Souvenirs de la Cochinchine / par Ch. David de Mayréna

De
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Laurent (Toulon). 1871. Cochinchine (Vietnam). France -- Colonies -- Histoire. Asie -- Histoire. 1 vol. (XVI-124 p.) ; In-16.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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SOUVENIRS
DE COCHINCHINE
TYP. J. LAURENT.
SOUVENIRS
DE
COCHINCHINE
CH. DAVID DE MAYRÉNA
Capitaine d'Etat-Major, Chevalier de la Légion d'honneur
Il est plus facile de critiquer un ouvrage
que de le juger.
LA ROCHEFOUCAULT.
TOULON
J. LAURENT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE ROYALE, 49
1871
A
MON FRÈRE ROMARIC
ERRATUM
Dernière ligne de la note, page 2, au lieu de : Chias-Chï,
lisez Giao-Chï.
AVANT-PROPOS
En écrivant dans ce livre les coutumes, les
moeurs et les chasses cochinchinoises, je ne
fais que raconter ce que j'ai vu dans le pays.
Peut-être vous intéresserai-je, chers lec-
teurs, en vous donnant l'itinéraire complet
de Marseille à Saigon.
En partant de Marseille il faut huit jours
pour aller à Alexandrie, première relâche de
la route des Indes. Je ne m'étendrai pas sur
l'ancienne Alexandrie, sur les combats qui y
furent livrés par Kléber; cependant il est
bon de dire que cette ville fut fondée par
viij AVANT-PROPOS.
Alexandre. Sous Ptolémée Alexandrie devint
la capitale de toute l'Egypte, l'entrepôt du
commerce le plus florissant du monde. Cette
ville fut le foyer des sciences et des arts qui
illustrèrent Athènes; aussi avec la décadence
de la civilisation grecque Alexandrie perdit-
elle tout son éclat et son prestige et subit-
elle le sort des pays conquis jusqu'à ce que
Mehemet-Ali l'eut replacée au rang des villes
les plus importantes de la Méditerranée.
Les Européens habitués à l'uniformité de
nos maisons bien alignées sont étonnés en
arrivant à Alexandrie de voir ces construc-
tions orientales bâties sans ordre chacune
avec un cachet particulier. Ainsi à gauche
en entrant en rade une batterie, puis le
palais grandiose d'Jsmaïl-Pacha avec son
sérail; à droite pour lui faire pendant des
moulins à farine d'une taille prodigieuse,
enfin au, centre, la ville ou du moins une
muraille laissant voir quelques toits et quel-
ques coupoles de mosquées.
AVANT-PROPOS. IX
Alexandrie est une ville sale, on y respire
un air impur et, sauf quelques grandes rues,
le reste est impraticable. La place des Con-
suls est le seul endroit propre et remarqua-
ble. Les habitants, mendiants et voleurs, ne
vous accostant que pour vous demander des
batchis ou votre bourse suivant l'heure et le
lieu, font d'Alexandrie un coupe-gorge où il
faut toujours avoir le pistolet au poing.
A Alexandrie on quittait autrefois la voie
de mer pour traverser l'isthme de Suez,
mais maintenant les vaisseaux laissent Alexan-
drie pour Port-Saïd et de là descendent le
canal jusqu'à Suez.
La ville de Suez n'a rien de remarquable,
c'est toujours comme à Alexandrie, sale, mal
tenu, les seuls monuments sont : la posté,
l'hôpital français et l'hôtel Péninsulaire.
Enfin en remontant à bord on retrouve la
propreté dont on a besoin; on attend avec
impatience la levée de l'ancre et la voix du
commandant : En route !
X AVANT-PROPOS.
C'est alors la mer Rouge avec ses rives
arides, cette mer si célèbre par les traditions
anciennes. Après une demi-heure de mar-
che on laisse à gauche la fontaine de Moïse,
le mont Horeb, le mont de Moïse; puis
Moka, Périm ; enfin après avoir traversé le
détroit de Bab-el-Mandeb on entre dans l'o-
céan Indien et l'on arrive à Aden.
En mouillant en rade si on n'avait devant
soi les plongeurs et les barques indiennes,
on pourrait se croire à cent lieues de pays
habités, car la ville est cachée par des rochers
de granit d'une teinte grise et rouge ; de dis-
tance en distance des points noirs bien alignés
indiquent seulement que les canons anglais,
semblables à des boules-dogues, sont prêts à
aboyer. La ville proprement dite n'a que six
kilomètres carrés et n'a d'importance que
par sa position stratégique qui commande
la mer Rouge. Avec le travail gigantesque de
M. de Lesseps, avec le percement de l'isthme
de Suez, Aden vient d'acquérir une grande
AVANT-PROPOS. xj
importance. Une grande route conduit à la
ville, cette route est encaissée dans des mu-
railles de granit et défendue par des casernes
de cipayes et des forts littéralement couverts
de canons. Enfin on entre en ville, les rues
sont bien alignées, les maisons sont propres
et ont généralement des verandas. Le com-
merce est fait par les Parsis, ce sont les
fournisseurs brevetés de la marine. Le seul
hôtel confortable est celui du Prince de Galles
et encore les chambres sont-elles nues et
les meubles consistent-ils en un lit sans oreil-
ler ni couverture et d'une ou deux chaises.
