Souvenirs de Charmante, par Mme de Villeblanche,...

De
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J. Vermot (Paris). 1865. In-8° , XX-169 p., pl..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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SOUVENIRS
DE
Paris.—Imprimé chez Bonaventure, Ducessois et C,
55, quai des Grancis-Augustins.
Charm.
Oh! maman! lai jolie Poupée ! s'écria-t-clle.
P. 1.
DE
PAR
Mme DE VILLEBLANCHE-
Directrice du Journal La Poupée modèle
PARIS
J. VERMOT ET Ce LIBRAIRES-ÉDITEURS
33, QUAI DES AUGUSTINS, 33
Tous droits réserves
1865
AVANT-PROPOS
a
AUX MÈRES
Puisque tout le monde est possédé de la ma-
nie d'écrire son histoire, je ne vois pas pourquoi
je ne me donnerais pas aussi cette petite satis-
faction. Bien des gens qui ont écrit des volumes
ont eu, certes, moins de choses intéressantes
à conter que moi, toute poupée que je suis.
Les uns ont fait des mémoires par vanité,
afin de mettre en relief leurs relations élevées
et la grandeur de leur naissance; les autres (les
VIII
femmes surtout) ont vanté des charmes que,
malheureusement, le temps a mis hors d'état
d'apprécier, et dit le succès de leurs beaux
jours. D'autres encore ont fait parade de leurs
qualités et de la noblesse qu'ils supposaient
à leurs sentiments; d'autres enfin, c'est là le
petit nombre, ont voulu tout simplement se
souvenir — le souvenir est la seconde vie du
coeur — et laisser à ceux qui les suivront les
enseignements d'une expérience acquise aux
ronces de ce douloureux sentier que. tant de
poètes ont appelé la vie. Moi, j'écris pour
toutes ces raisons réunies, et pour une autre
encore que je vous dirai tout à l'heure.
Telle que vous me voyez, belles dames, et
quoique, sur ces gravures, je vous paraisse toute
jeune, je suis cependant fort vieille, et par con-
IX
séquent, fort expérimentée. J'ai gravi tous les
degrés de l'échelle sociale, depuis l'échelon de
la grande dame jusqu'à celui, oserai-je le
dire ?.... de la saltimbanque qui amuse les ba-
dauds de la banlieue. Oui, mesdames, moi, la
poupée aristocratique par excellence, j'ai été
sur les tréteaux, et, qui mieux est, j'ai erré pen-
dant une nuit tout entière dans la hotte d'un
chiffonnier. Voilà les coups de la fortune !
Vous me demanderez comment r après un
pareil sort, je suis restée en assez bon état pour
devenir poupée de lettres. C'est tout un roman
que ce petit livre vous racontera.
Vous voyez, mesdames, par ces confidences,
que ce n'est pas la vanité qui me guide dans
la publication de mes mémoires. Non, mon but
est bien plus élevé! Je veux, en régénérant le
sort des poupées, mes consoeurs, améliorer et
développer le coeur des petites filles leurs maî-
tresses. Voilà un plan bien ambitieux, qu'en
dites-vous? bien audacieux surtout pour cette
humble créature dont la destinée fragile dépend
du caprice d'une enfant. Mais, que voulez-vous?,
aux petites causes les grands effets! La presse
est libre et aucune loi n'interdit aux poupées
d'être des philosophes et des professeurs.
J'ai beaucoup vu, beaucoup souffert, beau-
coup réfléchi dans mes pérégrinations à tra-
vers la société. Pourquoi donc n'essayerai-je
pas d'y faire un peu de bien, quand tant de
gens y font du mal? D'ailleurs et quoi que
vous en puissiez penser, je suis très-pénétrée
de mon importance et surtout de l'influence
morale que je puis exercer sur l'éducation
-XI-.
de vos filles. Qu'est-ce, en effet., qui a, après
vous, le premier battement de leur coeur ? Leur
poupée. — Qu'est-ce qui excite leur sollicitude
de tous les instants, les console dans leurs pe-
tits chagrins, les amuse dans leurs moments de
bonne humeur ? Leur poupée. — Qu'est-ce qui
leur donne les premières notions du ménage et
des occupations féminines? Leur poupée tou-
jours.—Qu'est-ce enfin qui leur fait comprendre
tout ce qu'il y a de tendresse et de dévouement
dans les soins de leur mère ? La tendresse et le
dévouement qu'elles éprouvent pour leur pou-
pée. Vous avez été petites filles aussi, mes-
dames, et par conséquent, vous avez dû aimer
votre poupée. Eh bien! dites, ai-je raison dans
ce que j'avance ?
C'est en jouant à la poupée que l'enfant ré-
XII
vêle ses instincts réels; en jouant à la poupée
qu'elle fait, en quelque sorte, la répétition du
rôle qu'elle sera appelée à jouer plus tard dans
le monde. En effet, remarquez si ce que je vous
dis n'est pas vrai pour toutes les conditions. —
La petite fille que la fortune destine à occuper
les hautes régions ne prendra-t-elle pas, grâce
à cette poupée (excusez ma vanité, je parle
des poupées perfectionnées et aristocratiques
comme celles qui me ressemblent), des leçons
d'élégance, de bon ton, de bon goût, et n'ap-
prendra-t-elle pas ainsi comment on devient
une gracieuse et habile maîtresse de maison?
