Souvenirs de France et d'Écosse, par M. Adolphe Jadin,...

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Verney (Paris). 1832. In-12, 213 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1832
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SOUVENIRS
DE FRANCE
ET D'ECOSSE.
Paris.— Imprimerie et fonderie de moyen
RUE SAINT-J4CQUES, N. 38.
SOUVENIRS
DE FRANCE
ET D'ECOSSE,
PAR M. ADOLPHE JADIN,
EX-GARDE-DU-CORPS DU ROI.
La reconnaissance est Ia mémoire
du coeur. UN SOURD-MUET.
PARIS.
VERNEY, ÉDITEUR, 47, RUE DU FOUR-SAINT-HONORE
PRES SAINT-EUSTACHE.
1852
C'ÉTAIT le 28 juillet : depuis plus
de trente-six heures Paris offrait l'as-
pect d'une ville prise d'assaut; le so-
leil s'était levé brûlant ; le ciel était
pur, et seulement obscurci par les
nuages de poudre que le feu nourri
1
des armes libérales lui envoyait de-
puis le matin.
Le peuple venait de s'emparer des
Tuileries. Fier de sa royauté d'un
jour, il foulait brutalement un par-
quet insolite; et, comme un témoi-
gnage consciencieux de la fragilité de
son pouvoir,:venait de placer sur un
trône vide les restes d'un homme
mort dans ses rangs.
A une monarchie vaincue, succé-
dait un vainqueur le corps troué de
balles; au cadavre de la légitimité, on
substituait un cadavre de peuple ; et,
tant il y avait dans l'air de folie fu-
rieuse, pas un ne voyait alors qu'ainsi
le trône était toujours vacant, et qu'il
ne devait être occupé par aucun de
ceux qui en faisaient si poétiquement
une civière ou un amphithéâtre.
La grande nation-, qui, selon
M. Barbier, se ruait à l'immortalité,
après toutefois s'être ruée sur tout.ce
qui lui avait semblé de bonne prise,
et avoir brisé ce qu'elle ne pouvait
emporter, la grande nation quittait le
château pour voler à de nouvelles
conquêtes.
Et il faisait beau voir ces patriotes
de carrefour, ces Brutus d'atelier,
avec les cheveux pendants, les vête-
ments déchirés, avec des chemises
qui étaient noires avant que le sang
vînt à en changer la couleur ; il faisait
beau les voir lé teint a viné, les yeux
sortant de leurs orbites et la bavé à la
bouche, beuglant la Parisienne, ce
chef-d'oeuvre de niaiserie politique,
de prosaïsme et de ridicule emphase.
Sur ma parole, ils auraient été bien ri-
dicules, s'ils n'eussent pas été atroces !
Pendant ce temps, les gens hon-
nêtes restaient chez eux, regardant
tout cela avec le désespoir de l'im-
puissance, comme on regarde un in-
cendie , une grêle, une inondation.
Quelques uns cependant ne pou-
vaient pas rester dans une complète
ignorance de ce qui se passait presque
sous leurs yeux : chaque détonation
frappait un concitoyen, un ami, un
frère peut-être !..... Le moyen de pen-
ser à cela de sang-froid, claquemuré
bien prudemment, bien sainement,
bien hermétiquement, quand on n'est
pas avocat, député ou prince du sang!
Aussi les cartouches atteignaient-elles
plus de spectateurs inoffensifs que de
combattants,
Depuis le matin, le bruit,des balles
arrivait entier et- sonore jusqu'à la
partie reculée d'un grand mais bien
simple hôtel de la rue Saint-Domi-
nique. Cet hôtel. appartenait à une
vieille comtesse émigrée ; il avait
7
échappé.à la vente des domaines na-
tionaux , et la propriétaire en était
rentrée en possession en 1844. Son
mari était mort à Quiber on, victime de
sa fidélité à son serment, maladie fort
peu contagieuse. Elle n'avait pas dé
famille, et elle avait donné asile dans
sa maison à huit ou dix personnes émi-
grées comme elle, mais qui n'avaient
pas eu le bonheur de retrouver un coin
dans le manoir de leurs ancêtres.
