Subterra

De
Publié par

Subterra fut publié, pour la première fois en 1904. Les nouvelles de ce recueil décrivent la violence existante, au niveau des rapports sociaux, dans un Chili qui commençait à s’industrialiser. Concernant la vie des travailleurs dans les mines de charbon, le sujet principal de ce recueil, deux nouvelles se distinguent tout particulièrement par l’intensité de leurs conflits : « La porte-numéro 12 » et « Le coulis du diable ». Dans la première, on voit comment un père de famille oblige, en utilisant la contrainte physique, son fils, âgé d’une dizaine d’années, à assumer la tâche de portier, dans une galerie de la mine. Dans la seconde, deux mineurs doivent accepter un poste de travail, dans un endroit très dangereux, où finalement ils finiront par périr.
Publié le : mardi 10 décembre 2013
Lecture(s) : 5
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332628565
Nombre de pages : 154
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Cover

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-62854-1

 

© Edilivre, 2014

 

 

Baldomero Lillo Figueroa (Lota, 1867 – Santiago de Chile, 1923) Écrivain chilien. Pour écrire ses œuvres, il s’inspira des misérables conditions de vie des mineurs chiliens du charbon.

Suite au décès de son père, il fut contraint d’abandonner ses études secondaires. Il prit alors un emploi dans l’économat d’une compagnie minière de sa région. Il grandit en écoutant les histoires des mineurs et observant leurs dures existences. En même temps qu’il s’imprégnait de narrative réaliste et naturaliste (Balzac, Zola) ainsi que de grands romanciers russes, Dostoievski en particulier.

En 1898 il part vivre à Santiago où son frère Samuel (écrivain lui aussi) l’aide à obtenir un poste administratif à l’Université du Chili. Dans sa jeunesse il avait manifesté un certain intérêt pour la poésie. On connait de lui un poème intitulé : « La mer » qui publia en 1898 par la Revue comique. En 1903 il emporta le concours des nouvelles, organisé par la Revue catholique, avec son récit Juan Fariña. Il collabora aussi avec la revue Zig Zag et le journal Les Dernières Nouvelles.

Il obtint la reconnaissance générale, de la critique et du public, avec son œuvre Sub-terra. Un recueil de nouvelles publié pour la première fois en 1904. Il raconte dans ce recueil la vie des mineurs du charbon. Plus tard on qualifiera cette œuvre de « littérature de contestation ». En 1907 il publia un autre recueil de nouvelles intitulé : SubSole. Les treize histoires de ce recueil traitent des sujets concernant l’émergence d’une nouvelle société industrielle : par exemple « L’âme de la machine ». Entre 1906 et 1907, Baldomero Lillo publia douze nouvelles dans la presse. Ces nouvelles seront compilées et éditées en 1942 par Jose Santos Vera avec le titre : Récits populaires. Quatorze ans plus tard, José Zamudio publia encore trois nouvelles de Baldomero Lillo avec le titre « La découverte et autres récits de mer » (1956. En 1963 on publia encore trois autres nouvelles avec le titre « Enquête tragique ».

Malgré sa brièveté l’œuvre de Baldomero Lillo est un pilier très important de la littérature chilienne. Bien qu’il soit l’un des principaux exposants du réalisme social, l’esthétique moderniste est présente dans ces récits. Il utilisa un langage direct et précis. Il plonge le lecteur dans les souffrances de ses personnages ; ainsi que dans l’univers dans lequel ces souffrances s’insèrent. Les fins de ses nouvelles, toujours réussies, provoquent un impact très fort.

Les invalides

Dans la mine on sort rarement un cheval de la fosse. Voilà donc la raison pour laquelle, ce jour-là, tous les hercheurs du carreau de fosse restent, en ce moment, groupés autour du puits. Ces hommes sont tous vieux. Ils ne peuvent plus travailler dans les profondeurs des galeries. Le cheval qu’on est en train de sortir y a labouré pendant dix ans. Comme eux, c’est pour ainsi dire, un vétéran de la mine. Par conséquent, les hercheurs lui réservent la même sympathie qu’on réserve à un vieux camarade.