—La petite fille, au contraire, que le sort a
placée dans une situation plus humble, ne de-
viendra-t-elle pas adroite, intelligente, soi-
gneuse, en travaillant au trousseau de sa poupée
XIII
et en mettant en oeuvre, dans son petit ménage,
les modestes moyens qu'elle voit employer à sa
mère? ,
Pour vous, mesdames, la poupée n'est qu'un
joujou, plus ou moins artistement travaillé,
mais un joujou, pas davantage. Vous êtes
dans l'âge de la réalité et de la raison, vos
illusions sont loin, vous voyez les choses
comme elles sont... Je ne vous en blâme ni
ne m'en plains... Mais, pour la petite fille,
croyez-vous que la poupée n'ait pas un autre
prestige? Sa poupée!... mais c'est une chose
vivante, c'est sa chose à elle!... elle l'aime
comme une créature qui lui est semblable,
mais qui, plus petite et plus faible, réclame sa
protection et ses soins. Que voilà bien l'indice
du besoin de dévouement que Dieu a mis au
XIV
coeur des femmes !... Elle lui communique ses
idées, elle l'aime avec toute la passion dont son
coeur d'enfant est capable, elle s'essaye près
d'elle au rôle charmant de petite mère... Elle
la persécute bien quelquefois, il est vrai, mais
fiomme elle l'embrasse!
Moi, mon avis est — je conviens que ce n'est
.que l'avis d'une poupée — que si, dès le jeune
âge, on s'attachait à exciter la sensibilité de
l'enfant, à développer la délicatesse de son
.coeur, en admettant même que ce coeur fût un
coeur un peu sec, on tirerait de ce système des
fruits merveilleux pour l'avenir. Pourquoi l'en-
fant est-il insensible, cruel parfois?... Parce
«qu'il ne réfléchit pas et qu'on ne lui a pas appris
qu'il faut être bon... Car (vous allez crier au
paradoxe!) la bonté s'apprend tout comme autre
XV.
chose, et, si on cultivait le coeur comme on cul-
tive l'esprit et... les arts d'agrément, je crois, mes-
dames, que les choses n'en iraient pas plus mal.
C'est justement là que nous pouvons inter-
venir utilement : l'enseignement sérieux qui se
cache sous un agréable amusement n'en est
que plus sûr d'arriver à bonne fin; si la petite
fille qui aime d'instinct sa poupée, comme d'au-
tres aiment leurs enfants, a les idées un peu ou-
vertes dans ce sens— et c'est le but de cette
histoire, — elle cherchera scrupuleusement à
éviter tout ce qu'elle croira capable de blesser
sa petite bien-aimée et acquerra ainsi, sans
s'en douter, ce tact, ce discernement, cette
science exquise des délicatesses du coeur que
les femmes possèdent à un si haut degré.....
quand elles la possèdent.
XVI
Me suis-je fait comprendre? Je ne sais trop.
Toujours est-il que voilà la pensée qui a dicté
ce petit ouvrage. Si elle est un peu naïve, du
moins elle est louable et elle me fera pardon-
ner, je l'espère, le léger grain de vanité qui
perce de temps en temps dans mes souvenirs.
Les avant-propos sont rarement bons : je
vous prie donc, aimables lectrices, de ne pas
regarder ces lignes comme une préface, quoique
certainement elles ne vaillent pas beaucoup
mieux, mais comme une petite causerie où j'ai
tâché de vous faire excuser la frivolité de mon
titre en faveur de mon intention.
CHARMANTE.
AUX: PKTITES FILLES
Permettez-moi, chères petites lectrices, avant
que je commence le récit de mes aventures,
de vous adresser" aussi quelques mots, conseils
affectueux dictés par une vieille expérience.
Oh! ne rougissez pas, ne me rejetez pas avec
cette petite moue dédaigneuse, en vous écriant :
« Les conseils d'une poupée!... Pour qui nous
prend-elle donc? » Pour qui? mais, mignonnes,
pour ce que vous êtes!... pour des enfants qui
XVIII
ne connaissent que le matin de la vie, et qui
ne savent pas combien le soir de cette vie
peut contenir d'orages; pour des enfants qui
ont mille choses à apprendre, mille choses à
éviter, et qui, rieuses et légères, refusent tout
enseignement donné sous une forme un peu
sérieuse. C'est pour cela, mes gentilles lec-
trices, que je vous adresse ce petit livre dont
le titre doit piquer votre curiosité. J'ai es-
péré que, grâce à lui, je pourrais doucement
vous glisser ma morale, fruit un peu amer,
peut-être, mais salutaire et indispensable. Oh!
ne craignez rien! les leçons d'une poupée ne
sauraient être bien redoutables... puisqu'elles
sont encore un amusement. Tout ce que je dé-
sire, c'est que la lecture de mon petit livre fasse
naître en vous une bonne pensée, une sage ré-
XIX
solution; que vous vous efforciez de ressembler
aux aimables petites filles dont je vais vous»
conter l'histoire, et que vous aimiez beaucoup.
vos mères qui sont si bonnes, et vos poupées qui
sont si patientes.
Si je parviens au but, je serai payée au cen-
tuple de mes peines.
CHARMANTE.
DE
I
Vous avez sans nul doute remarqué, sur l'un de nos
boulevards en renom, une radieuse vitrine ornée
de plantes exotiques ombrageant tout un monde de pe-
tites créatures, élégantes comme des Parisiennes et mi-
gnonnes comme des colibris.
C'est le doux lieu où je naquis un beau matin du mois
de décembre 18... Mais, au fait, pourquoi vous dirais-je
au juste la date, puisque les poupées et les femmes n'ont
1 ,
— 2 —
d'autre âge que celui qu'elles portent? Mon berceau fut
une délicieuse bârcelonnette doublée de satin incarnat,
rendu plus incarnat encore par le gai rayon de soleil
qui se glissait entre ses rideaux de tulle; aussi je vous
laisse à penser si. la ,vie dut m'apparaître couleur de
rose!
J'étais bien jolie, il parait, à ce premier réveil, car
les habiles fées à qui je devais le jour s'écriaient d'un
air ravi en me regardant : .