C'étaient quelques anciens mili-
taires, compagnons d'armes de son
mari, un ecclésiastique, une noble
dame, veuve comme elle. Joignez à
cela plusieurs locataires, habitant le
devant de l'hôtel, et dont quelques
uns, entre autres un officier supérieur
de la garde royale et un gentilhomme
de la chambre, venaient se joindre
presque chaque jour à la société ha-
bituelle de la comtesse, et vous aurez
le personnel de cette maison où l'ha-
bitude de se voir à chaque heure, et
la parfaite harmonie des opinions re-
ligieuses et politiques, semblaient
faire de tous ces hommes étrangers
l'un à l'autre une grande famille ten-
drement unie.
Depuis la pointe du jour, l'officier
de la garde était parti pour se mettre
à la tête de son escadron ; chaque
détonnation qui arrivait aux oreilles
de ses amis était peut-être le signal de
sa mort Ce doute était insuppor-,
table: la pauvre comtesse était comme
morte ; elle voulait sortir, aller à la
recherche de son ami.
Il fallut, pour l'en empêcher, qu'un
des anciens camarades du comte an-
nonçât qu'il allait parcourir tout Pa-
ris, et qu'il ne rentrerait qu'avec des
nouvelles de celui dont l'absence avait
fait comme un désert de la nombreuse
habitation.
Il tint parole : une heure après, il
rentrait dans l'hôtel, couché sur un
branrcat, et l'épaule fracassée. Mais il
avait vu leur ami, et c'est en perçant
la foule pour parvenir jusqu'à lui,
qu'une balle patriote était venue se
fixer dans son épaule.
— 14 —
Dire le désespoir de tous, les habi-
tants de l'hôtel serait impossible : la
bonne comtesse surtout était dans le
délire; elle arrachait ses cheveux,
meurtrissait sa poitrine, en s'accusant
de la mort du vieux chevalier.'
Elle se calma un peu quand l'exa-
men de la blessure fit juger qu'on
n'avait aucun inconvénient grave à
redouter ; mais elle déclara que toute
la maison quitterait Paris le soir même,
pour aller habiter un beau château
qu'elle possédait à quelques lieues
— 12 —
d'Orléans. Là du moins elle n'aurait
pas sous les yeux l'affreux spectacle
d'un peuple de cannibales s'entr'é-
gorgeant au nom d'une liberté men-
teuse ; elle n'aurait pas à craindre à
chaque minute pour la famille de son
coeur. Les quelques personnes aux-
quelles se restreignait son univers
seraient avec elle... que lui importait
le reste du monde !
Quand vint donc la nuit, quand le
peuple fatigué, et tout étonné de sa
victoire, s'arrêta pour se demander
— 15 —
quel en serait le résultat, une voiture
attelée de quatre chevaux de poste
s'arrêta à la porte de l'hôtel, et toute
la société, y compris le blessé, objet
de tant de soins touchants partit pour
le château de ****, heureuse de fuir
une ville où tout froissait ces coeurs
purs et généreux. En effet, il fallait
plus que du courage pour se con-
damner à entendre sans cesse le re-
frain de la Marseillaise et les fanfa-
ronnades de ces héros improvisés,
qui, dans le récit de leurs exploits,
— 14 —
augmentaient chaque jour le nombre
de leurs victimes pour entendre
crier jusque dans: la denieure d'un
prince du sang ces pamphlets, ordu-
riers dont on inonda Paris, sans ré-
fléchir que ces infamies faisaient plus
de tort-à ceux qui les toléraient qu'à
ceux contre qui elles étaient dirigées.
- Et puis qu'allait-on devenir ? Ce
peuple si fort et si prompt pour dé-
1 Si l'on en,croyait les demandes adressées à la
commission dès récompenses nationales, la garde
royale aurait perdu au moins 100,000 hommes dans
les trois journées.: ..
— 15 —
traire, est bien faible et bien lent
quand il s'agit de reconstruire; une
seconde fois il s'était fait roi, et en
conscience le souvenir des actes de sa
première royauté n'était pas rassu-
rant ! Quoique tous ceux qui compo-
saient la société dont nous avons parlé
n'eussent jamais fait que du bien, ils
redoutaient avec raison cette haine
qu'a toujours le peuple pour ceux
que le sort a placés au-dessus de lui.
