Souvenirs de la fin du dix-huitième siècle : extraits des mémoires d'un officier des aérostiers aux armées de 1793 à 1799 / par M. le Bon de Selle de Beauchamp

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Ledoyen et P. Giret (Paris). 1853. 1 vol. (VIII-92 p.) : planche ; In-16.
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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MÉMOIRES
D'US
OFFICIER DES lÉROSTIERS.
Imprimerie de H. PICAULT, ;i Saint-Germain.
sourirais
DE U FIN DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE,
®*trait0
DES MÉMOIRES
D'UN
OFFICIER DES AÉROSTIERS
Aux Armées de 1793 à 1799.
PAR À
LE Bon DE SELLE DE BEAUCHAIP,
i!&¡rM,
LEDOYEN ET PAUL GIRET, LIBRAIRES,
Quai des Augustins, No 3.
SAINT-GEMM-LATE.
H. PICAUI,T, IMPRIMEUR-ÉDITEUR,
nue de Paris, No 27.
1853
tl
PRÉFACE.
Parmi les découvertes qui signalèrent la
fin du siècle dernier, celle des frères Mont-
golfier, s'élevant à volonté dans les airs, et
dotant ainsi l'homme d'un nouvel empire,
fut sans doute celle qui dut frapper plus
vivement l'imagination et faire naître les plus
brillants espérances. Ce premier essai fut
en effet suivi, comme presque toujours chez
nous, de perfectionnements nombreux, et la
science, une fois éveillée, poursuivit pendant
longtemps la confirmation de ces prémices et
la mise en possession de cet empire. L'air
raréfié de Montgolfier fut remplacé par le
gaz hydrogène; les expériences se succédè-
II PRÉFACE.
rent ; Pilatre Desrozicrs, Charles et Hobert,
Guyton de Morveau, parcoururent successi-
vement la région des nuages ; une foule de
savants consacrèrent leurs veilles à la recher-
che de nouveaux progrès; mais ce fut en
vain qu'ils essayèrent cent moyens de direc-
tion ; la science jusqu'alors fut impuissante, et
je crois qu'elle doit se convaincre qu'il est des
bornes à l'ambition de l'esprit humain, et que
Dieu lui-même a dit, comme aux flots de la
mer : « Tu n'iras pas plus loin. Il
L'aréostation en était encore aux premiè-
res épreuves, quand la France, attaquée sur
toutes ses frontières, et menacée d'une inva-
sion, se leva pour repousser l'étranger. Le
m
comité de salut public de la Convention, où
siégeait Guyton de Morveau, accueillait pour
la défense du territoire tous les projets qui
lui étaient présentés; plusieurs physiciens,
parmi lesquels on distinguait MM. Conté et
Coutelle, proposèrent d'adapter à la défense
des places assiégées un globe aérostatique qui,
PREFACE. ur
retenu par des cordes., s'élèverait à une assez
grande hauteur pour faire connaître et décon-
certer les projets d'attaque de l'ennemi. Des
expériences préliminaires furent faites à Meu-
don, et parurent favorables à. cette destina-
tion ; Le comité, qui ne reculait devant aucune
dépense, adopta les plans présentés, arrêta la
formation d'un corps militaire spécialement
attaché à cette nouvelle machine de guerre,
l'aaiimila à l'arme du génie, et lui donnant
pour chef, avec le grade de capitaine, M. Cou-
teUe, ordonna que le personnel et le matériel
nécessaires à sa mise en activité fussent diri-
gés de suite sur la place de Maubeuge, alors
assiégée par les troupes de la Hollande et de
rAuttiche, sous le commandement du général
Baulieu. 1
- Telle fut l'origine de l'aérostation militaire
qui fut constamment employée pendant les
campagnes de 1793 à, 1800 ; ses opérations
- furent peu connues et moins encore appréciées
dans l'intérieur, tant à cause de la multiplicité
IV PRÉFACE.
des événements qui absorbaient l'attention
publique, que par la modestie de son chef,
peu avide de se faire valoir ; quels que fussent
cependant cette modestie et ce désintéresse-
ment, nos succès à Maubeuge, à Fleurus, sur
le Rhin et sur le Danube, avaient porté om-
brage à beaucoup de généraux, et lorsque le
plus fier d'entre eux, celui qui ne voulait pas
voir éparpiller le plus petit rayon de sa gloire,
revint prendre en France les frênes de l'auto-
rité, son premier acte fut de licencier les
compagnies d'aérostiers auxquelles on avait
osé attribuer une part dans la victoire de
«
Fleurus. Depuis ce temps, l'aérostation-, tom-
bée dans le domaine de la spéculation, par la
facilité de se procurer le gaz, n'a plus été
qu'un jouet pour quelques-uns, et devient
aujourd'hui le but fantastique des faiseurs de
plans et de projets gigantesques.
C'est en lisant, dans les revues et les jour-
naux, les élucubrations de ces exploiteurs de
la science, en remarquant la tendance géné-
PRÉFACE. V
raie de cette époque positive, à chercher des
voies nouvelles au lucre particulier, que je me
suis avisé de l'opportunité que pourrait avoir
le récit d'opérations qui provoquèrent jadis
l'admiration des populations émerveillées, et
ont souvent porté le trouble (trouble moral)
dans les rangs de nos ennemis. Ce récit, je
puis le faire véridique et complet ; parti simple
soldat, et devenu successivement second et
premier lieutenant, commandant même par
intérim la deuxième compagnie jusqu'à sa
dissolution, je n'ai rien ignoré de ce qui s'est
passé, du moins dans celle qui n'a point quitté
la France.
Parvenu aujourd'hui à cet âge qui n'a plus
que des souvenirs, j'avoue que je caresse de
préférence ceux que je dois à ma carrière
militaire et aérostatique. Nos travaux si peu
connus, nos relations continuelles avec les
chefs des armées, la spécialité de nos opéra-
tions, m'ont paru de nature à intéresser plus
1 d'un lecteur ; l'histoire ne se compose que de
vr PRÉFACE.
faits, et si, dans lu cours de ce récit, je venais
à rectifier une seule erreur commise uolrul-
tairement ou involontairement par quelqges
historiens de nos jours, je ne croirais pas
avoir perdu le temps que j'ai donné à cet
opuscule.
ATAUT-PROPOS.
Né en février 1175, devenu orphelin à l'âge de
huit ans (1), je fus confié aux soins d'un ami de ma
famille qui me fut donné pour tuteur. Entré à cet
âge au collège d'Harcourt, en chambre particulière,
c'est-à-dire avec un précepteur, ainsi qu'il était
d'usage alors pour les fils de famille, la Révolu-
non m'y trouva, et mon précepteur étant devenu un
très-chaud partisan de ladite Révolution, tandis que,
par conviction, peut-être aussi par esprit d'oppo-
sition, je prenais hautement le parti contraire, je le
quittai pour habiter chez une dame, amie de ma mère,
qui avait une maison charmante, et qui ne traita
pendant l'année que j'y passai comme son second fils.
