Souvenirs et anecdotes sur les comités révolutionnaires, 1793-1795 . Par M. G. Audiger

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Mongie aîné (Paris). 1830. IV-408 p. ; in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1830
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SOUVENIRS
ET ANECDOTES
SUR LES
COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES.
PARIS tMPRTMMTK DE AUGUSTE MIE , RUE JOQUELET, Il 9»
Place de la DOlIne.
SOUVENIRS
ET
, ANECDOTES
SUR LES COMITES
RÉVOLUTIONNAIRES.
1793-1795.
PAR M. G. AUDIGER.
PARIS.
P. D. PERSAN, LIBRAIRE, RUE DU COQ, N° I I
DELAUNAY, LIBRAIRE AU PALAIS-ROYAL, N° 182.
MONG1E AÎNÉ; LIBRAIRE, BOULEVART DES ITALIENS ,. ? 10.
1850.
INTRODUCTION.
Des écrivains très distingués se sont occupés
depuis quelques années à recueillir et à offrir au
public, avec plus ou moins d'intérêt et d'exacti-
tude , les événements les plus remarquables de la
révolution française. Les uns ont retracé les atro-
cités sans nombre commises au nom de la liberté ;
les autres ont signalé les actes de courage et de
grandeur d'ame des victimes immolées pendant
cette longue période de nos malheurs publics ;
mais aucun, que nous sachions, ne s'est attaché à
faire connaître l'ensemble des actes de ces comités
de douloureuse mémoire, de ces arènes sanglantes
où la méchanceté et la sottise s'exerçaient à l'envi
à couvrir de décombres et de deuil notre malheu-
reuse patrie. Cependant ces actes exercèrent une
bien funeste influence dans ces temps de conflagra-
tion générale, où les intérêts anciens et les intérêts
nouveaux se faisaient une guerre à mort. C'est à
la faveur de cette guerre cruelle et impie que ces
comités, institués d'abord pour exercer une police
purement politique, se sont insensiblement empa-
rés de tous les pouvoirs, comme on sait, pour or-
ganiser le despotisme le plus intolérable et le plus
ij INTRODUCTION. �-:
ignoble qui ait jamais pesé sur un peuple civilisé.
Les annales de ces assemblées, dont les membres
étaient, pour la plupart, sans éducation et tout-à-
fait étrangers aux premiers éléments de l'adminis-
tration, portent le caractère de l'arbitraire, de la
cruauté, et souvent de l'ineptie.
Mais c'est quand la révolution est fixée r c'est
quand l'énergie des principes a prévalu sur les ef-
forts de toutes les factions qui se sont succédé,
qu'on peut sans crainte et avec impartialité repor-
ter l'attention publique sur une époque qui, si elle
nous a laissé les plus affligeants souvenirs, nous a
aussi affranchis d'antiques institutions autour des-
quelles s'étaient groupés à l'envi les abus, les préju-
gés, et toutes les erreurs qui ont amené la révolution.
C'est au milieu des orages politiques, où mal-
heureusement la foudre éclata trop souvent, que
se sont agitées les premières et les plus importantes
questions du nouvel ordre social, d'où sont éma-
nées avec le temps nos libertés publiques. Les ca-
lamités, inséparables d'une grande révolution,
peuvent justement être comparées à ces trop fa-
meuses batailles, où l'acharnement des parties bel-
ligérantes jonche le terrain de cadavres immolés à
la fureur des combats. Eh bien ! à cet épouvantable
carnage, qui révolte l'humanité, succède la paix ,
la douce paix, amenant des traités qui assurent la
prospérité des états..
INTRODUCTION. iij
Nous n'attristerons point nos lecteurs par le ré-
cit des aberrations dans lesquelles sont tombées
ces monstrueuses sociétés populaires ; nous ne
souleverons point le voile qui cache les traits hi-
deux de cette horde d'impies qui, en élevant des
échafauds sur toute la France, brisa tous les nœuds
de la société, de la religion, et même de la nature.
Tout le mal qu'elle a fait à la patrie est réparé par
le bienfait de ses institutions nouvelles, et cette
belle France, jadis si asservie, si apathique, si en-
croûtée de coutumes et de féodalité, a secoué ses
chaînes ; elle triomphe enfin, et grande et majes-
tueuse) elle reparaît affranchie de ses préjugés et
dégagée de ses entraves. Mais nous croyons pou-
voir exposer le côté ridicule et quelquefois plaisant
de ces saturnales révolutionnaires, en ayant eu le
soin de choisir les actes et les anecdotes les moins
effroyables, et qui pourtant se rattachent toujours
au fond du sujet.
« Pourquoi, diront quelques lecteurs, rappeler
« ces temps horribles où la France était sous le poi-
«gnard d'une horde de factieux? Ils vous diront,
« une révolution était inévitable; et une révolution
« ne peut avoir lieu sans désordre, sans anarchie,
« sans effusion de sang. » Est-ce donc une raison
pour laisser ignorer à ceux qui n'existaient pas les
infamies qui ont été commises ? Et pourquoi donc
ne point livrer à la honte et au mépris du présent
iv INTRODUCTION.
et de l'avenir cette secte maudite de jacobins, de
faux patriotes qui désolèrent quelque temps leur
patrie en la souillant de leurs crimes ? Garder le si-
lence, vouloir ensevelir dans l'oubli cette trop fu-
neste et célèbre époque de nos troubles civils, ce
serait presque y applaudir. Ménager le crime, c'est
rougir de la vertu.
Heureux si, en rappelant ces temps de douleurs
et de déréglements épouvantables, nous parvenions
à garantir désormais la classe laborieuse et indus-
trielle de tout désir, de toute prétention à l'exer-
cice du pouvoir; et à la sauver de ses propres
folies, de ses propres fureurs, qu'elle réprouve et
désavoue dès l'instant que, libre et affranchie de
toute effervescence politique, elle se trouve rendue
à son bon sens naturel, à ses occupations habituel-
les et inoffensibles.
Cet exposé suffira sans doute pour tenir le lec-
teur averti de nos véritables intentions, et de l'es-
prit dans lequel nous avons entrepris cet ouvrage.
Si autrefois les autorités de Lacédémone faisaient
paraître aux yeux de leurs concitoyens un homme
ivre pour exciter leurs dégoûts et les prémunir con-
tre les dangers de l'ivresse, nous avons cru pou-
voir signaler les écarts dans lesquels le peuple peut
tomber toutes les fois qu'il cède imprudemment au
désir de s'élever au-dessus de sa sphère.