Profitant donc de-cette liberté qu'on
venait d'acheter si cher et qui dura si
— 46 —
peu, ils partirent les larmes aux yeux,
la mort dans le coeur, mais conser-
vant encore un espoir qui, jusqu'à
présent, n'est pas réalisé.
Arrivés au château, nos fugitifs
retrouvèrent un peu de calme. Il y
avait une grande différence entre les
populations de province et: celle de
Paris. Moins travaillées par les me-
neurs, elles ne,partageaient pas cet
enthousiasme factice; elles avaient
appris l'événement avec une sorte de
stupéfaction, et l'incrédulité avec la-
— 17 —
quelle le peuple des campagnes écou-
tait le récit de cette grande catastro-
phe, était plus en harmonie avec le
chagrin et les regrets des amis de la
comtesse de D***. 4
Pendant quelques jours, on resta
dans l'inquiétude, car les journaux, ces
premiers auteurs du mal, ne s'impri-
maient qu'en feuilles simples , qu'on
affichait dans Paris seulement : Paris
alors était pour eux toute la France,
c'était Paris qu'il fallait convaincre ;
on se tourmentait peu du reste.
— 18 —
Cependant on apprit que le Roi
s'était retiré à Rambouillet, qu'il y
était entouré d'une garde nombreuse
et fidèle ; l'espoir revint alors : il n'é-
tait pas possible qu'on oubliât la
prospérité sans exemple qu'on devait
depuis,quinze ans à cette famille,
qu'on troquât de gaîté de coeur ce
bonheur assuré contre un avenir in-
certain,; et que tout devait rendre
effrayant. D'ailleurs, Charles X, se
croyant seul l'objet de la colère du
peuple, venait d'abdiquer en faveur
— 19 —
de son petit-fils. Cet enfant, dont la
naissance avait été saluée par tant
d'acclamations, par tant de transports
de joie et de bonheur, était bien in-
nocent de ce qu'on reprochait à son
aïeul; et il espérait, par ce sacrifice;,
prouver à la France que rien ne lui
coûtait pour son bonheur.
Mais depuis que le danger n'exis-
tait plus, depuis que les balles n'ér-
taient plus de la partie, avait surgi de
tous côtés, une classe bien plus dan-
gereuse de vainqueurs : la tâche du
— 20 —
peuple était terminée, celle des intri-
gants commençait. Ce que l'un eût
accepté avec reconnaissance, les au-
tres devaient le refuser avec opiniâ-
treté, car ce n'était pas leur affaire ;
à eux la France, à eux les places, à
eux le pouvoir. Pauvre peuple, qui as
cru verser ton sang pour toi, va cher-
cher de l'ouvrage maintenant, situ
peux en trouver ; travaille, c'est ton
lot; nous allons régner. Et en effet,
c'était au cri de Vive la Charte ! que
le peuple s'était battu, et l'on déchira
— 21 —
bien vite cette Charte, fruit de la
haute sagesse et de la longue expé-
rience de Louis XVIII. Dans son aveu-
gle fureur, le peuple avait effacé le
nom du roi jusque sur les enseignes;
et, sans le consulter, on lui en imposa
un, en lui disant, par dérision sans
doute, que c'était la meilleure des
républiques. Oh ! si tout cela n'a pas
guéri le peuple de la manie des ré-
volutions, alors c'est qu'il est incu-
rable I
Enfin vint le 9 août! Lorsqu'on
apprit au château de *** -qu?une nou-
velle royauté venait: d'être procla-
mée, que:, nouveaux Stuarts, les.in-
fortunés Bourbons regagnaient: une
troisième fois la terre: d'exil:, le dé-
sespoir s'empara de ses nobles hôtes
ils résolurent de s'isoler dans cette
terre; d'y rester étrangers à tout ce
qui allait se passer, et de n'y vivre
que de leurs: souvenirs. Point de jour-
naux ; leurs déclamations furibondes,
leurs injustes récriminations auraient
été trop pénibles pour eux. *
— 25 —
Cependant madame de*** n'était
pas sans inquiétude. Son petit-fils
faisait partie d'une de ces compagnies
de gardes du-corps qui ne voulurent
quitter leur roi que lorsque!; la terre
leur manqua. Si quelque chose; a pu
adoucir les moments cruels du triste
voyage de Cherbourg, c'est ce dé-
vouement désintéressé, cette preuve
si vraie et si éclatante de reconnais-
sance et d'attachement. Qu'avaient-ils
à espérer, ces jeunes officiers qui,
pour la plupart, n'avaient que leur
— 24 —
épée pour fortune ? Courtisans du
malheur, ils n'avaient qu'une ambi-
tion, celle de pouvoir se dire que,
tant qu'ils fouleraient le sol français,
leurs princes rencontreraient autour
d'eux des regards amis et des coeurs
dévoués.