Les maisons des Anglais sont heureusement
pour eux plus habitables. Les indigènes sont
sobres, propres, grands et bien faits, leur
peau est d'un noir luisant. Aden est remar-
marquable par ses citernes, les premières
d'entre elles furent construites par les Mau-
res, mais les Anglais en ont fait creuser d'é-
normes qui, vu la dureté de la pierre, ont
dû coûter énormement de peine et d'argent.
xij AVANT-PROPOS.
La grande citerne contient 21,000,000 de
litres d'eau (1). Messieurs les Anglais sont
prévoyants !
Nous quittons Aden après avoir fait tou-
tes nos provisions, nous laissons Soccotora
et, toujours poussés par un vent favorable,
nous arrivons à Ceylan.
Un soupir de soulagement s'échappe de
nos poitrines, nous trouvons enfin la ver-
dure, des arbres! Il faut avoir passé sous ces
climats brûlants loin de toute végétation
pour se faire une idée de la joie que l'on
ressent en voyant Ceylan. Cette ville est an-
glaise sous le commandement d'un officier
supérieur qui a titre de gouverneur. La ville
est grande, bien tenue, mais n'a rien de re-
marquable. L'île de Ceylan a Colombo pour
capitale. La relâche est de courte durée, à
(1) Il pleut très-rarement à Aden, à peine tous les trois
ou quatre ans. Quand aux sources, s'il y en a, elles sont in-
connues.
AVANT-PROPOS. xiij
peine le temps de faire le charbon ; néan-
moins j'ai été voir le pic d'Adam et vu la
fameuse empreinte du pied d'Adam, de Siva,
ou de Bouddha suivant la religion du cicé-
rone.
Nous sommes en plein golfe du Bengale,
nous apercevons les îles Nicobar, puis Poulo-
Pignang et nous entrons dans la rade de
Singapour.
Singapoor. est la ville Indo-Européenne
dans toute l'acception du mot, on y trouve
tout le confort désirable. C'est la ville aux
joyeux ébats, chantez-y mais regardez
si vous n'avez pas de policeman à vos trousT
ses. Singapoor est une ville commerçante,
les navires de toutes nations couvrent la
rade; les jonques chinoises y foisonnent, les
pirogues malaises y pullulent. La ville est
aussi mélangée que la rade : les Français,
Anglais, Hollandais, Malais, Chinois, Indiens
s'y coudoient; mais généralement, les Euro-
péens ne viennent à la ville que pour leurs
XIV AVANT-PROPOS.
affaires et habitent de jolies maisons de cam-
pagne entourées de jardins aux fleurs tropica-
les. Singapoor a quatre-vingt mille habitants,
une bourse, de nombreuses maisons de ban-
que, un comptoir d'escompté. Les Européens
sont généralement banquiers ou gros com-
merçants, les Malais marchands d'armes ou
bateliers, les Chinois coolies tiennent des
boutiques, vendent des fruits et des curiosi-
tés. Le jardin zoologique de Singapoor n'a
rien de remarquable, mais M. Whampao,
riche colon chinois, laisse avec une grâce
parfaite visiter les splendides jardins où les
fleurs tropicales se marient agréablement
aux plantes européennes.
Toutes les sectes ont libre pratique à Sin-
gapoor. Il y a l'église catholique du Bon-
Pasteur, l'église portugaise, l'église angli-
cane de Saint-André, l'église arménienne,
une synagogue, une maison commune où
l'on va prier, un temple pour les Chinois et
une magnifique pagode indienne.
AVANT-PROPOS. XV
Avant l'occupation anglaise, Singapoor
appartenait aux Malais et s'appelait Singa.
Etrange destinée, Singa veut dire lion ! Au-
jourd'hui le lion anglais règne dans l'Inde.
On achète à Singapoor de nombreuses cu-
riosités, des kriss, des poignards, des cannes,
des peaux de fauves, des oiseaux, etc., etc.
Nous quittons Singapoor avec regret, nous
reprenons la mer. Nous passons devant
Poulo-Condor ou mieux Coulao-Cong-Nong,
possession française et, après huit jours de
traversée nous arrivons à Saïgon.
Voilà, chers lecteurs, l'itinéraire de Mar-
seille à Saigon. Je suis heureux si j'ai pu
vous intéresser.
14 juillet 1870.
C. D. M.
SOUVENIRS
DE COCHINCHINE
CHAPITRE PREMIER
QUELQUES MOTS SUR LES ANNAMITES. — LA CONQUÊTE
DE COCHINCHINE.
Jadis le territoire annamite était vaste et
les habitants étaient libres. Ils avaient alors
des chefs appelés tong et habitaient par
bandes, de petits villages dans les bois.
Leurs cagna (maisons) faites en bois de pa-
létuvier , n'avaient jamais été foulées par
d'autres pieds que par ceux possesseurs du
1
52 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
sol (1). Plus tard, vers Louis XIII, les mis-
sionnaires commencèrent à faire irruption
sur ce sol, et vinrent, avec la religion nou-
velle, apporter à ces peuplades sauvages des
idées d'agrandissement. Ce peuple qui ne
vivait qu'au jour le jour, craignit alors l'en-
vahissement des voisins et, sans écouter les
nouveaux dogmes, comprit que l'étranger
pourrait le chasser de son sol natal.