—Oh! la jolie poupée! c'est notre chef-d'oeuvre, le
bijou de nos étrennes ! -
Et moi, je souriais de plaisir en ouvrant tout douce-
ment les yeux... Je puis dire, n'est-il pas vrai, que je
les ouvris en même temps à la vanité et à la lumière?
Ma première pensée fut de chercher un miroir oit
m'admirer aussi..... Il y en avait justement un en face de
ma couchette. Oh! oui, chères lectrices, j'étais belle, biesi
belle! L'un de mes bras de porcelaine, replié sous ma
tête fine comme un biscuit de Sèvres, se cachait à demi
dans les flots d'une opulente chevelure blonde que mon
petit bonnet de batiste ne suffisait pas à contenir; loutre
se jouait négligemment dans les plis d'une courte che-
mise brodée. Faut-il vous palier de mes yeux, saphirs
vivants? de mes dents, collier de perles fines? de mon
teint, vraie fleur id'églantier ?.... Je compris Bien vite que
la beauté est une puissance, et ne daignant pas même
jeter un coup d'oeil aux poupées., bien jolies aussi, qui
s'étalaient à côté de moi dans la vitrine, je refermai lain-
guissamment ma paupière, et je (me mis à rêver ma trône
digne de ma beauté.
Il y avait plusieurs heures que j'étais plongée clans
cette somnolente rêverie et étrangère aux allées et venues
qui avaient lieu autour de moi, quand le bruit d'un équi-
page s'arrêtant devant la porte et le frou-frou d'une
robe de soie entrant dans le magasin, m'éveillèrent subi-
tement. Était-ce instinct, pressentiment ? toujours est-il
que je regardai curieusement dehors.
datait une ravissante belle dame,, tenant à la main un
amour de petite fille de sept à huit ans. La mise simple
et riche tout à la fois de la dame, la toilette originale et
.distinguée de Ja petite fille, m'apprirent tout de suite à
arrivée du titre de comtesse,. Vous voyez que,, pour
une poupée née de quelques Maures à peine, je ne
_ 4 —
manquais ni de tact, ni de discernement : les poupées
sont plus femmes qu'on ne croit sous ce rapport.
—Ma foi,'pensai-je, j'aimerais autant appartenir à
cette belle dame qu'à une reine!
Comme si un bon génie eût exaucé mon voeu, la petite
fille s'arrêtait en ce moment devant mon berceau.
—Oh ! maman ! la jolie poupée ! s'écria-t-elle en joi-
gnant les mains avec extase et en se haussant sur la pointe
des pieds pour mieux me voir.
La dame se retourna, mais ne bougea pas.
—Mais viens donc voir, petite mère ! viens donc voir !...
on dirait qu'elle s'éveille et qu'elle me sourit !
—La dame s'approcha enfin, et me jeta un regard si
doux et si bienveillant, que tout mon coeur vola vers elle.
—N'est-ce pas qu'elle est belle? disait la petite fille
en tournant tout autour de moi et en me dévorant des
yeux. Je voudrais bien la tenir. .
On me mit dans ses bras.
i
—Vois donc comme elle est gentille ! comme elle pose
bien sa tête sur mon épaule ! Oh ! elle ferme et elle ouvre
les yeux! elle se met à genoux ! elle joint les mains!.;.
Tu ,vas me la donner n'est-ce pas, mère? Les
— 5 —
autres ne me plaisent plus, et j'aime déjà celle-là.
Et, en disant ces mots, elle me serrait contre elle, et
paraissait avoir bien envie de m'embrasser ; mais voyant
que la dame allait faire une objection :
—Tiens, je ne te demanderai pas d'autres étrennes,
ma bonne petite mère, ajouta-t-elle d'une voix câ-
line.
—Et tu travailleras bien, Lucile ; mieux que l'année
dernière? fit la dame dont le doux visage s'assombrit
d'une nuance de sévérité. Songe que tu vas avoir huit
ans, et que tu ne sais encore rien, tandis que tes petites
amies...
: —J'étudierai, maman, se hâta d'interrompre l'enfant
toute rose de confusion ; je te le promets... mais... donne-
moi la poupée d'abord.
Elle dit cela avec une si adorable expression de grâce
et de malice, que ce dut être au tour de sa mère à mou-
rir d'envie de l'embrasser.
—Eh bien, j'ai foi en ta parole ; prends-la.
—Quel bonheur ! que tu es donc une gentille petite
maman !
J'étais aussi heureuse que Lucile, et volontiers aussi,
si j'avais pu, j'aurais sauté au cou de cette belle et bonne
dame,
-—Mais:, reprit Lucile,après m'avoir tournée en tons
sens et embrassée de même, est—ce que nous allons l'em-
porter comme Cela, sans habits ?
—-Non, certes, répondit la dame en souriant; je ne
veux pas faire les choses à demi ; j'espère, mon enfant,
que tu agiras de même. Mademoiselle, dit-elle à l'une des
jeunes filles groupées autour d'elle, voudriez-vous bien
nous montrer des trousseaux de poupée ? Tout ce que
vous avez de plus complet, je vous prie ?
On nous fit passer dans une autre pièce, et l'on étala
devant nous tant de merveilleuses choses, que j'en fus.
éblouie : robes du matin, robes de visite, robes de bal, ca-
saques, mantelets, paletots, chapeaux, fine lingerie,
dentelles, cachemires même! C'était à faire pâmer d'ad-
miration la poupée la moins coquette et la petite fille la
plus blasée. Car il y en a, voyez-vous, mes amies, des
petites filles blasées! Vous ne comprenez pas; bien ce
mot. peut-être ?... En effet, il n'est guère de votre âge.
Je vais tâcher de vous l'expliquer.