Ce fut donc dans ce château, à
trente lieues de Paris, que la société
dont nous avons parlé, unie de sen-
timents et de goûts, se résolut à at-
tendre ce que le sort nous réserve
encore d'événements. Réunie chaque
• — 25 —
soir dans le vaste salon, elle ne vou-
lut, pour, tromper sa douleur, avoir
recours qu'à ses souvenirs. Chacun
de ceux qui assistaient à ces réunions
intimes avait connu ceux qu'on pleu-
rait; c'était d'eux seuls qu'on parle-
rait : point de politique, elle était
trop affligeante ! des souvenirs seule-
ment; ils en avaient conservé de si
nobles et de si doux! Ce sont ces sou-
venirs que nous avons recueillis. Ils
feront mieux connaître ces princes si
injustement calomniés; ils les venge-
ront de bien des gens ; ils détruiront
bien des accusations injustes. Ce n'est
point un ouvrage d'imagination : ce
sont dés faits. La plupart d'entre eux
sont connus de ceux qui ont pu ap-
procher les princes , et pourraient
être garantis, s'il en était besoin. Mais
pourquoi en douterait-on? Est-ce en
France qu'on ne doit croire qu'au
mal ? Espérons que non. Si la révolu-
tion de juillet nous avait changés à ce
point, il faudrait désespérer de notre
avenir, et nous avons besoin d'espérer.
,je touche a mes quatre-vingts ans',
Mes souvenirs sont presque de l'histoire.
DUPEUTY.
LOUIS XVIII.
PUISQUE c'est mot qui vous ai en quelque
sorte obligés à quitter Paris, à fuir cette
ville où nos coeurs eussent trop soufferts;
puisque je vous ai relégués dans ce vieux
50 PREMIERE SOIREE.
château, où nous sommes convenus de
tromper notre chagrin par des souvenirs
sans nous occuper d'autre chose ; c'est à
moi, maîtresse de maison, douairière de
notre petit comité, à commencer nos ré-
cits , àvous.tracer la marche que nous de-
vons suivre, à vous indiquer ce que nous
devons demander au passé , en attendant
ce que l'avenir nous réserve, pour faire
oublier le présent.
Hélas ! je suis bien vieille ! mes souvenirs
sont presque de l'histoire, mais ceux que
nous pleurons en ont laissé de si attachants,
que peut-être vous intéresseront-ils.
J'étais dame pour accompagner ma-
dame de Provence, femme de Monsieur,
depuis roi de France, sous le nom de
LODIS XVIII. 51
Louis XVIII. Je la suivis dans l'émigration,
et ne la quittai qu'à sa mort. Douée de
mille vertus, cette princesse expira comme
un ange, en regrettant la France, sa patrie
adoptive, et en appelant sur elle les béné-
dictions du ciel, si rigoureux à son égard.
J'avais perdu , sur la plage de Quiberon ,
l'époux de mon choix, et toute entière au
deuil de mon coeur, aux regrets d'un bon-
heur qui ne pouvait plus exister pour moi,
j'errai jusqu'en 1814 sur une terre étran-
gère en pleurant amèrement, et celle dont
le souvenir m'était si cher, et le pays qui
m'avait vue naître !....