1
SOUVENIRS
ET
ANECDOTES
SUR LES
COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES.
1793 A 1795.
CHAPITRE PREMIER.
Les clubs. —Formation des comités révolutionnaires.
— Leur composition. — Syeyès. — Lafayette, —
Bailly. — Condorcet. — L'abbé Maury. — L'abbé
Fauchct. —L'archevêque cardinal de Brienne. —
Sa mort. —Sens.—-Le savetier juge. —Rivarol. —
L'armée révolutionnaire. — Le mausolée du dau-
phin. — Trait de courage. Théophilanthropie.
C'est du sein même de l'Assemblée natio-
nale que se forma l'opposition à la révolu-
2 SOUVENIRS
tion, et c'est à la divergence des opinions
qu'on a dû l'existence des premiers clubs
qui se formèrent dans la capitale. Depuis le
4 août 1789, époque du renversement des
institutions monarchiques,, et de l'abolition
des droits seigneuriaux et des priviléges de
la noblesse, tout fut entraîné, hommes et
choses.
Le club des Amis de la Constitution , qui
prit ensuite le nom de club des Jacobins (i) ,
fut celui où s'élaborèrent avec le plus d'inten-
sité les projets du propagantisme de la révo-
lution ; il se composa de tous les hommes qui
éprouvaient le besoin de secouer l'e joug des
préjugés et de s'affranchir des chaînes que
nos ancêtres portaient depuis des siècles. En
compulsant aujourd'hui le registre des mem-
bres du club des Jacobins, on serait fort
étonné d'y voir figurer des hommes qui, après
(1) Nom qui lui vint de son établissement dans un
ancien couvent de jacobins.
ET ANECDOTES. 3
J.
cela, dans les orages de la révolution, ont
montré des principes bien opposés à ceux des
Jacobins ; mais il n'en est pas moins vrai de
dire que c'est là qu'eut lien le premier durel
entre la liberté et la servitude, qui suc-
comba ; que c'est de ce foyer des Jacobins
que sont parties toutes les opinions qui ont
dominé les diverses périodes des événements
politiques.
Le club des Cordeliers, dont les membres
étaient d'une exaspération aussi élevée que
celle des membres de la société des Jacobins,
ne put cependant lutter long-temps avec ces
derniers.
Un autre club se forma sur des principes
plus modérés que ceux des Jacobins ; l'abbé
Syeyes, Lafayette, Bailly et Condorcet en
étaient les coryphées; mais après quelques
séances, où l'on discuta sur les moyens de
propager doucement les doctrines régénéra-
trices, le club des Jacobins inspira une si
grande terreur à ces nouveaux sectateurs,
4 SOUVENIRS
qu'ils s'enrôlèrent sous la bannière du jacobi-
nisme.
Des députés se réunirent et donnèrent à
leur société le titre de club des Monarchiens ;
mais le modérantisme étant la base essentielle
de ce nouveau club, celui des Jacobins n'en
souffrit pas long-temps l'existence.
Sous le titre de Club royal, dont l'abbé
Maury était le président, d'autres députés se
réunirent encore, mais ce club eut le même
sort que celui des Monarchiens.
Sous la présidence de l'abbé Fauchet s'in-
stitua le club du souteivain du Palais-Royal,
ou de la Bouche de fer. Là, on y développa
aussi les idées les plus révolutionnaires, dont
le but était de donner au monde entier une
législation et une religion uniformes ; le Con-
trat social et l'Évangile devaient en être les
bases sacrées. Malgré toutes ces grandes in-
tentions, et qui se rattachaient bien aux prin-
cipes du moment, ce club fut détruit et abîmé
par celui des Jacobins, le seul qui subsista,
ET ANECDOTES. 5
ayant aspiré à lui, ou par conviction ou par
crainte, presque tous les membres qui com-
posaient les autres réunions.
Ainsi c'est ce dernier club qui, dès sa
naissance, inspirant une profonde terreur,
détermina la formation des sociétés populaires
dans la capitale et dans les provinces ; et lors-
que vint le moment de former les comités
révolutionnaires, tous les honnêtes citoyens,
désignés sous le titre d'aristocrates, s'éloi-
gnèrent des assemblées où devaient se com-
poser ces fameux comités qui ont exercé le
plus funeste pouvoir. Ce qui se passa alors
rappelle ce que, dans une émeute populaire,
un officier militaire dit à la multitude assem-
blée : Que les honnêtes gens se retirent, on
va faire feu sur la canaille. Tout a fui, tout
a disparu. Mais ici les honnêtes gens seule-
ment se sont retirés, la canaille est restée et
a fait feu sur les honnêtes gens.
Tout ce qui pouvait offrir une garantie mo-
rale, former une opposition salutaire aux dé-
6 SOÎ-ViiMUS
plorables désordres qui ont eu lieu, dédai-
gnant de se trouver avec la classe obscure, il
en est résulté la dangereuse organisation des
comités révolutionnaires. Sans doute rien
n'était moins flatteur, pour des gens bien éle-
vés, que d'être en contact avec ceux qui
exerçaient les plus basses professions de
l'ordre social; mais, pour éviter le joug de
l'anarchie qui se préparait, il fallait imposer
silence à l'amour-propre, et étouffer la voix
des préjugés pour n'écouter que celle de la
raison. Alors la plupart des membres des co-
mités révolutionnaires n'eussent point été pris
parmi des hommes sans éducation, que les
meneurs, gens à moyens , engence sournoise
et jésuitique, ont dirigé à leur gré. Ces me-
neurs , auteurs de tous les maux qui ont dé-
solé la France, ne trouvant aucun obstacle,
se sont nommés et ont fait nommer tous ceux
dont l'ignorance, la faiblesse et la tendance
au mal pouvaient servir leurs déplorables
desseins. De ces comités, nouvelle boîte de
ET ANECDOTES. 7
Pandore, s'échappèrent tous les malheurs
imaginables ; ceux qui naguère s'étaient vo-
lontairement éloignés des hommes que leur
vanité dédaignait, peu de temps après, vinrent
à mains jointes solliciter la bienveillance des
membres du comité révolutionnaire, devenus
les maîtres de la société, et dont un bien pe-
tit nombre céda rarement au doux plaisir de la
bienfaisance.
Si, lors de cette organisation les honnêtes
gens eussent adopté, pour faire le bien, l'ac-
tivité que les méchants employèrent pour faire
le mal, on n'aurait point vu, dans la ville de
Sens , un savetier siéger au tribunal, un pâ-
tissier à la tête du corps municipal, ni un po-
tier d'étain tutoyer l'archevêque de Brienne ,
de Loménie ; ni un ébéniste, dont l'ignorance
égalait la perfidie, dicter les arrêts du comité
révolutionnaire à un menuisier qui en était
le secrétaire (i).
