beaucoup
au-delà de ses murs ; car la petite ville de Mat-
trah, qui n'en est pas éloignée de dix lieues,
est indépendante de son gouvernement, dont
un homme à cheval ferait aisément le tour en
moins d'un jour; mais, du côté de la mer,
son pouvoir est plus considérable. Il possède
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l'île de Zenzibar, ainsi que plusieurs petites
colonies en Afrique, dont le produit forme,
avec celui de ses douanes, la meilleure partie
des revenus de ce prince ; il protége de tous ses
moyens le commerce de son faible empire ;
souvent même il appelle à son conseil (durbar)
les principaux marchands de la place ; mais il
s'en faut bien, malgré tout cela, que sa petite
cour soit paisible ; elle est sans cesse agitée par
des convulsions; et souvent les Abyssiens qui
font partie de sa garde sont obligés d'en venir
aux mains avec les mutins.
Peu de temps avant mon arrivée dans cette
ville, le prince-régent, jeune homme de vingt
ans au plus, venait, en plein conseil, de tuer,
d'un coup de pistolet, son oncle, qui était aussi
son tuteur. Cette manière expéditive de s'é-
manciper, loin d'être regardée comme un at-
tentat extraordinaire, fut généralement approu-
vée par les musulmans de Mascate.
La population de la ville, autant que j'en ai
pu juger, ne s'élève guère qu'à dix-huit ou vingt
mille âmes, y compris les Musulmans, les Juifs
et les Parsis, qui tous présentent un extérieur
misérable. Ceux qui ne sont pas pauvres s'ef-
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forcent de le paraître, pour leur sûreté person-
nelle.
Les bazars, ou marchés, sont toujours abon-
damment fournis de fruits et de légumes, qu'on
y transporte des vallées de l'autre côté de cette
chaîne de montagnes qui, comme un mur, s'é-
lèvent derrière Mascate, et dont l'aspect est af-
freux. Entre ces montagnes et la ville, on ren-
contre une grande plaine sablonneuse et par-
semée de rochers. La réverbération du soleil
sur cette terre aride rend souvent la chaleur in-
supportable, surtout lorsque les vents d'ouest
dominent. C'est alors que les gens du peuple
dorment sur les terrasses de leurs maisons, et je
ne sais si ce n'est point à cette habitude qu'il
faut attribuer les maux d'yeux qui règnent si
fréquemment dans ce pays; pourtant j'incline-
rais plutôt à en accuser la mauvaise nourriture,
puisque les Bédouins, qui vivent de lait et de
dattes, n'y sont point sujets.
La route qui conduit de Mascate à Mattrah
ne s'éloigne pas beaucoup des rivages de la mer;
elle passe au pied des montagnes; et dans une
petite vallée située à moitié chemin, on trouve
plusieurs sources d'eaux chaudes et minérales,
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dont le goût m'a semblé sulfureux. Bien que la
chaleur de cette eau soit telle qu'on ne saurait
y tenir long-temps la main, de petits poissons
rayés, et assez semblables à des perches, ne lais-
sent pas d'y vivre ; en les voyant nager avec
vivacité dans le bassin de la fontaine, j'aurais
désiré d'en pouvoir saisir un pour l'exami-
ner de près; mais cette action, de ma part, au-
rait été regardée par les Arabes comme un sa-
crilége qu'ils se seraient empressés de punir:
car, suivant eux, ces eaux sont consacrées aux
génies et aux fées (ginn ou péri).
Mascate est le principal marché où les Arabes
de l'intérieur viennent vendre leurs chevaux et
leurs mulets. On embarque un grand nombre
des premiers pour les différens ports de l'Inde;
peu sont de la race pure, ou nedjid, dont le
prix est excessif souvent il s'élève à 1500 pias-
tres (1) d'Espagne, tandis que celui d'un cheval
de race ordinaire, quelque beau qu'il soit, ne
passe jamais 200 piastres.
On y trouve aussi des ânes qui, de même que
les chevaux, viennent du grand désert; ce sont
(1) La piastre d'Espagne, plutôt que la roupie, est la
monnaie courante sur la côte d'Arabie.
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de beaux animaux, ne ressemblant en rien à
ceux d'Europe ; ils trottent et vont l'amble com-
me de petits chevaux, et leur prix monte quel-
quefois jusqu'à 150 piastres et au-delà.
Tous les bestiaux que les Bédouins condui-
sent à Mascate sont fort maigres ; et, pour que
la viande en soit bonne, il faut, pendant quel-
que temps, leur donner une nourriture plus
abondante et plus substantielle que celle qu'ils
prennent dans leur pays.
19
PROJET DE RETOUR EN EUROPE
AU MOYEN DES CAFILAS ,
PAR BASSORA, BAGDAD ET ALEP.
Il semblerait, au premier coup d'oeil, que,
des deux voies qui se présentent pour joindre
les caravanes qui conduisent vers la Méditer-
ranée, celle de la mer Rouge devrait être préfé-
rable , tant à cause de la grande proximité de
ce golfe, qu'à raison du court trajet de Suèz
au Caire; mais pour peu que l'on calcule les.
difficultés qu'on éprouverait pour se rendre à
Suez, on voit aussitôt disparaître ces deux
avantages. D'abord, la navigation de la mer
Rouge est très-périlleuse; ensuite, les moeurs
des Arabes de ces contrées ne sont rien moins
que sociables ; quelque costume que prenne un
étranger, il ne pourra parvenir à se déguiser à
leurs yeux , et leur fera toujours ombrage.