Les petites filles blasées sont;celles qui, ayant sans
cesse de nouvelles fantaisies et de nouveaux caprices,
toujours satisfaits par des parents trop bons, se trouvent
au bout de quelque temps rassasiées de tous les plaisirs
rêvés, par les enfants. C'est bien malheureux, allez ! mes
amies, d'en arriver là. Les petites filles blasées sont les
êtres les plus ennuyés et les plus ennuyeux du monde :
comme elles ont épuisé en quelques semaines les jouis-
sances qui leur auraient suffi pendant plusieurs années,
elles ne savent plus rien désirer, ni s'amuser de rien.
Leur enfance, qui devait être le plus beau temps de leur
vie, s'écoule tristement, et quelquefois même elles de-
viennent envieuses et mauvaises, parce qu'elles sont
jalouses de la joie franche qu'elles voient à leurs compa-
gnes, plus raisonnables et moins gâtées.
C'est pour cela qu'il ne faut pas bouder vos parents
quand ils refusent de vous accorder ce que vous deman-
dez.
Les parents, voyez-vous, mes chéries, savent bien des
choses que vous ignorez ; ils ne veulent que votre bon-
heur, et souvent vous les accusez de sévérité, quand il
faudrait, au contraire, les remercier de leur prévoyance.
Àimez-les donc bien, et surtout croyez aveuglément tout
— 8 —
ce qu'ils vous diront. C'est si bon d'avoir un père et une
mère qui réfléchissent pour vous ! Les poupées apprécient
cela, elles, qui n'en ont pas!... C'est vous qui leur en
tenez lieu; aussi, il faut être bien bonnes pour vos poupées,
mes chères petites filles.
Revenons au merveilleux trousseau qui fut étalé sous
les yeux de Lucile. Notre choix fut long et difficile : l'en-
fant eût voulu tout prendre, et moi tout accepter. La vue
de ces belles choses développait ma coquetterie aussi vite
que les cris d'admiration des demoiselles de magasin
avaient développé ma vanité.
Après les choses de première nécessité, telles que bas
unis et à jour, jupons garnis, chemises brodées, cami-
soles simples ou ornées de valenciennes, corset, bottines
et souliers découverts, cols plats ou brodés, manches
assorties^ mouchoirs avec ou sans chiffre, bonnets de nuit
et de chez soi, crinolines, etc., Lucile finit par s'arrêter
aux toilettes suivantes : un ravissant costume du matin
en popeline grise doublée de cerise; — une robe de
taffetas noir à volants pour les jours de pluie; — une
autre en soie de couleur claire pour les visites et les
grands dîners; — une robe de mousseline festonnée et
— 9 —
décolletée pour les petites soirées ; — enfin une délicieuse
toilette de bal en tulle bouillonné avec garniture de
fleurs des champs.
Il fut convenu que l'on se bornerait à ces cinq toilettes
pour mes premiers pas dans le monde ; mais, à mesure
que le besoin s'en ferait sentir, on se proposait de venir
reprendre à ma maison natale quelques-unes- de ses
élégantes créations, Lucile tenant à ce que sa poupée fût
toujours mise à la mode la plus nouvelle.
Je ne parle pas d'une charmante casaque de velours
noir, ni d'un manteau algérien du cachet le plus excen-
trique, non plus que du chapeau à plume blanche et de
la capote de satin bleu ciel qui allaient si bien à ma blonde
chevelure. .
J'aurais voulu un cachemire comme j'en avais sous les
yeux, mais Lucile prétendit que les jeunes filles n'en
portaient pas, et il fallut me résigner. .
Je passe sous silence le manchon, la palatine, les coif-
fures assorties aux toilettes, les gants, les ombrelles, les
ceintures, les cravates, les mille brimborions insdispen—
sables à une poupée comme il faut. On y joignit tous les
accessoires nécessaires à la toilette, depuis le savon au
— 10 —
suc de laitue jusqu'à la brosse à dents. Chacun de ces
objets était un bijou de délicatesse et de fini.
Ma petite maîtresse me donna encore un joli livre de
messe, un porte-monnaie mignon; puis, m'enveloppant
avec une sollicitude toute maternelle dans mes courtes-
pointes de dentelle et de satin, elle m'emporta, comme un
trésor, dans la voiture de sa mère. Pendant ce temps,
madame de*** (permettez que je mette trois étoiles)' me
payait en beaux louis d'or et faisait emballer mon trous-
seau.
Mon Dieu ! que j'étais heureuse et enivrée dans cette
brillante voiture armoriée, sur les genoux de cette ra-
vissante enfant qui me couvait du regard, et qui, de temps
en temps, prise d'un transport de tendresse, me sortait
de mon lit pour m'embrasser avec frénésie !
—Que tu es belle et que je t'aime, ma poupée!,...
Comment vais-je t'-appeler, voyons ? Charmante, tiens !...
comme une princesse des contes de fées. Venez, made-
moiselle Charmante... — Et elle m'enveloppait du pan
d'une de ses fourrures, pour me préserver du froid. —-
Regardez à la portière et voyez comme Paris est beau au
moment des étrennes ! comme il y a des enfants affairés
_ 11 _
et de jolis joujoux, hein ? Eh bien, tenez, aucun d'eux
n'est aussi heureux que moi, et vous valez plus à mes
yeux que le plus beau des jouets. Ma petite Charmante,
tues si gentille !... N'est-ce pas, maman, qu'elle est
charmante et que j'ai bien fait de l'appeler ainsi ? Ali ! tu
es une bien bonne mère, va! et je t'aime double pour le
plaisir que tu m'as fait aujourd'hui.
Et c'étaient de nouveaux baisers entre la mère et la
fille, l'enfant et la poupée.
La jeune femme parlait peu; elle considérait Lucile
avec une tendresse émue que je m'expliquai plus tard,
lorsque je sus que la comtesse était veuve : la pauvre
mère songeait, en voyant sa fille si jolie et si heureuse,
au plaisir qu'aurait eu son père à jouir, lui aussi, de cette
joie expansive... et loquace, car la petite ne tarissait pas;
—Ah ! te voilà arrivée, Charmante, dit tout à coup
Lucile ; viens, ma fille, viens !