Maintenant qu’ils attendent sa sortie, ils se souviennent de l’époque, à présent lointaine, lorsqu’ils travaillaient dans les tailles en tant que piqueurs. Des années bénies pour eux. Ils étaient jeunes et vigoureux. Leurs rivelaines s’enfonçaient, d’un seul coup, n’importe où dans la roche. C’est quand cette période arrivait à sa fin qu’ils connurent Diamante. Il trainait les rames remplies de minerai à travers les couloirs des galeries. Infatigable, pendant toute la journée, il ne faisait jamais défaut. Quant à eux, si la fatigue paralysait leurs bras, il leur suffisait de le voir passer et ils retrouvaient tout de suite leurs forces. Ils reprenaient ensuite avec beaucoup plus d’entrain leur labeur de fourmis perforeuses.

Aujourd’hui, ils sont tristes pour lui : il boite et on ne peut point le guérir. Déclaré inapte au travail, il doit partir vers sa destinée finale : la plaine. De vastes espaces désolés, où on décèle seulement la présence de quelques rares buissons poussiéreux.

Le carreau de fosse de la mine est situé en haut d’une colline. Plus en contrebas se trouvent les corons. La fumée noire, qui les surplombe, rend l’air de ces corons presque irrespirable. Le paysage environnant, déjà assez sinistre, devient plus sinistre encore. La poussière du charbon noircit les visages des hercheurs. Accablés par la chaleur, ces hommes s’appuient sur leurs berlines, en essayant de profiter au maximum de la petite pause que leur procure la manœuvre en cours. Soudain, on entend sonner la cloche. Les poulies du chevalement commencent alors à tourner. On attend quelques instants avant qu’apparaisse un filet contenant une masse obscure et presque sans forme. Dégoulinante d’eau sale, cette masse s’arrête à quelques mètres au-dessus de la margelle. Dans le filet, un cheval noir se balance avec ses pattes écartées. Vu d’en bas, ce cheval ressemble à une gigantesque araignée. Une image à vrai dire plutôt grotesque. Ce filet se balance dans l’air pendant quelques instants, avant que le machiniste le descende tout doucement. À l’arrivée quelques ouvriers l’éloignent de l’ouverture du puits.

On dégage Diamante du filet. Une fois dehors, il reste debout sans bouger, en respirant avec beaucoup de difficulté. Comme tous les chevaux qui travaillent dans les fosses, il est de petite taille. Son aspect étonne beaucoup les hercheurs. Sa belle peau de jadis n’existe plus à présent. Celle-ci est désormais parsemée d’innombrables cicatrices. Des blessures suppurantes indiquent l’endroit où on plaçait ses parures. Ses sveltes pattes d’autrefois, où on devine les traces d’anciennes tumeurs, sont à présent complètement déformées. Il est devenu ventru et son cou s’est allongé, flasque et sans force. Sa croupe n’a plus la prestance d’antan. Les coups de fouet ont fait disparaître presque tous les poils de sa crinière.

Comme elle avait changé cette bête ! « Elle n’est maintenant qu’un tas de viande nauséabonde bonne seulement pour les vautours », pensent les hercheurs. À quelques mètres du puits, un hercheur très âgé se lève de sa berline. Il regarde autour de lui d’un air inquisiteur. Son visage fané, mais de lignes correctes, garde une expression grave. Il regarde d’abord le cheval, puis ses vieux camarades de travail. Son constat est amer. À l’instar de Diamante, tous les ouvriers présents sont devenus des ruines vivantes.

Le regard, l’attitude pensive de ce hercheur disent avec force : pauvre animal, on te chasse parce que tu ne sers plus à rien. Ton destin n’est pas trop différent du nôtre, tu sais. Dans la mine on est tous pareils. Dès que nos forces sont épuisées, elle nous jette tous dehors. Tu es la vraie image de notre vie, tu sais. Comme toi ; la seule chose que nous savons faire, c’est travailler, endurer les souffrances que nous réserve le destin, et, quand notre heure arrive enfin, mourir. Il n’est pas le seul à réfléchir ainsi. On devine dans les visages d’autres hercheurs des pensées semblables aux siennes. Au moment de se disperser, certains jettent encore un dernier coup d’œil compatissant au cheval.