Quand les souverains alliés, étonnés et
fiers d'être parvenus jusqu'à Paris, d'avoir,
en, haine d'un seul homme, soumis en
32 . PREMIERE SOIREE.
unissant toutes leurs forces, un: peuple qui
à lui seul leur dictait des lois depuis quinze
ans, quand les alliés, dis-je, se trouvèrent
maîtres de la France, ils hésitèrent à se la
partager. Vainqueurs ils craignirent d'ir-
riter les vaincus, et dès que la. population
parut désirer les Bourbons, ils s'empressè-
rent de les replacer sur le trône, si long-
temps illustré par leurs ancêtres.
Appelé par le droit de sa naissance et
par le voeu du peuple, Louis XVIII revint
la Charte à la main, s'empara des rênes
du gouvernement, et certes jamais prince
n'eut une tâche plus difficile, plus de ser-
vices à récompenser, plus d'ambitions à sa-
tisfaire. Quand Charles II remonta sur
le trône de son père, il trouva un appui
LOUIS XVIII. 55
dans une aristocratie puissante et forte, et
qui n'ayant pas été contrainte à fuir le sol
de la patrie, possédait encore d'immenses
propriétés et conservait ainsi son influence
sur le peuple. Quand de nos jours Napo-
léon, voyant la France fatiguée de se laisser
décimer par la hache des bourreaux, saisit
d'une main vigoureuse le timon de l'Etat,
il s'appuya avec succès sur le peuple, il put
lui jeter à pleines mains des lauriers et de
la gloire, et que ne fait-on pas excuser en
France, avec de la gloire !....
Mais quand les Bourbons revirent la
France, ils ramenèrent avec eux une foule
de serviteurs fidèles et dévoués, qui, ayant
partagé leurs malheurs, avaient des droits
sacrés à leur reconnaissance ; ils, trouvé-
54 PREMIERE SOIREE.
rent établie dans le pays une aristocratie
nouvelle, nombreuse et qui avait payé de
son sang ses titres et ses emplois ombra-
geuse et jalouse parce qu'elle avait la con-
science de sa force, elle ne poùvait voir avec
plaisir un prince, qu'elle croyaît lui être im-
posé par ces étrangers qu'elle s'était habi-
tuée à vaincre et à mépriser. Ajoutez à ces
difficultés l'obligation plus cruelle encore
pour le coeur d'un prince français, de
satisfaire aux; exigences dès alliés, et jugez
ce qu'il a fallu de prudence et de génie
pour concilier tant d'intérêts divers. Dès
qu'ils virent l'aîné des Bourbons assis sur
son trône, lorsqu'ils eurent entendu les
cris de joie et d'amour dont on le salua à
son arrivée; les souverains étrangers cru-
LOUIS XVIII.. 55
rent pouvoir exiger le prix d'un service
aussi important ; mais.ils ne connaissaient
.pas le caractère noble et indépendant du
nouveau roi, ils ne savaient pas que dans
ce corps infirnie palpitait un coeur géné-
reux, et qu'une ame fière et courageuse,
qu'une ame française enfin prêtait toute
son énergie au vieux monarque.;'
Ses sujets eux-mêmes, ceux au bonheur
desquels il avait consacré ses veilles sur la
terre d'exil, ceux dont il voulait légitimer
la gloire et assurer la liberté-, ne lui ren-
daient pas alors la justice que la postérité,
toujours impartiale, accordera à .ce mo-
narque. En vain, pour convaincre la
France de la franchise de ses intentions,
il prit pour devise, dès son retour, ces
56 PREMIERE SOIREE.
mots si touchants, si faciles à comprendre
Union et Oubli; en vain,.pour tout ap-
prouver, data-t-ïl son règne du jour où
la mort de son neveu l'avait chargé d'un
si noble héritage, la méfiance des uns,
l'injuste jalousie de quelques autres, l'exi-
gence de presque tous, hérissèrent de
tant de difficultés les premières années de
son règne, que le bonheur de cette époque
de notre histoire est un problème dont la
solution illustrera à jamais sa mémoire.