Sous Louis XIV, Saïgon faisait supposer
une armée nombreuse, car ses fortifications
à la Vauban furent faites par un ingénieur
français. Le grand roi envoya des vaisseaux
qui remontèrent le Donaï jusqu'à Saïgon. Ce
peuple fut abandonné pendant les règnes sui-
vants. L'Europe tout occupée des événements
politiques sous Louis XV et Louis XVI, ne
s'occupa plus de l'empire d'Annam, les
missionnaires seuls pourraient dire ce que
devint ce peuple durant ce laps de temps.
Avec la chute du Géant, la tranquillité revint
(1) L'origine de la nation annamite est très-ancienne.
Ce peuple descend de Chias-Chï.
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 3
en Europe. Vers 1844, la frégate l'Héroïne
vint réclamer la liberté des missionnaires tor-
turés par les mandarins. Enfin, Napoléon III,
ce digne successeur de son oncle, voulut éten-
dre nos relations commerciales au delà des
mers et que la France eut aussi des colonies
dans les Indes ; il jeta ses vues sur la Cochin-
chine : une expédition fut décrétée.
C'est vers la fin d'août 1858, que l'escadre
française, sous les ordres de l'amiral Rigault
de Genouilly se réunit à Yu-li-Kan, petit
port situé en face de la côte cochinchinoise ;
un aviso espagnol El Cano portait huit ou
neuf cents Tagals de Manille joints à l'expé-
dition.
Plusieurs personnes ont écrit sur l'occu-
pation de Touranne qui fut le premier pas
fait par nos armées en Cochinchine ; mais
elles ont beaucoup exagéré la valeur des An-
namites. Il est vrai que les Cochinchinois
qui n'étaient pas habitués à voir des trou-
pes aussi disciplinées tinrent plus qu'ils ne
le firent dans la suite , mais tous ceux qui
ont écrit étaient intéressés à faire valoir
4 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
cette conquête. Les Annamites se défendi-
rent, il est vrai, mais lâchèrent pied bien
vite, et malgré leur garde impériale en gue-
nilles, malgré les exhortations et même
l'exemple de leurs mandarins venus exprès
de Saïgon, ne se défendirent presque pas.
Beaucoup plus tard, bien après la prise de
Saïgon , de Vinh-Long, de Bien-Hoa, de
Mitho, de Bariah, lorsque les Annamites fu-
rent aguerris, j'ai vu deux brigadiers de
spahis, Sénac et Vigneron, charger huit cents
Annamites dans la plaine de Choben : Deux
officiers ayant accompli cette action d'éclat
auraient été portés au pinacle au ministère,
eux ont eu la médaille militaire, et pourtant
Sénac avait pris un drapeau et reçu dix-sept
coups de lance.
Il faut bien se figurer que l'Annamite est
petit, qu'il est vieux à trente ans , lorsque
nous autres , à cet âge , avons toute notre
force, de plus qu'il est de la race du tigre,
attaquant bravement par derrière mais fuyant
devant le vrai courage.
Je ne dis pas que nos troupes n'ont pas
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 5
eu à lutter, mais pas tant que les rapports
l'ont mentionné. Les Annamites fuyaient
d'autant mieux qu'ils étaient en présence de
troupes qui avaient fait leurs preuves en
Crimée et au Mexique.
Après la prise de Touranne , l'amiral Ri-
gault résolut de remonter le Donaï et d'aller
attaquer Saïgon qui était la seconde ville de
l'empire d'Annam. L'empereur Tu-Duc y
avait envoyé de nombreuses troupes et le
vice-roi était bien décidé à faire rebrousser
chemin à nos troupes victorieuses. La prise
de Saïgon présentait de nombreuses diffi-
cultés. Du cap Saint-Jacques, extrême pointe
de l'embouchure du fleuve, il y a quinze
lieues de parcours et la grande difficulté
outre les forts qui défendaient le passage ,
était un banc de corail situé vers le milieu
du Donaï. Malgré ces obstacles l'amiral ré-
solut de pousser en avant. Le banc fut heu-
reusement franchi, les forts furent pris et
détruits et l'escadre française arriva à bon
port devant Saïgon.
L'amiral Rigault était très-peu renseigné ,
6 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
car monseigneur Lefèvre (évêque in parti-
bus en Cochinchine) qui avait rejoint l'esca-
dre avait assuré ne pas connaître les forces
de l'ennemi bien qu'il possédât à deux pas
de Saïgon, une charmante habitation, un
couvent de religieuses et de nombreux néo-
phites (1).
L'amiral fit opérer le débarquement des
troupes, et vers la fin de février nous étions
maîtres de Saïgon et de cette fameuse cita-
delle Vauban que les mandarins avaient juré
de ne rendre qu'en ruine.
Ils avaient fait, il est vrai, tout leur pos-
sible pour tenir leur serment, car ils avaient
fait entasser de la paille dans les fossés ;
mais l'ardeur de nos troupes et la prompti-
tude de nos mouvements empêchèrent de
mettre ce beau projet à exécution. Pas un
soldat ne fut tué de notre côté.
Le pavillon français déployé sur le haut
des remparts laissa voir ses belles couleurs
(1) C'est ainsi qu'agit le clergé toutes les fois qu'il pour-
rait nous être utile.