(1) M. de Loiiténie. que quelques plaisants appelè-
rent le cardinal de l'ignoiiiiitie, avait été évêque de
8 SOUVENIRS
Malgré sa prétendue popularité, M. de
Loménie ne put échapper au dictateur qui
avait ses affidés parmi les Jacobins sénonais, et
Robespierre lui députa deux sans-culottes pa-
risiens, membres du comité de salut public,
chargés d'amener Monseigneur à Paris (i).
L'ex-principal ministre de Louis XVI, sans
s'abuser sur le sort qui l'attendait dans la ca-
pitale, reçut néanmoins fort bien les terro-
ristes agents du gouvernement, qui n'imi-
taient en rien sa politesse, car il les aida
même à inventorier ses papiers, donna l'ordre
qu'on les traitât avec profusion, et le soir il
Condom, ensuite archevêque de Toulouse et de Sens,
cardinal, ministre d'état, membre de l'Académie Fran-
çaise; il fut aussi un des instigateurs de la révolution,
et c'est lui qui appela les états-généraux, malgré l'avis
du parlement. Lorsqu'il abandonna forcément la car-
rière des grandeurs, il s'était retiré à Sens où il vivait
fort modestement dans un ancien couvent de bénédic-
tins dont il avait fait l'acquisition.
(i) L'un était fondeur rue du Faubourg-Saint-An-
toine, et l'autre, qui fut boucher, avait été employé aux
massacres de septembre.
ET ANECDOTES. 9
se coucha fort tranquillement, ayant deux
gardes à sa porte et autant en observation
dans unjardin sur lequel donnaient les croisées
de sa chambre à coucher. Mais il enleva aux
satellites de la plus abominable autorité le
plaisir de le conduire à l'échafaud, car il
s'empoisonna et on le trouva mort dans son
lit(I).
En 1793, époque où l'étoile du terrorisme
était dans son plus brillant éclat, l'armée ré-
volutionnaire , en marche pour ses expédi-
tions départementales, s'arrêta à Sens, et fut
à la cathédrale pour détruire le mausolée du
dauphin et de la dauphine, père et mère de
Charles X, superbe monument en marbre,
dû au ciseau du célèbre Guillaume Coustou;
mais il fut préservé de toute profanation
par la fermeté, le courage héroïque du maire
de la ville, qui, en exposant imminemment
(1) Rivarol, apprenant que M. de Loménie s'était
empoisonné, dit : « L'ex-ministi e aura sans doute avalé
quelques unes de ses maximes. »
io SOUVENIRS
ses jours, osa seul s'opposer au vandalisme
de tout une horde de brigands que son at-
titude imposante arrêta; et, l'épée à la main,
il défendit à ces hommes pervers l'entrée du
lieu saint. Toute cette phalange de méchants
recula devant un seul homme de bien (i).
Sens, qui était, à proprement parler, une
ville tout ecclésiastique, en 1793, vit dé-
truire tous ses établissements religieux, qui
avaient imprimé aux moeurs de la ville et des
environs une apparence de mysticité que
la révolution a fait disparaître ; mais les pa-
triotes, en renversant les autels du christia-
nisme, élevèrent un culte à la prétendue théo-
philanthropie ; et à Sens, on vit réunis ces
nouveaux sectateurs dans un temple profane,
chantant, en poésie révolutionnaire, des
hymnes à l'Immortel. Ces saturnales sacri-
léges étaient le comble du ridicule, et malgré
les efforts des coryphées de la secte nouvelle,
(1) M. Ménestrier.
KT ANECDOTES. II
elles n'existèrent pas long-temps ; et quand
fut rétabli le culte de la véritable religion,
on vit honteusement disparaître dans l'ombre
ces blasphémateurs en bonnet rouge.
CHAPITRE II.
A qui sera pendu.-Dubois de Crancé.—Dorat-Cubiè-
res. — Marat.—Lyon. —Le courtier infidèle.—Dé-
nonciation du fils contre son père.—Saint-Brieux.
— Saints mutilés. — Nantes. — Soustractions aux
scellés. — Drouet-Varennes. — Metz. — Prêtre ma-
rié. — Le prédicateur du roi. —Capet. —Damiens.
—Marseille.-—Enfants débaptisés. —Noms républi-
cains. — Actes des apôtres. — Ingratitude. —Dépor-
tation.-Le ministre Roland. -Noirceur jacobine.
— Orléans. —Le bon citoyen. — Caen. — L'hon-
nête dépositaire. —Perfidies. —Châlons-sur-Saône.
—Le Jacobin mouchard.—Le commis-voyageur.
—Fausse commission. —Noël, premier médecin de
l'armée. —Le maréchal Ney. — Le trompeur trom-
pé. — Massacre d'officiers à Lyon.— Emigré évadé.
—Toulouse.—L'avocat perfide et les deux sourds.
— Abolition des noms. — Mirabeau. — Beaumar-
chais. — Confession révélée. — La Roche Bernard.
Cambrone. —Siège d'un club.
A quel égarement l'esprit de démagogie ne
conduisit-il pas les hommesqui en étaient ani-
més, puisque, dans leur aveuglement, il fal-
14 SOUVENIRS
lait, pour acquérir le titre de bon patriole,
prouver à la tribune de la société populaire
qu'on aurait mérité d'être pendu dans le cas
où la contre-révolution arriverait (i). Alors
de tous côtés on vit accourir dans les clubs
des hommes jaloux de prouver leurs droits
» l'honneur de la potence.
A Paris, le premier qui s'élança à la tri-
bune des Jacobins fut Dorat-Cubières , qui,
après avoir fait l'éloge de Marat, l'apôtre
le plus furieux des proscriptions et des mas-
sacres révolutionnaires, demanda qu'on en-
tendît la lecture, et qu'on reçût l'hommage
d'un poème qu'il venait de faire à la gloire de
l'ami du peuple, du vertueux Marat, assas-
siné le 14 juillet 1793 par l'infâme Charlotte
Corday ; voici la première strophe de cette
œuvre poétique :
Il n'est plus, ce mortel digne d'un meilleur sort!
(1) Proposition de Dubois de Crancé, à la société
des Jacobins.