Comme ils ne manqueront pas de l'épier conti-
2.
20
nuellement, ils trouveront moyen de l'accuser
de quelque profanation, et la plus légère servira
de prétexte pour le persécuter, et même l'ar-
rêter. Bien plus, dans le cas où, pour se tirer
d'affaire, il se ferait musulman, cette lâcheté,
loin de le sauver, redoublerait son embarras.
Bien peu d'Européens ont entrepris impuné-
ment ce voyage. Un M. Monneron le fit, il y a
nombre d'années, et, pour une inconséquence
qui peut échapper à tout étranger, il fut détenu
près d'un an aux fers à Gedda ; ce n'est qu'à l'in-
tervention de l'iman de Mascate qu'il dut sa
liberté.
Il n'en est pas ainsi des Arabes du golfe de
Perse ; ils sont bien plus tolérans envers ceux
qui ne sont point obligés d'observer le coran,
ou, pour mieux dire, ils ne leur parlent jamais
de religion. Il faut peut-être attribuer cette mo-
dération à l'habitude où ils sont de voir des
étrangers de toutes les sectes, que le commerce
conduit au milieu d'eux. Et d'après ce que j'ai
pu observer, les Persans sont encore moins
scrupuleux.
Dans les environs de Mascate et de Matrah,
on n'a que peu de précautions à prendre pour
21
y vivre en sûreté, mais il faut éviter de porter
dans ses vêtemens la couleur verte du Pro-
phète.
Je supposerai le voyageur qui veut entre-
prendre ce voyage dans deux positions diffé-
rentes : ou notre homme possède assez d'argent
pour subvenir aux frais de la route, ou il se
trouve sans moyens pécuniaires, et réduit à l'é-
tat où j'étais moi-même après mon naufrage.
Dans cette dernière supposition, voici, je crois,
la marche qu'il doit suivre :
Il faudrait passer à Zenzibar; et là, vêtu
comme un musulman du peuple, c'est-à-dire
très-salement, mettant tout amour-propre de
côté, se proposer comme canonnier : en cette
qualité , il trouvera facilement l'occasion de
s'embarquer sur les bâtimens qui se rendent
à Mascate , et recevra même des appointe-
mens de douze ou quinze roupies par mois,
sans être forcé de se donner pour musulman,
quoiqu'il n'y ait rien de plus aisé ; car, géné-
ralement, ces gens-là vous croient sur parole;
il ne vous en coûtera que quelques génuflexions
et quelques bismallahs ; et dans le cas où l'on
y serait gauche, il n'y aurait d'autre inconvé-
22
nient que celui de passer pour un musulman
ignorant, chose assez commune en Arabie.
Il y a deux époques marquées où l'on se met
en route de Zenzibar pour le nord : la pre-
mière au mois de mars, et la seconde en août.
Pour se rendre à Mascate, les traversées sont
ordinairement de quarante jours. Arrivé dans
cette ville, les occasions de s'embarquer pour
Bassora ne vous manqueront pas. Proposez seu-
lement les mêmes conditions qu'à l'époque de
votre premier transport, et peut-être même ne
serez-vous pas obligé de quitter le navire sur
lequel vous êtes venu. Comme, dans le golfe,
tous les vaisseaux sont exposés à la cupidité des
pirates, un canonnier européen, renégat ou
chrétien, devient alors une seconde Providen-
ce; et vous pouvez presque toujours compter
sur quelques petits présens de la part des pas-
sagers. La navigation de Mascate à Bassora n'est
point pénible, les calmes seuls la rendent en-
nuyeuse.
La première précaution à prendre dans cette
ville, c'est que votre arrivée ne soit pas connue
du consul anglais, qui, peut-être, n'épargne-
rait rien pour vous mettre hors d'état d'aller
23
plus loin, ou même de voyager jamais. Pour
atteindre ce but important, le meilleur moyen ,
à mon avis, est de se recommander aux pères
d'un couvent catholique qui se trouve dans le
haut de la ville, près de la porte du Désert. En
se présentant à eux comme naufragé, ou même
tout simplement à titre de malheureux, ces
bons pères vous accueilleront avec intérêt ; ils
vous donneront l'hospitalité, et surtout d'ex-
cellens conseils sur la route que vous devez
tenir.
Le gouvernement de Bassora est turc. Le
pacha réside à Bagdad, comme chef-lieu. C'est
un vice-pacha qui commande dans la première
ville, et a sous ses ordres un aga. Beaucoup d'offi-
ciers turcs parlent italien,et même vous pourrez
trouver parmi eux des renégats de cette nation
qui vous protégeront auprès du pacha si vous
êtes obligé d'avoir recours à lui. Je ne pense
pas qu'il songe à vous nuire; au contraire, j'ai
toujours vu que les Français étaient, de tous
les Européens les mieux accueillis; mais, en-
core une fois, gardez-vous du consul anglais,
qui est ici tout puissant.
Après avoir pris quelque repos, vous ferez
bien de vous embarquer sur le fleuve pour Bag-
24
dad (1). Les pères se chargeront volontiers de
payer votre passage, et se feront un plaisir de
vous procurer des passe-ports, ainsi que des re-
commandations pour leurs frères le long de la
route. A Bagdad, vous trouverez le consul de
France, et plusieurs familles françaises. En vous
joignant à la grande caravane qui, chaque mois,
part pour Alep, il vous sera facile, avec un
passe-port du consul de votre nation, de vous
rendre, soit à Damas, soit à Jérusalem.