II
La voiture s'arrêtait devant un élégant hôtel de la
_j rue Saint-Dominique. L'enfant sauta en bas du
marchepied en moins de temps qu'il ne m'en faut pour
l'écrire, et, toujours me tenant comme un trésor, elle
gravit en vraie petite folle le perron de l'hôtel.
—Paul ! Paul ! criait-elle, viens donc voir !
La tête mutine et intelligente d'un garçon de dix à onze
ans se montra à l'entrée d'une rotonde vitrée tout ornée
de plantes rares. C'était le vestibule.
—Regarde, fit Lucile, la belle poupée que. maman
m'a donnée pour mes étrennes. Est-elle jolie, hein? Je
— 13 —
veux l'appeler Charmante... nous lui ferons un beau
baptême.
—Un baptême ! répéta M. Paul en m'exami-
nant avec assez peu de respect. Ma foi, ma chère, elle
est bien grande fille pour cela, il vaudrait mieux la
marier.
—La marier ! répéta Lucile, et moi qui n'y avais pas
pensé ! Oh certainement il faut la marier !... Que tu as
donc d'imagination, mon petit frère L.. c'est toujours
toi qui nous trouves de nouveaux jeux.
—Le mariage un jeu ! pensai-je, que les enfants sont
légers !
—C'est dit, marions-la continua la petite fille. Tu
nous feras une belle cérémonie, et nous aurons une
grande dînette avec mon ménage de porcelaine do-
rée. J'inviterai toutes mes amies, nous danserons le
soir...
—Tu n'as pas moins d'imagination que moi, Lu-
cette... mais tu oublies l'essentiel : avec qui la marie-
rons-nous?
—Ah! c'est vrai, répéta Lucile d'un air consterné,
avec qui la marierons-nous ?
— 14_ —
-Parmi mes vieux pantins, n'y en a—t-il pas un qui
pourrait faire son affaire?
A ce mot de vieux pantins, je sentis tout mon orgueil
se révolter.—Mon mari, un vieux pantin !.,.. c'était bien
la peine d'être si neuve et si belle!—Mais M. Paul
continua sans se douter de mes angoisses :
—Mon grand Polichinelle, par exemple?
Je ne savais pas ce que c'était qu'un polichinelle ;
pourtant, quand j'entendis cela., tout mon son se figea
dans ma peau.
—Fi donc! répondit Lucile, il est affreux avecs.esgros
sabots et sa bosse ; il n'aurait qu'à battre Charmante !
Décidément, je devais avoir confiance en mes pres-
sentiments.
—Mon Pierrot de satin blane, alors !
Du satin blanc?...je dressai L'oreille.
—Il est trop bête ! fit ma petite maîtresse.
Jesoupirai intérieurement.
—Et mon marquis mécanique ?
Un marquis !... Oh! comme ça me plairait ! ..
Maman dit qu'il a l'air d'un fat... et puis, il est tou-
jours si occupé à secouer la poudre qui tombe sur son
— 15. —
jabot, qu'il ne songerait même pas à regarder sa
femme,
—Écoute donc., dit Paul impatienté,, si tu es si diffi-
cile, ta poupée pourra bien rester fille.!
—Mais, dit Lucile d'un petit air de fierté qui lui
allait à merveille, Charmante est assez jolie pour choi-
sir!
—Je ne dis pas non,....; pourtant, mes pantins valent
bien autant qu'elle.
— Autant qu'elle?... par exemple!... ils ten sont à
cent lieues!
—Je vous prie, mademoiselle, de ne pas dire 4e mal
de mes joujoux.
—Pourquoi aussi parles-tu Comme cela de ma pou-
pée? une poupée toute neuve, avec un superbe trous-
seau!
—-Ah! il y ,a un trousseau?. voilà qui change les
choses.
—Est-il intéressé.! Comment, monsieur, pour quel—
quès chiffons vous trouvez plus de valeur à Charmante.?
—Ce superbe dédain!... je crois, mademoiselle ma
soeur, que vous les aimez tout autant que moi, ces chif-
— 16 —
fons ! et que si Charmante en était dépourvue, elle aurait
bien moins de mérite à vos yeux !
—C'est ce qui vous trompe, monsieur... j'aime ma
poupée pour elle-même, et si elle n'avait pas d'habits,
je lui en ferais plutôt de mes propres mains!
Paul éclata de rire.
—Ah ! ah ! ah ! tu lui en ferais, si tu savais coudre et
si tu étais moins paresseuse, ma chère !
La discussion s'envenimait... Heureusement Lucile
ne répondit rien, mais me prenant par la main d'un air
de dignité blessée, elle entra avec moi dans la salle à
manger.
Le dîner était servi ; une argenterie étincelante ornait
la table couverte de beau linge damassé et de fleurs. Un
feu clair pétillait dans la cheminée de marbre, et mêlait
sa joyeuse clarté aux lueurs plus molles que projetait
la lampe d'albâtre et d'acier damasquiné suspendue au
plafond. De lourds rideaux de soie se drapaient aux fe-
nêtres et interceptaient le plus léger souffle de bise arri-
vant du dehors ; les pieds s'enfonçaient dans un épais
tapis d'Aubusson.
La vue de cet intérieur si élégant et si confortable me
— 17 —
ravit d'aise et m'émerveilla tout à la fois. Allais-je être
heureuse dans cette somptueuse maison, avec une petite
maîtresse qui m'aimait tant et qui prenait si chaude-
ment ma défense! Vrai, j'étais née sous une bien favo-
rable étoile. Par exemple, M. Paul ne me plaisait
pas du tout, et si j'étais reconnaissante qu'il me cher-
chât un mari, je ne lui en voulais pas moins de me
traiter aussi cavalièrement.