ET ANECDOTES. 15
Le vaisseau de l'état, qu'il conduisit au port,
S'élevant par degrés au-dessus des naufrages,
Allait, calme et tranquille, affronter les orages.
Marat n'est plus ! des champs de l'antique Neustrie1
S'élançant tout à coup, une jeune furie
Dans le sein de Marat a plongé le poignard,
Et la. France a perdu son plus ferme rempart.
Dorat-Cubières eut à Paris une foule d'i-
mitateurs ; de tous côtés on entendit la voix
de la méchanceté et de l'ingratitude ; mais
parmi ces délateurs insensés, qui ne se rap-
pelaient les bienfaits dont ils avaient été com-
blés que pour établir leurs droits à l'infamie,
le plus insigne fut un fils, le nommé Bernart,
qui dénonça son père comme donnant asile
à un noble, M. d'Hoffret; ce noble était le
parrain du fils, et le filleul, qui le savait
bien , avait été élevé aux frais de son parrain,
auquel il avait volé sa croix de Saint-Louis.
A Lyon , le premier qui sans rougir s'ac-
cusa de forfaiture fut un courtier intrigant
nommé PioUefc 7 d'autant plus dangereux qu'il
I6 SOUVENIRS
avait fait son stage de jacobinisme sous les de-
hors trompeurs d'un honnête homme, mais
qui après, se montrant ostensiblement forcené
sans-culotte, s'accusa d'avoir trahi la confiance
de plusieurs parents d'émigrés, en s'appro-
priant les fonds qu'il était chargé par eux
d'envoyer à Coblentz, et ensuite de les avoir
fait dénoncer par un de ses affidés.
A Saint-JBrieuoc, un sieur Thomas, ami-
donnier, vint rappeler au club qu'il était
l'auteur de la mutilation des saints de la prin-
cipale église ; opération qui lui coûtait un
œil, qu'il perdit à la suite d'une rixe qui s'é-
tablit entre lui et le bedeau qui, armé d'un
goupillon , s'opposa, en le battant, à ce qu'il
prît les vases sacrés.
A Nantes, un Gracchus Langlois, ébé-
niste, l'effroi de tous les partis, et qui dans
un certificat de civisme prit le titre de bri-
gand jacobin, en s'accusant de soustractions
ET ANECDOTES. 17
2
faites par lui dans les appositions de scellés
chez les émigrés, déclara que, soupçonnant
les parents de ces émigrés de leur faire: par-
venir des secours , et n'en trouvant point la
preuve dans les papiers , il y introduisait
furtivement des notes qui attestaient leur
coupable intelligence avec les ennemis de la
république.
A, Varennes, un avocat jacobin proposa à
la société populaire de faire frapper une mé-
daille en l'honneur de Drouet; médaille qui
rappellerait la gloire qu'il avait eue d'arrêter
le roi, médaille que tout démocrate devrait
avoir ostensiblement sur lui.
A Metz, un prêtre marié, l'abbé Mignot,
le digne ami de l'abbé Fauchet, député à la
Convention (i), la honte du sacerdoce pen-
(1) L'abbé Faucliet, premier prédicateur du roi,
après la prise de la Bastille , prêcha à Notre-Dame et
dit en chaire : « Mes frères, les tyrans sont mÚrs, hâ-
tons-nous de les moissonner. » Une autre fois, il pro-
18 SOUYENIRS
dant qu'il fut curé, prononça à la tribune
de la société populaire, qui se tenait dans le
réfectoire d'un couvent y un discours infâme
et d'une obscénité révoltante, sur la nécessité
du mariage des prêtres, déduisant se.s dégoû-
tants arguments du mariage des protestants;
et dans une chanson, dont le refrain blessait
toute pudeur, il tournait en ridicule les cé-
libataires.
A Amiens, un sieur Capet, aubergiste ,
membre de la société populaire, le bonnet
rouge en tête , monte à la tribune , et après
un sot préambule par lequel il proteste de son
sans-culottisme, il déclare qu'il vient se dé-
mettre du nom qu'il avait eu jusqu'à ce jour,
priant ses frères et amis de lui en donner un
qu'il puisse porter sans rougir. On applaudit
à son républicanisme, et chacun s'empressa
clama Jésus le premier sans-culotte de la Judée, et
chercha à prouver que c'étaient les aristocrates qui l'a-
vaient fait crucifier.
ET ANECDOTES. 19
2.
de lui chercher un nom qui fût digne de haï.
Les érudits se lancèrent dans les fastes ro-
mains pour trouver un patron dont le nom
rappellerait une haute vertu civique ; d'au-
tres, et ce fut le plus grand nombre, patriotes
ignorants, pour qui le passé ne s'étendait pas
au-delà de quelques lustres, cherchèrent au
calendrier , et n'y trouvèrent ni fruit ni' légu-
me dont la saveur eût quelque analogie avec la
démission du sans culotee Capet. on discuta
long-temps sur les différentes propositions,
mais aucun des noms proposés n'ayant été
adopté dans la séance, toute délibération fut
ajournée jusqu'au surlendemain; en sorte que
pendant deux jours le jacobin Capet n'eut au-
cun nom ; ses amis l'appelaient seulement Hél
et il ne répondait à qui que ce soit qu le
désignait par le nom auquel il avait renoncé.
La demande de Capet , reproduite a la
nouvelle séance, offrit le même embarras pour
le choix du nom ; mais un membre assez ha-
bituellement goguenard au milieu des discus-
2q SOUVENIRS
sions les plus sérieuses, trancha la difficulté,
en proposant de donner au démissionnaire
le nom de Damiens, parce qu'il rappellerait en
même temps celui de la ville qu'il habitait,
et celui d'un jésuite qui avait assassiné
Louis XV.
A Marseille, un sieur E y, notaire, à
qui la chronique scandaleuse n'accordait pas
le droit exclusif de Jiue propriété sur sa femme,
devait à la fécondité de celle-ci quatre enfants
légitimes, dont le dernier fut nommé par son
mari Henri IV. Le notaire, qui se donnait
pour aussi bon patriote qu'on le disait mau-
vais praticien, était un des fonctionnaires
publics qui accueillirent avec le plus d'em-
pressement, dans leurs actes, la proscription
des saints; et le client qui demeurait rue Sainte-
Barbe, était toujours par lui mis dans la rue
Barbe. D'après ce principe d'annihilation
des anciens prénoms, le tabellion, de son
autorité privée, débaptisa ses enfants, et
ET ANECDOTES. 21
chercha dans le calendrier de la république
des prénoms nouveaux qui ne sentissent
point l'ancien régime.