Si vous avez de l'argent, votre voyage ne
vous coûtera pas plus de deux cents piastres
d'Espagne : du reste, pour ne pas se rendre sus-
pect, on doit prendre les précautions que je
viens d'indiquer; il faut, en outre, se faire pas-
ser pour un petit marchand voyageur, payer
son passage dans les deux trajets dont j'ai parlé,
et se munir de quelques marchandises de l'Inde
d'un petit volume.
Dans tous les cas, il est nécessaire de s'armer
de patience. La faim, la soif, un climat brûlant,
il faut tout braver. Comme la cafila de Bagdad
(1) Des bateaux ou galiotes partent presque tous les
jours.
25
est exposée aux attaques des Bédouins, vos
camarades de voyage seront charmés d'avoir
un Français dans leur compagnie, bien per-
suadés qu'à l'heure du danger vous serez tou-
jours le premier à combattre; et comme l'in-
fluence des Anglais n'est plus la même, à me-
sure qu'on s'éloigne de Bassora, ne craignez plus
alors de vous annoncer pour un Franc qui re-
tourne dans sa patrie.
AÏDER-ALI-KAN.
Tipoo-sultan avait bien toute la valeur de
son père ; mais il n'hérita point des talens de ce
redoutable usurpateur du Meyssore, dont les
exploits ont laissé de si grands souvenirs en
Asie.
Né dans une classe obscure, Aider ne dut son
élévation qu'à lui-même; il fut successivement
chasseur, chef d'une troupe de brigands, puis
soldat, et enfin général d'un corps nombreux de
ces partisans qu'il n'est pas rare de voir parcou-
rir l'Indostan. Ce fut alors que le rajah du Meys-
sore le prit à son service, et il ne tarda pas
à faire de lui son premier ministre. Mais Aider
ne pouvait être satisfait d'occuper la seconde
place, quelque brillante qu'elle fût d'ailleurs ;
et bientôt le malheureux rajah perdit son trône
avec la vie.
Un mélange monstrueux de grandes qualités
et de vices détestables formaient la base du ca-
ractère de ce nouveau sultan; et cet homme ex-
27
traordinaire, dont la jeunesse s'était écoulée au
fond des bois, et dans les camps, privé de toute
éducation (il ne savait pas lire), posséda dans
un degré supérieur les talens d'un ministre,
comme ceux d'un général.
Mais j'oublie que ce n'est point l'histoire
d'Aïder-ali-kan que je dois tracer ici : cette tâ-
che, beaucoup trop au-dessus de mes forces,
ne serait pas remplie comme elle doit l'être ; je
me bornerai donc à rappeler, un seul fait du
règne de ce prince, bien qu'il ne puisse avoir
échappé aux lecteurs des relations de la guerre
du Meyssore.
Dans tous les différens rapports que les An-
glais firent des avantages qu'ils remportèrent
sur l'armée indienne, on peut voir que l'artil-
lerie meyssorienne, toujours très-active durant
le combat, ne tombait jamais, en cas de dé-
faite , au pouvoir des Européens ; mais on ces-
sera d'en être surpris, lorsqu'on apprendra
qu'Aider avait eu le talent d'organiser une ar-
tillerie légère , bien avant que cette arme eût
obtenu parmi nous ce degré de célérité qui la
rend aujourd'hui si redoutable. Celle du prince
indien, toute imparfaite qu'elle était, ne lais-
sait pas d'avoir un infaillible et prompt effet.
28
D'abord, ses pièces, toutes d'un assez gros
calibre (généralement de huit et de douze),
étaient montées sur des affûts, de campagne,
dont la forme , quoique grossière , ressemblait
à celle des nôtres ; cette artillerie, qui ma-
noeuvrait si rapidement qu'elle échappait tou-
jours aux poursuites des ennemis, n'était
pourtant traînée que par des boeufs ; mais
l'animal qui porte ce nom, et qui vient des
montagnes du Guzarate, ne ressemble guère
à notre boeuf, si lent et si lourd. Il est svelte
dans ses proportions, trotte aussi bien que le
meilleur cheval, et supporte plus facilement la
fatigue et la faim. Plus sûr du pied que la mule,
il grimpe les coteaux les plus escarpés, et fran-
chit des fossés où la cavalerie se trouve ar-
rêtée.
Des éléphans, dressés au service de l'artil-
lerie , suivaient toujours les canons, et ne con-
tribuaient pas médiocrement à faire surmonter
tous les obstacles aux pièces, soit en les re-
dressant lorsqu'elles étaient renversées , soit
en les poussant de leur front dans les pas-
sages difficiles. La force prodigieuse, ainsi que
l'admirable docilité de ces animaux, triom-
phaient aisément de toutes les difficultés ; et ,
29
grâces à leur secours, joint à celui de ces boeufs
trotteurs dont j'ai parlé, la pesante artillerie
d'Aider courait sur les traces de l'ennemi, ou
fuyait à son aspect avec un degré de vitesse
que n'a point encore obtenu celle dont nous
nous attribuons l'invention.