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 7
nationales à côté du drapeau espagnol, et
l'amiral descendit à terre aux cris de : Vive la
France ! Vive l'Empereur ! Deux jours après
nous étions maîtres du fort du Sud : maîtres
en un mot de la Basse-Cochinchine, malgré
les efforts de Tu-Duc et du vice-roi. Ce der-
nier réunissait ses fuyards dans la plaine de
Kyoa (1), bien décidé à prendre une revan-
che éclatante et à nous faire rembarquer,
mais nos troupes promptement remises de
leurs fatigues, se portèrent en avant et dis-
persèrent l'ennemi.
Il fallut bien alors que Tu-Duc envoyât des
ambassadeurs qui reconnurent à la France le
territoire conquis.
(1) Ce combat fut un véritable désastre pour l'armée an-
namite. Ils abandonnèrent un grand nombre d'armes et de
drapeaux.
CHAPITRE II
TERRITOIRE COCHINCHINOIS. — LUTTES A SOUTENIR
POUR AFFERMIR LA CONQUÊTE.
Comme je l'ai dit plus haut, c'est fin août
1858 que l'escadre française, sous les ordres
de l'amiral Rigault de Genouilly, commença
ses opérations.
L'effectif se composait :
De la frégate Némésis montée par l'amiral
et portant son pavillon; des corvettes Primau-
guet et Phlégéton ; des bateaux mixtes trans-
ports la Gironde, la Dordogne, la Meurthe,
la Durance, la Saône ; des canonnières la
10 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
Fusée, la Mitraille, l'Avalanche et la Dra-
gonne.
Cette dernière fut commandée par M. Gal-
let, actuellement capitaine de vaisseau. Quoi-
que m'écartant du but, et sans rien ôter du
mérite des autres officiers, je ne puis écrire
le nom du commandant Gallet sans dire
que ce brave et loyal serviteur est un de nos
meilleurs officiers de marine, hardi jusqu'à
la témérité, toujours maître de lui.
Sur ces différents navires étaient embar-
qués : une batterie d'artillerie, des sapeurs
du génie, deux bataillons d'infanterie de
marine, quelques spahis, et environ neuf
cents Tagals sur l'El Cano.
C'est avec cet effectif si peu nombreux,
c'est avec environ ces deux mille hommes que
nous avons conquis nos provinces cochinchi-
noises.
Lutte contre les ennemis, lutte contre la
température, lutte contre les épidémies, voilà
ce que nos braves soldats ont eu à vaincre.
Ne doit-on pas être fier de se dire Français !
Le territoire reconnu par les ambassa-
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 11
deurs de la cour d'Hué fut composé de six.
provinces désignées sous le nom de : Saïgon,
Bien-Hoa, Mitho, Vinh-Long Chodoc et
Hathien (1). Ces six provinces prirent le nom
de Cochinchine française et se trouvèrent
limitées au sud par la mer, à l'ouest par le
royaume de Siam et le Cambodge, au nord
par les peuplades sauvages des Loys et des
Moys et enfin par le Bienthuan (2) qui vient
à l'est avec la mer, terminer la barrière de
nos possessions.
Plus tard les trois provinces de Vinh-Long,
de Chodoc et de Hatien, furent rendues à
l'empereur Tu-Duc et furent de nouveaux
comprises dans l'empire d'Annam.
Enfin, vers la fin de 1867, l'empereur Tu-
Duc d'une part, ne tenant les engagements
stipulés par le traité (3), et la France, d'au-
(1) Ces provinces s'appellent en annamite : Gla-Dinh,
Dong-Naï, Dinh-Tuong, Long-Ho, Angiang.
(2) C'est au-dessus des Moys et de Bienthuan que se trouve
la fameuse province de Tonkin, faisant partie de l'empire
d'Annam.
(3) Les clauses du traité étaient, pour ainsi dire, presque
12 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
tre part, reconnaissant que nous avions aban-
donné nos trois meilleures provinces, une
expédition fut de nouveau décrétée.
L'empereur Tu-Duc envoya comme com-
mandant en chef de ses armées le célèbre
Fontangian, homme d'un grand mérite, chose
rare chez ce peuple. Ce favori de Tu-Duc
qui était venu en France en ambassadeur
extraordinaire reconnut de suite la supério-
rité de notre nation. Lorsqu'il fut envoyé à
Vinh-Long appréciant nos avantages, sûr de
sa défaite, ne voulant même pas essuyer un
échec, il préféra la mort au déshonneur et
s'empoisonna. Nos soldats ne trouvèrent
qu'une armée commandée par des officiers
ordinaires et nous reprîmes Vinh-Long,
Chodoc et Hathien sans coup férir.
Les fils du célèbre et malheureux Fontan-
toutes négligées. Aussi, tout en ayant concédé à la France,
la province de Saïgon, celles de Bien-Hoa et de Bariah, Tu-
Duc ne se privait pas d'envoyer des représentants qui ve-
naient jusque dans Saïgon faire payer des impôts aux Anna-
mites. Ces mêmes représentants fomentaient les esprits et
poussaient les Cochinchinois de nos provinces à la révolte.
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 13
gian jurèrent de venger la mort de leur père.
Ils tinrent parole, ce sont eux qui conduisi-
rent le massacre du Rach-Gia.