Ce fut là, comme je le dirai plus bas, que vint me
chercher l'obligation de devônir soldat. Je puis donc
dire que j'ai vu se dérouler devant moi cette fin du
XVIIIe siècle si ditférent-des temps qui l'avaient pré-
cédée. et dont l'influence incalculable poursuit et
poursuivra longtemps le préesent et l'avenir.
Parmi les souvenirs que j'ai consignés dans un
manuscrit destiné à l'intimité de ma famille, j'ai cru
devoir publier dans un journal de localité ceux qui,
concernant l'aérostation militaire, avaient pour but
de rectifier des erreurs propagées par l'ignorance ;
(1) Mon père, officier au régiment de Roy al-Vaisseau, avait
tifté blessé dangereusement an combat de l'Assiette en Pié-
mont, où deux de ses Frères furent tués; il mourut en 1781;
ma mère ne lui survécut que de deux ans.
VHI AVANT-PROPOS.
c'était une dette que j'acquittais envers un corps dont
j'ai eu l'honneur de faire partie. C'était surtout une
espèce de satisfaction donnée aux dernières volontés
d'un chef (M. CouteUe) dont j'avais été l'ami, et qui
m'avait spécialement chargé de défendre une institu-
tion soutenue pendant six ans par son influence et
ses travaux (1).
On m'engage aujourd'hui à joindre à cette publi-
cation celle d'un épisode de la première Révolution
• auquel je me suis trouvé mêlé par les événements, et
dont les détails se rattachant à ces temps de désor-
dres et d'anarchie, peuvent inspirer quelque intérêt
au lecteur. Je me décide donc à ajouter un feuillet
à ces tristes pages de notre histoire que l'on voudrait
en arracher, mais qu'il est peut-être utile de rappe-
ler quelquefois, ne fût-ce que pour les signaler de
nouveau au mépris et à l'horreur de la postérité. On
conçoit que ce récit va m'obliger à parler encore de"
moi ; c'est malheureusement l'inconvénient des Mé-
moires ; mais n'ont-ils pas d'un autre côté cet avan-
tage d'énoncer simplement des faits dont le lecteur
ne peut douter, lorsque l'auteur lui.dit, comme je le
fais aujourd'hui : J'ai vu, j'y étais?
(1) On trouvera à la suite de cet te brochure, un extrait de la
lettre de M. CoutelIe; j'y joins un spécimen des comptes ren-
dus par la presse, et quelques observations à ce sujet.
1
EXTRAIT
es
1) v
etuotres
D'UN
OFFICIER DES AÉROSTIERS
AUX ARMÉES DE LA Ire RÉPUBLIQUE.
1
1793 à 1799.
©
Je venais à peine de dépasser ma dix-huitième
année, lorsque la Convention, forcée de recruter les'
quatorze armées qu'elle opposait à l'Europe coalisée,
décréta la levée en masse de tous les jeunes gens,
depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à vingt-cinq. Nou-
vellement sorti du collège, et placé par mon tuteur
dans la maison d'une amie de mes parents, afin d'y
compléter mon éducation, je me trouvais compris
dans cette mesure, au moment où je commençais à
jouir de tous les charmes d'une existence conforta-
g
ble. Mme C. habitait l'été, dans ta vallée de Mont-
morency, une maison charmante où elle recevait
beaucoup de monde ; j'y étais traité comme son se-
cond fils, car elle en avait un plus âgé que moi de
deux ans, et qui devint bientôt mon inséparable. Il
avait été élevé chez sa mère, qu'il n'avait jamais
quittée, et se trouvait, comme moi, enlevé à ses pa-
rents et à sa carrière par la loi de première réquisi-
tion. Nous devenions donc soldats et soldais de la
République. Je ne fus pas très-élourdi du coup, bien
qu'assez contrarié ; mais la désolation de la mère de
mon ami m'apitoya plus sur son sort que sur le mien.
Élevé isolément dans un collège, où j'étais habitué à
ne compter que sur moi-même, je n'avais pas encore
tellement perdu cette habitude que la vie de soldat,
que je comparais en idée à nos courses, à notre vaga-
bondage scolastique, m'effrayât beaucoup. Le chan-
gement, le mouvement, qui plaisent plus ou moins à
la jeunesse, me fermaient les yeux sur les dangers
auxquels nous pourrions être exposés ; enfin, je fus
dans la maison le seul qui tins tête à l'orage, sans
prévoir que j'entreprenais dans cette lutte plus que
mes forces ne me permettraient peut-être d'exé-
cuter.
La loi qui nous appelait aux armes formait en
même temps, dans chaque chef-lieu de canton, un
bataillon provisoire qui devait élire ses sous-officiers;
ces bataillons étaient casernés dans des locaux où les
rj
jeunes soldats seraient exercés par des instructeurs
tirés des régiments, jusqu'à l'organisation définilivc.
Le bataillon dont nous faisions partie fut caserné
dans le château d'Arnouville, près Gonessc, château
confisqué par la Révolution sur M. le comte de
Macllau: alors en émigration. Bientôt, nous reçûmes
l'ordre de nous y rendre ; là, nous trouvâmes les
sous-officiers élus par le bataillon, et qui n'étaient
autres que des paysans renforcés, tout fiers de tenir
sous leur férule des jeunes gens de bonne famille et
qui cherchèrent tous les moyens de nous vexer.
Comme il ne pouvait y avoir encore une grande ré-
gularité dans le service, et que la caserne n'était
approvisionnée d'aucune fourniture de coucher ni de
nourriture, il fallait bien renvoyer chacun chez soi,
et chaque soir, après l'appel, nous faisions les deux
lieues, d'Arnouville à So., où nous nous conso-
lions le mieux possible de nos tribulations du jour.
Cet état de choses commençait à fatiguer considéra-
blement mon indépendance d'écolier, et déjà elle s'é-
tait manifestée envers nos subalternes tyrans par
d'assez aigres réparties; déjà aussi, ces gaillards-là
m'en avaient payé par un redoublement de malveil-
tencc ; j'en étais venu au point d'avouer à mon cher
camarade qu'à la première occasion je pourrais bien
envoyer paitre et sous-officicrs et bataillon. Une seule
chose me retenait encore, c'était la crainte de com-
promettre les parents de mon ami, car je n'ignorais
- Ik -
pas tout ce qui s'agitait dans les clubs et les comités
des villages contre les aristocrates et les riches, et je
me faisais un épouvantail des persécutions qu'une
résistance quelconque de notre part pouvait attirer
sur eux.