De son côté l’animal reste toujours à la même place. De temps en temps il remue un petit peu ses oreilles, ou cligne ses paupières. La lumière du soleil l’éblouit trop, il baisse sa tête pour la cacher entre ses pattes. Ses yeux de nyctalope ont besoin d’un refuge. Mais la lumière est si envahissante que ses paupières ne peuvent pas les défendre. Alors la pauvre bête fait à peine quelques petits pas hésitants, avant que sa tête ne heurte une barrière. Apeurée, elle flaire le mur en s’ébrouant d’inquiétude. Puis, cherchant toujours une sortie, elle recule. Elle veut sortir du carreau de fosse. Cette démarche s’avère toutefois presque impossible pour elle. D’autres obstacles lui font barrage : des piles de bois, des berlines, et, bien sûr, les poutres du chevalement. L’animal circule au milieu de ces obstacles, comme un aveugle. Pour marcher, se croyant toujours dans la fosse, il soulève ses sabots comme s’il esquivait les traverses d’une voie d’écoulement.

Un autre supplice vient s’ajouter, à ceux qu’elle est déjà en train d’endurer. Elle commence à être harcelée par les mouches. Les coups qu’elle leur donne avec sa queue nue ne leur font pas peur. Les insectes s’acharnent sur elle avec une férocité inouïe. Elle reste toutefois peu de temps près de la plate forme. Un garçon des écuries vient la chercher quelques minutes plus tard. Il attache Diamante par le cou avec la corde qu’il porte sous le bras. Puis, en le tirant par le licou, il l’emmène sur la route. Une bande goudronnée qui se prolonge jusqu’à l’infini.

Après avoir marché un bon moment ensemble, le garçon s’arrête à côté d’une dépression du terrain. Il lui enlève la corde du cou et lui donne une tape sur la croupe pour qu’il s’en aille.

Quand il pleut, cette dépression se remplit d’eau. Avec la chaleur de l’été, cette eau s’évapore très vite, mais les parties basses arrivent à garder un peu d’humidité. Cette humidité permet la présence d’un peu de végétation. Dans des endroits bien cachés, on trouve aussi de petites mares d’eau. Ceci étant dit, Diamante, qui souffre énormément à cause de la chaleur, ne peut guère en profiter. Tous ces endroits sont inaccessibles pour n’importe quel animal. Même pour les plus jeunes et vigoureux.

Le soleil tape si fort que l’air semble bouillir. L’animal respire bruyamment. Ses paupières restent contractées. Ses yeux souffrent toujours de l’excès de lumière. Soudain, on entend un bourdonnement déchirer l’air. L’animal hennit, fait un bond, puis se met à courir sur un terrain accidenté et buissonneux. Ses forces sont faibles, ses pattes sont dans un état piteux, mais il y a urgence. Une dizaine de taons des sables volettent autour de lui.

Très vite Diamante trébuche et tombe dans un renfoncement du terrain. Il essaie de se lever, mais n’y arrivant pas, il se résigne à y rester. Espérant que la mort vienne soulager son pauvre corps de ses souffrances, il allonge son cou par terre. Subitement, les taons cessent leurs attaques. Ils n’ont plus faim. Repus de sang, ils disparaissent dans un ciel bleu qu’aucune brume ne peut embuer.

Les tourments de Diamante ne sont pas finis pour autant. Autour de lui, des ombres noircissent la plaine. Une vingtaine d’oiseaux noirs convergent sur lui. Des gallinazos qui abattent leurs ailes avec lourdeur. Des vautours qui planent majestueusement. Le corps du cheval est vite encerclé par ces charognards. Entretemps d’autres taches obscures continuent à noircir le ciel. Une autre bande des oiseaux arrive aussi sur les lieux. Ceux-ci battent avec force leurs ailes pour ne pas arriver trop tard au festin.

Le crépuscule pointe déjà à l’horizon. Dans la fosse, le travail est déjà arrêté. Les mineurs quittent leurs trous lugubres pour gagner la cage. Cette cage est trop exigüe pour tant de monde. En surface, les corps qui en sortent ont beaucoup de mal à se démêler.