Dès que la cour fut organisée, je me fis
présenter. Le Roi, se rappelant l'attache-
ment particulier dont m'honorait autrefois
ma noble maîtresse, daigna m'accueillir
avec bonté ; et bientôt je fus admise à des
entretiens où je pus apprécier toute la no-
... LOUIS XVIII. 57
blesse et la fermeté de son caractère. Doué
de beaucoup d'esprit, possédant une vaste
érudition, la conversation de ce prince
était- instructive et attachante Lorsqu'il
parlait de la France, de ses projets pour
son bonheur, pour sa gloire, safigure s'épa-
nouissait , son regard, habituellement fier
et imposant prenait un nouvel éclat ; tout
entier au noble sentiment qui l'animait, il
s'agitait, s'enflammait jusqu'à ce qu'une
douleur aiguë vînt l'avertir que son corps
ne pouvait répondre à l'activité de son
ame; .'
Cette maladie, dont il souffrait depuis
long-temps; était pour lui un.double sup-
plice. J'ai étudié les Français, me disait-il
souvent, et je sais combien mon infirmité
4
58 PREMIERE SOIREE.
doit me nuire dans leur, esprit ;: ils aiment
le mouvement, l'éclat, ils se laissent sé-
duire: par des dehors brillants, et une re-
vue passée à cheval, au galop me fe-
rait plus de bien dans leur espritque-ma
Charte qui cependant doit assurer leur
bonheur et leur liberté!::.
Cette idée était tellément enracinée dans
son esprit, que je le vis un jour: affecté
d'un mot bien naïf et bien enfantin: de
monseigneur ; le due de Bordeaux-.
Chaque matin le petit prince 1 venait le
voir entré dix et onze heures; mais cet enfant
si vif, si turbulent; était;'comme tout ce qui
approchait; le : souverain, fasciné par, son
régârd> et près de lui devenait plus timide;
Ce jour-là, je ne sais pour quel motif, le roi
LOUIS XVIII. 59
paraissait sombre, son front était soucieux,
et après l'avoir embrasse il dit au jeune
prince, avec un ton de tristesse : Mon
neveu, est-ce que vous voudriez être roi?
Oh non, répondit l'enfant, j'aime bien
mieux marcher !Le trait porta, car, sans
s'en douter, notre : Henri V avait touché
r,
une corde bien sensible dans 1 le coeur de -
son aïeul.
Cependant , quand la circonstance l'exi-
geait, Louis XVIII publiait son mal.; et,
de ce fauteuil oùla .douleur l'attachait,, il
savait parler en roi de France. Tout le
monde connaît la lettre qu'il, écrivit au
- maréchal Bluker. lorsque celui pi voulut
faire sauter le.pont d'Iéna ce que je vais
vous conter, est moins connu, et vous
40 PREMIERE SOIREE.
prouvera combien il tenait à l'honneur
national.
« Un soir je fus aux Tuileries avec
l'intention de recommander aux bontés
de Sa Majesté un officier qui, malheu-
reux et père de famille, avait refusé de
servir depuis le retour des Bourbons :
il y avait dans la conduite de cet homme
un fanatisme que moi, femme, je n'ap-
prouvais pas; mais l'aspect de la misère
à laquelle sa jeune épouse et ses deux
enfants étaient réduits me détermina à
solliciter, sans l'en prévenir, quelque fa-
veur pour lui. Je fus donc introduite près
du roi, et pour la première fois je le vis
en habit militaire ; il portait, je crois, l'u-
niforme des grenadiers à cheval,de la
LOUIS XVIII. 41
garde. Je comptais, le trouver toujours
aussi gracieux qu'à l'ordinaire ; mais quel
fut mon désappointement ! il était furieux :
quoique seul, il gesticulait, semblait me-
nacer, et frappait avec force sur le bras de
son fauteuil. J'avoue que je fus interdite;
m'arrêtant à quelques pas de lui, je restai
un instant en suspens, ne sachant si je
devais approcher ou sortir. »
Ah ! c'est vous, me dit-il ; si vous venez
pour me demander quelque chose, vous
choisissez mal votre temps, je suis en co-
lère. — Qu'avez-vous, Sire, et qu'a-t-on
fait à Votre Majesté?—Ce qu'on m'a fait
on m'a blessé dansée que j'ai dé plus cher;
croyent-ils- donc, mes chers alliés, qu'en me
rendant ma couronne, ils n'ont fait de moi
4.