Le Rach-Gia était un fort comme nous en
avons beaucoup en Cochinchine ; il était
commandé par M. Santerre des Bauyes,
officier d'infanterie de marine , ancien ins-
pecteur des affaires indigènes. Il avait une
cinquantaine d'hommes sous ses ordres et
une quarantaine de Mattas.
Tout semblait calme et tranquille, mais
les Annamites travaillaient dans l'ombre, les
jeunes Fontangian avaient résolu le massacre.
Par une de ces nuits noires si communes
en Cochinchine, les Mattas introduisirent les
Annamites qui, sans bruit, vinrent se placer
de chaque côté du lit de nos hommes endor-
mis et à un signal donné, les terribles lances
cochinchinoises s'abbattirent et frappèrent
sans relâche.
Les malheureux surpris luttèrent avec
courage mais, blessés, que pouvaient-ils faire ?
La mêlée fut horrible si l'on en juge par les
nombreux cadavres ennemis retrouvés.
14 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
Un seul homme se sauva et annonça la
mort de ses camarades.
Le commandant Alleron fut aussitôt en-
voyé avec une colonne expéditionnaire, mais
malgré la célérité qu'il mit dans sa marche,
malgré l'ardeur de nos troupes, le dernier
français, le malheureux Santerre eut la tête
tranchée au moment où nos troupes arrivè-
rent au Rach-Gia.
Le malheureux avait enduré un supplice
de cinq jours (1).
L'exaspération de nos soldats ne connut
plus de bornes. Tout fut brûlé, saccagé, mas-
sacré.
Terrible représaille, sans doute, bien inu-
tile, hélas !
(1) Les supplices que font endurer les Annamites à leurs
prisonniers sont affreux ; ils leur arrachent les ongles, leur
coupent les paupières, les enferment dans des cages rem-
plies de pointes, leur donnent la cadouille, et finalement
leur tranchent la tête ou les scient en deux.
Au massacre du Rach-Gia un officier de marine fut trouvé
mort de ce dernier supplice.
CHAPITRE III
ROYAUMES ET PROVINCES BORNANT NOS POSSESSIONS.
J'ai parlé dans le chapitre précédent de
plusieurs royaumes limitrophes de nos pos-
sessions cochinchinoises, je vais en quel-
ques mots essayer de dépeindre chacun
d'eux.
Beaucoup d'entre vous , chers lecteurs ,
avez sans doute lu les Mille et une Nuits.
Vous vous êtes souvent transportés par la
pensée dans ces palais enchantés resplendis-
sant d'or, d'argent et de pierres précieuses;
16 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
tel est le palais du roi de Siam (1). C'est le
luxe asiatique dans toute l'acception du mot.
Les rois de Siam, sont ce qu'ils ont été de
tout temps, les plus riches monarques de la
terre.
Le comte de Forbin, dans ses mémoires ,
raconte que le luxe siamois est inouï, que
rien ne peut y être comparé et que les tré-
sors de ce royaume sont immenses.
Le gouvernement siamois est dirigé par
un roi ayant sous ses ordres un vice-roi,
c'est ce dernier qui gouverne le royaume,
c'est lui qui se montre journellement, ne
faisant rien cependant sans ordres formels
du roi.
Le roi ne sort de son palais qu'en cérémo-
nie extraordinaire et toujours entouré d'une
cour imposante.
Les Siamois ont la plus grande vénération
pour leur souverain devant lequel ils se tien-
nent prosternés lorsqu'il passe, ou lorsque
(1) Capitale Bangkok.
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 17
par faveur insigne, il veut bien admettre ses
sujets à l'acte d'adoration (1).
Les moeurs siamoises sont patriarcales ;
les lois sont respectées par ce peuple qui vit
tranquille et les États voisins n'oseraient at-
taquer ce royaume , le reconnaissant supé-
rieur en force et en intelligence.
Le Cambodge est le second royaume bor-
nant nos possessions Indo-Chinoises. Jadis
le Cambodge était un pays riche et fertile et
l'on y remarquait quelques grandes villes (2).
Quelle épidémie ou quel malheur inconnu a ra-
vagé ce pays, c'est ce que l'on ne saurait dire.
lorsque nous primes Saïgon, les Cambod-
giens étaient en véritable guerre civile , en
pleine révolution. Plus de vingt partis se dis-
putaient le pouvoir.
(1) Pour cette cérémonie, le roi, habillé d'étoffes précieu-
ses, chargé d'or et de diamants est assis sur un trône splen-
dide et ses sujets viennent se prosterner devant lui.
(2) Une de ces grandes villes, Angcor, fut trouvée par un
capitaine français en 1869. Elle était complètement aban-
donnée et perdue au milieu des lianes. Cette ville morte
avait été bâtie en marbre blanc et avait quatre cents hec-
tares de superficie.
2
18 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
La France vint à leur secours et nomma
un roi qu'elle protége officiellement (1).
Les Cambodgiens sont plus intelligents,
plus forts et mieux constitués que les Cochin-
chinois, mais leurs moeurs sont à peu près
semblables.
Les Loys sont des peuplades libres et sau-
vages, ces hommes n'ont d'humain que le vi-
sage, ils sont cruels, sans industrie, ne vivant
que de fruits et du produit de leur chasse.
Les Moys quoique libres et sauvages
comme les Loys ont cependant une légère
teinte de civilisation, j'ai parcouru le pays
Moys bien souvent et j'ai toujours été reçu
cordialement.