Sur ces entrefaites, j'appris qu'il se formait à
Paris de nouveaux régiments de cavalerie destinés à
parcourir les départements insoumis; j'écrivis à mon
tuteur pour le prier de se procurer des renseigne-
ments sur ces corps ; mais pendant qu'il les prenait,
il survint un incident qui me força à précipiter ma
démarche.
Nous avions passé la journée à parader à Arnou-
ville, et nous nous préparions à retourner trouver
nos lits, comme à l'ordinaire ; après l'appel, je m'ap-
prochai du sous-officier de service et je le prévins
qu'une affaire essentielle m'appelait à Paris le lende-
main, et qu'en conséquence, je lui demandais l'auto-
risation de m'absenter. Il me répondit brutalement
que nous ne prenions déjà que trop de licence, et
qu'il me refusait positivement cette permission. Je
lui répliquai d'un grand sang-froid que, dans ce cas,
je me passerais de sa permission, et que je n'en ferais
pas moins mon voyage. Furieux, il me dit que si je
n'étais pas le lendemain matin à l'appel, je ferais
connaissance avec le cachot. Je ne répondis pas, mais
je partis, bien décidé à me tirer de façon ou d'autre
de cette pétaudière. Mon pauvre ami, tout aussi mé-
- 5 -
content que moi, mais plus craintif, n'osait prendre
un parti ; mais je le tourmentai tant, qu'il consentit à
suivre ma fortune, surtout lorsqu'il me vit déterminé
à le laisser seul au bataillon, chose qu'il craignait
par-dessus tout. Le lendemain, nous étions à Paris.
Je courus chez mon tuteur, auquel je racontai
notre histoire, et qui sentit la nécessité de nous tirer
d'embarras. Heureusement pour nous, quelques re-
lations de théâtre lui avaient fait connaître Dugazon,
Gramont et autres comédiens que les événements
avaient portés au commandement d'une partie de ces
nouvelles recrues, organisées en régiments par les
comités de la Convention; il me donna une lettre
pour ces généraux improvisés, dont le quartier géné-
ral était à Paris, rue de Choiseul, et avec mon imper-
turbable effronterie de collége, je me hâtai d'aller
,porter ma missive à ceux de qui allait dépendre notre
sort. Je fus introduit et écouté de suite ; ma lettre fit
merveille : deux jeunes gens assez présentables n'é-
taient pas en effet à dédaigner pour ces nouveaux re-
cruteurs, et le général nous fit à son tour remettre
une lettre à l'adresse du commandant Mazuel, en nous
prescrivant de la porter nous-mêmes à Versailles, où
se formaient les escadrons. Nous voyez-vous à Ver-
sailles, arrivant sur la place d'Armes, au milieu d'une
revue du régiment? Nous demandons le commandant
Mazuel, on nous le montre, je lui présente ma lettre,
- 6 -
il la lit, nous toise du regard et, faisant faire place
au premier rang, il nous la désigne, et nous voila
incorporés. Tout se faisait prestement à cette époque.
Après avoir donné nos noms (je ne donnai que celui
d'Albert), notre signalement, notre âge, on n'en de-
manda pas plus; on ne s'informa même pas de ce que
nous avions fait jusqu'à ce jour. Je demandai seule-
ment la permission de retourner pour deux jours à
notre domicile pour faire nos adieux à nos parenls,
permission qu'on nous accorda assez facilement, et le
surlendemain, vêtus du petit uniforme, qui n'était
,autre chose qu'une espèce de sarrau bleu, armés de
la grande latte de grosse cavalerie, nous arrivions
S. ,. chez nos bons parents, qui ne savaient que
fort imparfaitement nos grandes aventures. Quelle
surprise pour nos autorités municipales et pour nos
sous-officiers provisoires, que nous toisions d'un re-
gard fier et qui n'osaient souffler mot, tant ce iiiot
^magique de cavalerie nationale nous appoi tait de con-
sidération ! Enfin, après avoir fait nos adieux à nos
bons parents (car, moi aussi, ils me traitaient comme
leur enfant), après avoir pris congé des dryades et
des napées de nos campagnes riantes, nous re-
prîmes le chemin de Versailles avec quelques louis
dans nos poches, moyen que l'on avait jugé néces-
saire pour nous faire bien venir de nos nouveaux ca-
marades.
- 7 -
En arrivant a notre garnison, nous comprîmes
qu'il était surtout importantde nous rendre un compte
exact de notre position et de connaître nos compa-
gnons, depuis l'officier jusqu'au soldat. Mon premier
soin fut donc de cajoler le sous-officier, chef de notre
escouade, et j'allai tout d'abord lui proposer de faire
connaissance au café, le petit verre à la main. Cette
prévenance de notre part le mit en fort belle humeur,
et il nous offrit de nous expliquer en peu de mots en
quoi allait consister notre service. Nous étions, mon
ami et moi, fort novices dans le pansement d'un
cheval, ayant toujours eu domestiques et palefreniers;
heureusement nos camarades n'étaient pas plus forts.
que nous sur cet article. Le régiment, tout composé
de nouvelles levées, s'était recruté à Paris, et, par
un hasard assez singulier, la plus grande partie de
ces nouveaux soldats sortait de cette classe d'Auver-
gnats qui exerce dans la capitale le métier de porteurs
d'eau ; c'était donc en général de bons et honnêtes
jeunes gens que leur âge faisait soldats bien malgré
eux, et qui, nous trouvant, malgré la supériorité de
notre éducation, peu disposés à en être plus fiers,
nous montrèrent bientôt une grande bienveillance,
dont je ne citerai qu'un exemple.
Peu de jours après notre incorporation, on annonça
une revue destinée à constater que chacun avait
la-taille exigée par les règlements sur la cavalerie de
ligne. Cette opération se faisait par-devant les chefs,
8
à huis clos. La laille de mon ami n'était pas dou
leuse, la mienne l'était, et j'eus la Calltaisie en reve-
nant d'être toisé, d'affecter un air désolé et de dire
que j'étais réformé et obligé de quitter le régiment.
Aussitôt, grand émoi dans la chambrée : on résout,
d'un commun accord, de nommer une députation
pour aller demander à l'inspecteur une exception en
ma faveur; cette marque d'affection me fut sensible ;
j'avouai bien vite que c'était une plaisanterie ; mais
on conçoit qu'il s'ensuivit une régalade complète, et
que la journée s'acheva gaiement.