Madame E.y, qui, in petto, savait peut-
être bien que tous ses enfants ne portaient
pas précisément le nom de leur père, n'y
vit pas d'inconvénient, et se prêta bien vo-
lontiers aux désirs de son mari ; mais elle
voulut être la marraine de ses filles, dont
l'aînée, par une certaine analogie avec le
caractère de la mère, reçut le nom de Sen-
sitive, et la cadette, qui participait davan-
tage du caractère du citoyen E y, s'appela
Pavot; le fils aîné fut nommé Brutus, et
celui qu'on avait toujours connu sous le
nom de Henri IV s'appela Marat. Quel
étrange rapprochement ! Le bon roi Henri,
celui dont le peuple a conservé tout le sou-
venir, fut réellement l'ami de son peuple ; et
Marat, qui se disait aussi l'ami du peuple,
n'était qu'un monstre qui en fut le plus cruel
ennemi.
22 SOUVENIRS
Ce même notaire, aussi ignorant que dé-
magogue irréligieux, ayant entendu parler
des Actes des Apôtres, et jugeant qu'ils ne
pouvaient être rédigés que dans un esprit
anti-révolutionnaire , proposa au club de
demander à la Convention nationale d'en
ordonner le dépôt au comité de salut public,
pour les dits actes y être examinés dans toute
leur teneur, et être ensuite statué sur qui de
droit.
A Sens, un enfapt doué de quelques heu-
reuses dispositions(1), mais appartenant à
des parents sans fortune et placés dans les
derniers rangs de la société, dut aux soins
généreux de M. de Caniny, évêque in par-
tibus, une éducation qui le sortit quelque
temps de l'obscurité à laquelle son extraction
semblait le condamner. Quand arriva la ré-
volution, cet enfant était devenu un homme
(r) Du nom de Jaquelin, le même qui de savetier
devint juge.
ET ANECDOTES.
a3
qui embrassa avec ardeur les idées nouvelles,
manifesta des opinions exagérées; et lorsqu'à
la tribune de la société populaire on lui posa
la question de savoir ce qu'il aurait fait pour
être pèndu, dans la supposition du retour de
l'ancien régime, il s'empressa de rappelerles
bienfaits dont l'évêque de Caniny avait comblé
son enfance, et finit par déclarer que c'était
lui qui l'avait dénoncé comme un dangereux
aristocrate.. i., >■ r: 1
Les décrets sur la déportation du clergé
ayant forcé un digne prêtre à se soustraire à
l'exécution des ordres donnés parle ministre
Holand de la Platière (t), ce bon curé fut à
la municipalité de sa paroisse y chercher un
passe-port. On ne pouvait le lui refuser ; mais
(1) Roland , républicain par caractère , et d'une
probité exemplaire, fut nommé ministre de l'intérieur
en 1792. « Roland effraya la cour de Louis XVI par
« ses maximes républicaines et en y paraissant le prê-
te mier avec des cheveux sans poudre, des souliers sans
« boucles, et en chapeau rond. » i,
24 SOUVENIRS
il ne put jamais obtenir du secrétaire de la
mairie qu'il ne relatât pas dans ce passe-port
la qualité d'ecclésiastique, car, dans ce mo-
ment , c'était, autant dire, une sentence de
mort. Muni de ce prétendu sauf-conduit, ce
brave homme quitte avec résignation sa mai-
son presbytériale, où toujours le malheureux
trouva des secours et des consolations ; en
franchissant le seuil de l'espèce de porte par
où il s'éloigne de sa paroisse chérie, il se re-
tourne, regarde avec attendrissement le clo-
cher de son église, quelques larmes humec-
tent ses yeux, il soupire et s'abandonne avec
une pieuse confiance aux décrets de la Pro-
vidence. Orléans était la première municipa-
lité où le fugitif curé devait faire viser son
passe-port ; il s'y présente, non sans crainte,
car presque partout les prêtres étaient ac-
cueillis avec une extrême dureté ; mais ici,
au contraire, la politesse et la bienveillance
sont à l'ordre du jour, et en recevant du curé
le passe-port qu'il lui remettait pour être visé,
ET ANECDOTES. 25
le secrétaire, en l'examinant, le plaignit avec
affection, et lui fit observer doucement que
comme prêtre réfractaire il devait se hâter
plus qu'un autre de quitter le territoire de
la république. —Réfractaire! s'écria le prêtre
étonné, mais je ne le suis pas ! - Votre
passe-port le dit. - C'est une méchanceté.
ou plutôt une erreur, que je vous prie de
rectifier. - Rayer ou surcharger l'écriture de
votre passe-port, ce serait me compromettre
sans vous être utile. Mais je puis annuler cet
acte, qui est l'oeuvre d'une malveillance per-
sonnelle, et vous donner un passe-port sans
désignation de qualités qui, à chaque instant,
pourraient vous exposer aux plus graves in-
convénients : le voici. »
Ce trait de générosité, qui faisait le plus
grand honneur à l'honnête citoyen qui le
commit, fut, on ne sait comment, connu
d'un jacobin qui le dénonça au club, espé-
rant bien avoir trouvé l'occasion de prouver
son civisme.
^6 SOUVENIRS
Quelque temps avant d'émigrer, le cheva-
lier d'Evl , vieux garçon, propriétaire de
biens assez considérables dans le départe-
ment du Calvados, confia à Guerpin, son
ancien valet de chambre qu'il avait fait son
majordome, une somme importante en nu-
méraire, dont il ne lui demanda pas d'autre
reconnaissance que sa parole d'honneur. Peu
de temps après que le chevalier fut loin de
sa patrie , le gouvernement s'empara de ses
biens , et Guerpin fut un des premiers à
les soumissionner pour en faire l'acquisition.