42 PREMIERE SOIRÉE.
qu'un vassal? Non,par la grâce de Dieu.,
je suis roi de France, et je. n'oublierai ja-
mais... Je ne puis vous rendre la force de
sa voix en prononçant ces mots, ni le feu
qui brillait dans ses yeux ; j'en parus bien
surprise sans doute, car, un instant après,
me tendant la main et prenant un ton
plus doux, il me dit : Approchez-vous, ma
vieille amie; vous êtes étonnée de me voir
ainsi; c'était bien autre chose tout-à-
l'heure : je viens de faire le crâne; oui,.c'est
le mot; moi, pauvre infirme, j'ai menacé
les représentants dé l'Europe. Est-ce.parce
que je souffre, leur ai-je dit, que vous osez
me demander de pareilles conditions; mais
si je n'ai pas de bonnes jambes, rappelez-
vous que je suis entouré de trente-deux
LOUIS XVIII. 45
millions d'individus qui en ont d'excellen-
tes; ils savent le chemin de toutes Vos ca-
pitales ,et, s'il le faut, je.m'y ferai por-
ter à leur tête,plutôt que d'avoir à rougir
devant eux.
Mais voilà que je recommence à m'em-
porter comme s'ils étaient encore là ; lais-
sons tout cela, ça me fait mal; parlons de
vous, que me voulez-vous? Vous avez sans
doute quelque chose à me dire, car je n'ai
pas l'habitude de vous voir à pareille heure ?
— Sire, je viens implorer vos bontés pour
un malheureux officier, sans fortune, et
chargé de famille. — A quel corps appar-
tient-il?— A aucun, Sire; il est à la demi-
solde. — Je le ferai placer. —: Il refusera,
Sire. '— Il refusera, et pourquoi? — Il ne
44 PREMIERE SOIREE.
veut pas servir dans les troupes de Votre
Majesté. —Il ne veut pas servir dans mes
troupes; suis-je donc un tyran, un usur-
pateur? ne suis-je pas le roi légitime de
France, et n'est-ce pas la France qu'on
sert en marchant sous mes drapeaux ? —
Que voulez-vous, Sire, c'est un fou, un
fanatique; officier de fortune, il doit tout
à Napoléon,- et... — Et il est reconnaissant.
Ce Corse a toujours eu du bonheur! Mais
laissez-moi faire, si Dieu me prête vie, peut-
être un jour m'aimera-t-on aussi. Comme
votre protégé ne voudrait sans doute rien
accepter de moi, je ferai une pension à sa
femme sur ma cassette, je placerai ses en-
fants à Saint-Denis, et s'il s'humanise, plus
tard il pourra entrer dans ma garde. —
LOUIS XVIII. 45
Ahl Sire!m'écriai-je, tant de bontés!...
— N'en parlons plus; voici l'heure où la
Faculté s'empare de moi. Adieu, cèdez-lui
la place, et venez quelquefois causer avec
moi, car vous me comprenez, vous.
Serviteur de celui qui meurt et qui pardonne,
Je ne sais pas maudire. ...
CASIMIR DELAVIGNE.
LE DIX-NEUF DÉCEMBRE.
J'AI entendu dire à un homme qui pro-
fesse ouvertement une haine implacable
pour les Bourbons, que toute sa colère s'é-
teignait devant madame la Dauphine, et
5
50 DEUXIEME SOIREE.
qu'il ne concevait pas qu'on pût penser à
elle sans avoir les larmes dans les yeux.
En effet, dans quelle histoire du temps
passé, dans quelle classe ,de la société,
fût-ce même celle dont le malheur semble
être une condition obligée, pourrait-on ci-
ter une femme que le Sort ait pousuivie
aussi long-temps, et avec tant d'achar-
nement!... Née sur le trône, douée par la
nature de toutes les vertus, de toutes les
qualités qui doivent faire aimer et respec-
ter , promise dès le berceau à tout ce que
la grandeur et la richesse peuvent donner
de bonheur , l'infortunée fille de Louis XVI
expia et expié encore ; l'espoir si doux qûi
charma ses jeunés annéés:
Les premiers cris dont ses- oreilles' fù-

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