Nous n'étions donc pas très-malheureux à Ver-
sailles. J'y avais retrouvé mon ancien instituteur,
marié et bien établi, et tous les soirs, après l'appel,
je me, glissais à travers les grilles des Petites-Écuries,
où nous étions casernés, et j'allais m'étendre dans un
bon lit chez mon obligeant maître; puis, à cinq heures
du matin, je me trouvais au pansement, de manière
que l'on ne s'apercevait pas de mon absence. Ce bon
temps ne dura pas : des troubles s'élevaient sur tous
les points de la France ; une espèce de révolte, occa-
sionnée en Brie par les paysans qui défendaient leurs
cloches, nous fit donner cette destination, et nous
partîmes pour la petite ville de La Ferté-Gaucher.
Tout était à peu près apaisé quand nous arrivâmes;
l'infanterie dite révolutionnaire avait pris les devants,
et ces braves gens avaient si bien travaillé, qu'il ne
restait plus aux pauvres paysans que les yeux pour
9
2
pleurer. Témoins de toutes les vexations que ce
ramas de brigands se permettait, mon ami et moi,
nous sentîmes renaître notre loyale antipathie, et nous
dûmes chercher à la faire partager à nos braves Au-
vergnats, dont le secours nous devenait utile, s'il
s'agissait de la manifester. Nous avions pour capi-
taine un parent du fameux général Ronsin, pour le
moins aussi méchant, mais surtout fort intéressé ; il
apprit, je ne sais comment, que j'avais visité deux
ou trois fois un de mes anciens camarades de collége,
habitant et propriétaire d'un fort joli château à quel-
que distance de La Ferté. Un beau jour, le capitaine
me fit appeler et me dit d'un ton goguenard : « Com-
ment donc, cavalier Albert (je n'étais connu au ré-
giment que sous ce nom), vous êtes bien discret !
vous fréquentez des ci-devants, des aristocrates, et
vous n'en faites part à personne? Oh ! je veux par-
tager votre bonne fortune; prévenez vos amis que
j'irai leur faire ma visite décadi prochain; vous m'ac-
compagnerez. » Il n'y avait pas à répliquer, trop
heureux qu'on m'eût laissé le temps de prévenir mes
amis. Le jour fixé, le capitaine n'eut garde d'oublier
sa partie de campagne. Nous montâmes à cheval, et
dans le trajet, j'eus l'idée de lui faire entendre que
cette visite qu'il allait faire, les héros à quarante sols,
c'est ainsi qu'on appelait l'infanterie révolutionnaire,
que ces gaillards-là, dis-je, pourraient bien vouloir
la faire à leur tour. Il jura comme un païen qu.'au-
40
eau d'eux ne mettrait le pied où il lui plairait, à lui,
de planter sa tente, et me chargea spécialement de
veiller à l'exécution de cet ordre, ce que je lui promis
de grand cœur. Il fut parfaitement reçu, bien régalé,
invité très-gracieusement à revenir, ce qu'il aurait
sans doute fait, si d'autres commissions venues de
Paris ne l'avaient appelé ailleurs. Pour moi, fort
content d'avoir obtenu une espèce de blanc-seing
contre nos bandits révolutionnaires, je le communi-
quai à mes camarades, et pendant tout le reste de
l'hiver, les malheureux fermiers nous durent la con-
servation d'une bonne partie de leurs volailles et de
leurs denrées.
C'.est dans ces occupations que nous passâmes en-
viron trois mois à La Ferté-Gaucher. Je ne multi-
plierai pas ici des détails qui peignent cependant si
bien ces temps d'anarchie et de désordre, tels que les
séances d'un club affilié à celui des Jacobins de
Paris, singeant,avec redoublement de sot lise et d'ab-
surdité , les frères et amis de la capitale. Je ae ra-
conterai pas les espiègleries d'écolier que je me
permis envers ces Brutus et ces Catons de fabrique;
elles pouvaient me conduire à l'échafaud; mais j'é-
tais si sûr de mes bons camarades, et je me les étais
tellement associés, qu'ils ne juraient plus que par
moi, et j'eus bien lieu par la suite de m'applaudir de
leur avoir inspiré cette confiance.
Bientôt nous arriva l'ordre tant redouté de nous
Il
rendre dans la Vendée où les armées de la République
venaient d'être battues sous les ordres de l'illustre
général Rossignol. Cette annonce nous fit faire à tous
une terrible grimace ; chacun répugnait à cette guerre
intérieure dont on ne prévoyait ni la fin ni les inci-
dents. Pour mon compte, je me trouvais fort embar-
rassé de mon entrée en campagne; mon cheval était-
malade et me forçait de marcher à pied. En passant
par Coulommiers, où était le dépôt du régiment, il ne
put plus marcher du tout, et je fus désigné pour
rester avec le dépôt à l'effet de le soigner. Ce fut
pour moi le plus rude coup ; rien ne m'avait abattu
jusque-là, parce que je sentais que nous étions deux
et que tout était commun entre nous. Je fis tout au
monde pour me faire admettre parmi les partants ;
j'offris des permutations qu'on refusa , et, enfin, je
vis partir mon pauvre ami tout aussi désolé que
moi; et ne sachant que faire pour me distraire de mon
chagrin, je m'avisai de demander à mon hôtesse une
bouteille de petit vin blanc du pays, qui me grisa
pour la première et dernière fois de ma vie, tellement
que je fus horriblement malade et que je jurai bien
qu'on ne m'y prendrait plus. Le lendemain, je ne
m'occupai que de trouver le moyen de rejoindre le
régiment ; les chevaux laissés malades étaient con-
-fondus dans les écuries; je m'y rendis de bonne heure,
et parmi eux j'aperçus une jument qui ne me sem-
bla' que fatiguée ; je la pansai bien, lui donnai bonne
-12 -
ration de foin et d'avoine; puis j'allai trouver le
sous-officier qui devait partir avec l'escorte des ba-
gages. Je lui dis que mon cheval allait mieux et pou-
vait se mettre en roule, et qu'en conséquence, je le
priais de m'emmener. Il n'y fit pas d'objection, et je
me joignis aux quatre hommes qui escortaient les
bagages, enchanté de me trouver sur la route d'Or-
léans, où nous devions rejoindre le régiment qui y
faisait séjour. Je ne peindrai pas la surprise et la joie
de mon bon ami en me voyant arriver; il semblait
que nous n'avions plus rien à craindre dès que nous
étions ensemble, et nous faisions en vérité la nique à
Oreste et Pylade et à tous les héros de l'amitié.
Je ne me dissimulais pourtant pas que nous allions
nous trouver dans une cruelle position. La guerre
d'extermination que l'on faisait aux malheureux Ven-
déens avait provoqué de terribles représailles : on
-ne s'entretenait, dans tout le pays que nous parcou-
rions, que des cruautés que l'on commettait de part
et d'autre. Le farouche Carrier, avec trois de ses
collègues, dominait à Nantes, où nous allions, et la
dernière défaite des républicains ne les avait rendus
que plus furieux. Après avoir dépassé Saumur, nous
ne marchions plus que militairement. Les Vendéens
occupaient l'autre rive de la Loire, et lorsque le
chemin se rapprochait du fleuve, on s'envoyait réci-
proquement force injures et même quelques balles
perdues en signe de bonne intelligence. Les paysans
13
de la rive droite ne se montraient pas eux-mêmes
fort bien disposés, et quelques-uns de nos hommes
avaient disparu sans qu'on eût pu et voulu s'arrêter
pour les allendre. J'examinais attentivement tout ce
qui se passait, et un secret instinct semblait me dire
qu'il fallait tout tenter pour notre délivrance. Déjà
notre départ avait soulevé des murmures au sujet de
notre équipement tfès - incomplet: nous portions,
/comme je l'ai dit, un mauvais sarrau de mauvais
drap bleu qui montrait la corde; à peine étions-nous
chaussés de mauvaises bottes à semelles de carton ;
nos sabres ressemblaient à des queues de poêle à
frire ; j'avais été obligé de m'en acheter un de mes
deniers. Sur nos réclamations, on nous avait! promis
que nous trouverions nos uniformes à Nantes, et l'on
était parti sur cette promesse ; mais nous soupçon-
nions fort qu'il entrait dans tout cela quelque entente
avec les fournisseurs, et nos chefs n'étaient pas tel-
lement purs du côté de leur réputation de probité
que nous dussions nous fier absolument à leurs pro-
messes. Dans cet état de choses, je ne crus pas devoir
me faire faute d'exciter la mauvaise humeur de mes
chatouilleux camarades ; je leur représentais que
nous serions bien niais de ne pas profiter de notre
séjour à Nantes pour porter nos griefs aux oreilles
des députés en mission, qui sauraient bien nous faire
rendre justice; je leur faisais observer que, si nous
- 14
partions pour le camp sans nous plaindre, une fois
que nous en serions aux coups, la moitié du régiment
serait aux hôpitaux ou en terre, laissant nos chefs
hériter de nos dépouilles. Ces propos firent leur effet,
et nos gaillards jurèrent de ne partir qu'avec leurs
-babils sur le dos.
En arrivant à Nantes, ce que nous y vimes ce
qu'on nous apprit, vint encore augmenter la tendance
à la résistance que nous y avions apportée. Nantes, à
cette époque, recélait dans ses murs quatre de ces
féroces proconsuls envoyés par la Convention pour
faire exécuter dans les provinces ses arrêts de mort
et de proscription. C'étaient les fameux Carrier,
Francastel, Hentz, le nom du quatrième m'échappe,
mais il était digne de ses collègues. Autour de ces
brigands en chef se groupait une nuée de porteurs
d'épaulettes dorées, car le luxe, banni de la capitale,
s'était réfugié dans les provinces, où tous ces par-
venus, enfanls de la Révolution, se pavanaient sous
l'or et les bijoux, fruit de leurs rapines et de leurs
brigandages. On comptait à Nantes plus de deux
cents officiers d'état major parés d'épaulettes à grai-
nes d'.épinard, et Dieu sait si dans ce nombre il y
en avait beaucoup qui eussent fait usage de l'arme
qu'ils portaient au côté ! A leur tête brillait le célèbre
mulâtre, le héros de la tierce et de la quarte, fier de
son adresse à ce jeu, mais dont la bravoure passait
-15 -
pour fort équivoque en face de l'ennemi. Les derniers
avantages remportés par les Vendéens avaient fait
partir de Nantes tout ce qui s'y trouvait de troupes
disponibles; mais, messieurs de l'élat-major avaient
pensé qu'il était plus commode de continuer leur
campagne en ville, et, du reste, Carrier leur donnait
journellement le spectacle d'un plus facile carnage.
En effet, les prisonniers qu'amenaient les colonnes
mobiles, femmes, enfants, vieillards, tout ce qui ne
pouvait être protégé par l'armée vendéenne, était
plongé dans des cachots, d'où on ne les tirait que
pour subir une dérision de jugement qui aboutis-
sait toujours à la noyade, à la fusillade ou à l'écha-
faud. Un reste de honte, relativement aux enfants,
avait fait permettre à qui voulait, d'adopter un de ces
petits innocents, mais la crainte de se compromettre
par cette adoption refroidissait les sentiments de la
pitié, eltoulce qui n'était pas adopté séance tenante
était la proie des bateaux à soupapes et disparaissait
dans la Loire. Je me souviens toujours avec émo-
tion, qu'assistant un jour à l'un de ces jugements,
lorsque le président, en bonnet rouge, demanda si
personne ne voulait se charger d'une des pauvres
petites créatures qui attendaient leur sort, un vieux
soldat du régiment, troupier à triple chevrons, s'a-
vança hardiment au milieu de la foule muette, et
s'emparant d'une pauvre petite fille de quatre à cinq
ans, qui pleurait sans savoir de quoi il s'agissait
16
pour elle : « Celle-là du moins, ne sautera pas le
pas, dit-il; je la mettrai sur mon portemanteau, et
si je suis tué, je la lègue à mon camarade de lit. »
Toute l'audience eut pourtant le courage d'applau-
dir, et quelques personnes présentes se chargèrent-
d'habiller sa fille adoptive, qu'il conduisait partout
avec lui.
Ces horreurs, qui se passaient sous nos yeux, car
tous les soirs une sentinelle, placée sur les ponts,
nous criait, en rentrant chez nous: « Passez au
large ! » ce qui signifiait que les bateaux à soupapes
remplissaient leur funeste office ; ces horreurs, dis-je,
indignaient tous les habitants et les glaçaient de ter-
reur. Elles servaient aussi à inspirer aux soldats,
surtout à ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les
combats, une répugnance invincible pour une guerre
où, tour à tour victorieux et vaincus, on se livrait à
de pareilles représailles. On conçoit aisément que
j'exploitais le plus possible ce texte de prédication,
et sans me mettre trop en vue, je m'étais formé aux
écuries un petit auditoire qui répondait parfaitement
a mes projets d'ajournement d'obéissance. Ces délais
me semblaient d'autant plus désirables, qu'il cir-
culait sourdement un bruit qu'il était fort important
de vérifier. La Révolution dévorait ses enfants ; plu-
sieurs de nos chefs supérieurs, les Ronsin, les Gramont
et autres avaient payé de leur tête le tort d'être les
moins forts ou les moins adroitset partagé l'échafaud
-17 -
de Danton, et autres fougueux républicains ennemisde
Robespierre. L'armée révolutionnaire était dissoute,
et les corps de cavalerie formés par ces chefs devaient
être licenciés, en répartissant les soldats dans d'au-
tres corps. Nous étions donc très-intéressés à ce que
ce licenciement eût lieu dans la ville plutôt que dans
le camp, où nous serions soumis au vouloir arbi-
traire des généraux. En effet, il était clair que les
jeunes gens de la première réquisition ne pouvaient
se soustraire à la loi qui leur imposait un service actif
de six ans; mais cette loi les laissait libres de choisir
le corps dans lequel ils voulaient servir, et certes si
nous avions paru au camp, cette faculté eût été illu-
soire, ou du moins restreinte au choix d'un régi-
ment faisant partie de l'armée de l'Ouest. C'était là
surtout ce que nous voulions éviter, et pour cela il
fallait trainer le temps jusqu'à l'arrivée du décret de
licenciement que l'on attendait d'un jour à l'autre.
De leur côté, nos officiers poussaient au départ, afin
de trouver dans notre dissémination, et peut-être
même dans quelque collision avec l'ennemi, le moyen
de pêcher en eau trouble dans les comptes qu'ils
avaient à rendre. Aussi, plus le moment approchait,
plus j'insistais sur nos griefs dans nos conciliabules.
« Que craignons-nous ? leur disais-je ; nous sommes
» les plus forts ici, et le droit est de notre côté. Que
-Y) nos habits noussoiËNjHivrés, et que nous n'arrivions
» pas nus devaat^ÀnfemmHi, si l'on veut nous licen-
3
-18 -
» cier, que ce soit ici, afin que nous puissions choisir
» nos régiments, comme la loi nous le permet ; car,
» enfin, nous sommes citoyens autant que soldats, et
» la loi est faite pour tous. » Mes auditeurs, ainsi en-
doctrinés, ne demandaient pas mieux que de mettre
en pratique la leçon que je leur faisais, et qu'ils sen-
taient bien être toute dans leur intérêt comme dans
le mien. Il ne faudrait pas croire qu'en les excitant
ainsi à se mettre en avant, je ne courusse pas moi-
même d'assez grands dangers : une dénonciation me
perdait, mais ce n'était qu'une chance à courir, tandis
que, si j'eusse agi personnellement, on eût flairé le
ci-devant d'une lieue, et rien que sur mon change-
ment de nom, on me fusillait à la minute.
Un malin donc arrive l'ordre du départ; les baga-
ges sont chargés, les portemanteaux roulés, mais pas
un mot de nos habits et autres effets, et j'en fus en-
chanté, car c'était sur ce prétexte que nous fondions
nos espérances. Le régiment devait s'assembler sur
la place de la Comédie, où les représentants le pas-
seraient en revue ; puis, après une allocution pa-
triotique , donneraient le signal du départ. J'étais
heureusement resté de garde aux écuries. Le régi-
ment en sortit, musique en tête, et se rangea en ba-
taille sur la place, où les représentants arrivèrent
escortés d'un brillant état-major. On fait former le
cercle ; le citoyen Carrier déclame une espèce d'hymne
à la Liberté et d'appel à la Victoire; puis on se remet
19
en bataille, et bientôt le cri d'en avant par peloton
se fait entendre, mais personne ne bouge de sa place.
Le commandant, surpris, croit qu'il n'a pas été en-
tendu au milieu des fanfares de la musique ; il se
porte vivement au front du régiment et répète, à
très-haute et très-intelligible voix, le même comman-
dement, qui n'obtient pas plus de succès. A ce signe
trop marqué d'insubordination , les représentants
s'indignent, parcourent au galop le front de bataille,
cherchant d'où peut provenir un pareil événement ;
ils voudraient trouver dans cette masse compacte
quelque peureux, quelque faux frère qui consentît,
en se séparant de ses compagnons, de donner le signal
de la défection, mais les regards sont fixes et hardis ;
tons, sous-officiers et soldats, se tiennent immobiles
à leur rang, et cette résistance toute passive ne laisse
aucun prétexte à la menace ou au châtiment, car la
force, dans ce moment, était incontestablement de
notre côté. Les représentants et nos officiers se réu-
nissent alors, ils se consultent et bientôt l'un de ces
derniers vient au front du régiment demander si les
soldats ont à présenter quelque requête avant de par-
tir, promettant, de la part des représentants, qu'il y
sera fait droit, si elle paraît juste et fondée. A ces
mots, un homme de chaque compagnie sort des rangs,
car les rôles étaient distribués, et le mieux disant de
1 la troupe articule nos griefs, réclame nos habits, qu'on
savait arrivés tout dernièrement chez le capitaine
20
d'habillement ; se plaint en notre nom du dénûment
absolu dans lequel on nous a laissés depuis notre
enrôlement, et déclare enfin qu'on ne partira que
lorsqu'on nous aura livré nos habillements et qu'on
aura mis à jour notre solde arriérée depuis un mois,
ce qui n'avait pas laissé que d'augmenter notre inan-
vaise humeur. Après avoir ainsi parlé, nos orateurs
rentrent dans les rangs, et les représentants, ainsi
que nos chefs, fort désappointés, ne se souciant pas
d'employer des moyens qui pouvaient amener une
révolte ouverte, firent rompre les rangs et ajourner
le départ.
Je m'étais glissé, comme on le pense bien, dans
la foule pour savoir comment cela tournerait ; je
vis avec plaisir que tout le monde nous approuvait et
glosait plus ou moins sur le compte de tous ces pil-
lards en place dont les malversations n'étaient que
trop apparentes. Je vis aussi que tout le monde,
excepté nous, était instruit de l'existence du décret
de licenciement, qu'il fallait bien à la fin nous no-
tifier, nonobstant toute mauvaise humeur. Je revins
donc plein d'espérance, quoique nous eussions encore
bien des obstacles à vaincre avant de nous en tirer.
Je félicitai nos braves camarades de leur courage et
de leur éloquence, ce qui ne les empêcha pas dès le soir
même d'aller coucher en prison. Mais le lendemain ce
décret fut officiellement connu et lu dans chaque com-
pagnie avec les clauses qui l'accompagnaient. Les sol-
21 -
dals-et sous-officiers, excepté ceux qui faisaient partie
de la levée de la première réquisition, étaient renvoyés
chez eux ; aucun ne se le fit dire deux fois. Pour nous,
c'était autre chose : nous devions déclarer au com-
missaire des guerres, chargé du licenciement, dans
quel régiment de cavalerie nous entendions continuer
de servir, et celui-ci devait nous délivrer de suite
une feuille de route pour nous y rendre directement ;
mais Messieurs de l'état-major, qui voyaient avec
peine leur échapper une assez notable quantité de
jeunes soldats bien valides, interprétaient les dispo-
sitions du décret à leur fantaisie, et nous étions pré-
venus que le commissaire ne délivrait de feuilles de
route que pour les régiments qui composaient l'ar-
mée de l'Ouest. Ce nouvel accroc nous inquiétait fort,
mon ami et moi ; nous résolûmes de lutter d'adresse
autant que possible, et, nous informant de la situa-
tion exacte des dépôts, nous apprîmes qu'un régiment
de cavalerie légère avait son dépôt à Angers ; ce fut
de ce côté que nous portâmes nos vues. Le grand
point, à mon gré, était de sortir de Nantes et de faire,
avec autorisation, un pas rétrograde; nous avions
assez de confiance en nos jambes de dix-neuf ans
pour nous promettre de le prolonger. En effet, le ré-
giment que nous choisissions se trouvant dans une
des divisions de l'Ouest, nulle difficulté ne s'éleva
pour nous donner des feuilles de route pour Angers,
22
et dès que nous les tînmes, je me regardai comme
sauvé. Cependant, nous manquions de tout pour nous
mettre en route ; on nous avait fait rendre jusqu'à
I nos sarraux bleus, et je n'avais gardé que mon sabre
qui m'appartenait et une vieille paire de bottes que
j'avais aux pieds; quant à l'habit, je m'en souciais
peu : l'uniforme ne pouvait que nuire à nos projets,
et nous avions à traverser un pays où la vue d'un
habit bleu pouvait nous faire faire un mauvais parti.
Quant à de l'argent, le peu d'effets que nous avions
vendus nous avait procuré quelques assignats, mais
nous comptions davantage sur l'hospitalité rustique.
Enfin, nous partîmes de Nantes, nous abandonnant à
la Providence, et l'oreille et les yeux au guet sur ce
chemin semé de dangers, car on nous avait assuré
que journellement les embarcations vendéennes vi-
sitaient la rive droite de la Loire, et que souvent des
soldats isolés avaient été enlevés de cette manière.
Notre première journée de marche fut pénible ; nous
étions devenus mauvais piétons; c'est avec grand'-
peine que nous nous remîmes en route le lendemain;
aussi, rencontrant des chariots revenant de porter
des fourrages à Nantes, nous obtînmes, moyennant
un pour-boire, la permission de monter sur ces voi-
tures, et moitié ensevelis dans les restes de paille et
de foin, nous nous endormîmes jusqu'à Ancenis, où
nos feuilles de route nous permirent de nous reposer
23
un jour. Le plus difficile, en partant de cette étape,
était d'éviter Angers, et je n'en désespérais pas. Nous
avions repris courage en nous éloignant des contrées
si mal disposées pour nous. Ici, nous pûmes prendre
langue, et, moyennant les renseignements que l'on
nous fournit, nous tournâmes Angers, et, de ferme en
ferme, de village en village, nous réussîmes à gagner
la ville du Mans, où mon ami devait trouver des per-
sonnes liées d'intérêt et d'amitié avec ses parents ;
cette ressource ne nous manqua pas, et il était temps,
car nous étions à bout de forces et de courage. On
nous reçut à merveille. Quelle jouissance, après ces
fatigues, ces misères, ces inquiétudes, de trouver un
lit, des soins, de bons repas, et surtout de l'argent,
car on nous mit en état de ne pas continuer à pied
notre voyage.
Après un court séjour dans cette bienheureuse
station, on arrêta nos places dans la diligence, et nous
partîmes vêtus de manière à ne pas nous faire arrê-
ter comme vagabonds ; heureusement, on ne nous
demanda nulle part nos passe-ports et nous arrivâmes
sans encombre à Paris, où je me rendis chez mon
tuteur, qui ne savait ce que j'étais devenu, tandis
que mon bon camarade allait trouver ses parents à la
campagne d-où nous étions partis ensemble. Cette sé-
paration nous coûta ; nous venions de passer, en
nous appuyant mutuellement, de si terribles mo-
ments ! mais nous espérions continuer la même car-
24
rière, puisque la première réquisition était là qui
nous imposait les mêmes devoirs. Nous profilions, en
attendant, de ce moment de répit, dans l'espoir que
du moins nous échapperions à cette guerre impie
de Français contre Français, et nous nous donnions
rendez-vous sur la terre étrangère, là où nous atten- -
dait, du moins, une défaite sans honte ou une victoire
sans regrets. Le sort en ordqpna autrement.
Le peu de temps que nous passâmes à Paris,
en revenant de notre campagne de Nantes, fut em-
ployé à chercher à nous colloquer le mieux possible ;
mon ami, mon bon camarade, trouva moyen de se
placer dans les convois militaires, mais il ne put
réussir à m'y faire appeler avec lui. Forcé de m'en
séparer, j'entendis parler de la formation d'une com-
pagnie destinée à porter aux armées la nouvelle
découverte des aérostats que le comité de salut
public venait, sur la demande d'un de ses membres,
Guyton deMorveau, d'appliquer aux opérations mi-
litaires. Les premières expériences faites à Meudon,
sous les auspices du célèbre chimiste Conté (1), avaient
parfaitement réussi ; il ne restait plus qu'à les renou-
veler en campagne, et un décret de la Convention
ordonnait la formation d'une compagnie de cinquante
hommes, assimilée en tout aux compagnies du génie
(1) Voir sur ce chimiste la brochure intitulée Conté, par
M. Jomard, de l'Institut.
- &0
4
militaire, sous le commandement du capitaine Cou-
telle, ami et associé de Conté. M. Coutelle était un
petit homme d'un grand mérite sous plus d'un rap-
port, mais surtout comme physicien, conservant à
plus de cinquante ans toute l'énergie de la jeunesse ;
il avait porté le petit collet sans être jamais dans les
ordres, mais seulement parce qu'il avait été, pour la
physique, sous-précepteur de M. le comte d'Artois.
Il avait pris, comme presque tout ce qui tenait à la
Cour, le parti de la révolution, et ses talents l'ayant
fait connaître de Fourcroy et de Guyton, ces Mes-
sieurs, tout puissants dans les comités, le placèrent à
la tête d'une opération nouvelle qui avait besoin d'un
tel homme pour réussir. Pendant le temps que j'avais
passé à la campagne, j'avais appris que lebon curé de
cette commune, persécuté comme tous ses collègues,
était menacé d'être enlevé d'un moment à l'autre,
emprisonné, et qu'il cherchait à se soustraire à cette
mesure, qui menait droit au massacre ou à l'écha-
faud ; je lui indiquai la ressource que je venais d'em-
ployer pour moi-même, car je venais d'être reçu, et je
savais que, dans l'empressementde partir, on recevait
tous ceux qui se présentaient. Je ne doutais pas qu'il
ne réussît; et, en effet, dès le lendemain, il se présenta
et fut accepté, à ma grande satisfaction, car malgré
ma première campagne et toute mon effronterie de
collège, je n'étais pas fâché d'avoir un mentor et un
appui de cette force. Je trouvai ce second départ plu?
m
-pénible que le premier; j'avais été déjà bien secoué
par ma première campagne, mais enfin, dans un régi-
ment de cavalerie, on a un cheval pour porter vous et
votre bagage; cette fois-je partais à pied, le sac au dos,
par une mauvaise saison, quoiqu'on fût à la fin d'avril.
J'entendais dire autour de moi, ce garçon-là n'en
reviendra pas. Eh bien ! je me révoltais contre cette
assertion, et je me disais que j'en reviendrais. Toute-
fois, l'épreuve était dure ; nous avions à nous rendre à
Maubeuge, alors assiégé par les troupes autrichiennes
et hollandaises, et l'on ne savait même pas si nous
pourrions nous introduire dans la place.
Enfin, me voilà parii de Paris en compagnie d'une
vingtaine de camarades qui n'étaient plus mes bons
Auvergnats sur lesquels j'avais pris tant d'ascendant
au régiment de cavalerie; ceux-ci étaient tous enfants
de Paris, espèces de mirliflores, clercs de notaires,
d'avoués, commis marchands, puis quelques ouvriers
dont le capitaine avait besoin pour la construction des
fourneaux nécessaires à la confection du gaz destiné
à remplir l'aérostat. Je me trouvais avec notre nou-
velle recrue, le bon curé qui m'avait pris en amitié et
dont le secours me devint bien utile dès la première
journée de marche, car en arrivant à Louvres, par
une pluie battante qui ne nous avait pas quittés, je
me trouvai si abattu, que je ne croyais pas pouvoir
poursuivre ma route le lendemain. Mon camarade
do lit, car il m'adopta pour lel, me lil coucher bien
27
chaudement, suer beaucoup, et le lendemain if n'y
paraissait presque plus ; cependant, comme nous
avitis à notre suite une charrette de réquisition pour
les bagages, j'y montai jusqu'à Avènes, et depuis
j'ai soutenu toutes les marches , tous les travaux,
sans jamais avoir eu besoin d'aller aux hôpitaux, ce
qui n'est arrivé qu'à quatre de nous. Les plus robustes
soldats, dont nous fûmes quelquefois obligés de nous
recruter, étaient forcés de renoncera nous suivre.
En arrivant auprès de Maubeuge, nous trouvâmes
la place débloquée d'un seul côté, ainsi nous pûmes
outrer, et l'on nous assigna pour logement l'ancien
collége dont le vaste jardin devait servir à nos tra-
vaux. Nous nous empressions de nous abriter dans
les salles, mais bientôt force nous fut d'en sortir,
car en un moment nous fûmes noirs de vermine, et
forcés, pour nous en débarrasser, d'aller nous plon-
ger tout habillés dans la Sambre qui coulait sous ses
murs ; il n'y avait pas moyen de retourner nous
exposera une nouvelle invasion, et nous établîmes
notre bivouac dans le jardin, laissant pour ce jour-
là l'ennemi maître du logement principal ; dès le len-
demain cependant on s'occupa de le faire déguerpir,
et quelques ablutions à l'eau de chaux suffirent pour
en venir à bout.
Le terrain du jardin devait servira l'établissement
- des fourneaux et de la tente destinée à abriter l'aé-
rostat. Je dois donc entrer ici dans quelques détails
28
relatifs aux opérations pratiquées alors pour obtenir
le gaz, que la spéculation se procure à présent à de
bien moindres frais. Nos procédés de ce temps étaient
tellement coûteux et devaient être entrepris sur une
si grande échelle, qu'ils ne pouvaient convenir qu'à
un gouvernement décidé à ne reculer devant aucune
dépense nécessaire pour accroître ses moyens de
défense. L'idée seule de transporter au milieu des
camps une machine de trente pieds de diamètre, rem-
plie de gaz inflammable, de la manœuvrer à volonté,
d'y placer deux observateurs qui, à dix-huit cents
pieds d'élévation, inspectassent tous les mouvements
de l'ennemi, et en rendissent un compte instantané et
exact, n'est-ce pas une de ces conceptions gigantes-
ques qui n'appartiennent qu'à cette époque? Et, en
effet, que d'obstacles un tel projet ne présentait-il
pas? la fragilité d'une enveloppe de soie gommée,
d'un volume extraordinaire, se trouvant journelle-
ment exposée aux vents, aux orages, aux arbres des
forêts et des routes, au passage resserré des villes; de
plus l'altération infaillible du gaz, par la combinaison
de l'air atmosphérique dont aucune gomme, aucun
vernis n'avaient encore pu l'isoler entièrement; les dif-
ficultés qu'on devait rencontrer pour faire suivre à
une telle machine les marches et les contre-marches
d'une armée, de manière à la tenir toujours prête à
servir de tour d'observation dans un combat ou une
bataille ; n'y avait-il pas là de quoi faire faire plus
djiue réflexion? il est vrai qu'il n'était pas encore
question de suivre l'armée ; on se bornait pour le
moment à l'emploi des aérostats dans les places
assiégées, et c'est ce qui motivait notre envoi à Mau-
beuge. Cette place est très-difficile à bloquer com-
plètement, à caused'un camp retranché qui augmente
dtLbeaucoup son circuit et nécessite conséquem-
ment une armée de siège considérable. Aussi les Au-
trichiens s'étaient-ils bornés à la cerner de trois côtés,
laissant libre la route de France défendue par le camp
retranché. Le collège, où nos travaux s'organisaientt
touchait par son jardin aux remparts et se trouvais
couvert par un bastion hérissé de canons qui répon-
daient souvent à ceux des redoutes ennemies. Nous
commencions à nous accoutumer à cette musique ;
mais il plut bientôt à nos chefs de nous la rendre plus
familière; en effet, le représentant Guyton de Mor-
veau, qui s'était fait donner une mission spéciale
pour surveiller son opération favorite, ne sachant
que faire de son temps, en attendant notre matériel
qui n'arrivait pas, s'avisa de demander une sortie,
comme il aurait demandé une représentation d'opéra-
comique; le général Favreau, commandant à Mau-
beuge, eut beau lui faire observer que dans ce mo-
ment une sortie ne pouvait avoir aucun but utile,
puisque l'armée française manœuvrait pour faire
débloquer Maubeuge, et qu'en conséquence ce serait
sacrifier des hommes pour rien, notre chimiste faisait,

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