Quoique sa soumission au district eût éveillé
désagréablement l'attention sur son compte ,
on ne le tourmenta pas , encore bien que les
administrateurs le soupçonnassent fort d'a-
voir découvert le trésor caché de son maître,
dont il paraissait qu'il voulait user comme de
bonne prise ; mais alors on n'était pas trop
scrupuleux vis-à-vis des serviteurs infidèles,
et d'ailleurs celui-ci, qui jouait très bien le
bon patriote , et qui criait très haut vive la
ET ANECDOTES. 27
la république, avait répondu négativement
sur la question de savoir, s'il avait des fonds
au chevalier d'Ev!.; au surplus, il avait eu
le bon esprit de traiter splendidement et as-
sez souvent les membres du district les plus
influents, auxquels il adjoignait les cory-
phées de la société populaire,' tous frères et
amis dont un bon diner était souvent le gou-
vernail et la boussole. Le citoyen Guerpin
avec autant de discrétion que d'adresse sut
convertir en assignats le dépôt qui lui avait été
fait, paya les annuités des propriétés qui lui
avaient été adjugées, et partout on le félici-
tait de s'être mis au lieu et place du ci-devant
chevalier d'Evl. Quoiqu'au sein d'une ai-
sance qui excitait plus d'une envie , la santé
vint tout à coup à manquer au nouveau pro-
priétaire ; une fièvre ardente menace ses
jours ; mais le danger qui l'environne ne l'a
point privé de ses facultés,morales, il appelle
un notaire , fait un testament, et déclare'que
toutes les acquisitions qu'il a faites l'ont été
38 SOUVENIRS
avec l'argent que lui avait laissé le chevalier
d'Eyl. auquel il lègue tout son bien. Après
ce testament, dont le testateur n'avait pas
besoin pour tranquilliser sa conscience ,
puisqu'il n'avait jamais eu la pensée de
s'approprier le bien de son maître, l'in-
tensité de la fièvre s'apaisa, le danger cessa,
et la maladie fit place à la santé. Le no-
taire qui avait reçu le testament à son tour
fit une grave maladie, et en quelques jours
une affection cérébrale le conduit aux por-
tes du tombeau ; des parents, des amis,
des connaissances l'entourent et entendent
tout ce qui échappe à une imagination en-
flammée par la souffrance; dans un accès de
délire auquel assistait un clubiste qui n'é-
tait pas l'ami de l'acquéreur des biens du
chevalier d'Evl—, le notaire, qui avait été
touché du procédé du citoyen Guerpin ,
révéla assez clairement le testament qu'il en
avait reçu , et confirma le soupçon qu'avaient
toujours eu quelques personnes que le valet
ET ANECDOTES. 29
de chambre n'avait acquis des biens d'émi-
grés que dans l'intérêt de son maître. Le
notaire mourut; mais la malveillance sur-
vit à tout, et le clubiste, qui avait à donner
un témoignage de son dévouement, dénonça
l'honnête serviteur du ci-devant chevalier
d'Evl , comme favorisant les émigrés qui
étaient les ennemis de la république. Le ci-
toyen Guerpin, qui jusqu'alors avait été assez
bien vu des sans-culottes, fut abandonné par
eux, et traité d'aristocrate. On l'arrêta, et
conduit à la maison d'arrêt ; il fut interrogé
sur les griefs qui lui étaient imputés ; mais
il préféra laisser soupçonner sa probité plu-
tôt que de compromettre les intérêts de son
maître; on chercha à l'effrayer par l'expecta-
tive du tribunal révolutionnaire, rien n'é-
branla sa fermeté ; et comme on n'osa pas
violer le secret de l'acte passé chez le no-
taire , il resta maître de sa cause, souffrit
beaucoup et long-temps, mais conserva à
celui qui l'avait si justement honoré de sa
30 SOUVENIRS
confiance, des biens que son digne maître
se plut à partager avec lui.
A Chalons sur -Saône, se présenta chez le
président de la société populaire un des mem-
bres du club , citoyen très actif, et que ce
chef des jacobins chiâlonais savait très bien -
être un.franc sans-culotte,éprouvé en main-
tes occasions, sachant perdre un homme de
bien, sauver un scélérat , soustraire une
pièce d'un carton ou en ajouter une mutre ;
mais il ignorait: tous les droits de cet estimable
frère et' ami à l'honneur d'être pendu, si
l'ancien régime revenait avec toutes ses pré-
rogatives. :
« Mes ! droits, dit-il , à la reconnais-
sance' publique , citoyen président , sont
d'une telle nature qu'ils ne peuvent;être ré-
vélés én public, et ce n'est qu'à toi, que je
puis les faire. connaître. Agent secret de la
police, je rends compte au comité de salue
public de mes opérations dans cette contrée,
ET ANECDOTES. 31
et c'est pour que tu sois auprès de nos frères
et amis le garant de mon patriotisme , que
je vais confidentiellement te donner l'analyse
ae mes opérations.
« Les différents voyages que, sous le, pré-
texte de mes relations commerciales, je fais
assez souvent de. Chàlons à Lyon et à Dijon,
m'ont mis à même de répondre à la confiance ,
dont le gouvernement m'a honoré. A mon
âge, et lorsque déjà l'on grisonné, on inspire
dans les auberges et dans les voitures publi-
ques une sorte de considération dont, j'ai tiré
le plus grand parti. Pourvu de différents pas-
se-ports' et d'un diplôme du comité,de salut,
public, selon la circonstance et les gens, tan-
tôt parent d'éjnigré 0 prêtre mafié ou
réfractaire; aujourd'hui patriote,,. demain
aristocrate , je critique, ou j'applaudis à la
puissance du jour ; je. caresse l'opinion, de,
mes co-voyageurs, ils me croient de lenr
bord ; sans être deviné je les pénètre à fond,
rarement je me trompe, et quand je lps sais
32 SOUVENIRS
bien par cœur je fais mes rapports, et l'au-
torité prononce.
« M. Sublot de Mery, voyageur très discret,
et qui depuis Dijon jusqu'à Maçon avait obs-
tinément gardé le silence , quoique je l'eusse
quelquefois doucement provoqué, en arri-
vant à l'hôtel où stationne la diligence, me
dit : « Monsieur, vous me paraissez être un
« bien honnête homme !» (Ce jour-là j'étais le
père d'un officier d'infanterie qui avait émigré
avectous les autres officiers de son régiment.)
A cette exclamation flatteuse de mon très ré-
servé compagnon de voyage, je m'inclinai
modestement, simple mouvement qui acheva
de me gagner sa confiance. « Vous pensez,
« me dit-il, comme tous les honnêtes gens,
« que le gouvernement sous lequel nous vi-
« vons ne peut convenir à des hommes pro-
« bes et bien élevés. Et moi aussi j'ai mon
« fils en émigration ! j'en gémis , car ce n'est
« point ainsi que je désirais voir combattre
« les ennemis de la France; mais enfin1 je
ET ANECDOTES. 3.)
3
« suis père, avant tout, et je vais à Lyon
« porter de l'argent à quelqu'un qui le fera
« remettre sûrement à mon fils.» J'applaudis,
malgré moi, à la tendresse paternelle de ce
vieil aristocrate; et comme il me donna son
adresse, je le dénonçai de suite , et le lendc"
main il fût arrêté.