Des colonnes se forment pour rentrer aux corons. Assis sur sa berline, le vieux hercheur de tout à l’heure contemple le départ de ses camarades. Ceux-ci plient le dos, comme s’ils étaient toujours dans la fosse. Puisque la cloche d’alarme vient de donner l’ordre de retrait total, le vieil ouvrier se lève et rejoint les autres galériens.

Quelle triste existence que la leur ! Pour les patrons, leurs vies valent moins qu’une gaillette de charbon. Ce maudit flux noir qu’ils font couler sans cesse des entrailles de la Terre.

Maintenant autour de la mine, on n’entend que le bruit des pas, sourds et cadencés, des ouvriers qui la quittent. Le crépuscule est quasiment fini. Des milliers d’étoiles scintillent déjà dans le ciel. À présent, la nuit s’empare peu à peu de cette terre.

La porte-numéro 12

La cage descendait trop vite pour Pablo. Transi de peur, il s’accrochait fermement aux jambes de son père. Ses oreilles bourdonnaient et il avait l’impression que, dans cet énorme trou noir, le sol se dérobait sous ses pieds. La descente se déroulait toutefois normalement. La lumière des lampes était faiblarde, mais on arrivait à distinguer les fentes et les parties saillantes de la roche. L’absence presque totale de bruit permettait d’entendre la gouttière qui tombait sur le toit de la cage. Au bout d’une minute, celle-ci réduisit sa vitesse de descente. Elle s’arrêta, en faisant grincer ses gonds, devant la galerie centrale. Ses passagers la quittèrent immédiatement.

Dans la fosse il n’y avait aucun mouvement, car Pablo et son père étaient les premiers ouvriers à arriver. Le vieux mineur prit la main de son fils puis entra avec lui dans une galerie. Dans celle-ci le plafond était relativement haut, mais il faisait si noir dans son intérieur qu’on avait du mal à distinguer les poutres de la toiture, et on n’y voyait pas les parois latérales. Le vieux mineur et le garçon marchèrent une quarantaine de mètres, avant de s’arrêter devant une grotte. La lumière d’une lampe à huile, qui pendait du plafond, donnait à cet endroit l’apparence d’une crypte. Dans un coin un peu éloigné, un homme âgé, habillé en noir, révisait un registre. Le bruit des pas lui fit redresser la tête. Il regarda les arrivants avec un air inquisiteur. Le père de Pablo fit quelques petits pas vers lui, pour lui dire d’une voix très respectueuse :

– Monsieur, je vous ai amené le petit.

Le porion jeta un regard rapide à l’enfant. L’aspect physique de celui-ci ne le convainquit guère. Ses membres étaient trop maigres. Son petit visage brun reflétait la peur, mais aussi, ce qui était bien plus grave, une certaine inconscience enfantine. Le porion qui était un homme dur ressentit quand même de la peine en le voyant. À l’instar d’autres petits malheureux, on l’arrache à ses jeux, pour le faire languir près d’une porte de ventilation, pensa-t-il. Ce moment de commisération fut bref chez lui toutefois. Il parla ensuite au père, qui attendait avec anxiété son verdict, avec une intonation de voix plutôt rude.

– Mon vieux, ce garçon est trop faible pour travailler dans la fosse. C’est ton fils ?

– Oui monsieur.

– Tu devrais avoir pitié de son jeune âge. Avant de l’enterrer ici, tu devrais l’envoyer un peu à l’école.

– Monsieur, dans notre famille nous sommes six et il n’y a que moi qui travaille. Pablo a déjà huit ans. Il doit payer le pain qu’il mange tous les jours. Quant aux études, son destin est déjà tout tracé. Comme tous les ainés de sa famille, il sera mineur, balbutia-t-il sur un ton plaintif. Un accès de toux lui coupa ensuite la parole, mais son imploration ne s’arrêta pas pourtant. Empêché de parler par la toux, il la poursuivit de ses yeux humides. Vaincu par une telle supplication, le porion fit sonner son sifflet. Un son aigu retentit alors dans toute la galerie. On entendit quelques pas dans le couloir, puis une silhouette obscure apparut, sans tarder, à l’entrée de la grotte.