Aider, à l'instar de tous les despotes, con-
sacra ses soins à se créer une armée formida-
ble; mais, plus sage que ne le fut son fils, qui
voulait copier la tactique des Européens, sans
se donner la peine d'y préparer ses Musul-
mans par degrés, il n'adoptait nos usages qu'au-
tant qu'il pouvait les plier aux moeurs des peu-
ples qu'il gouvernait. C'est de cette manière
qu'en armant son infanterie de mousquets gar-
nis de baïonnettes semblables aux nôtres, il sut
conserver à sa cavalerie les étriers courts et
larges des Persans, avec leurs selles, qui joi-
gnent à une grande légèreté l'avantage inesti-
mable de rendre le cavalier ferme et presque
inébranlable dans son assiette. Il se garda bien
également de changer quelque chose à leurs
armes, ainsi qu'à la manière de s'en servir.
Je ne crois pas hors de propos d'entrer ici
dans quelques détails au sujet de l'avantage
qu'offre le sabre à lame recourbée sur le sabre
30
à lame droite, lorsqu'il s'agit de porter un coup
du tranchant de cette arme. L'usage n'en est
pas moins ancien que général en Asie; et c'est
un dicton répandu chez tous les Musulmans,
que nos sabres ne sont bons qu'à couper des
melons ; on ne leur ôterait pas de l'idée que
nous ne savons pas nous en servir, et que nos
mains ne sont pas faites pour les manier.
Sans partager entièrement leur opinion à cet
égard, je vais essayer de prouver qu'ils ont
quelque apparence de raison de penser ainsi.
M. le comte de Volney, dans son ouvrage sur
l'Egypte, fait observer, au sujet des armes des
Mamelucks, que l'action du tranchant d'un sa-
bre recourbé se prolonge bien au-delà de celle
d'une lame droite, qui borne l'effet de son coup
à cinq ou six pouces de pointe, tandis que l'ef-
fet de l'autre est souvent de toute la longueur
de l'arme, dont le tranchant, glissant en re-
traite, fait toujours de longues et profondes
blessures.
Sans parler de ces fameuses lames de Perse,
ou bien de celles de l'ancienne fabrique de Da-
mas, dont l'excellence est aujourd'hui bien
connue, je remarquerai que tous les sabres
dont se servent les Musulmans sont d'une trem-
31
pe sèche ; qu'ils ne font aucun cas d'un acier
flexible ; et qu'au moyen d'une lime fort douce,
ils savent donner au tranchant une finesse pres-
que égale à celui du rasoir.
Chez eux, tout l'art de l'escrime consiste à
porter des coups désespérés ; ils s'exercent dès
l'enfance à frapper sur les matières les plus
capables de résister au sabre, et finissent par
acquérir une dextérité de main qu'on a peine à
concevoir.
Souvent, à mes yeux, ils ont partagé d'un
seul coup un vieux canon de fusil, ou bien la
coiffe d'un épais turban, trempée dans l'eau,
afin qu'elle présentât encore plus d'obstacles
pour être coupée. Faire voler la tête d'un che-
val, ou même d'un boeuf, ne passe point chez
eux pour une chose impossible ; aussi, suis-je
convaincu que le casque de nos cavaliers se-
rait d'une faible défense contre les coups des
Persans, dont l'exercice se termine, chaque
jour, en tranchant un faisceau de branches de
palmier ; celui qui parvient à en couper le plus
grand nombre d'un seul coup, est comblé d'é-
loges par ses chefs, qui ne manquent pas, en
outre, de lui donner une récompense pécu-
niaire.
32
Ils doivent cette manière de frapper bien plus
à leur adresse qu'à la force de leurs bras ; car
j'ai vu beaucoup de jeunes Mogols exceller dans
cette espèce d'escrime, bien qu'ils fussent éner-
vés de bonne heure par toutes sortes de dé-
bauches. J'étais toujours étonné, chaque fois
que j'assistais à un semblable spectacle, de voir
partir de leurs mains, qui paraissaient effémi-
nées, des coups dignes d'avoir été portés par
les bras des chevaliers de la Table-Ronde.
PUISSANCE
DE LA COMPAGNIE DES INDES.
Le pouvoir colossal de la compagnie des In-
des, prenant chaque jour de nouvelles forces,
n'est encore que bien imparfaitement connu
en France. Nous considérons toujours comme
des comptoirs ou des entrepôts les principales
villes de ce vaste empire d'Aureng-Zeb, sou-
mis maintenant en entier à une compagnie de
marchands, plus puissans que ne le furent ja-
mais les sultans mogols dans les plus beaux
jours de leur prospérité.
Mais, pour en apprécier toute rimportance,
il suffira de remarquer que l'étendue des pos-
sessions de la compagnie est égale, à celle de la
meilleure partie de l'Europe; que l'Inde, et
principalement le Bengale, riche de toutes nos
productions, en voit naître une foule qui sont
particulières à son sol ; que toutes les différen-
tes denrées coloniales s'y cultivent avec succès;
3.
34
et qu'enfin , une population immense, non
moins sobre qu'industrieuse, semble n'y tra-
vailler que pour enrichir ses nouveaux maîtres,
tandis qu'elle se contente pour elle-même de
riz et de lentilles.