« Je fus cette fois loger à Lyon, à l'hôtel de
l'Ange, faubourg de la Guillotière, et sous un
déhors modeste et craintif, la maitresse de la
maison , tout en émoi , me prit aisément
pour un ecclésiastique en fuite, et alors on
poursuivait les prêtres de tous côtés ; ce rôle-
là pour moi en valait bien un autre, et je con-
firmai cette femme dans sa première idée , en
l'assurant que j'étais un curé des environs de
Roanne. C'était le soir, il était tard, et à la
hâte je fis un très frugal repas, pour avoir
uniquement occasion de prendre l'air du bu-
reau de l'hôtel. En possession de la confiance
de la maîtresse de céans, je sus que le cha-
grin qu'elle semblait avoir était causé par la
34 SOUVENIRS
recherche que l'on faisait de son mari, offi-
cier de la garde nationale , accusé d'avoir as-
sommé un jacobin de la ville, qui espionnait
sa maison. Nous nous plaignîmes réciproque-
ment des horreurs qui se commettaient, et
lorsque je l'eus bien assurée de tout l'intérêt
qu'elle m'inspirait elle me conduisit dans une
chambre à deux lits, dans l'un desquels il y
avait une personne à laquelle elle dit que j'é-
tais un compagnon d'infortune. C'était un
ami de la maison, un jeune prêtre de Tour-
nus, qui détestait la révolution, et qui, dans
ses pieuses déclamations, appelait sur la tête
des patriotes tout le couroux du ciel. Il était
à Lyon pour recevoir une somme assez im-
portante , et le lendemain , déguisé en bour-
geois, et avec une commission d'employé dans
les vivres de l'armée, il devait partir pour la
Savoie, le Piémont et l'Italie, où il se pro-
posait de recruter des partisans contre la
France révolutionnaire. J'applaudis, comme
de raison, à son noble dévouement, et le len-
ET ANECDOTES. 35
3.
demain, tandis qu'il faisait ses dispositions
pour partir, je fus le dénoncer; et pour qu'il
ne réclamât pas mon appui, j'obtins qu'il ne
serait arrêté qu'au bourg de la Tour-du-Pin.
« Je ne restai à l'hôtel de l'Ange que deux
Jours, parce que j'y fus reconnu par un valet
d'écurie qui avait servi à Cliâlons, et qui ne
pouvait manquer d'apprendre à sa maîtresse
que je n'étais point un prêtre, d'où elle aurait
pu tirer la conséquence que je n'étais pas
non plus un bon apôtre. Je fus m'installer rue
et hôtel des Quatre-Chapeaux, où je pris la
qualité d'un médecin venant de Paris, rejoi-
gnant l'armée, dont le quartier-général était
alors à Bourgoin. A table, j'eus l'air de prendre
en affection un commis voyageur, jeune pré-
somptueux parisien, aristocrate dont l'in-
discrète et prolixe franchise me mit à même
de lui faire croire que je connaissais sa famille;
il paraissait fort bien traité dans la maison,
et dupe de l'intérêt que je lui portais, il me
présenta à ses hôtes comme un ancien ami de
^6 SOUVENIR
ses parents. Ceux-ci, anti-républicains, qui
étaient à la recherche d'une infirmité quel-
conque pour dispenser leur fils de la pre-
mière réquisition, abandonnèrent cette idée,
et conçurent l'espoir d'obtenir par moi une
commission d'officier de santé à la suite.
D'un air d'importance, je flattai cet espoir ; on
me choya comme un grand personnage dont
on attend une grâce, et on poussa les atten-
tions jusqu'à mettre sur ma cheminée un
rouleau de vingt-cinq louis, et dans un mo-
ment où le numéraire était fort rare, cette
attention était d'un grand prix : aussi, l'appre
ciant à sa juste valeur, d'un petit commis de
magasin de soierie, du jeune Royer, je fis un
carabin tout aussi peu instruit que moi et que
beaucoup d'autres qui encombraient les hô-
pitaux et les ambulances de l'armée ; mais
enfin il eut sa commission et moi le rouleau
d'or. Je lui donnai rendez - vous à Bourgoin , .,
et Dieu sait ce qu'il est devenu( 1 ).
(J) M. Noël, premier médecin de l'armée, qui ap-
ET ANECDOTES. 37
«De l'hôtel des quatre chapeaux, je fus m'in-
staller à l'hôtel du Parc avec un passe-port de
négociant; et là, encore à table d'hôte, je
rn'y liai très promptement avec un homme de
mon âge , un armateur provençal, et qui pa-
raissait d'une franchise si expansive qu'elle
m'inspira la plus grande connance ; nous oc-
cupions la même chambre, et le surlendemain
de notre connaissance , il m'emporta mes
vingt-cinq louis, fruit de mes travaux comme
médecin, une fort belle montre et tous mes
assignats. Lorsque je criai au voleur, mon
co-chambriste était déjà bien loin de l'hôtel ;
on nous croyait d'intelligence, car le coquin
était parti sans acquitter ce qu'il y devait ; et
quand je vis qu'on me traitait de fripon, que
le commissaire de police intervenait dans l'af-
faire, je produisis à ce magistrat mon diplôme
prit à ce jeune homme qu'on l'avait indignement
trompé, s'y intéressa, et lui obtint de l'emploi dans
les vivres, où il fit loyalement une brillante fortune.
Il était devenu l'ami du maréchal Ney, et mourut au-
près de lui dans la fameuse retraite de Russie.
38 SOUVENIRS
du comité de salut public, palladium que je
réservais pour les grandes occasions; et à cette
exhibition , espèce de tête de Méduse , toute
clameur cessa à mon égard.
« Comme j'avais été d'un avis contraire au
massacre des officiers du régiment de Bour-
gogne qu'on assomma en les transférant d'une
prison à l'autre, je quittai Lyon la veille de
cette exécution, et je rentrai chez moi assez
à temps pour dénoncer et faire arrêter le
marquis de Yollay, émigré, que j'ai reconnu
dans une auberge à Mâcon, déguisé en rou-
lier et conduisant à Paris une voiture à trois
chevaux, chargée de caisses de savon de
Marseille. C'est encore moi qui ai dénoncé le
concierge de la maison d'arrêt, dont la fille,
éprise de la beauté et de la jeunesse du mar-
quis, lui donna des habits de femme pour
s'évader de sa prison.