La province de Bienthuan, dernière limite
de nos possessions appartient à la cour
d'Hué, ce sont donc des Annamites qui la
peuplent; je dépeindrai plus loin leur type ,
leurs coutumes et leurs moeurs.
(1) Ce roi s'appelle Norodom.
CHAPITRE IV
SAIGON. - SES HABITANTS.
Lorsque les Anglais prirent possession des
Indes dont les principales villes sont Aden,
Ceylan, Singapoor, ils commencèrent par
y établir des comptoirs, puis des forts. Nous
autres, au contraire, en prenant possession
de Saïgon nous commençâmes par nous y,
fortifier. Quoique la Cochinchine fut appelée
à être pour nous, sous le rapport commer-
cial, ce que les Indes sont aux Anglais, nos
premiers efforts eurent pour but de nous
établir d'une manière stable et de façon à
20 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
combattre victorieusement les soulèvements
annamites.
Pour asseoir mon jugement sur Saïgon
actuel, prendrai-je comme point de compa-
raison Saïgon primitif.
Les Annamites quoique vivant pour la
plupart dans de mauvais villages avaient ce-
pendant de grands centres. L'empereur Tu-
Duc, tout en tenant sa cour à Hué (capitale
de l'empire) avait quelques villes fortes par-
mi lesquelles était Saïgon où il avait un vice-
roi. Des mandarins (officiers civils ou mili-
taires) dirigeaient la ville sous ses ordres.
Saïgon (1) comme seconde ville de l'empire,
mérite donc d'être classée au premier rang,
puisque par son ancienne importance et par
droit de conquête, elle devint notre capitale
cochinchinoise.
Au moment où nos troupes victorieuses
entrèrent à Saïgon cette ville avait une cen-
taine de mille habitants. La ville était com-
(1) Saïgon Ben-Gné ou Ben-Thanh.
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 21
prise et limitée par le Donaï, deux affluents
de ce fleuve et la citadelle. Cette enceinte
avait deux kilomètres carrés. Avant le premier
affluent, en venant du cap Saint-Jacques était
la ville chinoise, Cholen, au delà de l'autre
affluent était l'arsenal. Une seule rue venant
de la citadelle au fleuve. Là se trouvaient les
maisons du vice-roi, des mandarins et des
bas officiers. Ces habitations, véritables oasis,
disparaissaient au milieu des fleurs tropica-
les, des grenadiers, des oraingers, des citron-
niers. Elles étaient pour la plupart en bois
de teack recouvertes en tuiles et laissant une
solution de continuité entre là bâtisse et le
toit pour y établir un courant d'air ; les
chambres séparées par des cloisons reliées
par d'énormes troncs de teack sculptés avec
assez d'art. D'autres maisons en palétuviers
et en paille étaient entourées de cocotiers et
d'areckiers et ombragées par des bambous,
des palmiers et des bananiers. Enfin les ca-
banes au bord de là rivière, toutes sales et
infectes, où les malheureux habitants souf-
frent de l'influence de la marée : le reste de
22 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
la population habitait même sur le fleuve
dans des barques appelées sanpans.
Les édifices étaient le yamoun des ambas-
sadeurs, une assez vaste pagode servant ac-
tuellement à une maison de commerce, et
le camp des Lettrés.
Les habitants étaient misérables et pressu-
rés par leurs mandarins.
Nous avons fait de Saïgon notre capitale
cochinchinoise, nous avons rebâti le fort du
Sud et fortifié Cholen (ville chinoise). L'ar-
senal annamite a été conservé mais répare,
un chantier a été construit et deux ponts sus-
pendus ont facilité les communications. Le
fleuve est défendu par l'escadre et le qua-
trième côté du quadrilatère se trouve l'être
par l'ancienne citadelle.
Aux différents points stratégiques ont été
bâtis des forts ; c'est ainsi que la pagode
Barbet devint un fort important pouvant mi-
trailler la plaine des Tombeaux. Ces ouvrages
terminés on construisit le Gouvernement, ou
palais du gouverneur, le trésor, des casernes,
et enfin un quartier de cavalerie pour les spa-
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 23
his, corps d'élite, qui, plus d'une fois fit
trembler les Annamites. Enfin les colons
commencèrent à affluer et à augmenter le
nombre des édifices.
Aujourd'hui Saïgon est très-florissant et le
commerce actuel fait espérer pour un temps
rapproché une station pouvant lutter avec
celles des Indes.
CHAPITRE V
BIEN-HOA.
Deux chemins mènent à Bien-Hoa. Le
premier par le fleuve, navigable bien avant
dans l'intérieur, et le second par terre. Ces
deux voies offrent à l'oeil étonné du voyageur
des sites vraiment pittoresques. Le premier
(le fleuve) est grandiose, mais trop mono-
tone : ce sont des palétuviers sur chaque
rive, où des nuées de singes, d'aras et de
perruches jouent et chantent; quelques gros
teacks à l'ombrage touffu. Mais par terre la
route est bien plus belle, bien plus acciden-
tée. Le chemin large et bien tracé est bordé
26 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
d'arbres centenaires dont le feuillage est si
épais que les rayons du soleil y tamisent à
peine. En partant de Saïgon les bois sont
clair-semés, mais une fois le bac traversé on
entre dans le gros bois. Ce ne sont pas encore
les forêts vierges dont je m'occuperai plus
tard, mais le bois est déjà serré et entrelacé
de gros bambous; c'est la forêt déjà presque
impénétrable. De temps à autre de grands
terrains découverts qui forment de grands
lacs pendant les six mois de l'hiver, ou sai-
son pluvieuse. Malheur au voyageur s'aven-
turant seul la nuit sur ces routes : les fauves,
les tigres en particulier, en auraient promp-
tement fait leur proie. Il ne faut voyager seul
que le jour; la nuit toujours former cara-
vane. Après avoir traversé le second bac on
arrive à Bien-Hoa.