Partout, de grands fleuves, tels que le Gange,
la Gemna, etc., favorisent les communications
avec toutes les provinces de l'intérieur du
pays, dont les productions s'écoulent par ce
moyen vers Calcutta, qui leur envoie en échan-
ge celles de l'industrie anglaise. Il n'est donc
pas surprenant que le gouvernement britan-
nique dirige toute son attention sur la prospé-
rité de ce nouvel empire, auquel, désormais,
le sort de l'ancien se trouve lié. Aussi, rien n'a-
t-il été négligé, depuis plusieurs années, pour
conserver ou pour accroître ce pouvoir. L'or et
le sang ont été prodigués, à cet effet, sur les
bords du Gange, et le double ascendant de la
corruption et du fer a été employé avec succès
dans tout l'Indostan, pour en chasser les an-
ciens possesseurs.
Cependant il m'est impossible de trouver
dans l'immensité de cet édifice un gage assuré
de sa durée ; toutes ses parties tendent naturel-
lement à se désunir. La religion, les habitudes
35
des habitans de l'Asie, repoussent sans cesse le
joug européen; et plus de talens sont peut-être
nécessaires pour conserver tant de puissance,
qu'il n'en a fallu pour l'acquérir. Tout change
en Asie, comme ailleurs, quoique plus lente-
ment; et, depuis vingt années, une grande ré-
volution s'est opérée dans les moeurs de ses ha-
bitans. Malgré la douceur affectée du conseil
de Calcutta, ses employés exercent une tyrannie
cruelle à mesure qu'ils s'éloignent du centre du
gouvernement; et si les circars et les brames
de la nouvelle capitale des Indes sont satisfaits
de servir des maîtres étrangers dont ils parta-
gent les richesses, il n'en est pas ainsi des cas-
tes guerrières, maintenant pauvres et avilies.
Les Musulmans, race encore plus inquiète,
en assez petit nombre au Bas-Bengale, mais
qui forment plus de la moitié de la population
dès qu'on arrive auprès de Patna , n'obéissent
qu'en frémissant à l'appareil de la force que l'on
déploie incessamment à leurs yeux. Cet esprit
de turbulence est le même parmi toutes les cas-
tes consacrées au maniement des armes, Rad-
jepoots, Quétries, etc.
Déjà l'impôt ne se livre plus , dans le nord de
l'Indostan, que les armes à la main; le collec-
3..
36
teur, suivi d'un corps nombreux de cavalerie
qui protège ses opérations, parcourt les provin-
ces soumises à la compagnie comme un pays
ennemi, et ne ressemble pas mal à un pacha
turc levant le miri.
Cependant, les paysans radjepoots ou pata-
nes, toujours prêts à faire le coup de fusil, ne
cèdent qu'à la présence d'une force armée qui
leur en impose, mais que, chaque jour, ils s'ins-
truisent à braver. En approchant des montagnes
des Jattes, ancien berceau de la puissance ma-
ratte, vous trouverez des villages entiers, qui,
situés au milieu des bois et des rochers, ne sont
plus que des camps de brigands. Quand ces
aventuriers sortent de ces retraites, c'est pour
aller chercher leur butin jusqu'au sein des plus
riches provinces. Presque toutes les dernières
augmentations du territoire de la compagnie
avaient pour but de faire cesser les rapines de
ces maraudeurs, en s'emparant de tous les états
des petits princes ou rajahs qui pouvaient leur
offrir un asile ; mais le mal n'est que pallié. Plu-
sieurs événemens sont encore venus augmenter
les sujets d'inquiétude en Asie; et l'on sera sans
doute surpris que je cite à cet égard la prise de
Moscou par les Français, ainsi que l'envahis-
37
sement du Népaul par l'armée de la compagnie,
qui eut lieu peu de temps après.
Le premier de ces événemens produisit en
Perse une commotion qui, de là, se commu-
niqua bientôt à l'Indostan ; le mouvement fut
même si marqué chez les Sicks et les Marattes,
où la compagnie entretient des résidens, que
plusieurs de ces derniers y furent insultés,
principalement par les aventuriers musulmans
que Sindiah tient toujours à sa solde. A cette
époque, la compagnie augmenta son armée de
dix régimens de cipayes. La conquête du Né-
paul , qui coûta si cher aux Anglais, acheva de
détruire le prestige de la supériorité euro-
péenne. En nombre souvent inférieur, les ha-
bitans des montagnes défendirent mieux leurs
rochers et les défilés de leurs vallées contre les
régimens du Roi que contre les Cipayes, qui,
plusieurs fois, s'y montrèrent supérieurs à leurs
anciens maîtres dans l'art de la guerre.
38
CIPAYES.
Tous ces corps sont composés de soldats
indiens, recrutés, autant qu'il est possible,
dans les provinces du nord, et commandés par
des officiers anglais venus fort jeunes aux In-
des , et qui se trouvent élevés dans la connais-
sance des langues d'Asie. Éloignés de leur pa-
trie presque au sortir de l'enfance, et trans-
plantés sur un sol nouveau, peu de temps suffit
pour qu'ils en contractent les habitudes, sans
pourtant renoncer aux vices de notre Europe.
L'ivrognerie est, de tous ces vices, celui que
leurs soldats leur pardonnent le moins.