– Juan, tu vas conduire ce garçon à la porte-numéro douze. Hier le fils du hercheur Jose fut piétiné par la “course”. Il va le remplacer à ce poste. Ordonna le porion à l’homme qui venait d’arriver. Puis il se retourna tout de suite vers le vieux mineur. Celui-ci commençait déjà à murmurer quelques mots de remerciement à son intention. Il le stoppa pour lui dire d’un ton sévère :

– La semaine dernière, tu n’as pas rempli ton quota de cinq caisses par jour. Si cette situation persiste, tu seras renvoyé de la fosse.

Son sermon terminé, il le congédia ensuite d’un geste brusque de sa main droite. Les deux hommes et l’enfant partirent vers la porte-numéro douze. Dans la sombre galerie, leur chemin s’avéra un peu long. Les rangées de rails qu’ils suivaient leur parurent interminables. En tête marchait le guide, un homme encore jeune. Le vieux mineur marchait tenant toujours Pablo par la main. La barbe enfoncée dans la poitrine, il avait l’air inquiet. L’avertissement du porion le tracassait beaucoup, car il savait bien que celui-ci était fondé. Depuis un certain temps, il déclinait physiquement et ça, tout le monde le savait dans la fosse. Se sachant sur la sellette, il s’efforçait pour suivre la veine partout. Chaque jour il essayait d’abattre un maximum de gaillettes avec sa rivelaine. Peine perdue. Il avait beau se contorsionner comme un reptile dans la taille, le temps qu’il allait encore rester dans la fosse était déjà compté. Cela, il le savait trop bien.

Quel misérable destin ! Cette histoire, qu’il était en train de vivre, avait déjà été vécue par plusieurs générations de mineurs avant lui. Dans la mine, le combat entre l’homme et la houille ne cessait jamais. Les galeries de la fosse étaient très humides et insalubres. Malgré cela tous les jours les mineurs reprenaient leur labeur. La faim est un aiguillon bien plus efficace que le fouet ou l’éperon,

Les deux hommes et le garçonnet arrivèrent devant une porte. Un petit corps gisait par terre à côté du mur. Celui-ci ne réagit, ni à la lumière de leurs lampes, ni au bruit qu’ils faisaient avec leur présence. Plongé dans ses propres ténèbres, anéanti par une incommensurable douleur, cet enfant ne ressentait plus le désir ni de bouger ni de parler. Ses yeux désireux de lumière solaire cherchaient, certainement, un mirage insaisissable : les journées heureuses de son passé.

Ils empruntèrent ensuite un couloir très étroit, puis ils entrèrent dans une autre galerie. Dans cette galerie le plafond avait beaucoup de gouttières. On y entendait aussi un bruit sourd, comme si un marteau énorme frappait sur la terre. Les deux hommes connaissaient l’origine de ce bruit. Pablo n’était pas au courant évidemment. Ce bruit-là était la mer.

Ils durent marcher encore quelques mètres, avant de se retrouver devant la porte-numéro douze. Malgré leurs lampes, en arrivant les deux adultes eurent du mal à voir cette porte (une planche pivotante dont le cadre était fixé dans la roche).

Cet arrêt intempestif étonna toutefois Pablo. Il l’inquiéta beaucoup aussi. Il lança un regard interrogatif à ses accompagnateurs. En faisant semblant de ne pas comprendre, les deux hommes échangèrent quelques mots entre eux. Leur petite conversation terminée, avec un petit ton rigolard, ils lui expliquèrent comment la porte fonctionnait-elle. Pablo l’ouvrit et la ferma à plusieurs reprises prouvant ainsi à son père qu’il pouvait assumer cette tâche. Celui-ci en fut très soulagé, à vrai dire. Il craignait jusque-là qu’il ne fût pas à la hauteur. Il caressa avec sa main calleuse sa chevelure sauvage, pour lui exprimer sa satisfaction.

Depuis leur arrivée à la fosse, Pablo n’avait pas du tout communiqué ses hantises à son père. Et pourtant, il en avait pas mal. Il ne connaissait rien de cet endroit. Il ne savait pas trop quoi penser. Tout cela était trop neuf pour lui. (Il imaginait toutefois qu’une fenêtre allait bientôt s’ouvrir, pour laisser entrer les rayons du soleil) Certes, il n’était plus angoissé, comme lors de la descente dans la cage, mais il se méfiait tout de même de la situation dans laquelle il se trouvait. D’ailleurs, il avait de très bonnes raisons pour être inquiet. Normalement son père ne lui faisait jamais de câlins.