Oh! oui, j'aurais voulu être mariée!... Songez donc,
avoir pour compagnon de toutes les heures un autre être
de mon espèce, qui aurait senti comme moi, vécu
comme moi, et qui surtout m'aurait donné, avec de nou-
velles toilettes, ce beau cachemire qui m'avait si fort
tentée et qui ne pouvait appartenir qu'à une poupée ma-
riée !... .
Il faut convenir que j'étais bien coquette... Qu'en
dites-vous, mes petites amies ? Je vous l'avoue, aujour-
d'hui que je ne le suis plus, en expiation de l'avoir été,
mais surtout afin de trouver l'occasion de vous recom-
mander de fuir cet affreux défaut-là, vous!
On se moque dans le monde des jeunes filles qui sont
coquettes, voyez-vous, et on les appelle dédaigneuse-
— .18 —
ment des poupées!... Or, quoique la poupée soit un être
fort recommandable, il est très-injurieux pour une
femme d'être qualifiée de la sorte.. Je ne saurais vous
dire au juste pourquoi.,., ; cependant, je crois que cette
expression a été inventée avant la création des poupées
de porcelaine, alors que nous n'étions que de roides
figurines dont la pose n'avait rien de naturel, et dont la
toilette, vrai chef-d'oeuvre de mauvais goût, cherchait
l'effet avant toute chose. Aujourd'hui, nous sommes bien
changées!... mais voyez ce que c'est que l'injustice des
hommes : l'expression injurieuse est restée quand
même ! .
III
Lorsque Lucile se trouva seule avec moi, elle me
regarda avec sollicitude, comme pour s'assurer
que les paroles de son frère ne m'avaient pas peinée,
puis elle s'assit sur un tabouret à côté d'un gros chat
angora couché paresseusement devant le feu, et appro-
cha mes pieds de la flamme.
—Tiens,réchauffe-toi, ma chérie, tu dois être gelée!...
et vous, monsieur Moumouth, reculez-vous un peu, s'il
vous plaît, vous empêchez ma poupée de sentir la cha-
leur. Voyez-vous, Moumouth, qu'elle est jolie, ma
poupée?
— 20 —
Lucile éprouvait le besoin de me faire admirer par
tout le monde.
M. Moumouth ouvrit un oeil nonchalant, fit un
bâillement qui laissa voir sa jolie langue rose et se mit
à me flairer avec soin.—Puis, comme s'il eût voulu me
témoigner sa sympathie, il passa le bout de cette même
langue rose sur l'un de mes bras... Mon Dieu! que c'é-
tait rude !... Cela me fit penser qu'il y a peut-être, de
par le monde, beaucoup de choses fort belles en appa-
rence, mais fort désagréables de plus près... la langue
de l'angora m'avait paru si séduisante au premier
abord !
Mais Lucile ne réfléchit pas à ces choses, et très-
touchée de l'accueil que me faisait son Minet, elle le
prit dans ses bras et l'embrassa avec autant de tendresse
qu'elle m'embrassait moi-même. Je compris que j'aurais
là un rival sérieux dans l'affection de la petite fille, et la
jalousie me mordit au coeur.
Voyez comme les défauts poussent vite ! Je me pris
immédiatement à détester de toutes les forces de mon
âme ce beau Moumouth, dont la fourrure était si lui-
sante, les manières si souples, et qui avait sur moi
— 21 —
l'énorme avantage de pouvoir traduire ses sentiments
pour sa petite maîtresse par des ronrons joyeux et de
câlines caresses.
Ma haine croissait à chaque regard que je jetais sur
l'angora, à chaque tendresse que lui faisait Lucile...
Heureusement la comtesse arriva, calme et majestueuse,
comme lorsqu'elle était entrée dans mon magasin ; puis
maître Paul ouvrit comme un ouragan la porte d'en
face, et vint s'asseoir à côté de sa mère, tandis que
Lucile et moi en faisions autant de l'autre côté. En rai-
son de ma récente arrivée, madame de *** permit à sa
fille de me mettre ce soir-là à table avec elle.
Le dîner fut d'abord silencieux et interrompu seule-
ment par le service des domestiques et par le miaule-
ment discret de Moumouth, qui se rappelait ainsi, de
temps en temps, au souvenir de ses maîtres. La com-
tesse était peu causeuse, Lucile boudait Paul et n'avait
d'yeux que pour me regarder; quant à Paul, sa con-
science lui reprochait d'avoir été trop vif et trop
taquin avec sa petite soeur, qu'il affectionnait pourtant
beaucoup; aussi ne disait-il mot non plus.
A la longue cependant, la mère, qui n'était,pas ac-
-22 ,
coutumée à' ce silence, s'aperçut qu'il y avait de la
brouille entre les deux enfants. Elle en demanda la
cause. Lucile, toujours pressée de parler, même quand
il s'agissait de circonstances peu flatteuses pour son
amour-propre, allait raconter le motif de leur querelle,
quand M. Paul, en loyal enfant qu'il était, s'accusa
lui-même de ses impertinences et fit amende honorable
devant Lucile et devant moi.
Tout finit, comme on devait s'y attendre entre frère
et soeur s'aimant bien", par un pardon mutuel et un bon
baiser. De plus, Paul se souvint qu'il avait un superbe
Garde-Française à ressorts, tout neuf, un peu plus grand
que moi, et qui serait justement le mari qu'il me fallait.
Lucile approuva, la comtesse sourit et permit tout
ce qu'on voulut; aussi fut-il convenu.que le lendemain
la première entrevue aurait lieu. Paul voulait que ce fût
le soir même, mais Lucile s'y opposa formellement,
prétendant qu'il fallait me donner le temps de me re-
mettre des fatigues de mon voyage.