Dans chaque compagnie, outre le lieutenant
et l'enseigne européens, deux natifs, décorés
des mêmes grades, viennent ensuite, et com-
mandent après eux; tous les Cipayes ont la
confiance la plus aveugle dans ces officiers in-
diens, dont la perte, dans un combat, se fait
bien plus vivement sentir que celle des An-
glais. Les qualités qui recommandent ces trou-
pes sont une grande discipline, la célérité de
39
leur marche et la sobriété. Jadis l'usage de la
baïonnette ne leur était point familier; mais
actuellement ils s'en servent très-bien; et, lors-
que le cas l'exige, ils exécutent une charge
avec autant de courage que de furie.
Cette armée se compose de quatre-vingts à
cent mille hommes, et d'un corps de vingt
mille Européens. Ces troupes, par leur disci-
pline encore plus que par leur nombre, doi-
vent aisément triompher de toutes les années
indiennes qui oseront leur tenir tête ; pour-
tant la cavalerie maratte leur a été plus d'une
fois funeste par sa manière de combattre, en
fuyant et en reparaissant avec la même promp-
titude , pour harceler les flancs de ceux qui ve-
naient de les disperser. La force du cavalier
maratte réside dans la vitesse de sa marche,
dans une sobriété incroyable, et la facilité avec
laquelle son petit cheval supporte avec lui la
fatigue la plus inouïe. Une longue lance de
bambou, un mauvais fusil à mêche, des étriers
de bois, une corde pour bride, et. des armes
rouillées, tel est l'équipage de cette misérable
et hideuse cavalerie.
Ces cavaliers ignorent absolument l'art de
charger en masse, bien différens en cela des
40
Persans et des Mogols qui se précipitent sur
l'infanterie avec la même ardeur que ces an-
ciens Mamelucks que nous a fait connaître la
campagne d'Egypte, et dont la valeur étonna
même des Français. La cavalerie de la com-
pagnie est toute composée de Musulmans ,
excellens cavaliers, mais dont la fidélité est
toujours douteuse. Leurs chevaux, de race per-
sane , sont bien supérieurs, pour la taille et la
force, au cheval arabe, mais ils n'en ont ni la
légèreté ni la douceur.
La plus grande partie des Cipayes indous
appartiennent aux castes des Quétries et des
Radjepoots. Ces derniers sont toujours pré-
férés.
Toutes ces troupes sont dispersées dans les
différentes provinces; mais de grands corps
sont toujours stationnés dans les camps de Ba-
rackpoor, Ranpoor, Calpi et Minute. Rarement
la cavalerie quitte ces deux dernières stations,
situées dans le nord de l'Indostan et sur les
frontières des Sicks et des Marattes.
41
EMPLOYES CIVILS DE LA COMPAGNIE.
Pouvoir, richesses, tout est concentré sur la
tête de ces nouveaux patriciens, à qui le sort
de l'Inde est maintenant soumis. En toute oc-
casion , ils ont le pas sur l'armée ; et c'est par-
mi eux que sont toujours choisis les résidens,
les juges et les collecteurs; ils forment aussi
le conseil du gouverneur-général, à Calcutta;
enfin, c'est entre leurs mains que réside toute
la puissance. Ils se divisent en trois classes
principales : la première est celle des relations
politiques, qui fournit les résidens ou les ambas-
sadeurs; l'autre comprend les juges, les surin-
tendans, les collecteurs, et toute la partie ad-
ministrative; puis vient celle des relations com-
merciales.
Tous jouissent d'une grande considération,
et reçoivent des appointemens énormes; mais,
avant de parvenir à ces dignités, ils débutent
toujours par le grade de simple écrivain de la
compagnie, et ce noviciat dure plusieurs an-
42
nées. C'est le plus souvent à l'âge de quinze ou
seize ans que l'on reçoit ces jeunes gens au
collége de Calcutta : c'est là qu'ils se livrent à
l'étude des langues orientales, et qu'ils s'ins-
truisent dans la connaissance des codes mu-
sulman et indou, aussi bien que des lois de
leur pays. Lorsque ces diverses notions leur
sont devenues familières, c'est alors seulement
qu'ils subissent leur dernier examen, pour al-
ler ensuite dans les différens districts, en qualité
de juges assistans, ou bien auprès des rési-
dens, suivant les dispositions dont ils ont fait
preuve.
Mais ce n'est qu'après un long séjour à Cal-
cutta qu'ils sont ainsi mis en activité, une vie
consacrée à la dissipation et à la mollesse pré-
cédant toujours celle du magistrat. Les ap-
pointemens que la compagnie donne à ces jeu-
nes écrivains sont bien loin de pouvoir suffire
à tout le luxe qu'ils étalent ; alors des sircares,
ou agens de commerce, leur prêtent tout l'ar-
gent qu'ils désirent, à de forts intérêts, mais à
des termes éloignés. Pour l'Indien, c'est un jeu
de hasard; car, si l'Anglais meurt, rarement la
famille du défunt s'acquitte avec ses créanciers;
mais aussi, le même individu parvient-il à la
43
place de résident, de juge ou de collecteur, le
sircare est amplement payé. Lorsque l'énor-
mité de la dette exige plusieurs années pour
son remboursement, l'Indien, qui devient alors
l'arbitre du sort de son maître, le force chaque
jour à commettre de nouvelles exactions, telles
que l'esprit de rapacité peut les lui dicter ; et
si l'Anglais tentait de se soustraire à cette ser-
vitude, l'autre trouverait bientôt le moyen de
la lui imposer de nouveau ; il n'a qu'à le me-
nacer de le faire enfermer jusqu'au parfait paie-
ment de la dette, ainsi qu'il en a le droit, d'a-
près les lois anglaises.