(( Je pourrais encore , citoyen président, te
citer plusieurs actes, et qui tous viendraient
à l'appui des droits que je crois avoir à la re-
ET ANECDOTES. 39
connaissance nationale ; mais tujugeras dans
ta sagesse qu'il ne serait pas convenable que
je fusse à la tribune de notre société popu-
laire y apprendre que je suis un agent secret
de la police, qui me retirerait bientôt sa con-
fiance si d'autres que toi étaient dans la con-
fidence de ma mission. »
A Toulouse, un avocat jacobin qui, pen-
dant la révolution, a fait autant de plongeons
et de sauts périlleux que les circonstances
l'ont exigé, et qui, de sans-culotte qu'il était
en 1793, se trouve aujourd'hui, en i83o, re-
vêtu de fonctions pour l'exercice desquelles
une ordonnance royale a été nécessaire, ne
s'est point du tout refusé, dans le temps de
la terreur, le doux plaisir de la dénonciation,
et, tout comme un autre, il se plut à tour-
menter de paisibles citoyens. Lorsqu'il fallut
établir ses droits à l'honneur du gibet, le ba-
gage d'infamie de notre homme était assez
léger, et ne se composfit guère que de pc-
4° SOUVENIRS
tites peccadilles qui ne lui eussent valu tout
au plus qu'une mention honorable si déjà
quelques antécédents n'eussent parlé en sa
faveur.
Ce jacobin, toujours en place, occupait un
poste assez important à l'administration du
district, où un jeune homme, atteint par la
première réquisition, chercha, en faisant le
sourd, à s'affranchir de la loi, et joua tel-
lement bien son rôle qu'il obtint sa réforme.
Mais le suppôt de la justice, hérissé de mé-
chanceté et de malice, doutait de l'identité
de la feinte surdité, et rencontrant, dans un
couloir obscur, le réquisitionnaire affranchi,
il lui dit en patois basque: Tu as bien fait,
parfaitement bien fait le sourd. Qiûabets bien
eyt et perfectement bien eyt sourt. — N'est-
ce pas? répliqua l'imprudent jeune homme.
II s'approche, et reconnaît un de ceux aux-
quels il en avait imposé. Il veut s'excuser, re-
dit et affirme qu'il est réellement sourd; mais
ou ne le croit pas; ik^rie, il supplie, et c'est
ET ANECDOTES. 41
envain qu'il réclame la protection de celui
qui lui a finement arraché son secret. Il est
dénoncé, inscrit aux cadres militaires et
incorporé dans un bataillon départemental.
Lors d'un subséquent convoi de réquisi-
tionnâmes, il se trouva encore un jeune
homme qui se prétendait atteint d'une sur-
dité majeure; il apportait à l'appui de son
infirmité le certificat d'un médecin qui at-
testait l'avoir traité pour un mal d'oreille à la
suite duquel s'était manifestée l'affection dont
il s'agissait. Dans les mauvaises comme dans
les bonnes actions, le succès encourage , et
le diable d'avocat, enclin au pyrrhonisme,
ne croit point à l'affection dont on argue
pour être réformé ; il soupçonne fort le jeune
homme d'être de cette espèce de sourd qui
mystifia si bien M. Danière; mais il ne pro-
teste pas ostensiblement contre l'avis du bu-
reau militaire, et il attend qu'une circonstance
lavorable l'aide à justifier ses soupçons. Pour
42 SOUVENIRS
le moment, il feint de croire à l'identité de
l'affection, et se donne bien de garde de s'in-
scrire en faux contre l'attestation du médecin,
en sorte que le sujet fut dispensé de tout ser-
vice militaire.
Le sourd, ou le prétendu sourd n'était pas
sans éducation, car il avait été clerc de pro-
cureur, et en ce temps-là il avait l'ouïe très
saine, quoiqu'il n'entendit pas trop raillerie,
car c'était bien le basochien le plus taquin et
le moins endurant de toute la cléricature du
barreau de la ville; quelques jours après sa
réforme, l'homme de loi le rencontre, l'accoste
et, de toute la force de ses poumons, il lui
demande des nouvelles de sa famille ; le jeune
homme répond, et montre combien cette at-
tention lui est agréable ; après un échange de
politesses de part et d'autre, le jeune homme
se trouvant près de la maison de son interlo-
cuteur, celui-ci, toujours en conservant un
ton de voix très élevé, l'engagea à y entrer
pour lui rendre un service. Il ne put le refuser,
ET ANECDOTES. 43
il s'agissait de lui faire la copie d'une re-
quête ; il s'en acquitta de suite , et se dispo-
sait à se retirer, lorsque le rusé suppôt de
Thémis le pria de lui rendre encore un lé-
ger service. Il s'agissait d'écrire des qualités
sous sa dictée ; quoiqu'il fût pressé et attendu
chez lui, il y consentit, et le malin avocat en
prenant d'abord un diapason très élevé com-
mença sa dictée. Mais à mesure qu'il dicte il
baisse le ton imperceptiblement et par gra-
dation ; le pauvre jeune homme ne s'aperçoit
pas de la ruse , et finit par écrire sans hé-
siter ce qui lui était dit à voix ordinaire. Ce
méchant citoyen, enchanté de s'être assuré
que le réquisitionnaire n'est pas plus sourd
que lui, le plaisante sur sa prétendue infir-
mité, et l'assure que le canon est un excel-
lent remède contre la surdité. Le jeune
homme a si complétement donné dans le
piège, qu'il ne cherche pas à s'excuser ni
à réclamer une bienveillance qu'il n'aurait
point obtenue ; mais dépité , indigné d'être
44 SOUVENIRS
pris pour dupe, et s'assurant qu'il est bien
seul avec son adversaire, il lui déclara éner-
giquement qu'il lui ferait un mauvais parti
s'il rapportait à qui que ce soit, et surtout à
l'autorité, la scène qui venait de se passer
entre eux. Les menaces n'intimidèrent point
le jacobin , qui, cédant à sa maligne inclina-
tion , dès le soir même fit son rapport au
comité de surveillance ; le lendemain, le faux
sourd reçut son ordre de départ, et il était
si sévèrement exprimé, qu'il eût été fort im-
prudent à la famille de chercher à en atté-
nuer l'effet. Il fallut l'exécuter. Le réqui-
sitionnaire part, mais il ne va pas très loin ;
le désir de la vengeance le ramène directe-
ment chez un de ses amis qu'il a mis dans
la confidence de son projet, et le soir même,
assez tard , le zélé patriote, rentrant du club,
reçut la juste récompense de sa dénoncia-
tion. C'était une espèce de guet-apens, il
est vrai , une très illégale contrainte par
corps ; mais on atteint les méchants comme

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