La petite maligne avait encore une autre raison
qu'elle m'avoua en me couchant dans mon lit rose;
mais elle se garda bien de la dire à son frère, qui aurait
— 23 —
encore ri à nos dépens (les hommes sont si insouciants
pour ces sortes de choses!) : c'est qu'il fallait le temps
de m'organiser une toilette pour cette présentation.
Gomme je dormis peu cette nuit-là! que d'événements
en quelques heures! Et puis, comment était-il ce Garde-
Française? me plairait-il? lui serais-je soumise, ou bien
resterais-je sons la dépendance de ma gentille Lucile ?
Je ne savais que penser, qu'imaginer. Ma toilette pour
l'entrevue me préoccupait aussi beaucoup : Lucile me
mettrait sans doute une de mes robes de soie! quel bon-
heur de mettre une robe de soie ! Et en mariée, com-
ment serais-je ? Était-ce joli, un Garde-Française? Quel
costume cela portait-il ? "Combien j'étais frivole î... Quand
je me rappelle mon insomnie de cette nuit-là, et les
folles réflexions, que je fis au moment d'enchaîner si sé-
rieusement ma destinée, j'ai honte de moi-même..
Le lendemain, à peine faisait-il clair, que Lucile ac-
courut à moi.
—Vite., vite, ma poupée, levons-nous, dit-elle, c'est
le .grand jour !... D'abord passe ce joli peignoir de mous-
seline, et viens m'aider à choisir ta toilette pour tout à
l'heure... C'est qu'il est très-bien le Garde-Française de
— 24 —
Paul; il faut-que tu lui plaises... Oh! je veux qu'il soit
ravi de toi !
Je ne demandais pas mieux, et déjà, du coin de l'oeil, je
lorgnais la jolie robe de taffetas mauve qui était destinée
aux grands dîners, mais Lucile trouva cette nuance trop
riante pour une circonstance aussi solennelle, et opta
pour la robe de soie noire, qui d'ailleurs rehaussait ad-
mirablement la blancheur de mon teint.
Elle me mit un petit col-plat tout uni, en m'expliquant
que la simplicité est la plus belle parure d'une jeune
fille (elle l'avait entendu dire par une dame qui avait une
demoiselle à marier). Pas un seul bijou, pas le plus petit
bracelet, j'en avais pourtant de si jolis ! un simple ve-
lours noir pour retenir mes cheveux blonds. Puis elle
m'appuya contre un fauteuil, et s'éloigna de quelques
pas pour juger de ma bonne grâce.
—Tu es très-bien ainsi, ma Charmante !... La tête un
peu plus penchée... les yeux un peu plus baissés... là!
bien timidement... C'est ainsi que j'ai vu faire à ma cou-
sine Rerthe quand on l'a mariée avec M. de Ber-
tines... et sur les joues une légère rougeur... Les tiennes
sont trop pâles... bah! tant pis, c'est distingué d'être
— 25 —
pâle, et puis cela vaut mieux que de mettre du. rongé
comme la dame si coquette, qui vient quelquefois voir
maman et dont mon oncle Jean rit toujours... C'est bien
vilain, d'être coquette et de mettre du rouge!... Mainte-
nant, il ne te manque plus qu'un mouchoir à la main...
un mouchoir très-simple sans broderies ni dentelles,, rien
que ton écusson au-dessus d'un ourlet... Si je te mettais
une cravate de couleur, donc?... Ce costume est bien
sombre, quoique ce soit le plus convenable... c'est ainsi
qu'était ma cousine. Va, c'est égal, je vais ajouter ce
noeud bleu... non, ce noeud vert, couleur d'espérance!
Et maintenant, descendons, ma fille. C'est à .onze heures
que Paul doit nous amener son colonel. Mais,, au fait,, tu
n'as pas déjeuné !
Elle voulut alors me faire avaler un peu de chocolat
qu'elle ôta de sa tasse pour me le servir dans un petit
bol de Chine. Je ne pus y toucher. Enfin, onze heures
moins le quart sonnèrent et nous descendîmes.
L'entrevue devait avoir heu au salon. Oh ! le joli salon!
le bijou de salon ! malheureusement, je n'eus pas le temps
de le regarder en détail, j'étais trop préoccupée?
Ma petite maîtresse m'assit à côté d'elle sur une eau—
— 20 —
sensé et attendit, grave et digne, l'arrivée de son frère.
Elle me fit encore mainte et mainte recommandation
que je ne transcrirai pas, arrangea mainte et mainte fois
le noeud de ma cravate et les.boucles de ma chevelure,
puis, voyant la porte s'entr'ouvrir doucement, elle prit
un air plus grave et plus digne que jamais.
—Les voilà, tiens-toi droite] me dit-elle rapidement.
IV
Ce n'était que Moumouth. Il s'élança, d'un bond, sur
Lucile, et, sans respect pour ma belle toilette, se
frotta contre moi en chat gâté qu'il était ; mais il choisis-
sait mal son moment pour faire le câlin. A ma grande
joie, Lucile le repoussa brusquement.
—Arrière, monsieur Moumouth ! s'écria-t-elle d'un
air contrarié; vous voyez bien que vous décoiffez ma
poupée !...
Et non contente de cette remontrance, elle se leva
et mit sans plus de façon M. Moumouth à la porte.
— 28 —
—Ils ne viennent pas encore, dit-elle en reprenant,
toute désappointée, sa place auprès de moi.
Mais cet incident m'avait dérangée, et il paraît que
mon attitude n'était plus du tout gracieuse.
—Tu es guindée et roide, Charmante ; remets-toi donc
comme tout à l'heure... Tu as l'air maussade, à présent.