Il est facile de se former une idée de l'in-
fluence d'un semblable état de choses sur le
sort des provinces soumises à de tels magis-
trats.
44
BRUIT D'INVASION DANS L'INDOSTAN
PAR LES FRANÇAIS.
Je viens de faire mention tout-à-l'heure de
l'impression que produisit dans l'Indostan la
première nouvelle de la prise de Moscou par les
Français, à l'époque de la campagne de Russie,
et des précautions que prit alors la compagnie
dans tout le nord de ses possessions. Des rési-
dens, il est vrai, furent envoyés dans plusieurs
Etats, où, jusqu'à ce moment, on n'avait pas
songé qu'il fût nécessaire d'en entretenir; des
levées de cavalerie eurent lieu; plusieurs régi-
mens de Cipayes furent formés ; on établit un
camp sur le chemin qui conduit à Lahore; mais
on se tromperait étrangement, si l'on s'ima-
ginait que toutes ces mesures aient été dictées
aux Anglais par la crainte d'une invasion de la
part des Français.
L'immense étendue des pays à parcourir, la
difficulté de conduire une armée européenne
45
à travers les solitudes du nord de la Perse, et
de la faire subsister dans des lieux dévastés;
enfin, plus que tout cela, les montagnes pres-
que impraticables de la branche du Caucase,
qu'elle aurait été forcée de franchir, sont, à
mon avis, autant d'obstacles qui s'opposent et
s'opposeront toujours à l'exécution d'une pa-
reille entreprise. Mais tout en admettant les
difficultés qu'offre ce projet, il n'en faut pas
moins convenir que la commotion produite
par un événement de cette importance péné-
tra, de proche en proche, jusqu'au fond de
l'Indostan, où, par malheur pour les Anglais,
se trouvent aujourd'hui réunis tous les ger-
mes de fermentation qui peuvent amener une
révolution sanglante ; et c'est ce que je vais es-
sayer de démontrer.
Depuis long-temps ces divers États étaient
gouvernés par un grand nombre de souverains
plus ou moins puissans, tels que sultans, na-
babs ou rajahs, dont tous les droits n'étaient
fondés que sur ceux que leur donnait le sabre.
L'état de guerre presque permanent dans le-
quel ils vivaient les mettait dans la nécessité
de ne jamais poser les armes; et la force de
l'armée qu'ils tenaient sur pied était toujours
46
la seule mesure de leur pouvoir. Il devait ré-
sulter naturellement d'un tel état de choses,
que la majeure partie de ces peuples se vouait
exclusivement au maniement des armes, et ne
connaissait aucune autre profession que celle
de se mettre à la solde d'un de ces princes, ou
souvent même de suivre la fortune d'un sim-
ple partisan. En comparaison de celui-là, tout
autre genre de vie a dû leur paraître et leur
paraît insupportable.
Le pouvoir qui, en réunissant aux posses-
sions de la compagnie les États de tous ces pe-
tits monarques, les contraint à vivre tous dans
une paix profonde, est regardé par ces hommes
guerriers comme le plus cruel de tous les fléaux ;
cette gêne leur paraît d'autant plus odieuse, que
leur orgueil n'en est pas moins blessé que leurs
intérêts. Répandus sur la surface de tout l'In-
dostan, ils élèvent leurs enfans dans les prin-
cipes de turbulence dont les germes fermentent
dans leur sein, et tous demandent au ciel la grâ-
ce d'être délivrés de l'état d'avilissement et de
misère auquel ils se trouvent réduits.
Les Indous des castes guerrières ne sont pas
les seuls qui soient animés de semblables dis-
positions. Un grand nombre d'aventuriers per-
47
sans et rohillas venaient jadis chercher du ser-
vice auprès des sultans mogols, et même des
princes marattes, qui, bien qu'Indous, entre-
tenaient toujours beaucoup de ces cavaliers
musulmans, fort supérieurs à la cavalerie ma-
ratte. Celle-ci, bonne seulement pour inquiéter
l'ennemi, pour ravager un pays, est souvent re-
poussée par l'infanterie la plus mauvaise.
La guerre, le pillage et l'état d'anarchie le
plus complet sont regardés par tous ces gens-là
comme le souverain bien. Cette triste manière
d'exister, à laquelle ils trouvent tant de char-
mes, est l'objet constant de leurs regrets. Com-
me les Persans vivent chez eux dans un état
perpétuel de révolution, et que, par-dessus
tout, ils portent une haine implacable aux Rus-
ses, il n'est pas étonnant qu'à l'époque dont
j'ai fait mention ils se soient empressés de faire
voler de province en province les nouvelles les
plus exagérées de la marche des Français. Ces
bruits se répandirent en peu de temps dans
toute l'Inde, où se fit alors sentir un frémis-
sement général; mais la fermeté du gouver-
nement de la compagnie ; et les événemens qui
suivirent ne tardèrent pas à rendre, au moins
pour un temps, le calme à leur empire.
48
CHEVAUX.
C'est communément vers la fin du mois de
septembre qu'on voit arriver au Bengale les ca-
ravanes de marchands de chevaux, qui tous
les ans viennent en grand nombre des régions
les plus éloignées de l'Indostan. Les animaux
qu'ils amènent ainsi pour les vendre, appar-
tiennent à plusieurs castes ou races bien dis-
tinctes, et dont les prix varient encore plus
en raison du mérite de la race que de la per-
fection des formes de l'individu.