Cette ville n'a de remarquable que sa cita-
delle construite par des ingénieurs français
sous Louis XIV (1), car la ville n'était, lors
(1) Capitaine Didier. Ce ne fut pas le seul officier français
qui sous Louis XIV servit le royaume de Siam et d'Annam.
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 27
de l'occupation, et n'est encore, qu'un amas
de mauvaises maisons. Les troupes sont ca-
sernées dans la citadelle, ainsi que les offi-
ciers.
Le comte de Forbin fut grand amiral et général des ar-
mées du roi de Siam.
CHAPITRE VI
BARIAH.
De Bien-Hoa à Bariah la route commence
à être plus resserrée, la forêt plus épaisse:
des fourrés impénétrables forment des mu-
railles naturelles. Le premier fort que l'on
rencontre sur la route est Long-Than. Un
grand village est groupé au pied du fort,
puis vient Cao-Ty-Vaï, fort situé au milieu
d'une plaine et entouré de forêts épaisses.
Le tigre y fait de grands ravages, égorgeant
les boeufs du fort, et quelquefois même enle-
vant les soldats imprudents. De Cao-Ty-Vaï
à Bariah c'est une véritable route impériale.
30 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
Bariah comme Bien-Hoa n'a que son fort.
Le village annamite ne mérite pas la peine
d'être décrit : deux grandes maisons en font
tout l'ornement; d'abord la préfecture où
l'inspecteur des affaires indigènes rend ses
arrêts et la maison de l'annamite Pétrus,
ancien servant de monseigneur Lefèvre, in-
terprète de l'inspecteur, paraissant tout dé-
voué à la France quoique, en réalité, tout
entier à son pays et à ses compatriotes. Un
jour, si M. Beaudoin ne m'avait retenu, je
lui aurais brûlé la cervelle, bien convaincu
qu'il nous avait trahis.
Toutes nos villes cochinchinoises se res-
semblent, les forts n'ont rien de remarqua-
ble. Je me borne donc au rendu compte des
villes que je viens de citer.
CHAPITRE VII
TYPES, COSTUMES ET MOEURS COCHINCHINOISES.
Les Cochinchinois ont le teint cuivré, c'est
la gradation comme couleur entre les Malais
et les Chinois. Ils laissent croître leurs che-
veux à la façon des femmes européennes, ils
les réunissent en chignon au sommet de la
tête, retenus par un turban de couleur. Ils
aiment à avoir leurs cheveux très-luisants,
aussi les enduisent-ils avec de l'huile de coco
qui répand une odeur très-désagréable pour
l'odorat des Européens; leurs yeux sont petits,
mais pas aussi allongés que ceux des Chinois ;
ils ont le nez épaté, les lèvres grosses et les
32 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
dents noires, suite de l'usage de leur chique
de bétel qu'ils ne quittent que très-rarement.
Il n'y a que les hommes âgés qui ont de la
barbe, ils portent la moustache et la mouche
très-pointue ; leurs ongles peuvent rivaliser
avec ceux des singes, ils les laissent pousser
très-longs. C'est pour eux une marque de
distinction. Le costume est le même pour les
deux sexes : il se compose d'un pantalon
descendant jusqu'à la cheville, retenu par
une ceinture qui leur sert de poche, d'une
robe courte en soie ou coton, ouverte sur le
côté et retenue par des boutons de verre ou
de cuivre, d'un turban en soie ou coton et
d'un chapeau en feuilles de palmier ou de
cocotier. Quant à leurs chaussures ils ont
jugé inutile d'en ajouter aux naturelles.
Mais en revanche, ils ne sortent jamais sans
un éventail et un parasol. Les femmes se re-
connaissent par leurs boucles d'oreilles et
leur collier d'ambre ou d'argent, elles ont
aussi les dents noires, chiquant également le
bétel.
Tous les Annamites veulent s'instruire,
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 33
aussi, pauvres ou riches ont des livres de
Bouddah et de médecine. Toutes les places
pour les emplois sont l'objet d'un concours,
mais ensuite vient la faveur, et il est rare,
malgré le mérite, que les pauvres réussissent
à arriver aux dignités (1). Les habitants sont
de moeurs douces et faciles, très-enclins à la
paresse. Ils aiment à se bercer dans leur ha-
mac et passent ainsi des journées entières
en chantant. Ils supportaient le joug des
mandarins et supportent encore le nôtre sans
se plaindre. Les moeurs n'ont pas changé
depuis l'occupation française ; ils se marient
entre eux, mais à la façon de la cour des mi-
racles; ils achètent leur femme et se marient
sans le concours des prêtres; tout se borne
en un repas. Les mères vendent leurs en-
fants des deux sexes, même aux Européens.