Il dut arrêter ses réflexions très vite. Une lumière venait d’apparaitre de l’autre côté de la galerie. Puis on entendit deux sortes de bruits : le grincement des roues roulant sur la voie et un trot lourd, mais raide, tonnant sur le sol.

– C’est la course ! –, s’exclamèrent les deux ouvriers adultes. “Vite Pablo, montre-nous comment tu te débrouilles”, dit le vieux mineur à son fils.

Pablo appuya son corps chétif contre la planche. Celle-ci lui résista un peu, mais elle finit par toucher le mur. Heureusement il put exécuter cette opération dans les délais prévus. Tout de suite après, un cheval haletant et plein de sueur traversa la porte en trainant une rame remplie de minerai. Les deux ouvriers se regardèrent satisfaits. Le petit garçon était devenu un portier à part entière.

Le vieux mineur se pencha alors vers son fils pour lui parler d’un ton flatteur. « Pablo, tu n’es plus un enfant. À présent tu es notre camarade de travail et avec toi nous devons parler d’égal à égal ». Le vieux mineur cessa ensuite ses compliments pour lui annoncer qu’il devait, lui aussi, se rendre à son poste de travail. « Tu ne dois pas avoir peur. Dans la fosse tu n’es pas le seul garçon à assurer cette tâche. Si les autres y arrivent, toi aussi tu dois y arriver. Je ne serai pas trop loin, en tout cas. Je viendrai te voir souvent, pour voir si tu n’as pas besoin de quelque chose. Quand nous aurons fini notre journée de travail, nous allons rentrer ensemble à la maison », conclut le père.

Pablo écouta ses paroles, mais loin d’être rassuré par celles-ci, sa frayeur grandit davantage. Il le prit par la blouse et lui parla à son tour. Jusque-là, il n’avait pas vraiment compris ce qu’il voulait de lui. Ce matin, en partant de la maison, il pensait que cette sortie était une simple promenade. Franchement, il avait peur des choses qu’il venait de lui montrer. Il voulait quitter cet endroit sinistre et rejoindre sa mère et ses frères à la maison. Il voulait surtout retrouver la clarté du jour. Le vieux mineur essaya de le rassurer à nouveau. Mais à chaque fois qu’il parlait, son fils lui répondait, « partons d’ici ! » Cherchant à lui convaincre d’y rester, le vieux mineur utilisa des promesses cajoleuses, des menaces aussi. Tout cela ne servait à rien. Pablo ne changeait pas d’avis. Chaque fois que le vieux mineur lui parlait, il lui répondait : partons d’ici ! ».

Le vieux mineur fut très contrarié par la conduite de son fils. Mais, voyant ses yeux éplorés, la colère qu’il commençait à avoir contre lui se mua en pitié. « Ce garçon est encore trop petit pour travailler », pensa-t-il. Le réveil de son affection paternelle lui rappela, par la même occasion, ses quarante ans de vie laborieuse.

Le constat qu’il fait est amer : après toutes ces années de travail, la seule chose qui lui restait c’était son corps vieux et épuisé. Sachant que son fils était voué aussi à ce même destin, il se révolta. Il désira arracher sa proie à la fosse. Un monstre pour qui extirper les enfants de la protection de leurs mères, pour faire d’eux des esclaves c’est normal. Dans ces galeries, les pauvres devaient supporter en silence aussi bien les caresses de la roche que les coups brutaux de leurs maîtres. L’air de la fosse était malsain. Les enfants qui y travaillaient grandissaient faibles et rachitiques. Cependant, dès leur naissance, ils étaient condamnés à subir ce sort-là. Cette situation-là était intolérable.

L’esprit de rébellion du vieux mineur ne dura pas longtemps toutefois. Elle s’étouffa...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Louise

de seuil

LUNE

de joel-matthey

Le braconnier du lac perdu

de editions-du-rouergue

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant