Souvenirs de lord Elderle

De
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impr. de F. Didot (Paris). 1826. In-16, VII-189 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1826
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SOUVENIRS
m:
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PÏRÏS,
IMPRIMERIE DE KlRMlN DlDOT:
K IIK JA< OB , NU 2/4.
l8 '.'M.
SOUVENIRS
SI
LORD ELDERLE.
SOUVENIRS
DE
LORD ELDERLE.
MMJJ0' PARIS,
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
HUE JACOB, N° 24.
1826.
PENDANT mon séjour à Vienne,
chaque jour réunissait chez moi les
étrangers et les personnes attachées
à la diplomatie. On me présenta
Lord ***. La noblesse de ses maniè-
res, et surtout la tristesse répandue
sur ses traits, le rendirent bientôt
l'objet de l'attention générale. Il par-
lait peu et uniquement pour peindre
ce qu'il sentait : l'énergie, la justesse
de ses expressions, identifiaient aux
sentiments qu'il voulait exprimer. Il
y avait déjà long-temps que j'étais
liée avec lui, autant que sa réserve
le permettait, lorsqu'un soir la con-
versation tomba sur l'amour et la
constance.
On soutint qu'il était impossible
qu'une femme aimât deux fois, sans
descendre de cette hauteur mysté-
rieuse où l'imagination d'un amant
a besoin de la placer ; Lord *** prit
part à la discussion et mit une cha-
leur extraordinaire à soutenir qu'une
femme, bien qu'infidèle à son pre-
mier amour, pouvait encore conser-
ver toute sa candeur et ce charme
qui fait de celle qu'on aime un être
idéal ; qu'elle pouvait enfin être digne
(m )
d'inspirer la passion la plus vive.
Je soupçonnai que ce sujet touchait
aux plus secrets intérêts de son coeur.
Un jour me trouvant seule avec lui,
je. lui en parlai. Il réfléchit quelques
instans : — « Puisque vous daignez,
« me dit-il, vous occuper de mes cha-
« grins, je vous communiquerai un
« journal qui vous fera juger si j'ai
« lieu de croire à l'opinion que j'ai
« soutenue. »
J'ai lu son manuscrit, et je n'ai pu
résister au désir de traduire ce que
Lord *** appelait le roman de sa vie.
Je n'ai fait que changer les noms.
SOUVENIRS
DE
LORD ELDERLE,
LE DEPART.
QUELQUE diligence que j'aie faite pour ar-
river à Portsmouth, mon cher Harry, j'ai
manqué le but de mon voyage. Mon capi-
taine avait mis à la voile pour Bombay. Je
ne saurais vous exprimer le chagrin que j'en
ai ressenti; peut-être Thomas Wilton ne
ne m'eût-il rien appris, cependant je n'ai
d'espoir qu'en lui. Me voilà donc encore ar-
rêté dans mes recherches. Le temps seul
i
a SOUVENIRS
peut amener ce que mes démarches ne
sauraient hâter. Je ne vous reverrai plus
avant de passer sur le continent; je pars
pour Nice , j'irai chercher sous un beau
ciel les distractions qu'apporte nécessai-
rement la vue de nouveaux objets. Je
n'oublierai pas ce que vous exigez de moi.
Vous voulez que je vous écrive tous les
détails de mon voyage. Une correspondance
régulière serait au-dessus de mes forces;
mes lettres seront mon journal; je vous
l'enverrai lorsque j'en trouverai l'occasion.
Ne vous attendez pas à une description
exacte des lieux que je parcours; vous me
dispenserez des monuments, des cathé-
drales, musées, etc.; en ce genre, je ne
m'engage à rien.
Accoutumé à vous laisser lire dans mon
DE LORD ELDERLE. 3
amie, je vous peindrai mes sentiments ; vous
nue suivrez dans mes rêveries qui ne peu-
vemt intéresser que vous. Adieu, Harry, le
païquebot m'attend.
i.
SOUVENIRS
NIMES.
A. mesure que j'avance vers les provinces
méridionales, je retrouve avec bonheur les
beaux jours du printemps. L'azur du ciel
devient plus foncé, l'air plus vif; on se sent
animé d'une nouvelle vie. Le Languedoc
n'offre pas le charme d'une forte végétation
et de nos verts gazons. Des garigues cou-
vertes de thym , des bruyères de genêt sau-
vage, l'olivier avec sa feuille argentée, le>
figuier , l'amandier aux fleurs de neige, ont
remplacé «les hautes forêts, les beaux om-
brages des environs de Paris, les vergers de
Vaucluse. Les habitants sont bruns, vifs,
DE LORD ELDERLE. 5
spirituels, et dans une parfaite harmonie
avec cette nature riante du Midi. Ce ta-
bleau varié, est le plus fait peut-être pour
chasser les sombres nuages d'un esprit mé-
lancolique. Nîmes m'a arrêté quelques jours ;
ses arènes, sa Maison - Carrée si bien con-
servée, qui se trouve là comme un modèle
parfait échappé au temps, ont été l'objet de
mes méditations. J'ai passé plusieurs heures
sur le pont du Gard, que surmonte le double
rang d'arcades de son élégant aqueduc, ou-
vrage hardi, ruine des grands siècles.
.Il semble qu'un beau ciel suffise aux heu-
reux habitants de ces contrées, et qu'ils dé"
daignentles agréments du luxe qui embellis-
sent la vie, et sont un besoin pour les autres
peuples. Leurs maisons de campagne n'of-
frent rien de remarquable ; elles sont privées
6 SOUVENIRS
d'ombrages; la construction en est com-
mune ; l'absence de goût et de toute espèce
de recherche n'en fait que des abris. De
Montelimart à Nîmes j'ai trouvebeaucoup.de
rapport avec l'Espagne. Suivant l'usage des
pays chauds, les Languedociens se renfer-
ment pendant le jour. Ils craignent de s?ex-
poser aux feux du soleil. Leurs maisons
hautes, leurs crues étroites, interceptent ses
rayons; et l'on peut dire qu?ils vivent à
l'ombre. Au mois de mars la chaleur est
déjà si forte, que je suis.obligé d'attendre
la brise du soir pour mes promenades.
On a de la peine à s'accoutumer à l'ac-
cent du pays, c'est une sorte de chant qui,
dans une phrase > monte et descend d'une
gamme; les femmes font des gestes si exa-
gérés pour se donner le bonjour quotidien,
DE LORD ELDERLE. 7
que l'on imaginerait qu'elles revoient l'ob-
jet de leurs plus chères affeGtions après: une
longue absence.
Malgré leurs beaux yeux hoirs, leur air
agaçant, ce ne sera point des beautés de ces
contrées que je recevrai de nouvelles chaî-
nes. L'exagération dans l'expression des sen-
timents, est l'opposé de cet idéal que l'on
cherche dans l'amour; il n'y a là rien à
deviner. Les jolies .Languedociennes peu-
vent inspirer le plaisir, mais non l'amour. En
parlant ainsi, je cherche à me défendre des
préjugés que je dois à mon pays, à l'éduca-
tion, à nos moeurs, enfin. Un Anglais qui
n'aurait jamais quitté son île, et qui tom-
berait à Nîmes, se croirait transporté dans
le pays des fous.
L'esprit de secte est ici dans toute sa force,
DE LORD ELDERLE.
AÏX. LA MIGHARDE.
JE me suis baigné, ce matin, dans les bains
de Sextus, qui ont donné leur nom à la ville
d'Aix. Les eaux sont sulfureuses, elles cau-
sent une légère fatigue qui porte au som-
meil. On m'a conduit à la Mignarde, jolie
maison de campagne des environs; ses jar-
dins ont quelque ressemblance avec ceux
d'Italie, des bassins d'eau jaillissante, de
belles allées de haute futaie : ce lieu m'a plu.
De la hauteur qui couronne la Mignarde,
on aperçoit de tous côtés des maisons de
plaisance, à demi cachées par des groupes
d'arbres. Tournon, Montplaisir, demeures
r..
io SOUVENIRS
d'été des citadins d'Aix, offrent l'idée d'une
heureuse médiocrité; c'est le repos du sage
ami de la nature. Attiré par une ancienne
tour qui domine une plaine aride, je suis
descendu à travers des bosquets de lauriers-
roses , de chênes verts, d'orangers ; je foulais
aux pieds le thym modeste; un vent léger
m'apportait les suaves parfums des plantes
aromatiques de la Provence. Je me suis
trouvé dans les vergers de Tournon; la cha
leur m'a fait jouir avec délices de l'ombre
de ses beaux platanes. Deux fontaines tou-
jours jaillissantes rafraîchissent cette jolie
habitation. Une bruyère rare et sèche m'a
conduit à la tour antique, muet témoin des
temps anciens; elle est tellement penchée,
qu'on ne peut concevoir qu'elle se soutienne.