Quoi qu'il en soit, tous ces chevaux, sans en
excepter même ceux de Perse, sont réputés in-
férieurs aux chevaux, arabes, qui les surpas-
sent en légèreté comme en docilité ; mais cette
dernière qualité touche peu les cavaliers ma-
rattes ou patanes, dont l'assiette est inébran-
lable , et qui regardent comme une gentil-
lesse la férocité de leur monture. D'ailleurs,
le mors terrible dont il font usage finit toujours
par les rendre maîtres de l'animal. L'habileté
des vendeurs pour déguiser les défauts de la
49
bête qu'on marchande, est telle, que j'ai sou-
vent entendu les meilleurs maquignons anglais
déclarer qu'ils n'oseraient faire affaire avec ces
gens là, sans avoir eux-mêmes essayé le cheval.
Les dénominations suivantes comprennent
les races de ces chevaux : le tourki, le tasi, le
djungul-tasi, espèce très-rare aujourd'hui; le
thangon, ou cheval des montagnes du Boutan ;
les douasla, chevaux de race mélangée, dont
une grande partie vient des environs de Pat-
tena ; le cheval maratte de race pure , qui
ressemble en beau, à notre petit cheval des Ar-
demies, est fort estimé ; mais il est devenu bien
rare ; en revanche, les tasi sont très-communs.
Ces derniers ont de la taille ; ils atteignent sou-
vent celle de cinq pieds, et joignent à beaucoup
de feu de très-bonnes jambes; mais, quoi-
que légers, ils n'ont point de fond, étant tou-
jours serrés du poitrail: leur tête, qu'ils por-
tent bien , est généralement busquée et mal
faite. Je ne crois pas qu'il existe au monde une
race plus vicieuse. Comme ils mordent et frap-
pent , toutes les fois qu'ils en trouvent l'oc-
casion, il faut, avec eux, que le cavalier soit tou-
jours sur ses gardes; car il n'est pas rare de les
voir s'acharner à grands coups de pieds et de
4
50
dents sur leur maître démonté. Leur poil ordi-
naire est le gris, qui devient blanc lorsque
l'animal vieillit; mais on en voit parfois de
toutes les robes. Les Indiens les montent à
l'âge de trois ans et demi ou quatre ans au
plus tard.
Avant l'établissement des haras de la com-
pagnie auprès de Pattena, presque tous les ré-
gimens de cavalerie de l'armée indienne étaient
montés sur des chevaux tasi, toujours entiers;
car il est bon de remarquer qu'un cheval hon-
gre ne conservant aucune vigueur en Asie, ne
saurait servir à la guerre ; de plus, les Musul-
mans refuseraient de monter un cheval qui ne
serait pas entier.
Le tourki, dont la race vient des montagnes
du Turquestan, est un cheval de taille médiocre,
fort étoffé, ayant tous les membres gros et de
beaux mouvemens; il n'est pas vite, mais il a
beaucoup de fond. Cette race de chevaux est
commune en Perse , où elle est connue sous
le nom d'usp-rah, ou cheval voyageur: beau-
coup vont l'amble ; ils sont toujours, au Ben-
gale , d'un prix très-élevé.
Le thangon est un petit cheval d'une force
prodigieuse, et dont toutes les proportions sont
51
extraordinaires : une tête énorme et un col ar-
qué lui donnent un peu la figure d'un sanglier ;
dur dans toutes ses allures, il est presque infatiga-
ble ; indocile et souvent vicieux, ce cheval a be-
soin d'être constamment fatigué; pour peu que
l'on néglige ce moyen, il devient indomptable.
C'est des montagnes du Boutan et du Népaul que
vient la race de ces chevaux, qui ne sont pas
fort chers au Bengale, et que tous les ans on va
chercher au marché de la ville de Malda.
Le djungul-tasi, très-rare aujourd'hui, com-
me je l'ai dit, est un cheval qui ressemble beau-
coup au cheval persan, duquel il tire, je crois,
son origine. Cette race servait presque toujours
de monture aux princes et chefs marattes. On
m'a pourtant assuré qu'elle était commune en-
core chez les Sicks, aux environs de Lahore.
Les chevaux qui proviennent des haras de
la compagnie, où l'on entretient des étalons
arabes, sont de bons et beaux animaux ; ils ser-
vent de remonte pour la cavalerie comme de
chevaux de luxe; on en vend un très-grand
nombre , et principalement ceux au-dessous de
la taille exigée pour cette même cavalerie. D'au-
tres haras ont été établis dans le voisinage de
Bombay; mais, jusqu'à présent, les produits de
4
52
ces derniers ne peuvent être comparés aux che-
vaux arabes de race, ni même aux persans.
Le Bengale produit aussi une petite race de
chevaux dont on ne fait aucun cas, et qu'on
nomme tatous; ils sont à ceux de leur espèce
ce que les Parias sont aux Indiens. Petits, grê-
les et mal faits, ils ne laissent pas d'être utiles à
leurs maîtres, ne sont d'aucun entretien, et vi-
vent de l'herbe qui croît sur le bord des che-
mins ; ils ont d'ailleurs un caractère fort doux ;
leur prix ne s'élève guère qu'à 3 ou 4 roupies
(8 à 10 francs).

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