Celui qui trouve une femme à son gré traite
du prix d'achat avec les parents ; ce point
réglé, la femme devient sa chose, sa pro-
(1) Ces différentes dignités sont : quan-kuyen (gouver-
neur de province), tong (chef de canton), xa (maire).
3
34 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
priété ; il en est de même pour les jeunes
garçons, qui, une fois achetés, viennent ser-
vir comme domestiques dans la maison du
maître, qui les corrige en les frappant sans
qu'il leur vienne à l'idée que la chose est
arbitraire. Chaque famille habite sous le
même toit. On voit le père, la mère, les filles
et les garçons couchés sur un même lit de
camp ; ce qui explique facilement le débor-
dement de leurs moeurs ; il n'est pas étonnant
de voir une jeune Annamite de dix ou onze
ans se livrer déjà à tous les excès.
Leur nourriture ne se compose guère que
de riz, de poisson pourri et de quelques her-
bages ; ils sont d'ailleurs d'une grande so-
briété, mais presque tous font abus du sam-
chou (eau-de-vie du pays).
Ils fument dans des pipes longues et en
bois du tabac du pays.
Les Chinois abondent en Cochinchine, le
commerce est fait par eux ; c'est dire que
l'opium, ce funeste poison est généralement
répandu dans le pays. Presque tous les
Annamites fument l'opium, ce qui ajoute
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 35
encore au degré d'abrutissement de ce peu-
ple si peu doué d'intelligence. L'opium ne
se fume pas comme le tabac ; d'abord étant
une matière visqueuse le fumeur est obligé
de lui faire subir une préparation ; il faut, à
l'aide d'un aiguille, faire une boule de la
grosseur d'un pois, puis la faire chauffer et
enfin la disposer dans la pipe faite exprès.
Le fourneau étant de très-petite dimension,
il faut recommencer souvent la préparation
et le chargement du fourneau, ce qui rend
très-ennuyeux ce plaisir, si plaisir il y a ;
aussi les riches se font-ils servir l'opium
tout préparé.
En Chine où l'opium se fume en grande
quantité, on punit les fumeurs ou du moins
il y a une loi devant les punir ; il serait à
désirer que le gouvernement cochinchinois
fit un édit semblable mais surtout que la
teneur en fut respectée.
CHAPITRE VIII
JUSTICE. — UNE EXÉCUTION CAPITALE.
La justice était autrefois sommairement
rendue par les mandarins ; les peines aussi
vite appliquées qu'ordonnées. Il y avait la
prison, la cangue trop connue pour en don-
ner description. Au voleur on coupait la
main, au parjure la langue. Les petits délits
étaient punis de très-fortes amendes pour les
riches et la cadouille était la peine du menu
fretin. Un mandarin suivant qu'il était de
bonne ou de mauvaise humeur, condamnait
pour le même délit à dix, vingt ou cent
coups de cadouille. Voici en quoi consiste
38 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
cette peine : l'exécuteur appelé beb a comme
signe de fonction une cadouille, branche
de jonc ou rotin. Il place le condamné sur le
ventre et frappe au bas des reins autant de
coups que porte l'arrêt. Un peuple plus civi-
lisé se serait contenté de frapper sans dis-
tinction de place, mais chez eux, si le beb
frappe dix fois, il faut que chaque coup porte
à la même place : au premier coup on voit une
raie bleue se dessiner sur la peau, au deuxième
le sang sort, au troisième la cadouille doit se
fendre. Lorsque le comdamné reçoit seule-
ment vingt coups il a une véritable gouttière
marquée par la sanglante cadouille. Quel-
quefois cette peine s'inflige sur la plante des
pieds (1).
Il serait à désirer que cette peine fut abo-
lie, mais j'ai vu des inspecteurs des affaires
indigènes, qui, au lieu de réprimer cet
usage, maintenaient cette sauvage cou-
tume.
Il y avait et il y a encore la peine capitale
(1) La justice fut fondée en Cochinchine par Bo-Linh.
SOUVENIRS DE COCHINCHINE. 39
et celle-là était la plus redoutée, car les
Annamites sont convaincus que lorsque la
tête est séparée du tronc, tout est fini; qu'il
n'y a plus de vie nouvelle. Le bourreau en
Cochinchine est un personnage et il s'ac-
quitte en conscience de son mandat. Avec
un sabre long de quatre-vingts centimètres
sur dix centimètres de large il tranche la
tête d'un seul coup avec une dextérité vrai-
ment remarquable. J'ai vu une exécution
dans la citadelle et j'affirme que jamais
bourreau européen ne fit tomber une tête
avec autant d'art que ce bourreau primitif.
Les condamnés étaient au nombre de
trois : deux mandarins et un tagal déserteur.
Ils furent conduits au milieu de la citadelle
et allèrent à la mort avec un rare sang-
froid. Le tagal fumait une cigarette et les
mandarins avaient ma foi l'air de nous plain-
dre.
Ils furent placés sur un rang à genoux, à
trois mètres l'un de l'autre et après lecture
de la sentence le bourreau fit son office ;
trois coups suffirent et cette opération fut
40 SOUVENIRS DE COCHINCHINE.
faite avec une rapidité vertigineuse : en trois
bonds consécutifs le bourreau avait tranché
le fil de trois existences.

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