L'oeil n'aperçoit là que l'aridité de la Prô-
DE LORD ELDERLE. n
vence. Un groupe de hauts arbres verts est
le seul abri offert aux voyageurs contre les
ardeurs du soleil. La chaleur était insup-
portable.
Un étranger avait attiré l'attention; les
hôtes d'une jolie chaumière se sont avancés
vers moi, et m'ont offert de me reposer sous
leur toit hospitalier. Dés figues sèches, des
olives, des amandes, des alizés, un pain bis,
ont fait les frais du champêtre repas, animé
par la vivacité des questions de mon hôtesse.
J'ai quitté ces heureux mortels, en leur
souhaitant de sentir leur bonheur.
la SOUVENIRS
LA BERLINE.
JE suis parti d'Aix, le matin; un vent
frais animait l'existence. Je parcourais rapi-
dement un beau pays; je n'avais pas le temps
de penser, mais je sentais vivement. En ar-
rivant à Brignoles, je trouvai une berline
arrêtée devant la poste; son relai était at-
telé; elle partit. Ma chaise plus légère l'eut
bientôt rejointe. Je n'étais pas pressé, et
cependant je m'impatientais d'un obstacle
qui m'empêchait d'avancer. Je regardais,
malgré moi, cette berline, et cherchais à
deviner quels étaient les individus qu'elle
renfermait. Ce devait être un homme d'un
DE LORD ELDERLE. i3
certain âge, allant chauffer ses rhumatismes
au soleil de Nice ; peut - être un jeune vo-
luptueux espérant qu'un climat plus doux
rétablirait une poitrine épuisée par les
veilles; sa bonne mère le suivait... J'en étais
là, lorsque j'aperçus un jeune homme assis
sur le devant de la voiture; il tourna les
yeux de mon côté : c'était le meilleur dé-
menti que le hasard pût donner à mes im-
pertinentes conjectures. Sa figure douce,
agréable, animée des plus brillantes cou-
leurs, offrait l'expression du bonheur. Le
vent s'était élevé, il agitait un voile vert
qui passait hors de la glace. Le voile vert,
la physionomie du jeune homme, me firent
décider que c'était une famille anglaise qui
allait respirer à Nice. J'attendais avec im-
patience la figure au voile vert : c'est une
14 SOUVENIRS
femme, me disais-je, elle regardera; mais
je fus encore désappointé; il n'y a peut-être
qu'une femme qui ne soit pas curieuse, il
faut que je la rencontre: cependant la ber-
line s'arrête; mon postillon, heureux de ne
pas faire claquer son fouet pour rien, part
au grand trot. En passant, je distinguai
au fond de la voiture, sous un grand cha-
peau de paille, une jolie mine pâle. Un en-
fant/rlormait sur les genoux de la dame ; un
homme placé à côté d'elle dormait aussi.
DeBrignoles à Nice, les chemins sont af-
freux; mon postillon m'a versé, ce qui m'a
un peu distrait du riche paysage de Grasse
que j'avais en perspective. Depuis Fréjus.
on côtoie la Méditerranée; la route s'en
éloigne et y ramène alternativement. J'é-
prouve toujours un plaisir mêlé de mélan-
SOUVENIRS
NICE.
J 'ARRIVE à Nice. Le voyage m'a fait du bien ;
il m'a rendu à l'espoir du bonheur. Toutes
mes idées cependant sont bien confuses ; si
l'on me demandait quel est l'objet de mes
rêveries, il me serait impossible de l'expri-
mer : mais je me sens susceptible d'impres-
sions agréables; mes courses solitaires sont
embellies par de douces illusions. Depuis
l'horrible orage qui a brisé mon coeur, jamais
je n'ai goûté tant de calme ; j'en jouis comme
un convalescent jouit du retour de chacune
de ses facultés.
J'occupe une assez jolie maison à la Croix-
i8 SOUVENIRS
LES ÉTRANGERS.
JE me promenais hier sur la terrasse qui
borde la mer; je réfléchissais à ce ciment des
Romains sur lequel je marchais, ciment in-
àïiérabÎH que les modernes n'ont pu encore
retrouver en dépit de nos nouvelles connais-
sances. En levant les yeux, j'aperçus assez
loin de moi mon Anglais de la berline ;
il était avec un homme plus âgé que lui,
quoique jeune encore; ils descendirent, et
je les perdis bientôt, de vue. Pourquoi ces
étrangers m'occupent-ils ? n'en arrive-t-il pas
DE LORD ELDERLE.
•9
chaque jour à Nice? Ils partent peut-être
demain.... d'ailleurs, que m'importe!... Je
suis triste, je me déplais à moi-même...
ao SOUVENIRS
LES FLEURS.
J'AI erré toute la journée sur la plage; la
mer se brisait à mes pieds, et mouillait mes
vêtements; un ciel d'azur se réfléchissait dans
-lêseaux. Ce ciel sans nuage dont nous som-
mes privés, nous, malheureux habitants des
brouillards de la Tamise, devrait suffire au
bonheur. Pourquoi faut-il que l'imagination
nous entraîne vers un bien-être idéal, qui,
semblable au mirage, attire et disparaît quand
on croit le saisir! Des vaisseaux de toutes
grandeurs, de toutes formes, couvraient la
mer. Des pêcheurs affrontaient gaiement dans
DE LORD ELDERLE. 21
leur faible barque les dangers du perfide élé-
ment. Us chantaient, ces heureux mortels !
Cependant si leur filet ne répond pas à leurs
voeux, ils n'auront pas de quoi nourrir leur
famille; mais ils chantent!... Et votre ami,
unique rejeton d'une illustre maison, sup-
porte avec lassitude sa brillante existence.
La vue de la mer a produit sur moi son
effet accoutumé, celui d'élever mon ame, et
de me faire, croire à la possibilité du bon-
heur par la seule vertu.
Au moment où j'allais ouvrir la porte de
mon jardin, une petite fille m'a présenté
un bouquet en me demandant la charité;
je n'avais pas d'argent, et la refusais, lors-
qu'elle m'offrit de nouveau les fleurs, en
me disant en mauvais français : « Mon beau
«monsieur, prenez-les toujours, ça me
22 SOUVENIRS
« portera bonheur. » Je la regardai, ses
vêtements étaient en haillons, mais sa figure
intéressait. Je fus honteux que dans son
dénûment elle eût été plus généreuse que
moi. Ces fleurs étaient peut-être son seul
espoir d'aujourd'hui, pour attirer l'atten-
tion, et obtenir le tribut du riche indiffé-
rent à sa misère. J'avais déjà ouvert la porte :
«Viens, » lui dis-je; elle me suivit. Arrivé
chez moi, je lui donnai un écu. « Quelle
« bounejournée! s'écria-t-elle en memontrant
« une pièce de monnaie comme la mienne.
« Une belle dame se promenait là sur le sable ;
«j'ai ramassé des coquilles pour sa petite
« fille... elle m'a donné cela. Elle a pris mon
« bouquet, et l'a mis à son côté... » Je reçus
celui qu'elle m'offrait, et lui demandai le
nom-et la demeure de sa mère.
DE LORD ELDERLE.
a3
Si le riche voulait s'en donner la peine,
il ferait des heureux à peu de frais, et re-
cueillerait chaque jour les bénédictions du
pauvre.
24 SOUVENIRS
LE THEATRE.
J'AI passé hier une jolie soirée; depuis mon
arrivée à Nice, je n'avais pas été au théâtre;
je m'y suis laissé conduire par un Milanais
que je vois souvent, le chevalier Resi; il
m'assura que la troupe avait de bons chan-
teurs qui me rappelleraient l'Italie. Le secon d
acte était commencé; une loge s'ouvre en
face de la nôtre, et je vois entrer mes
inconnus. — Eh bien ! me répond votre
flegme anglais, qu'y a -1 - il de surprenant
dans cette rencontre? Je n'ai jamais douté
que vos voyageurs n'allassent à Nice. Je ne
DE LORD ELDERLE. 25
vois rien là de romanesque. Vous avez rai-
son , Harry : mais votre ami est un peu bi-
zarre; souvent ce qui vous frappe n'attire
pas même ses regards, et en revanche il
s'arrête sur ce qui vous échappe. Bientôt
ces étrangers fixèrent toute mon atten-
tion; je cherchai à deviner les rapports
qui existaient entre eux. Suivant l'usage
d'Italie, la salle n'étant pas éclairée, je
distinguais à peine les traits de la dame.
L'homme le plus âgé lui parlait souvent;
de temps en temps elle se retournait pour
adresser quelques mots au plus jeune. Sans
doute il lui demanda des fleurs, car elle en
prit plusieurs qu'elle lui donna ; elle en
choisit une qu'elle offrit à celui qui était
assis près d'elle ; il la reçut en lui baisant la
main.
2b
SOUVENIRS
J'ai quitté la salle sans que ma curiosité
fût satisfaite.
DE LORD ELDERLE.
LA BOUQUETIERE.
JCLN passant sur la place d'armes, je me suis
trouvé au milieu d'un rassemblement de
peuple. Un jeune homme paraissait être l'ob-
jet des clameurs de la multitude, il tenait
un cheval par la bride, et cherchait à se
faire jour. Une vieille, dont les corbeilles
avaient été renversées, gesticulait et ani-
mait la foule contre lui. Je m'approchai,
et apercevant quelques habitants de ma con-
naissance, j'obtins d'eux de calmer l'orage.
L'étranger se dégagea avec joie de la foule;
après avoir donné quelques pièces d'argent
i.

SOUVENIRS
à la bouquetière, son premier soin fut <le
me chercher; j'avais déjà reconnu mon An-
glais de la berline; il m'a plu; je le rever-
rai, ne fût-ce que pour parler la langue de
la patrie.
DE LORD ELDERLE.
LA MADRAGUE.
JL A barque était prête ; en arrivant au port,
le chevalier me fit remarquer le groupe qui
nous attendait; nous nous hâtâmes. M. Bo-
nafi nous accueillit avec empressement.
Une dame était déjà assise dans le fond du
bateau, sous une espèce de pavillon ; elle
releva son voile pour me saluer : je fus saisi
d'un trouble inexprimable en me trouvant
si près de celle, dont, quelques jours avant
j'avais désiré connaître le nom. Après quel-
ques minutes, M. Bonafi m'apprit à voix
basse que j'étais avec le comte et la com-
3o SOUVENIRS
tesse d'Almeïna, qui venaient attendre, à
Nice, le retour de la belle saison. Quel-
ques étrangers composaient la société.
Nous eûmes bientôt quitté le port; la mer
agitait la barque, le mouvement de ses flots
se fit violemment sentir : nous voguions de-
puis un quart d'heure, lorsque la comtesse,
appuyant la tête sur son bras, se plaignit du
mal de mer. On s'empressa de lui faire respi-
rer des sels. Elle était pâle; ses yeux étaient
fermés ; bientôt ses angoisses augmentant,
elle se laissa aller sur le bras de M. d'Almeïna
qui s'était avancé pour la soutenir. Chacun
s'empressait auprès d'elle. Pendant ce temps,
mes yeux s'étaient tournés vers leur ami;
je vis ses regards fixement attachés sur la
comtesse, avec l'expression qu'inspire la
souffrance de ce qu'on aime.
DE LORD ELDERLE. 3i
- Nous étions alors dans une petite anse
dominée par les hauteurs de Monaco ; les
thons bondissaient autour de la madrague ;
on jeta le filet,mais en vain. Les pêcheurs,
contrariés de leurs essais infructueux, réso-
lurent d'aller au large. La comtesse nous
pria de la mettre à terre. M. Bonafi observa
qu'il y avait loin de ce lieu à l'auberge où
nous devions dîner. Elle insista, assurant
qu'elle préférait la fatigue de la marche au
mal ou'elle souffrait.
J.
Nous approchâmes du rivage; madame
d'Almeïna s'élança avec vivacité sur le sable.
Les hommes s'offraient pour la suivre ; elle
refusait, lorsque le comte', s'adressant au
jeune Anglais , lui dit en notre langue,
« Allons, Edmond, accompagnez Madame. »
Il sauta légèrement à terre, et courut après
3a SOUVENIRS
la comtesse. La barque s'éloigna, et je sui-
vis de l'oeil le couple léger. Harry, ils sem-
blaient faits l'un pour l'autre. Elle avait vu
qu'Edmond la suivait, et sans l'attendre elle
continuait à marcher. Un promontoire les
avait un moment dérobés à nos yeux. Quand
nous les revîmes ils étaient sur un rocher qui
s'avance dans la hier. La comtesse s'était
approchée pour nous retrouver ; elle agitait
son mouchoir comme un signal. Le vent re-
jetait ses vêtements en arrière, et dessinait
ses formes élégantes. Edmond tenait sa main,
craignant sans doute qu'elle ne s'appro-
chât trop du bord. Bientôt nous les per-
dîmes de vue. - '
La pêche avait été heureuse; il me tar-
dait dé revenir à terre. Les pêcheurs, fiers
de leur riche butin, faisaient retentir l'air
DE LORD ELDERLE. 33
de cris joyeux. En arrivant à l'auberge nous
trouvâmes la comtesse occupée à faire
préparer le dîner. Elle nous dit qu'elle était
fatiguée, qu'Edmond l'avait égarée, qu'ils
avaient fait un chemin énorme. Il s'éta-
blit une discussion entre eux qui nous fit
connaître les moindres détails de leur course ;
il régnait dans leur récit une innocence,
une simplicité qui ne permit d'autre sourire
que celui de l'intérêt, en dépit d'un aussi
long tête-à-tête, et dans un désert.
J'étais assis auprès de madame d'Almeïna ;
elle m'adressa la parole en anglais, ce qui
m'étonna ; elle le parle bien. Notre conver-
sation semblait l'intéresser, lorsqu'elle cessa
tout-à-coup de parler, elle me parut troublée ;
une légère nuance de rose avait coloré son
visage. Je regardai Edmond; sa physionomie
2..
34 SOUVENIRS
s'était attristée. Bientôt la conversation de-
vint générale; la comtesse l'anima de mille
traits d'une douce gaieté, et de cette tournure
piquante et naturelle que les Françaises sa-
vent donner aux choses les plus simples,
art que je croyais n'appartenir qu'à elles.
Cependant la comtesse est Espagnole.
Le jour qui baissait fit penser au retour.
Madame d'Almeïna déclara qu'elle ne re-
viendrait pas à Nice par mer : nous déci-
dâmes de passer par la Corniche, et de
prendre des chevaux ou des ânes. Nos gens,
nous amenèrent quelques montures.
La lune s'était levée; nous traversions un
bois qui domine le port de Villefranche,
situé dans une anse couverte de petits bâti-
ments. Je rêvais... La comtesse se mit à chanter
une barcarolle; Edmond pritle second dessus :
DE LORD ELDERLE. 35
je me joignis à eux; et sans nous être donné
le mot, nous nous trouvâmes parler tous trois
la même langue. O charme de la musique!
J'avais entendu ce chant à Venise; il me
rendit en un moment tous les souvenirs de
l'Italie, et les sensations du bonheur passé.
Je n'oublierai jamais ce son argentin et pur
que me fit entendre la voix de la comtesse;
chacun finit par se mêler à nos chants.
Dans le Midi, l'homme, sans le secours de
l'art, a le sentiment de l'harmonie; cette
heureuse aptitude est attribuée à l'influence
du climat; cependant elle se retrouve en Al-
lemagne et dans notre Ecosse glacée...
Cette femme me plaît trop... ; je ne veux
plus la voir.
36 SOUVENIRS
L INTÉRIEUR. •
J'AI passé la journée chez madame d'Almeï-
na; lorsque je suis arrivé, elle était à demi
couchée sur un canapé; un schall des Indes
enveloppait ses jolis pieds, sa fille reposait
sur ses genoux. Edmond, assis près d'elle,
lisait haut. Elle me reçut avec grâce, et pa-
rut être bien aise de me voir. Sa fille s'est
réveillée; elle a cinq ans, de grands yeux
noirs, des cheveux blonds bouclés, une phy-
sionomie fine et sensible; c'est une charmante
petite créature; ses bras étaient passés au-
tour du cou de sa mère, elle lui disait :
DE LORD ELDERLE. 37
« Jolie maman, bonne maman. » Raphaël
eût été heureux d'avoir à peindre ce visage
qu'embellissait encore l'amour maternel,
cette expression d'un bonheur pur comme
le sentiment qui le donne.
J'ai proposé à madame d'Almeïna une pro-
menade en calèche ; le comte l'a pressée d'ac-
cepter, et nous sommes partis. Elle n'avait,
pas vu la nouvelle route qui mène à Menton :
ce passage, coupé dans la montagne, a rem-
placé le casse-cou sur la Corniche, seul che-
min qui existât pour la communication im-
portante de Nice à Savone. La comtesse
jouissait de respirer cet air si pur des bords
du Var. Edmond seul était sérieux. Monsieur
et Madame d'Almeïna me prièrent instam-
ment de dîner avec eux; j'y consentis, et me
voilà de la famille. Le soir, nous avons fait
38 SOUVENIRS
de la musique. La comtesse chante à la ma-
nière italienne; sa voix est mélodieuse et
légère. Je l'accompagnais au piano. Edmond
joue de la guitare; nous avons passé ainsi
plusieurs heures délicieuses.
Je n'ai pu dormir; je vois toujours la
figure de cette femme. Vous allez croire
qu'elle est d'une beauté remarquable; point
du tout : mais elle est bien plus que belle,
elle est charmante. Maria a trente ans, à
ce qu'elle dit; on ne lui en donnerait pas
vingt - cinq ; ses grands yeux bleus comme
le ciel, vers lequel ils se lèvent souvent,
ses longs cils impriment à sa physionomie
une expression touchante et mélancolique;
ses cheveux d'un beau blond, qu'elle porte
habituellement lisses et séparés sur le
front, son extrême blancheur, sa taille
DE LORD ELDERLE. 39
élancée, lui donnent quelque chose d'une
Sylphide.
Je relis le portrait que je viens de tracer;
ce n'est pas elle encore. Le charme qui l'a-
nime tient sans doute à son ame qui se peint
dans ses regards, dans ses moindres mouve-
ments , à une sorte de volupté répandue sur
toute sa personne, au laisser-aller de ses ma-
nières. Maria est exempte de toute affecta-
tion ; elle ne fait pas de gestes ; vous savez
quelle aversion ils m'inspirent. Elle est enfin
toujours simple et naturelle.
Edmond est froid, modeste; mais la fierté
de notre pays perce dans son regard ; tout
en lui décèle un caractère décidé. Il y a dans
cette liaison un mystère que je n'ai pu encore
découvrir. Edmond est bien : oh ! oui, très-
bien ; et le comte. . il paraît aimer tendrement
4o SOUVENIRS
Maria, et il les laisse continuellement en-
semble. Jamais je n'ai surpris en lui la
moindre apparence d'inquiétude. Il a passé
sa.vie en Espagne ou en Italie; sans doute
il est accoutumé au cortejo, au cavalier
servant. Le comte est tout-à-fait Espagnol,
il est brun, maigre; ses yeux noirs sont
pleins d'expression; sa figure, sans être ré-
gulière, est très-agréable. Il a l'esprit vif et
orné, des manières nobles, aisées, un main-
tien imposant. Il passe une partie de ses
journées dans son cabinet, et n'est sensible
aux distractions du monde qu'autant qu'elles
plaisent à Maria, qui paraît être le seul ob-
jet qui anime son existence. Cet intérieur
offre la plus parfaite, harmonie. Cependant
Edmond aime la comtesse : oui, il l'aime,
j'en suis sûr; sa physionomie froide prend
DE LORD ELDERLE. 4i
une expression tendre et animée lorsqu'il
lui parle. Quelquefois, il la regarde long-
I temps fixement, comme s'il la voyait pour la
première fois, et le comte n'en conçoit au-
cune jalousie!! Moi qui suis indifférent, je
ne puis m'empêcher d'en être frappé. Indif-
férent! le suis-je? oui; car je dois l'être. Si
Maria est sensible à l'amour, c'est ce jeune
Edmond qu'elle aime.
Mais pourquoi m'occuper d'eux? Harry,
vous avez raison; votre ami est un être
bizarre.
4a SOUVENIRS
LA SOLITUDE.
JUEPUIS huit jours je vis dans la solitude ;
mes courses ont toujours été au bord
de la mer, au loin dans la campagne;
enfin, où j'étais sûr de ne pas la rencon-
trer. Madame d'Almeïna sort en voiture; le
Var, la mer et les montagnes ne permettent
que peu de promenades. Le comte est venu
chez moi, il m'a reproché ma sauvagerie, et
je me suis laissé entraîner chez la comtesse.
En arrivant, j'ai été frappé de sa pâleur
et de l'air d'abattement qui s'était emparé
d'elle.
44 SOUVENIRS
LE CONFESSIONNAL.
J'AI fait une découverte qui augmente en-
core mes incertitudes.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis
que je n'avais vu la comtesse. Edmond était
parti, et je respectais ses regrets. Hier ne
pouvant dormir, je me suis levé avec l'au-
rore; j'ai suivi au hasard le chemin qui mène
à la chapelle de Notre-Dame-des-Bois. Les
bocages qui l'environnent donnent l'idée
des jardins d'Eden, la vigne s'entrelace avec
les orangers qui s'élèvent à la hauteur des
taillis, tandis que le maïs croît au pied des
DE LORD ELDERLE. 45
pampres. Quelle végétation! que nos jar-
dins si verts, mais si tristes, sont loin de
ces bosquets embaumés que la main de
l'homme n'a pas gâtés! La chapelle semble
être placée au milieu de ces enchantements
de la nature, pour remercier la Providence
des richesses qu'elle verse avec tant de lar-
gesse sur cette belle contrée.
Je suis entré dans le saint lieu à demi
caché par les lierres et les hauts sycomores :
un confessionnal était ouvert; une femme à
genoux était aux pieds d'un prêtre vénérable.
Au même instant, elle se leva et fut s'age-
nouiller sur les marches de l'autel. Sa robe
blanche, son long voile, sa taille élancée,
me firent croire à l'apparition d'un ange.
Mon ami, cette femme, cet ange, ne l'avez-
vous pas reconnue?.... Oui, c'est elle ; Maria
46 SOUVENIRS
est dévote. Je m'étais retiré assez à temps
pour qu'elle ne me vît pas en se relevant. Elle
sortit bientôt, et j'osai me présenter devant
elle ; en me voyant, une légère rougeur colora
son charmant visage ; elle avait accepté mon
bras. Je n'osais lui parler ; je craignais de trou-
bler ses méditations... Quelle joie céleste doit
éprouver le catholique lorsqu'il se relève du
saint tribunal, après avoir entendu la voix
qui l'absout et le réconcilie avec le ciel !
Après un long silence, la comtesse m'a de-
mandé si j'étais entré dans la chapelle. J'hé-
sitais; elle a levé les yeux sur moi et a
rougi, sans exiger ma réponse. Elle me par-
lait de sa religion, de la joie de n'avoir rien
à se reprocher. Maria est pure; le souffle
des passions a pu l'atteindre, mais ne l'a
pas ternie. >
48 SOUVENIRS
MARIA.
DEPUIS le départ d'Edmond, madame d'Al-
meïna est sérieuse ; le comte paraît lui être
devenu encore plus cher. Il cherche à la di-
straire ; il imagine chaque jour quelques lon-
gues promenades, et veut absolument que
je sois de leurs parties. Il paraît heureux de
ce qu'il appelle ma complaisance. Je suis trop
grave pour Maria, me dit-il souvent : votre
conversation l'intéresse; elle retrouve avec
vous son aimable enjouement.-—Cette femme
offre un assemblage extraordinaire de qua-
lités différentes. Elle est plus instruite que
DE LORD ELDERLE. 49
la plupart des personnes de son sexe.
Elle parle avec clarté, simplicité, et tou-
jours avec jugement. La musique, la pein-
ture , occupent ses loisirs ; capable de
prendre une grande résolution, de la suivre
avec fermeté, elle a, dans les habitudes de
la vie, le besoin absolu d'un être qui s'oc-
cupe d'elle et la conduise. « Il me faut un
« appui, me disait-elle un jour, je ne suis
« qu'un faible roseau. »
Elle passe une partie de la journée cou-
chée sur un sopha, et se lève tout-à-coup
pour faire plusieurs milles à cheval. Son
esprit fin, piquant, léger, donne un charme
inexprimable à sa nonchalance. Harry,
vous figurez-vous une femme toujours na-
; turelle, au milieu du monde? Cette femme,
me direz-vous, doit souvent manquer aux
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