Je n'avais pas d'autre air qu'auparavant, comme vous
pensez; mais l'humeur de la petite fille avait changé
avec l'invasion de Moumouth, et, comme elle commen-
çait à s'impatienter, sa mauvaise humeur retombait snr
moi. Ce reproche me fut.très-sensible; c'était le pre-
mier, et il n'était pas mérité. Mais, hélas ! les poupées
ne peuvent traduire ce qu'elles ressentent, et c'est aux
petites filles à être toujours bien bonnes, bien justes, et
à modérer un peu leur caractère en- pensant au chagrin
que leur injustice ou leur brusquerie peut causer à leur
pauvre poupée.
La vertu dominante de Lucile n'était pas la patience,
et, à l'instar du roi Louis XIV, dont on m'apprit plus
tard l'histoire, elle n'aimait pas à attendre; or, onze
heures étaient sonnées depuis cinq minutes, et Paul
n'arrivait pas. Je la vis un instant sur le point de m'a-
— 29 —
ban donner et d'aller elle-même chercher les retarda-
taires, mais elle réfléchit que ce ne serait pas convenable..
— Lucile tenait beaucoup aux convenances!—et "elle
préféra modifier ses préparatifs.
—Je me souviens, me dit-elle, que lorsque M. de
Bertines vit ma cousine Berthe pour la première fois,
elle était à son piano comme cela...-
En parlant ainsi, elle m'assit, à grand renfort de ca-
hiers empilés les uns sur les autres, devant un superbe
piano d'Érard.
—Il est un peu graud pour toi, ma poupée, mais
c'est égal ; M. le Garde-Française verra que tu as des
talents... Un morceau bien noir sur le pupitre pour qu'il
te croie très-forte, et il aura la meilleure idée de toi..-
Ah- ! cette tapisserie commencée sur la table et cette
brochure ouverte à côté : la Poupée Modèle. Avec cela,
vois-tu, ma fille, il ne doutera plus de ton excellente
éducation. Tu ne sais ni lire, ni jouer du piano, ni: bro-
der, mais cela ne fait rien, il paraît; ma cousine Berthe
avait bien devant elle une sonate qu'elle n'avait jamais
pu déchiffrer !.. J'étais sotte de n'avoir pas songé à çela-
plns tôt. Oh ! pour le. coup, les voilà !
- 30 —
Je faillis, à ces mots, tomber en bas de mon tabouret...
C'était M. Paul, en effet. Lucile, qui feignait de lire,
passa rapidement les doigts sur le piano comme si c'é-
tait moi qui jouais, puis elle se leva, me prit délicate-
ment par la taille et me fit faire deux ou trois profondes
révérences au Garde-Française, que M. Paul, de son
côté, inclinait fort respectueusement devant moi.
J'osai enfin lever les yeux ; Lucile me les fit rebaisser
aussitôt. Mais ce regard m'avait suffi pour voir celui
qu'on me destinait : le colonel avait des yeux noirs en
émail, des moustaches en crochet, une tenue noble et
soignée, une taille fine, un air de gentilhomme, un bel
habit blanc à revers de satin rouge tout galonnés d'or,
une épée à poignée ciselée, un bijou de tricorne crâne-
ment posé sur l'oreille. Il se nommait Mirliflor, et ses
beaux yeux ne me quittaient pas ; car M. Paul, qui pen-
sait sans doute que la timidité n'est pas si nécessaire à
un militaire qu'à une jeune fille ne paraissait pas son-
ger, le moins du monde, à les lui faire baisser. C'eût été
facile cependant, attendu que le colonel avait,, ainsi que
moi, des ressorts lui permettant de remuer les yeux, la
tête, les bras, les jambes, de marcher et de danser. Bref,
— 31 —
c'était un cavalier accompli : il ne lui manquait que la
parole, mais cela lui eût été bien inutile en ce moment,
car nos chaperons soutenaient la conversation de manière
à ne pas nous laisser de place pour glisser le plus petit
mot.
On nous assit l'un à côté de l'autre. J'entendis alors
M. Paul qui disait à sa soeur — ils jouaient à la Ma-
dame :
— Je crois, madame, que nos jeunes gens se convien-
dront à merveille.
— Je le crois aussi, monsieur; mais avant de me pro-
noncer, je voudrais connaître les impressions de ma fille.
— Moi, dit galamment M. Paul, je ne doute pas de.
celles de mon colonel.
— Il serait bon cependant que nos enfants se con-
nussent un peu plus avant de contracter un si grave
engagement? dit Lucile d'un air tout à fait de circon-
stance.
— Eh! madame, qui vous empêche de les réunir tous
les. soirs pendant le temps qui s'écoulera d'ici à leur ma-
riage? Ils causeront, ils feront de la musique...
-— Oh! interrompit Lucile, c'est que Charmante est
_ 32 —
extrêmement timide et n'osera jamais jouer devant son
prétendu.
— Et pour cause! fit malicieusement M. Paul ; mais,
voyant que sa soeur lui lançait un regard de travers, il se
hâta de reprendre :
— Qu'importe, madame? Mademoiselle votre fille a
cette modestie que toute fille bien élevée doit avoir, et,
certes, ce n'est pas mon colonel qui le trouvera mauvais,
au contraire.,. mais ne croyez-vous pas qu'il serait temps
de demander à nos jeunes gens ce qu'ils pensent l'un de
l'autre?
— C'est aussi mon avis, dit Lucile. — Viens, ma
fille, ajouta-t-elle en m'entraînant dans l'embrasure d'une
fenêtre, tandis que M. Paul en faisait autant de l'autre
côté.
Les choses ne se passent peut-être pas ainsi en pareille
circonstance, mais les deux enfants n'étaient pas fort au
courant des usages matrimoniaux.
- Ça, dis-moi un peu ce que tu penses de ce garde-
française? Le trouves-tu de ton goût? le veux-tu pour
mari ? c'est un homme de fort] bon ton et qui te ferait
honneur dans le monde, ma Charmante; mais je ne

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